‹ Doctrine de la connaissance d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 9 sur 22 · DOCTRINE UE LA CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

DOCTRINE UE LA CONNAISSANCE

§ 5. — De la conscience et des opérations de l'entendement.

Quant à la réflexion psychologique qui est appelée par les modernes la conscience, elle n'est point une faculté différente de l'entendement lui-même, considéré dans ses deux opérations, la simple appréhension et le jugement. Dans la simple appréhension l'esprit saisit la nature d'un être particulier dans les phénomènes des divers sens; dans le jugement, il compare les données déjà acquises, détermine les divers caractères des actes, conclut à l'existence des facultés, et à la nature immatérielle de l'âme '.

En affirmant, ce qui est vrai, « que toutes les facultés de l'âme sans exception ont la même essence que l'intelligence » , un philosophe contemporain conclut qu'il faut cesser de considérer la conscience comme une faculté spéciale. Nous rapportons ses paroles qui sont à peu près l'expression de la doctrine scolastique. « Si aucun des actes du moi ne se manifeste jamais que dans la conscience et par la conscience, réciproquement la conscience elle-même ne se manifeste jamais que sous la forme de tel ou tel mode déterminé des facultés de l'âme. Jamais la conscience, pour ainsi dire, n'existe à vide; ou elle fait défaut, ou elle se produit engagée dans quelque mode déterminé de la vie intellec-

• Si loquimur de cognitione aniiiiîE huraauae, cum mens humaua speciali aut generali cognitione definitur, sic iteruni distinguendum est. Ad cognitioneni enim duo concurrere oportet : scilicet approhensionem, et judiciiini de re apprehensa.

Si igitiir oonsideratur cognitio qua natura animœ cognoscitur quantum ad apprehensioncm, sic dico quod natura animaî a nobis cognoscitur per specics quas a scasibusabstrahimus, . . Si vcro consideratur cognitio quam de natura animaî habemus, quantum ad judicium quo sentimus ita esse, ut deductione prœdicta apprehendimus, sic, notitia animai liabetur, in quantum intuemur inviolabilem veritatcm, ex qua pcrfcctc detinimus non qualis sit uuiuscujusque hominis mens, sed qualis esse sempiternis rationibus debeat. {Dr Verit., qu. 10. a. 8.)

tuelleet morale... donc il y a une pénétration absolue {?) de la conscience par tous les phénomènes psychologiques et par la conscience, si bien qu'ils forment tous ensemble la plus indivisible des unités \ »

Cependant cette « unité » n'est pas tellement indivisible qu'il ne faille maintenir distincts l'acte intellectuel réflexe qui a pour objet le moi individuel, et l'acte de l'entendement qui appréhende l'essence d'une chose immatérielle. C'est encore par deux actes distincts que l'entendement saisit le sujet connaissant et l'acte de ce sujet connaissant^. Il en est autrement des perceptions des sens que l'âme connaît par le sens central en même temps que ces actes s'accomplissent.

En parlant des actes de la conscience nous n'entendons pas affirmer qu'il faille l'exercice de l'entendement pour cette espèce de connaissance habituelle que l'âme a d'elle-même par sa seule présence, soit avant d'agir, soit tandis qu'elle perçoit par les sens, se souvient, et imagine. C'est là un état habituel de l'âme, ce ne sont point des actes de la réflexion.

Nous ne saurions admettre parmi les facultés de l'entendement une imagination spécifiquement intellectuelle. Certains esprits sont mieux doués que d'autres pour revêtir l'élément idéal et rationnel de la connaissance de formes sensibles, d'images émouvantes et attrayantes. Il n'y a point là un objet formellement distinct qui soit saisi par une faculté spéciale, mais simplement une disposition particulière de l'entendement. L'existence de cette faculté n'est donc point établie.

Nous en dirons tout autant de la mémoire intellectuelle. Ce que l'on a appelé la mémoire des idées n'est pas une faculté spécifiquement diff"érente de l'entendement revenant par la réflexion sur des idées antérieure?nent acquises. Si l'on voulait prétendre que le point de vue dupasse est l'objet propre delà

1 Francisque Bouillier, De la Conscience en psychologie... Paris, Germer- Baillière, 1872, p. 81.

* Qugecumque intellectus potest iatelligere sub una specie, simul intelligere potest... Quaecumque vero iatellectus per diversas species intelligit, non simul intelligit. (I p. qu. 85. a. 4.)

mémoire intellectuelle et qu'il suffit de cette relation avec le passé pour constituer une faculté spéciale, on serait dans une complète illusion. Les idées sur lesquelles revient l'entendement par un acte de réflexion, n'ont point de passé, si on les considère en elles-mêmes ; elles ont un caractère universel et indéterminé. C'est une circonstance accidentelle que leur acquisition par notre entendement à tel ou tel temps marqué dans nos souvenirs ; mais cette circonstance ne détermine pas un objet intellectuel spécifiquement nouveau. Toutefois nous n'entendons pas nier que certains esprits aient plus que d'autres, la disposition acquise ou innée de conserver les formes idéales. Mais cette disposition ne suffit pas pour affirmer l'existence de la mémoire intellectuelle '.

Il reste deux opérations de l'entendement qui ont chacune un objet spécifiquement distinct, lequel est saisi par des actes distincts, et que nous devons rapporter à des facultés distinctes *. La première de ces opérations est la simple appréhension ou la connaissance de ce qu'est une chose; par exemple, quand je connais l'homme, la pierre, une nature quelconque. Elle suppose un acte de l'entendement s'appliquant à un objet déterminé. Elle est un acte vital, qui exige l'union du sujet et de l'objet pour la production d'une connaissance '. Dans le langage ordinaire on appelle idée * le résultat de cet acte intellectuel. La deuxième opération de

* Quaravis in mente aliquo modo possit esse memoria, non tamen potest esse ut potentia quaedam per se distincta ab aliis, per modum quo philosophi de distinctione potentiarum loquuntur ; sed haec solummodo memoria potest inveniri in parte sensitiva quae fertur ad prœsens in quantum est praesens... Differentia praesentis et praeteriti accidentalis est intelligibili, in quantum hujusmodi. {De Verit., qu. 10. a. 3.)

* Intellectus habet duos actus, scilicet percipere et judicare (2« 2» , qu. 45. a. 2.)

' Cognitio enim contingit secundum quod cognitum est in cognoscente. Cognitum autem est in cognoscente secundum modum cognoscentis (I p. qu. 12. a. 4.)

* Iden enim grœce latine forma vocatur. Forma autem alicujus rei propter ipsam existens, ad duo esse potest : vel ut sit exemplar ejus cujus dicitur forma, vel ut sit principium cognitionis ipsius , secundum quod formas cognoscibilium dicuutur esse iu cognoscente. (I p. qu. 15 a. 1.)

l'esprit, aussi simple et irréductible que la perception intellectuelle, est le jugement. Tout jugement suppose deux termes que l'entendement unit ou sépare par l'affirmation ou la négation. Cet acte est exposé aux chances d'erreur auxquelles le défaut d'attention et de considération peut donner lieu. Toutefois, il est certains jugements appelés primitifs, ou premiers principes , pour la formation desquels l'entendement est infaillible *.

En passant en revue nos idées nous verrons qu'elles se réduisent à un petit nombre qui renferment implicitement toutes les autres ; telles sont les idées d'être, de cause, de substance, de rapport, etc. Ces idées ont certainement une antériorité logique, sinon chronologique, dans notre entendement *. Mais elles ne demeurent point confuses et sans lien dans l'esprit. Il y a, en effet, dans l'esprit humain une disposition naturelle de se conformera la vérité objective, disposition en vertu de laquelle l'entendement est prêt à exercer son acte, dès que les conditions sont posées '. C'est en vertu de cette disposition, nommée habitus primorum principiorum,

• Intellectus errare non potest circa illas propositiones quae statim cognoscuntur cognita terminorum quidditate, sicut accidit circa prima principia, ex quibus accidit infallibilitas veritatis secundum certitudinem scientiae circa conclusiones. (I p. qu. 85. a. 6.) Cf. de Verit., qu. 1. a. 12.

* Ipsorum principiorum cognitio in nobis ex sensibilibus causatur ; nisi enim aliquod totum sensu percepissemus, non possemus intelligere quod totum esset majus sua parte. (C. Gent., lib. II, c. lxxxiii.) In prima operatione intellectus qua cognoscit quod quid est, quse vocatur indivisibilium intelligentia est aliquod primum quod cadit in conceptione intellectus, scilicet hoc quod dico ens, nec aliquod hac operatione potest mente concipi, nisi intelligatur ens. (I p. qu. 85. a. 5.)

3 Omne quod procedit de potentia in actum, prius pervenit ad actum incompletum qui est médius inter potentiam et actum, quam ad actum perfectum... (I p. qu. 85 a. 3.) — Species intelligibiles aliquando sunt in intellectu in potentia tantum ; aliquando autem secundam ultimam completionem actus, et tune intelligit actu. Aliquando medio modo se habet inter potentiam et actum; et tune dicitur esse intellectus in habitu (I p. qu. 79. a. 6). — Ex habitu perficitur anima ad aliquid cognoscendum.. . non est causa cognitionis ut quod est cognitum, sed est quo aliquid est cognitum {de Verit., qu. 10. a. 9.) — Prima principia speculabilium nobis naturaliter indita non pertinent ad aliquam specialem potentiam, sed ad quemdam specialem habitum qui dicitur intellectus principiorum. (I p. qu. 79. a. 12.)

que se lient et s'organisent nos premières idées de manière à devenir nos premiers jugements. Ces premiers jugements sont formés des idées les plus facilement acquises, telles que les idées d'e/re, de cause^ à^unité^ de substance, etc. '. En les affirmant l'esprit exclut simplement leurs contraires *. Ainsi, le premier principe : « Tout être est ce qu'il est » ou dans la forme indirecte : « Une même chose ne saurait en même temps être et ne pas être, » ce premier principe est tout simplement le développement de l'idée de l'être, acquise dans la première perception intellectuelle '. C'est cette idée de l'être qui est l'objet propre de la métaphysique, et qui a son fondement dans les réalités particulières où l'entendement la saisit *. Ainsi est rattachée la psychologie à la métaphysique, ainsi est constitué sur une base inébranlable tout l'édifice de la philosophie et des autres sciences.

Or tous les autres principes, tant spéculatifs que pratiques, s'appuient sur ce premier principe et se vérifient par lui, bien qu'ils ne dérivent pas de lui. Il suffit d'opérer les substitutions de termes équivalents pour montrer l'évidente vérité de ces divers principes. Supposez que l'on conteste l'évidence du principe de causalité : il n'y a point d'effet sans cause ; ou du principe de substance : il n'y a point d'accidents sans une substance, il suffira pour rendre l'évidence irrésistible d'énoncer les principes contestés sous cette forme qui est celle

* Intellectus noster nihil actu intelligere potest antequam a phantasmatibus abstrahat; uec etiam potest habere habitualem uotitiam aliorum a se quœ in ipso non suut, ante abstractionem preedictam. (De Verit., qu. 10. a. 7.)

* Ideo primnm principium indemonstrabile est, quod non est simul affirmare et negare, quod fundatur supra rationem entis et non entis (1» 2=5 , qu. 34. a. 2. Cf. Metaph., lib. III, lect. 3.)

8 Quia hoc principium : impossibile est esse et non esse simul dependet ex intellectu entis, sicut hoc principium : totum est majus sua parte, ex intellectu totius et partis, ideo hoc etiam principium est naturaliter primum, in secunda operatione intellectus, scilicet componentis et dividentis. {Metaph., lib. IV, lect. 6.)

* Quamvis autem subjectum hujus scientiaî (metaphysicae) sit ens commune, dicitur tameu tota de his quœ sunt scparata a materia secuudum esse et secundum rationem. (.Prolog, in lib, Metaph.)

du premier principe : un effet ne saurait être un effet et ne pas dépendre d'une cause; des accidents ne peuvent être conçus comme accidents sans que l'on conçoive la substance : le bien ne peut être à la fois bien et mal ; le bien dans l'action ne peut être à la fois le bien et demeurer sans mérite. Le tout n'est pas le tout s'il n'est égal à la somme des parties. Tous les principes propres à chacune des sciences particulières s'appuient donc sur ce premier principe , non point, il est vrai, pour être démontrés directement par son moyen, mais indirectement, de manière que leur négation équivaudi'ait à l'affirmation d'une absurdité *.

Saint Thomas ne semble pas admettre que le raisonnement soit un acte spécifiquement distinct du jugement. Il répète en maint endroit de ses ouvrages que l'entendement a deux opérations, la simple appréhension et le jugement. « On en ajoute une troisième, dit-il, par laquelle on procède du connu à l'inconnu; ^ » mais de même que dans le jugement la relation de convenance ou de disconvenance entre les termes est perçue par un seul acte, de même aussi dans le raisonnement le lien qui rattache au principe la vérité déduite est saisi par un seul acte de l'esprit. Ce lien n'est autre que le moyen terme, placé à un point lumineux, d'oii l'esprit vise à la fois le principe et la conclusion. Dans nos simples jugements ce point lumineux n'est point en évidence, mais il ne fait pas défaut. C'est lui qui éclaire à la fois le sujet et l'attribut '. De là il suit que le raisonnement discursus rationis

* Nec aliquis potest secundum hanc operationem intellectus (scil. componentis et dividentis) aliquid intelligere nisi hoc principio intellecto {Metaph,, lib. IV, lect. 2). — Differt enim demonstrare simpliciter praedictum principium et demonstrare argumentative sive elenchice. (Ibid.)

* Philosophas in 111° de Anima, Text. 21, ponit duas operationes intellectivae partis : quarum prima est indivisibiUum iutelligentia, per quam scilicet apprehendimus de unoquoque quid est ; secunda vero est compositio et divisio, per quam scilicet apprehenditur aliquid esse vel non esse ; quibus tertia additur, ratiocinari, procedendo scilicet de notis ad ignota (2« 2» , qu. 83. a. \ .)

* lu luce primée veritatis omnia intelligimus et judicamus, in quantum lumen intellectus nostri, sive naturale, sive gratuitum, nihil aliud est quam qusedam impressio veritatis primae. (I p. qu. 88. a. 3 ad 1.)

est un mode imparfait et laborieux de connaître, et que des intelligences plus parfaites que Thomme peuvent apercevoir immédiatement les conséquences contenues dans les principes sans l'interposition des moyens termes'.

§ 6. Des opérations de la science.

Les opérations les plus compliquées de la science se ramènent en définitive aux deux actes que nous avons énoncés, percevoir et juger. Que l'on remonte des effets aux causes, ou que Ton descende des causes aux effets ; que l'on s'arrête à des causes secondes ou que l'on s'élève jusqu'à la Cause suprême, que l'on considère les effets qui ont été produits dans le passé, ou que Ton prédise ceux qui se produiront dans l'avenir, les opérations ne changent pas de nature ; c'est toujours l'entendement qui unit ou sépare.

Toutefois les idées ne seraient pas facilement conservées unies ou désunies dans l'entendement, si elles n'étaient incorporées dans un terme. Le terme circonscrit l'idée et lui donne une forme sensible et vivante dans la parole. Or, le terme est un produit de l'entendement, il est même le dernier terme de l'acte de connaître *. En effet, le trait idéal que la lumière intellectuelle fait ressortir sur le fond de l'image sensible, n'est point encore une parole, mais simplement un aide-mémoire ; aussi l'appelle-t-on verbum memoriœ. C'est comme la matière première du terme que l'entendement pro-

• Intellectus humanus cognoscit componendo et dividende, sicut et ratiociuando. Intellectus auteni divinus et augelicus coguoscunt quidem compositioueui, divisionem et ratiocinationcni, non componendo et dividende et raliocinando, sed pcr intellcctum simplicls quidditatis. (I p. qu. 83. a. 5.)

* Verbum igitur cordis est ultimuni quod potest intellectus in se operari ; ad ipsuni enim, in quo quiddilas rci rccipitur, imo quia ii>scmet est quidditatis similitudo, terminatur intelligere. Sic enim liabet rationem objecti. Ubi vero est per intellectum expressum, ei coujungitur dicere ; et sic ipsum verbum est effectus actus intellectus, qui est formativus objecti et ipsius dicere. {Opusc. 14, de Nat. verb. intellect.)

duit en même temps qu'il l'immatricule et le reçoit en lui, à l'état de parole mentale ou de verbum cordis. La parole extérieure qui vient à la suite n'est plus que l'émission sonore de la parole intérieure. La pensée est donc antérieure à la parole et l'entendement n'est point un simple écho, répétant des mots sans les comprendre. Cependant nous sommes loin de contester que la parole extérieure du maître soit sans exercer une puissante influence sur le développement intellectuel; elle est au contraire un instrument merveilleux pour guérir * un autre entendement humain, et pour l'amener à prendre possession de la vérité.

En résumé, l'opération propre de l'homme est l'exercice de son entendement. C'est par là qu'il surpasse tous les autres animaux. Voilà pourquoi Aristote a placé dans l'opération intellectuelle la suprême félicité de l'homme *. Il est facile de voir en effet que les facultés de connaître dans l'animal ont pour but d'éclairer et de diriger l'instinct. L'animal ne voit point les objets pour s'instruire, il n'entend pas les sons pour en étudier la différence. L'expérience ne le rend guère plus habile. Les mêmes objets l'attirent ou l'écartent ; l'odorat surtout le meut et le guide vers sa proie. Mais il n'en est pas ainsi de l'homme. Tous les sens obéissent à l'intelligence et travaillent pour elle '. De là il est clair qu'un abîme sépare les facultés de connaître de l'animal des facultés de connaître de l'homme.

Saint Thomas s'applique à faire ressortir trois différences entre l'homme et l'animal, sous le rapport de l'organisme : la main, qui est dans le singe un instrument de préhension *

1 Sicut medicus dicitur causare sanitatem in infirmo, natura opérante, ita etiam homo dicitur causare scientiam in alio operatione rationis naturalis illius, et hoc est docere. (De Verit., qu. 11. a. 1.)

* Natura uniuscujusque rei ex ejus operatione ostenditur; propria autem operatio hominis, in quantum est homo, est intelligere ; per hanc enim omnia animalia transcendit. Unde Aristoteles in lib. Ethic. in hac operatione sicut in propria hominis ultimam felicitatem constituit. (I p. qu. 76. a. 1.)

' Obediunt vires sensitivse intellectui et ei deserviunt. (I p. qu. 76 a. 2.)

* Cette appropriation de la main aux fins de l'intelligence avait déjà été

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