‹ Doctrine de la connaissance d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 12 sur 22 · DE L OBJET CONNU PAR LES SENS. — DE LA FORME SUBSTANTIELLE · texte numérisé non relu

DE L OBJET CONNU PAR LES SENS. — DE LA FORME SUBSTANTIELLE

L'animal et rhomme, ainsi que nous l'avons dit précédemment, connaissent par les sens : le premier, pour la nécessité de satisfaire aux besoins de sa vie ; le second, pour perfectionner la connaissance intellectuelle \ L'acte de sentir ne s'exerce que par un organe corporel, l'objet de cet acte est toujours un corps ®. Il nous est donc nécessaire avant de procéder à l'analyse de l'acte de sentir, de rechercher ce que c'est que le corporel ou le corps.

Rien n'est plus immédiatement connu que l'existence des corps, mais rien n'est plus difficile à connaître parmi les choses créées que la nature de la substance corporelle. Et pourtant, le monde des corps est l'objet des sens. Les corps gigantesques de cet univers et ceux qui sont à peine perceptibles au moyen des meilleurs instruments, les dimensions

1 Competit eis ut a corporibus et per corpora suaiii perfectionem intelligibilem consequantur ; alioquin frustra corporibus unirentur. (I p. qu. 55. a. 2.)

2 Objectum cujuslibet poteutiae sensitivae est forma prout existit in materia corporali. (I p. qu. 89. a. 1.)

etlos volumes de ces corps, leurs mouvements, leurs changements d'état, leurs transformations, leurs propriétés, leurs qualités, leurs relations réciproques, tel est le domaine de la connaissance sensitive.

Nous allons donc rechercher quelle est la nature de la substance corporelle, dans la mesure où il est nécessaire que nous la connaissions, pour expliquer l'acte de la connaissance sensitive.

Qu'est-ce donc que l'être corporel ?

Avant de répondre à cette question, il est nécessaire de poser la question de méthode.

Nous commençons par faire observer que la question de la nature des substances corporelles ne peut être résolue ni par l'observation et l'expérience seule, ni par le raisonnement seul, mais par l'expérience unie au raisonnement *, c'est-à-dire par la vraie méthode expérimentale. Or, c'est là précisément la méthode qui a été suivie et qui est encore adoptée aujourd'hui par les philosophes scolastiques. Nous n'hésitons pas à affirmer cette proposition, tout en éprouvant le regret de ne pouvoir l'appuyer ici par toutes les preuves qui en établissent la certitude.

Trois principales réponses ont été faites à cette question : Qu'est-ce que la substance corporelle? Les uns, comme Anaxagore, Démocritc et Empédocle, ont affirmé qu'elle était constituée par plusieurs principes matériels * en mouvement '. Cette réponse s'est appelée le système atomistique. Les autres, comme Pythagore et les Eléates, ont répondu que le principe constitutif de la substance corporelle était

* Sensibilium qualitatuni naturas cognoscere non est iensus, sed intellectu?. (I p. qu. 78. a. 3.) — Sensus est apprehentlere hoc coloratum, intellectus autem ipsana naturani coloris. (De Verit., qn. 25. a. i.)

* Quidam vero penchant esse plura (principia corporca) in specie causas materialis, sicut Anaxagoras, Democritus el Empedocles. (Metaph., lib. I, lect. 7.)

8 Arist., (le Gen. et cornipt., lib. I, c. viii; de Cœlo, lib. III, c. ii ; Diogen. Laert., lib. IX, c. xxxi.

unique '. Cette réponse porte dans la science le nom de système dynamique. Dans le premier, les atomes sont des principes passifs ; dans le second, ils sont des principes actifs. L'atomisme a été soutenu par Gassendi, Descartes, Newton', il règne encore aujourd'hui dans la science, mais non sans contestation. Le dynamisme a été affirmé par van Helmont, par Leibnitz, Boscowitch, Kant, Schelling, Hegel, Herbart, il est au fond de toutes les théories panthéistiques ou monistes du temps actuel. Une troisième réponse a été donnée par Aristote ', et cette réponse a été répétée par tous les philosophes de l'Ecole jusqu'au temps présent. Comme elle est le fond même de la doctrine de saint Thomas sur la substance corporelle, nous allons l'exposer avec quelques développements.

§ 1 . Doctrine de saint Thomas sur la substance corporelle.

Sous le nom de « corps » ou de « substance corporelle » nous entendons un être constitué par une matière première et une forme substantielle, auquel il appartient naturellement d'avoir les trois dimensions dans l'espace \ Il faut se garder

1 Ex hoc concludebant (Pythagorici) quod numerus, qui ex unitatibus constituitur, sit substantia rerum omnium. {Metaph., lib. I, lect. 7.)

* Tous les corps sont composés de particules primitives, particule primigenise; ils sont soumis au mouvement. [Optique, liv. III, qu. 37.)

^ A£YO|i£v yÉ'^oî ^^ ""^i '^'^^ ôvTwv TYiv ôuffCav, xaûxTiç 6è t6 [lèv (îx; uXyjv. — "Etepov 6à (Aopç-?iv y.al liSoç. (Arist., de Anim., lib. II, c. i. Edit. Firmin Didot, vol. III, p. 444.) Voici le commentaire de saint Thomas sur ce passage : Materia quidem est, quae secundum se non est hoc aliquid, sed in potentia tantum ut sit hoc aliquid. Forma autem est secundum quam jam est hoc aliquid in actu. Substantia vero composita est quae est hoc aliquid... Est ergo differentia inter materiam et formam quod materia est ens in potentia, forma autem est antelechia, id est actus, quo scilicet materia fit actu, unde ipsum compositum est ens actu. (De Anima, lib. II, c. i.) Cf. Metaph., lib. V, lect. 2. Forma autem et materia sibi invicem sunt causse quantum adesse. Forma quidem materiae in quantum dat ei esse actu : materia vero formée in quantum sustentât ipsam.

* Corporeitas uniuscujusque corporis nihil est aliud quam forma substantialis ejus, secundum quam in génère et specie collocatur, ex qua debetur rei corporali quod habeat très dimensiones. {C. Gent., lib. IV, c. Lxxxi.) Cf. de Verit., qu. 10. a. 4 et passim.

do confondre avec Descartes l'essence du corps avec l'étendue du corps. On définit mal le corps quand on l'appelle une substance étendue , car l'étendue n'est point la nature de la substance corporelle ; elle est une propriété qui en découle naturellement, mais qui ne constitue pas essentiellement le corps. Ce qui est de l'essence du corps, c'est la pluralité des principes constitutifs, et la nature de ces principes est précisément celle que les scolastiques attribuent à la matière et à la forme.

La TCiiiiihYQ première est un fonds commun, identique dans tous les êtres corporels, qu'ils soient pondérables ou impondérables , atomes ou soleils. Elle n'a point par elle-même d'existence substantielle, elle n'a ni espèce, ni détermination quelconque, ni force, ni forme, ni beauté '. En parlant d'elle les scolastiques se servent de cette formule : nec quid, nec quale, nec quantum ; ce qui veut dire que la matière n'a , sans la forme , aucune nature ou essence corporelle déterminée , aucune qualité, aucune quantité. Saint Augustin avait été frappé de la nécessité d'admettre cette matière première sajis forme^ , dès que l'on veut essayer d'expliquer les changements et les transformations qui s'accomplissent sous nos yeux. Sous le nom de « forme » il ne faut pas entendre la figure ou la disposition extérieure que la nature ou l'art donne aux parties juxtaposées des corps, mais un principe par lequel la matière a un être réel ', qui la tire de son indétermination,

* Si materia informis prsecessit duratione, hoc erat jam in actu. Hoc enim creatio importât : creationis enim terminus est ens in actu. Ipsum autem quod est actus est forma. Dicere igitur materiam praecedere sine forma, est dicere ens actu sine actu. (I p. qu. 66. a. 1.) D'où il suit que l'existence d'une matière sans forme impliquant contradiction, la puissance divine ne pourrait point la réaliser.

' Et cessavit mens mea interrogare hinc spiritum meum plénum imaginibus formatorum corporum et eas pro arbitrio mutantem atquc variantem ; et intendi in ipsa corpora eorumque mutabilitatem altius inspexi, qua desinuut esse quod fueraut, et Incipiuut esse quod non erant ; eumdemque Iransitum de forma in formam per informe qxdddam suspicatus sum, non per onnii9io nihil. {Confession., lib. XII, c. vi.)

•Forma est quod dat esse. {Opuscul. 31.) — Materia prima non existil in

lui communique son espèce, sa beauté, est la condition et le fondement de toutes les qualités et propriétés de la substance corporelle. La forme n'est point, à proprement parler, une cause efficiente et productrice, mais un principe constitutif, principium essendi^. Par son union avec la matière elle détermine la réalité de la substance corporelle ^ qui est composée d'une matière et d'une forme ; cette forme lui donne son espèce, son activité ^ sa beauté, et la rend connaissable par les sens et par l'entendement. Quand un composé purement matériel est produit, ce n'est point en vertu de la création d'une forme et par l'union de cette forme avec la matière de ce composé. Mais la forme est tirée par un agent naturel, qui devient ici cause efficiente, de la puissance passive de la matière dans laquelle elle est contenue, non point en acte, mais en puissance, c'est-à-dire comme susceptible de recevoir l'être par l'action d'un agent naturel *. Quand un être est produit, ce n'est pas une forme qui vient à l'existence , mais un composé dont tout l'être substantiel consiste dans l'union d'une matière et d'une forme °. Ce composé vient-il à se dis-

reruin natura per seipsam, cuin non sit ens actu, sed potentia tantum. (I p. qu. 7. a. 2 ; Cf. I p. qu. 45. a. 4 ; qu. 66. a. 1 ; de Potent., qu. 4. a. 1.)

1 Forma dlcitur esse principium esseudi. {Cont. Gent., lib. I, c. xxvi.)

2 Est autem hoc proprium formae substautialis quod det materiae esse simpliciter. Ipsa enim est per quam res est hoc ipsum quod est. {De Ânim., qu. unie. a. 9.) Res autem per hoc diversae sunt quod formas habent diversas. (C. Gent., lib. III, c. xcvii.)

3 Forma est agendi principium. (C. Gent., lib. III, c. ii.) — Forma est qua agens agit (I p. qu. 55. a. i.) — Omne corpus agit secundum suam formam. (C. Gent., lib. III, c. lxix.)

* Quando aliqua forma substautialis perficit materiam, sicut potentia materiae est reducta per formam ad actum, ita per illud idem esse permutatur ad distinctionem et terminationem partium totius compositi. {Opusc. 28, de Nat. materiœ, c. v.)

5 Formte autem corruptibilium rerum habent ut aliquando sint, aliquando non sint, absque hoc quod ipsae generentur aut corrumpantur, sed compositis generatis aut corruptis, quia etiam formae non habent esse, sed composita habent esse per eas (I p. qu. 65. a. 4.) — Formée praeexistunt in materia in potentia.. . Formarum non est fieri neque creari, sed concreatas esse. Quod autem proprie fitab ageuti naturali est compositum, quod fit ex materia. (I p. qu. 45. a. 8.)

soudre, c'est par suite d'une évolution parallèle à celle qui a présidé à sa formation. Il n'y a point de dissolution d'un composé, sans qu'il n'y ait une nouvelle formation, selon l'axiome : corruptio unius est generatio altenus\ En même temps que sous l'action des causes naturelles un composé se dissout, sa matière se distribue entre plusieurs autres formes; et la forme qui subsistait précédemment rentre dans la puissance de la matière, d'où elle peut être tirée de nouveau*.

Nous n'ignorons pas que ce point de la doctrine scolastique a été pour plusieurs une pierre d'achoppement. Mais quelles que soient les difficultés qu'il présente, nous osons dire qu'il touche à l'essence même du système d'Aristote et de saint Thomas sur la composition des corps et qu'il écarte deux erreurs capitales : celle qui ferait sortir de rien les êtres qui apparaissent à l'existence, et celle qui attribuerait à Dieu leur production par une création continue et une sorte de miracle perpétuel.

D'après la doctrine des scolastiques, les êtres qui viennent à l'existence ne sont pas un nouveau groupement d'atomes préexistants, mais une vraie production, une génération, une éduction de formes nouvelles. Ces formes sont tirées de la puissance de la matière, c'est-à-dire que sous l'action d'un agent naturel la matière est modifiée et changée si énergiquement dans ses dispositions pour telle ou telle forme, que cette forme se produit en elle.

On demande comment une forme qui est réellement différente de la matière peut sortir de la matière ? Mais d'innombrables faits nous montrent qu'une différence de nature peut

1 II ne faut point, dans l'interprétation de cet axiome, attribuer aux termes generatio et corruptio une relation réciproque de cause et d'effet, mais simplement une relation de concomitance : en même temps qu'une chose se dissout, une autre se forme. (Aristote, Phys., lib. III, text. 73.)

' Dicendum est scilicet quod formse elementorum manent quidem in mixlo in potentia et virtute, sed non actu. (De Formis, qu. 6. a. 1.) — Dicendum est secundum Philosophum , quod formœ elementorum manent in mixto non actu, sed virtute. {l p. qu. 70. a. 4.) Cf. Aristol., de Gen. et corrup., lib. I, c. x.

exister entre l'être producteur et l'être produit. Ainsi le feu produit la chaleur, qui n'est point de la nature du feu ; la fleur produit son parfum , qui n'est nullement un végétal ; l'âme produit des pensées, qui sont une autre chose que sa substance.

On a dit encore que pour être tirée de la matière, la forme devait y préexister à l'état latent, comme un germe non développé. Mais cette explication est contraire à la doctrine scolastique qui nie que la forme soit, à proprement parler, préexistante dans la matière. La génération d'une forme est la production de ce qui n'existait pas auparavant '. Cependant cette nouvelle forme n'est pas tirée du néant, puisqu'elle est tirée de la matière, qui n'est point un néant.

Comme la matière est la condition et le milieu d'oii elle sort, on peut dire que cette forme est, quant à sa production, dépendante de la matière. Mais il faut se garder d'affirmer que la matière concourt activement et comme cause efficiente à la production de la forme. La matière ne s'élève pas audessus du niveau d'une puissance passive ; elle se prête et se dispose à être déterminée par la cause efficiente à la production d'un être nouveau. Ce qui commence d'exister, ce n'est ni la matière ni la forme, mais le composé d'une matière et d'une forme. Sans doute en disant qu'un nouveau corps devient, arrive à l'existence, on affirme aussi qu'une forme est devenue, mais cette locution est impropre, car ce n'est pas la forme qui devient ; elle est ce pourquoi une chose qui devient, a telle ou telle forme ^. De même que l'entendement a une tendance naturelle à connaître toutes les formes intel-

1 Forma autem non proprie fit, sed est id quo fit, id est per cujus acquisitionem aliquid dicitur fieri. Nihil ergo obstat per hoc quod dicitur quod per naturam « ex nihilo nihil fit , » quin formas substantiales ex operatione naturae esse dicamus. Nam id quod fit non est forma sed compositum, quod ex raateria fit et non ex nihilo. (De Pote?it., qu. 3. a. 8.)

2 Illi enim proprie convenit esse quod habet esse et quod est subsistens iu suo esse. Formae autem et accideutia non dicuntur entia quasi ipsa sint, sed quia eis aliquid est; ut albedo ea rations dicitur ens , quia ejus subjectum est album. (I p. qu. 45. a. 4.)

ligibles, le sens, à s'unir à toutes les formes sensibles, ainsi la matière a une tendance naturelle à recevoir toutes les formes, et à en changer continuellement. C'est là la raison dernière de la mobilité et de la fragilité de tous les êtres de ce monde visible.

Les scolastiques définissent donc le corps une substance composée de matière première et d'une forme substantielle. La matière est le principe passif et comme la racine d'oij sort l'étendue ; la forme est le principe actif, le principe des opérations d'une espèce déterminée. Un individu corporel, soit inorganique, soit vivant, est un être et par conséquent un tout continu, bien que la substance corporelle ait des parties séparées par des intervalles désignés sous le nom de pores.

Théoriquement, la substance corporelle doit être indéfiniment divisible, mais l'expérience conduit à admettre que la matière d'un corps n'est plus divisible au delà d'une certaine limite. On a appelé atome la substance corporelle insécable et non divisée. L'atome représente donc une particule de la substance corporelle plus petite que toute quantité donnée de cette même substance. Les atomes sont de diverse nature, parce qu'ils présentent des modes très-divers d'activité, soit mécanique, soit physique , soit chimique , en raison de la diversité de leurs formes substantielles.

Les scolastiques ont donné le nom d'élément à une substance individuelle qui ne peut se décomposer en d'autres substances. L'élément est lui-même composé d'une matière première et d'une forme substantielle. Il peut entrer en combinaison avec d'autres substances élémentaires pour former des substances composées. Il y a plusieurs espèces de substances élémentaires. C'est à l'expérience qu'il appartient d'en déterminer le nombre et les propriétés.

On a appelé mza:<e un composé résultant de la combinaison ou de la synthèse de plusieurs substances élémentaires. Tout composé de cette espèce partage avec les substances compo-

santés les propriétés générales des corps, mais il a une nature, des propriétés, des modes d'activité spécifiquement différents de la nature, des propriétés et des modes d'agir des substances composantes. Dans une combinaison chimique la nature du corps est donc changée. La matière première est restée la même, mais il y a une autre forme substantielle.

Un composé chimique est dit homogène, quand aucun moyen d'observation scientifique ne peut faire découvrir dans l'une de ses parties une substance élémentaire dans son état antérieur à la combinaison , et dans une autre partie un élément proprement dit. Dans le cas contraire, il y aurait eu simplement un mélange et non point une combinaison ou une synthèse chimique.

Dans l'analyse ou la décomposition d'un mixte, on voit réapparaître les éléments qui avaient formé la synthèse. Ces éléments devaient donc exister encore dans le composé, non point en acte, mais virtuellement. Leur forme substantielle n'était plus dans le composé, mais la virtualité, c'est-à-dire les propriétés de cette forme étaient demeurées à l'état latent. La forme substantielle du composé était devenue le sujet de cette virtualité latente et suppléait en quelque manière la forme des substances élémentaires.

Relativement aux changements de volume de la substance corporelle, les scolastiques distinguent entre le volume réel, c'est-à-dire l'espace réellement occupé par la substance corporelle et le volume apparent, ou l'espace qui apparaît occupé par cette même substance dilatée ou raréfiée. Ils admettent une condensation et une raréfaction proprement dites, qui supposent des changements intimes et des mouvements nouveaux dans la substance corporelle.

En admettant une raréfaction proprement dire, c'est-à-dire une dilatation des parties de la substance corporelle, ils évitent d'accepter l'hypothèse de Yactio in distans, qui est contraire à la raison, car elle suppose que la substance cor-

porelle agit où elle n'est pas. De plus, en raison de la raréfaction ou delà condensation proprement dites, ils peuvent admettre qu'une même substance est susceptible de se mouvoir très-diversement, par des mouvements de translation, de vibration, d'oscillation, en exceptant seulement ceux qui supposent une véritable discontinuité, et qui seraient inconciliables avec l'unité d'être que doit posséder toute substance individuelle.

Les scolastiques admettent que les accidents, tels que la quantité et la qualité, sont réellement distincts de la substance corporelle. Ces accidents peuvent donc varier, tandis que la substance à laquelle ils appartiennent demeure la même. Les formes accidentelles donnent donc un être accidentel et variable à leur sujet, sans que la substance ellemême change d'état ou de nature.

Les êtres organisés et vivants sont aussi composés d'une matière première et d'une forme substantielle. Selon la diversité de leurs formes substantielles, les êtres vivants se distribuent en différents degrés. Le principe vital ou animateur dans l'être organisé s'appelle une « âme. » Ce principe est une forme substantielle, il donne l'existence, la vie, l'espèce à l'être organisé, il produit en lui des actes, des mouvements, il développe des puissances qui appartiennent spécifiquement aux êtres vivants.

L'âme humaine est la forme substantielle du corps humain, de manière à ne former avec lui qu'une seule nature complète, une seule substance composée. Cette âme est dans l'homme le principe de tout mouvement, de toute vie, de tous les actes végétatifs, sensitifs, intellectuels. Elle contient éminemment toutes les puissances des formes substantielles inférieures. Les actes des diverses puissances ne sont point isolés les uns des autres; ainsi, il est vrai de dire que la nourriture profite à la nature humaine tout entière, ad intefjritatem naturœ humanœ. Les substances élémentaires qui entrent dans la composition du corps humain sont élevées

dans l'homme à une condition supérieure à celle qu'elles ont au dehors. Elles ne sont dans le corps que par leur virtualité latente et non point par l'acte de leur forme substantielle.

Dans les êtres vivants la mort est la dissolution du composé substantiel. Ce phénomène introduit un changement substantiel dans l'être vivant. Il amène la production de formes nouvelles que l'on a appelées cadavériques. Ces formes sont transitoires; sous leur empire, l'organisation privée de vie se résout en ses éléments primitifs. Les formes élémentaires réapparaissent par suite de la virtualité latente qu'elles avaient conservée dans le composé organique.

La mutabilité en effet est dans la nature des substances corporelles. Elles peuvent perdre le principe qui détermine leur être substantiel, et se transformer les unes dans les autres, sous l'action des causes naturelles et selon les lois posées parle Créateur'. C'estencepoint que consiste surtout l'extrême différence qu'il y a entre le corps et l'esprit. Une chose est substance quand elle n'existe pas dans une autre chose comme dans son sujet. Or, le corps n'a son existence substantielle que par l'union de sa matière avec sa forme. Mais sa forme ne peut subsister en soi, elle a besoin de la matière comme d'un sujet dans lequel elle subsiste ; et d'un autre côté, sa matière ne peut subsister en soi, parce qu'elle n'a d'être substantiel que dans son union avec une forme. Le corps périt par la dissolution de ses principes constitutifs. Dans un esprit au contraire la forme qui détermine l'être spécifique est une même chose avec le sujet de la détermination. L'esprit est donc une substance simple, qui peut subsister sans une matière et qui survit à toute décom-

* In generatione mixti non fit spoliatio simplicium usque ad materiam primam ; aliter virtutes simplicium non manerent in mixto, nunc autem manent ; unde non est corruptio simplicité)', per quam fit generatio compositi, cum elementa non corrumpuntur penitus, sicut dicitur lib. I Meteor., quia eorum est mixtio quorum est separatio : non enim miscentur, nisi quae apta sunt per se existere. [De Natura mat., Opusc. 28, c. viii.)

position, à toute dissolution'. Il peut être dans l'essence de ces formes subsistantes d'être naturellement unies k une matière et à'anitner cette matière ; mais elles peuvent subsister en elles-mêmes, et séparées de cette matière ; telles sont les âmes humaines. Séparées de leur corps elles sont des substances incomplètes ; unies à leur corps elles en sont la forme substantielle, le principe spécifique, le principe de l'unité de l'être, le principe animateur ^.

Tels sont les principaux traits de la doctrine scolastique sur la matière et la forme. Elle n'appartient point entièrement au domaine de la science expérimentale, mais aussi à la métaphysique. Ce n'est pas en effet par une observation ou par une expérience quelconque qu'il sera jamais possible de séparer une matière de toute espèce de forme, et de la percevoir par les sens comme matière première. « La matière première, comme telle, dit saint Thomas, ne tombe sous aucun sens, n'est visible à aucun œil corporel, mais elle est l'objet de l'entendement qui saisit au delà des phénomènes sensibles la nature des êtres. » En continuant la division des parties de la matière, on n'arrivera jamais à une dernière division qui soit le principe constitutif de la matière ^ Il faut donc résoudre cette question par la méthode qui est propre à la métaphysique, et qui s'applique à la détermination de la nature des substances.

* Qusedam (formas) per se subsistere non possunt, sed materiam pro fundamento requirunt, ut sic illud quod subsistit, non sit forma tautum, nec materia tantum, quae per se non est ens actu, sed compositum ex utraque. {Cont. Cent., lib. III, c. xcvii.)

* Ad rationem formée substantialis duo requiruntur ; quorum unum est, ut forma sit principium essendi substantialiter ei cujus est forma...; unde et aliud sequitur, scilicet quod materia et forma conveniant in u?io esse ; et hoc est esse in quo subsistit substantia composita, quae est una secundum esse ex materia et forma constans. (C. Gent., lib. II, c. LXviii, n. 2.)

' Omne corpus divisibile est. Omne autem divisibile indiget aliquo continente et uniente partes ejus... Et si hoc iterum sit divisibile, oportebit vel devenire ad aliquod indivisibile et incorporeuni, vel erit in infinitum procedere, quod est impossibile. (C. Gent., lib. II, c. Lxv.)

Voici les principales lignes de cette méthode : L'observation et l'expérience nous présentent certaines propriétés générales communes à tous les corps, telles que l'étendue, la divisibilité, la porosité, l'élasticité, lacompressibilité, etc. ; ces propriétés communes supposent un principe unique d'où elles procèdent, et qui doit être le même dans tous les corps. D'un autre côté, l'observation et l'expérience nous présentent des propriétés différentes dans les différents corps. Ainsi, le soufre a des qualités différentes de celles du mercure et du phosphore ; l'oxygène a des propriétés différentes de celles de l'azote ; le premier active la combustion, le second éteint les corps enflammés. Ces différences supposent un principe différent auquel il est nécessaire de les rapporter comme à leur cause \ Donc, il doit y avoir dans tous les corps deux principes constitutifs, un principe commun à tous, la matière, et un principe spécifique différent, la forme.

L'expérience établit pareillement que tous les corps sont inertes, c'est-à-dire indifférents au mouvement et au repos. Si le corps est en repos, il ne peut se mouvoir; s'il est en mouvement, il ne peut ni changer, ni arrêter son mouvement, n y a donc dans le corps un principe passif, capable de recevoir l'action d'une cause extérieure ^ Mais, d'un autre côté, l'expérience établit aussi qu'il y a dans les corps une certaine activité propre, qui rend les substances corporelles capables d'influer sur d'autres corps ou sur elles-

* Quidquid in rerum natura invenitur. actu existit ; cpiod quidem non habet materia nisi per formam, quae est actus ejus : unde non habet sine forma in rerum natura inveniri. Et iterum cum nil possit contineri in génère, quod per aliquam generis difîerentiam ad speciem non determinetur, non potest materia esse ens, quin ad aliquem specialem modum essendi determinetur : quod quidem non fit nisi per formam. (De Paient., qu. 4. a. 1.) — Materia non est scibilis nisi in ordine ad formam, ut dicit Philosophus, I Physic, ideo formam per prius oportet cognoscere, et per eam requirere naturam materise. (De Natur. mat., Opusciil. 28.)

* Expresse enim dicit Philosophus, lib. VIII Physic, text. 29, quod in gravibus et levibus est principium passivum motus naturalis et non activum, (III p. qu. 32. a. 4.)

mêmes, et d'opérer des changements *. Ainsi, par leurs qualités, soit substantielles, soit accidentelles, les corps agissent sur nos sens, sur le toucher par la résistance, sur la vue par les couleurs, sur l'ouïe par les sons, etc. Par l'impénétrabilité un corps exclut activement tout autre corps de l'espace qu'il occupe; par l'élasticité, tout corps ramène activement les parties déplacées à leur position primitive. Il faut donc admettre dans tout corps un principe passif et un principe actif, c'est-à-dire une matière et une forme.

L'expérience nous montre que les corps dits chimiquement simples se combinent dans des proportions déterminées pour former des composés. Ainsi l'hydrogène et l'oxygène se combinent pour former de l'eau ; le soufre et le mercure se combinent pour former du sulfure de mercure, l'oxygène et le fer forment de même l'oxyde de fer, etc. Ces diverses combinaisons s'opèrent dans des proportions déterminées, selon des lois stables, constantes ". Il faut donc admettre dans ces différents corps un principe spécifique, un nombre déterminé, sur lequel repose cette constance des combinaisons chimiques. D'un autre côté, ces différents qov^s chimiquement simples ont un principe matériel commun ; ils sont tous matériels. Il est donc nécessaire de reconnaître dans leur nature un double principe constitutif, un principe matériel commun à tous les corps ^ et un principe spécifique qui détermine cette matière, et la renferme dans une certaine espèce dont elle manifeste les propriétés. Or, c'est là préci-

' Omnes res creatœ viderentur quodammodo esse frustra, si propria operatione destituerentur, cum oinuis res sit propter suani operationem. Seniper enim iinperfectius est propter perfectius. Sicut igitur materia est propter formait! ; ita forma, quae est actus primus, est propter suam operationem quœ est actus secundus : et sic operatio est iinis rei creatœ. (I p. qu. 105. a. 5.)

> Esse substautiale cujuslibet rei iu indivisibili consistit, et omnis additio et subtractio variât speciem, sicut in numeris, ut dicitur in VIII Metaph., text. 10. Unde impossibile est quod forma substantialis quspcumque recipiat mngis et minus. (I p. qu. 76. a. 4 ad 4.)

' In formis in materia reccptis, una spocies reperitur in nniilis suppositis. Sed hoc non est a uatura materioe ((ualitercumque acceptai : cum materia sit

sèment ce qu'il faut entendre par les deux principes de la matière et de la forme.

Essayons d'appliquer cette théorie aux combinaisons chimiques, à la formation des cristaux, aux agents impondérables, et enfin aux phénomènes que présentent les corps organisés.

C'est un fait d'expérience que les composés chimiques ont des propriétés essentiellement différentes de celles de leurs composants. L'eau présentera en effet des propriétés essentiellement différentes de celles de l'hydrogène et de l'oxygène. Cependant faut-il dire que les composants aient péri tout entiers dans la formation du nouveau corps? Mais alors d'où vient la nouvelle essence qui a été produite? Si l'on prétend qu'elle est créée à l'instant même, on fait de Dieu la seule cause de tous les changements qui se produisent dans le monde des corps, erreur renouvelée d'Avicebron ', du nominaliste Gabriel Biel *, et patronnée par Descartes ". Si l'on dit au contraire que le nouveau corps n'est nouveau qu'en apparence, on est forcé d'attribuer au mouvement et à la disposition locale des parties du corps composé toutes les nouvelles propriétés qu'il présente ; on doit nier toute transformation des substances, et ramener à des actions mécaniques toutes les actions vitales, soit dans les plantes, soit dans les animaux. Mais qui ne voit combien ces conséquences accumulent de difficultés et combien elles sont contraires à l'expérience? Dans la théorie scolastique, au contraire, rien n'est plus simple que l'explication d'une combinaison chimique. En même temps que la forme primitive

de natura specierum in rébus materialibus : sed hoc est per receptionem formae in materia, secundum quod est subjecium primum. [De Natur. mat., Opusc. 28.)

» Cont. Gent., lib. III, c. Lxix. Si effectua non producantur ex actione rerum creatarum, sed solum es actione Dei, impossibile est quod per effectus manifestetur virtus alicujus causas creatae.

2/n Sent., lib. IV, dist. 1. a. 3.

3 Princip. philosoph., I p. n. 23, 36.

des composants rentre dans la puissance de la matière du corps mixte, où elle demeure à l'état latent, la nouvelle forme est tirée de cette même matière par la vertu de la cause efficiente qui produit la combinaison *. La même cause qui désunit les composants donne naissance au composé nouveau. Comme aussi la même cause qui détruirait le composé nouveau engendrerait encore les composants primitifs.

Appliquons la théorie de la matière et de la forme à la production des végétaux et des animaux.

Les végétaux et les animaux ont, avec les corps bruts, des analogies et des différences. Ils ont toutes les propriétés générales des corps matériels ; ils sont composés de matières minérales ; d'abord, de quatre corps chimiquement simples et privilégiés, l'oxygène, l'hydrogène, le carbone et l'azote, puis de douze autres corps : cinq métalloïdes et sept métaux, qui, par leurs innombrables combinaisons entre eux et avec les quatre premiers, constituent la substance corporelle des espèces vivantes, soit végétales soit animales ^ Mais ils diffèrent des corps bruts en ce qu'ils sont animés et capables d'exercer les opérations vitales ^ Les corps bruts peuvent bien avoir dans leur nature un principe d'activité, mais ce principe a besoin d'être déterminé à l'action par une cause extérieure, et cette action ne se termine pas à eux-mêmes, mais elle passe à un terme placé en dehors d'eux. Les êtfes vivants au contraire se meuvent d'eux-mêmes, et leurs opérations sont immanentes, c'est-à-dire ont leur terme en

' Materia transmutatur non tantum transmutatione accidentali. sed etiam substautiali : utraque enim forma in maleriae potentia prœexistit : iinde agens naturale, quod materiam transmutât, non sohim est causa formse accidentalis, sed etiam substantialis. {De Potent., qu. 3. a. 10.)

• Leço7i sur l'origine et l'essence de la matière, par M. A. Bechamps, professeur à la Faculté de médecine de Montpellier.

' Anima dicitur esse primum priucipium vitse, in his qnae apud nos vivunt; animata enim viventia dicimus, res vero inaniraatas, vita carentes. (I p. qu. 75, a. 1.)

eux-mêmes '. Or, le principe de cette activité vitale doit donner en même temps à la matière première des êtres organisés, l'être substantiel, la détermination spécifique qui établit l'être vivant dans une espèce, soit végétale, soit animale ; en outre, la constitution organique, c'est-à dire les appareils nécessaires à l'exercice des opérations vitales ; enfin, l'activité vitale elle-même qui est l'accomplissement des actes vitaux par le fonctionnement régulier des différents organes. Mais ce sont là autant d'effets qui doivent être rapportés à cette force centrale et unique qui anime l'organisme d'un être vivant et lui communique le mouvement et l'action. C'est ce principe que nous appelons la forme substaiitielle. Les végétaux et les animaux sont donc composés d'une matière première et d'une forme substantielle.

La théorie de la matière et de la forme s'applique aussi à la formation des cristaux. Dès l'instant que les différents corps cristallisent dans des conditions déterminées par des lois stables et différentes selon la nature de ces corps, il est impossible de rapporter la cause du phénomène de la cristallisation au seul principe matériel qui est commun à tous les corps. Il est donc nécessaire d'assigner une autre cause, laquelle ne saurait être qu'un principe dynamique qui entre dans la constitution du corps et qui est par conséquent différent du principe passif, auquel se rapportent les qualités qui constituent simplement l'être du corps. Et c'est là précisément ce que les scolastiques appellent la forme substantielle.

Comment les modernes expliquent-ils la formation des cristaux ?

« Lorsque la force qui a détruit complètement la cohésion

' Infima autem operationum animae est quae fit per organum corporeum, et virtute corporeee qualitatis ; supergreditur tamen operationem naturse corporeee, quia motiones corporum sunt ab exteriori principio ; hujusmodi autem operatioues sunt a principio intrinseco. Hoc enim commune est omnibus operationibus animœ. Omne enim animatum aliquo modo movet seipsum, ettalis est operatio animae vegetabilis. (I p. qu. 78. a. 1.)

cesse d'agir, en général, les molécules se groupent de nouveau et forment des solides convexes terminés par des faces planes et de forme géométrique régulière qu'on désigne sous le nom de cristaux '. » Mais quelle est la raison pour laquelle les choses se passent ainsi ? Evidemment ce n'est pas à la force d'attraction qui produit dans tous les corps d'innombrables modifications qu'il faut rapporter la formation des cristaux. Pourquoi n'y a-t-il que sept cents espèces minérales environ qui cristallisent ? Pourquoi n'y a-t-il que six formes générales de cristaux ? Pourquoi le même corps cristallise-t-il en deux formes différentes ? Pourquoi l'alun cristallise-t-il dans les conditions les plus diverses, tantôt avec une plus grande, tantôt avec une moindre force d'attraction, et toujours dans la forme cubique ?

A ces diverses questions il n'y a qu'une réponse, celle que fait la doctrine scolastique en assignant la forme substantielle, le principe dynamique qui est dans tous les corps cristallisables comme la cause de la formation des cristaux.

Nous en dirons autant de l'affinité chimique. Elle est une conséquence de la forme. Saint Thomas compare les formes à des nombres ; il est naturel qu'il y ait entre elles plus on moins d'affinité selon leur distance numérique. Les combinaisons chimiques, la loi des proportions multiples, les équivalents, les conditions électriques et magnétiques se concilient parfaitement avec la doctrine scolastique. Toutes les actions réciproques des corps ont leurs principes dans la forme substantielle et dans les qualités actives et passives qu'elle développe '.

De même que la forme substantielle explique la formation des corps et leurs divers états d'agrégation, et leurs changements d'étendue, de même elle explique aussi les phénomènes

* Debray, Coni's élém. de chimie. Paris, 1865.

* Forma elementi non hahet aliquam operationem , nisi ({uœ Ht per qualitates activas et passivas, (jua) suut dispositiones malcria! corporalis. (De spirit, créai., a. 2.)

de la lumière, de la chaleur*, de l'électricité, du magnétisme et de la pesanteur. Ce sont là autant de qualités actives par lesquelles la forme substantielle manifeste sa nature *. Saint Thomas décrivait ces phénomènes selon la connaissance qu'il en avait à son époque ; mais il ne voyait point qu'ils fussent inconciliables avec la doctrine péripatéticienne. Nul n'a parlé mieux que lui de la force attractive, bien que d'autres aient recueilli la gloire de l'avoir découverte. Il y a dans tous les êtres une inclination naturelle vers ce qui les perfectionne, et dans toutes les formes une espèce de mouvement d'approche vers d'autres formes, qui concourt avec le mouvement imprimé à toutes choses par le premier moteur '.

D'ailleurs, les princes de la science naturelle * moderne admettent des atomes spécifiquement différents, de la matière pesante et un éther impondérable, ce qui est une reconnaissance implicite de la légitimité de la doctrine des scolastiques ^

1 Dicendum est ergo quod sicut calor est qualitas activa consequens formam substantialem solis vel cujuscumque alterius corporis a se lucentis , si aliquod aliud taie est. (1 p. qu. 67. a. 3.)

* Forma corporis mineralis habet aliquam operationem excedentem qualitates activas et passivas elementorum , quce consequitur speciem , ut quod magnes attrahit ferrum et quod sapphirus curât apostema. (De Spirit. créât., a. 2.)

' Omnia naturalia in ea quae eis conveniunt sunt inclinata, habentia in seipsis aliquod inclinationis principium, ratione cujus eorum inclinatio naturalis est , ita ut quodammodo ipsa vadant, et non solum ducantur in fines

débites sed naturalia vadunt in finem in quantum cooperantur inclinanti

et dirigenti per principium eis inditum. {De Verit., qu. 22. a. 1.)

* M. Dumas, Eloge historique de M. Aug. de la Rive, Paris, 1874.

5 Leibnitz fut le premier converti à la théorie scolastique des formes substantielles : « Après bien des méditations, je m'aperçus qu'il est impossible de u trouver les principes d'une véritable unité dans la matière seule, ou dans « ce qui n'est que passif, puisqne tout n^y est que collections ou amas de « parties à l'infini. Or, la multitude ne pouvait avoir sa réalité que des unités « véritables qui viennent d'ailleurs, et sont tout autre chose que des points « dont il est constant que le continu ne saurait être composé ; donc pour « trouver les unités réelles, je fus contraint de recourir à un atome formel... « Il fallut donc rappeler et comme réhabiliter les formes substantielles. » (Système nouveau de la nature; Opéra philos., Berlin, 1848, p. 124.)

Voici le témoignage de Berzelius qui n'est pas moins expressif : « L'essence

Cette doctrine n'est d'ailleurs contredite par aucune expérience et par aucun raisonnement décisif. Sans doute, elle n'est pas tellement évidente qu'elle seule puisse être soutenue et que les autres systèmes doivent être rejetés comme des erreurs manifestes. Mais qui ne voit les difficultés inextricables du mécanisme atomistique placé dans la nécessité d'expliquer la formation, le développement et les actions des

« du corps vivant n'est pas fondée dans ses éléments inorganiques, mais « daTis quelque autre principe qui dispose les éléments inorganiques, communs « à tous les corps vivants, à coopérer à la production d'un résultat particu- « lier et différent de chaque espèce. » (Traité de chimie, 2« partie, Chimie organique.)

Le témoignage de MM. Deville et Debray est directement contraire à la divisibilité indéfinie de la matière : « Théoriquement il semble que la ma- « tière doive être indéfiniment divisible, mais l'expérience nous conduit aune « conclusion tout opposée ; il est impossible en effet d'expliquer la plupart « des lois qui régissent la matière et notamment les lois des combinaisons u. chimiques, à moins d'admettre la matière indivisible au delà d'un certain « terme. » (Cours élém., de chimie, p. 3.) Il est clair que cette indivisibilité de la matière au delà d'une certaine limite ne s'explique que par la présence d'un principe simple, à savoir la forme.

Dans sa traduction de la Physique d'Aristote (Préface, p. 28), M. Barthélémy Saint-Hilaire s'exprime ainsi : » Voilà cette théorie fameuse de la matière et de « la forme si souvent reprochée à Aristote et que l'on critiquera sans doute « plus d'une fois encore. Pour moi je la trouve simple et vraie ; et elle n'a « pas même le tort d'être obscure. Tout au plus accorderais-je qu'elle a « quelque subtilité, sans être d'ailleurs en rien sophistique. La matière et la « forme sont les éléments logiques et réels de l'être. » P. 121 : « Je trouve a qu' Aristote, en déterminant les principes de l'être, c'est-à-dire, la matière et « la forme avec la privation, est encore plus près de la réalité que Descartes « et Leibnitz. »

Nous trouvons un témoignage extrêmement précieux dans l'^/o^e historique de M. Auguste de la Rive, prononcé à l'Académie des sciences par M. Dumas, le 28 décembre 1874. Voici d'abord comment M. Dumas s'exprime sur le matérialisme auquel conduit plus ou moins directement l'atomisme : « Le maté- ( rialisme moderne se contentant de rajeunir les formules d'Epicure et de !< Lucrèce, considère le monde comme le produit fortuit de l'arrangement ( des atomes, l'homme comme le terme supérieur de l'évolution naturelle dej*

< formes organiques ; la vie comme une modification spontanée de la force ; 1» la naissance comme le début d'un phénomène ; la mort comme sa fin.

< Lorsque, en conséquence de cette philosophie lamentable, la justice n'est

< plus qu'une convention sociale, la conscience un fruit de l'éducation ; la

< charité, l'amitié, l'amour, des formes variées de l'égolsmc, quiconque a charge d'Ame ne doit plus passer à côté de la sienne en détournant la tête

< etne peut plus dire : que m'importent ces doctrines? » (p. 17).

En admettant l'hypothèse de l'éther, indiquée par Descartes et Huyghens,

substances organiques par les seules lois delà mécanique? Qui ne voit aussi les embarras extrêmes du dynamisme qui n'admet dans la nature que des éléments simples et qui entreprend au moyen d'unités inétendues, d'expliquer la composition et l'étendue des choses naturelles ?

Ce qui est bien certain, c'est que le système scolastique nous donne seul une conception vraiment idéale de la nature.

M. Dumas fait des réserves : « L'atome pesant, Féther élastique, les vibrau tions de l'éther excitées par l'atome, telle est la conception actuelle de « l'univers... C'est vrai, peut-être, cependant qui sait ce qu'on en pensera « dans cent ans, dans mille ans ? Nos neveux ne souriront-ils pas de notre «confiante témérité? soyons plus modestes » (p. 21). Enfin, M. Dumas ajoute : « L'attraction qui soutient les astres dans l'espace, qui en connaît la « nature ? L'affinitié qui lie les molécules des corps, n'est-ce pas un mot dont « le sens nous échappe ? Notre esprit se représente la matière comme « formée d'atomes, savons-nous s'il existe des atomes? » (p. 23). Cette dernière question rend toute leur actualité à la doctrine des formes substantielles.

Nous serions incomplet si nous n'ajoutions à titre de simple renseignement, les décisions récentes de la plus haute autorité religieuse qu'il y ait dans le monde. Déjà au concile de Vienne en l'an 1311, on avait défini que l'âme est la forme vraie et immédiate du corps : Definientes quod quisquis deinceps asserere, defendere, seu tenere pertinaciter préesumperit quod anima rationalis seu intellectivu non sit forma corporis humani per se et essentialiter tanquatn hœreticus sit censendus (Clementin., ILb. I, tit. i, c. unie). La même doctrine fut encore affirmée au concile de Latran sous Léon X. Mais tout récemment, le 13 juin 1857, le pape Pie IX censurait la doctrine du savant allemand Gûnther qui admettait dans Ihomme trois principes : le corps, l'âme et l'esprit, et repromulguait la doctrine de la forme substantielle : « Nous savons que ces livres portent atteinte au sentiment et à la doctrine « catholique sur l'homme qui est uniquement composé d'un corps et d'une « âme, de telle sorte que lame raisonnable est par elle-même et immédiate- « ment la véritable forme du corps. » Depuis cette époque, le Saint-Père n'a cessé d'insister sur l'enseignement de cette doctrine, reprenant ceux qui la combattent et encourageant ceux qui la propagent. Ainsi le 10 avril 1860, il condamnait un chanoine de Breslau du nom de Baltzer, qui affirmait l'existence dans l'homme d'un principe vital réellement distinct de l'âme raisonnable. « Ce sentiment, disait-il, qui met dans l'homme un seul principe vital, à savoir l'âme raison7iable de laquelle le corps reçoit à la fois le mouvement, et toute sa vie et le pouvoir de sentir est le plus commun dans l'Église... et il ne peut être nié sans erreur dans la foi. » Enfin dans l'approbation donnée à l'Académie philosophico-médicale de Bologne, le 23 juillet 1874, le Saint-Père louait les honorables fondateurs de ce qu'ils imposaient comme condition d'admission dans leur société « la doctrine de S. Thomas sur la forme substantielle et sur la matière première. » Suarez avait fait depuis longtemps ce raisonnement analogique : « Homo constat forma substantiali ut intrinseca causa, ergo et res omnes naturales , » {Metaph., Disput. 18. Lect. 1.)

Pour lui la nature extérieure n'est point une gigantesque machine qui, par suite d'une sage économie des forces, produit des mouvements avec une précision mathématique, mais elle est avant tout une œuvre d'art ', un magnifique poème où chaque objet porte l'empreinte de sa ressemblance avec les idées divines, et dans lequel nous apprenons à connaître les perfections du Créateur. « Pourquoi de la même « main qui a jeté les soleils dans l'espace, Dieu a-t-il semé « des millions de fleurs sur la terre?.... Je crois avant tout « que Dieu a fait cela parce qu'il a voulu que le séjour de « l'homme fût orné, parce qu'il a voulu que la nature fût « autre chose qu'une fabrique gigantesque ou une immense « usine, parce qu'il a voulu que son œuvre portât, non pas « seulement le caractère de l'utile, pour correspondre aux « besoins terrestres de l'homme, mais aussi l'empreinte du « beau, pour répondre à un immortel instinct de l'âme. » Que sont en effet les formes dans les êtres inorganiques et les principes animateurs dans les êtres organisés? Une participation de ressemblance avec les idées divines ^ C'est de ces formes que les êtres tirent leur dignité et leur valeur idéale. C'est Dieu, par sa science et sa volonté, qui est le créateur des formes. Mais ce sont ces formes imprimées dans les choses qui rendent les choses connaissables et intel-

' Artifex enim producit determinatam formam in materia propter exemplar ad quûd inspicit, sive illud sit exemplar ad quod extra iatuetur, sive sit exemplar iuterius mente conceptum. Manifeslura est autem quod ea quœ naturaliter flunt determinatas formas consequantur. Hœc autem formarum determinatio oportet quod reducatur, sicut in primum priucipium, in divinam sapieutiam, quœ ordinem uuiversi excogitavit, qui in rerum distinctione consistit. Et ideo oportet dicere, quod in divina sapientia sint rationes omnium rerum, quas supra diximus ideas, id est formas exemplures in mente divina existentes. Quœ quidem licet multii)licentur secundum rcspectum ad res, tamen non sont realiter aliud a divina essentia, prout ejus similitudo a diversis participari potest diversimode. Sic igitur ipse Deos est primum EXEMPLAR OMNIUM. (I p. qu. 44. a. 3.)

2 Quum cnim forma sit secundum quam habet res esse, res autem secundum quod habet esse, accédât ad similitudinem Dei, qui est ipsuni suum esse simplex, neccsse est quod forma nihil (iHud sit quam divma similitudo participata in rébus. {Cont. Gent., lib. III, c. xcvii.)

ligibles \ Ces formes ne sont point inertes et sans activité ; elles se sèment et se multiplient, pour ainsi dire, dans l'espace. Elles désirent se faire connaître et révéler leur être et leurs propriétés, ainsi que le degré de beauté qu'elles possèdent.

Les choses sensibles agissent sur nos sens, selon la propriété de leurs formes qui sont comme un reflet, comme un rayon de la souveraine bonté % comme une lumière tempérée d'ombre et adoucie pour nos yeux mortels. Dieu est donc non-seulement l'auteur des formes créées, mais encore le premier moteur qui met en activité les formes mouvantes dans la nature inférieure ^ Il y a donc au plus bas degré de l'échelle des êtres une diffusion des formes, en vertu du principe dynamique de leur beauté. Cette diffusion se multiplie à mesure que les êtres s'élèvent en perfection et en opération jusqu'à la plus haute des opérations vitales qui est de connaître. Ainsi se vérifie ce mot profond de saint Paul sur l'univers visible : « Les perfections invisibles de Dieu (( sont devenues visibles pour l'intelligence, depuis la créa- « tion du monde, par tout ce qui a été fait *. »

1 Contingit autem eidein rei diversa secundum diversas formas assimilari. Et quia cognitio fit secundum assimilationem cognoscentis ad rem cognitam, sequitur quod idem a diversis cognoscentibus cognosci contingit, ut patet in sensu. Nam plures vident eumdem colorem secundum diversas similitudines ; et similiter plures intellectus intelligunt unam rem intellectam. (I p. qu. 76. a. 2.)

* Dicendum quod ex bonitate divina procedit quod ipse de perfectione sua creaturis communicet secundum earum proportiouem ; et ideo non solum in tantum communicat eis de sua bonitate, quod in se sint bona et perfecta, sed etiam ut aliis perfectionem largiantur, Deo quodammodo coopérante ; et hic est nobilissimus modus divinse imitationis. {De Verit., qu. 9, a. 2.)

3 Quia agens compositum quod est corpus, movetur a substantia spirituali creata, ut Augustinus dicit, III de Trinit., c. iv et v, sequitur ulterius quod etiam formée corporales a substantiis spiritualibus deriventur, non tanquam influentibus formas, sed tanquam moventibus ad formas. Ulterius autem reducuntur in Deum sicut in primam causam etiam species intellectus angelici, quae sunt quaedam séminales rationes corporalium formarum. (I p. qu. 65. a. 4.)

* Aux Romains, c. l , v. 20.

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