DE L ACTE DE CONNAITRE PAR LES SENS
L'exercice des sens extérieurs comprend une action de l'objet sur le sujet sentant et une réaction du sujet vers l'objet. En agissant sur le sujet, l'objet rencontre, au delà du milieu, l'organe vivant et y produit une modification qui porte le nom d'impression. En vertu de l'impression, le sujet sent, c'est-à-dire est modifié et est rendu semblable à l'objet. Cette modification s'appelle se?isation. Elle détermine l'acte de la connaissance sensitive que l'on nomme pe?xeption extérieure.
Nous examinerons successivement les trois parties de l'acte de sentir : l'impression organique, la modification du sujet sentant et la sensation elle-même.
§ 1. De l'impression organique.
Aucune puissance sensitive, dit saint Thomas, n'entre en exercice sans être modifiée ou impressionnée par un objet extérieur sensible V Dans chacun de nos sens, l'impression
* Seasus est potentia passiva nala inimutari a!) exleriori seusil)ili. (I p. qu. 78. a. 4.) — Sentire consistit in moveri et pati. Est enim sensus in uctu quœdam alteratio : quod autcni alteratur, patitnr et mnvetur. (II de Anima. lect. 10.)
vient à l'organe à travers un milieu : pour la vue il faut un milieu diaphane ; pour l'ouïe il faut le mouvement de l'air ambiant ; pour l'odorat une atmosphère chargée de particules qui l'altèrent ; dans le goût il y a une altération de la salive, et enfin dans le toucher, il y a pour milieu l'air et la peau du corps, élevés à une certaine température *. Si l'on considère le degré d'engagement des sens dans les liens de la matérialité organique, on disposera les sens dans l'ordi^e suivant, en allant du moins au plus : la vue, l'ouïe, l'odorat, le toucher et le goût ^
La vue est le plus noble, le plus cher, le plus parfait des sens extérieurs ; elle nous fait connaître plus de choses que les autres sens et d'une manière plus immatérielle; aussi, toutes les opérations de l'esprit présentent des analogies avec la vision.
L'objet qui impressionne l'organe de la vue est tout ce qui est lumineux. La couleur n'est qu'une lumière décomposée ^ La lumière meut le milieu qui sépare l'objet de l'organe sans le colorer; elle ne colore pas plus l'organe. La
• De Sensu et sensato, lect. 14 et 16. — Omuia sensibilia sentimus per médium extraneum : sed ia gustabilibus et tangibilibus latet. {De Anima, II, lect. 23.)
* Secundum autem ordinem tertium, ordinantur quaedam vires sensitivae ad invicem, scilicet visus, auditus et olfactus : nam visibile est prius naturaliter, quia est commune superioribus et iuferioribus corporibus ; sonus autem audibilis fit in aère, qui est naturaliter prior commixtione elementorum, quam consequitur odor. (I p. qu. 77. a. 4.) — Visus qui est absque immutatione naturali organi et objecti, est maxime spiritualis et perfectior inter omnes sensus, et communion. Et post hune auditus et deinde olfactus, qui babeut immutationem naturalem ex parte objecti... Tactus autem et gustus sunt maxime naturales. (I p. qu. 78, a. 3.) Saint Thomas distingue la simple impression d'un agent naturel sur l'organe, immutatio naturalis, de l'impression accompagnée de la formation d'une image, iinmutatio spiritualis. C'est cette dernière qui est de l'essence de l'acte de connaître : Spiritualis autem immutatio essentialis est sensui, quia sine illa non est sensus. (Opuscul. XL, de Patent, animse.)
3 In natura lucis omnes colores fundantur. (In Sent., lib. III, dist. 23. qu. 2.) Color nihil est aliud quam lux qusedam quodammodo obscurata ex admixtione corporis opaci. (II de Anim., lect. 14, édit. Vives, p. 101.) Sur les analogies entre la lumière et le son, voir Ibid., lect. 16.
lumière no paraît pas être une substance, mais une qualité accidentelle qui rend un corps visible. L'impression de l'organe de la vision est faite, non point par l'émission de corpuscules qui sortiraient des objets, ainsi que le voulait Démocrite, ni par des rayons lumineux partant de l'œil, mais par une impression au fond de l'œil de l'image de l'objet visible.
Saint Thomas affirme que l'image est l'instrument indispensable de la vision, qu'elle est iine ressemblance de l'objet et qu'elle est produite dans l'organe animé. Sans doute, il ne pouvait traiter cette matière avec les développements que lui a donnés la physiologie moderne, mais le peu qu'il dit est exempt de reproche *.
L'organe de l'ouïe est impressionné par le son qui est un mouvement de l'air ambiant. Les mouvements de l'air sont successifs; une partie en meut une autre, et ainsi de proche en proche jusqu'à l'organe. Cet organe de l'ouïe a deux parties, l'oreille extérieure qui va jusqu'au tympan, puis l'oreille intérieure qui vibre derrière le tympan ; l'extrémité de l'organe est le nerf auditif.
Les narines sont l'organe de l'odorat. Elles sont impressionnées par la dissolution d'un élément sec dans un élément humide. Dans les mouvements du son, l'air n'est point altéré, il l'est, au contraire, par la cause de l'odeur. Ce milieu altéré peut être mis en mouvement et dispersé à de très-grandes distances. Les odeurs sont attirées et non point projetées contre l'organe.
L'impression sur l'organe du goût, qui est la langue et le voile du palais, a lieu par la dissolution d'un élément sec dans un corps humide. Aucune substance parfaitement sèche ne ferait sur la langue l'impression de la saveur.
' Quand nous ne renvoyons pas à un texte déterminé, nos affirmations sont tirées, soit de l'opuscule XL, de Potentiis nnims (tom. XXVIII, édit. Vives), soit du commentaire sur le traité de Sensu, ef xensnto (tom. XXIV, édit. Vives), soit enfin du commentaire sur le II" livre du traité de Anima, à partir de la lO» leçon.
Dans l'impression de toucher qui se fait sur la peau, il y a une pression ou un choc d'un corps résistant. Quelquefois, le toucher est exercé volontairement et alors l'organe s'applique sur le corps résistant et se moule, pour ainsi dire, sur sa forme \
§ 2. De ia modification du sujet sentant.
L'impression faite sur l'organe du sujet sentant ne soulève aucune difficulté sérieuse contre la doctrine scolastique. Les divergences commencent à propos de la deuxième partie de l'acte de sentir la sensation, soit du côté des matérialistes allemands, tels que Moleschott, Biichner, EzoLbe, soit du côté de certains physiologistes, tels que Rosenthal, Bernsleiu % Helmholtz ^ Claude Bernard '*, Léon Dumont '\ Pour les matérialistes, toutes les sensations, perceptions, idées, etc., rapportées communément à l'âme immatérielle, ne sont autre chose que des mouvements produits par les forces élémentaires et des modes de la lumière , de la chaleur, de l'électricité, etc. Pour les physiologistes que nous venons de nommer, la sensation serait un produit des centres nerveux, soit de l'encéphale, considéré comme centre des centres, soit de divers centres différents. Voici la comparaison dont se sert Helmholtz : « Dans les diverses parties du réseau télégraphique, les mêmes fils de cuivi'e et de fer conduisent la même espèce de mouvements, le courant électrique, et pourtant, on voit se produire les effets les plus variés, selon les appareils où les fils se rendent. Tantôt c'est une cloche qui sonne, tantôt un télégraphe à cadran, un appareil à impression ou à décomposition chimique qui se met à fonctionner. Ainsi
U p. qu. 78, a. 3.
* Les Sem, Paris, Germer Baillière, 1876. 3 Optique physiologique, Paris, 1867.
* Rapport sur le progrès de la physiologie générale en France. 5 Théorie scientifique de la sensibilité.
les nerfs conduisent aux centres nerveux la même espèce de vibrations, c'est l'action des centres nerveux qui produit la diversité des sensations V » « Les sensations, dit le même Helmholtz, ne sont pour nous que des symboles des objets du monde extérieur; elles leur correspondent aussi peu que les traits de plume ou les sons correspondent aux paroles et aux pensées. Elles nous informent des propriétés du monde extérieur, mais non pas mieux que nous n'apprenons à un aveugle à connaître les couleurs , quand nous lui en faisons la description*. » D'autres physiologistes n'admettent même point qu'il y ait une différence entre le mouvement qui modifie l'organe et la sensation qui n'est elle-même que ce mouvement continué ^ Selon eux, la perception des objets variés du monde extérieur n'est qu'un produit de l'activité psychique qui réside dans le cerveau.
Il est certainement très-utile aux psychologues qui étudient la question si obscure de la perception extérieure de recevoir des savants physiologistes contemporains des notions plus exactes sur la structure de l'organe tactile, sur la construction de l'œil et sa ressemblance avec la chambre obscure du photographe, sur les merveilles de l'oreille intérieure et les trois mille organes de Corti, qui vibrent d'une manière analogue aux cordes d'un piano ; mais la plus grande confusion s'introduit dans les esprits, quand les limites assignées à chaque science sont franchies et que les sciences de la matière envahissent le terrain des sciences de l'esprit. Or, la sensation est un phénomène mixte; elle est à la fois dans l'organe matériel et dans le principe immatériel * ; elle n'est
* Conférences fie Heidelberg, dans la Revue scientif., tom. VI, p. 322. ' Allgcmeine Mo7iatschrift, Berlin, 1858.
* « La physiologie et la métaphysique (?) couteniiioraines sont, en effet, arrivées à démontrer l'identité ou tout au moins la corrélation de la sensation et de tous les faits intellectuels avec les mouvements de la substance nerveuse. » {Théorie scient, de la sensib., par Dumont, p. 63.) — « La perception du monde extérieur est en dernier ressort une fonction de l'activité psychique qui réside dans notre cerveau... » {Les Sens, par Borusteiu, p. 140.)
* Hoc oportet accipcre universaliler et communiter omni sensui iuesse,
donc point simplement un mouvement des molécules matérielles. Des faits nombreux le dénotent surabondamment. Comment le même sujet sentant pourrait-il éprouver plusieurs sensations simultanées, s'il n'était un principe simple? La matière ne revêt un nouveau phénomène qu'en se dépouillant du précédent. Si le principe sentant n'était qu'une étendue colorée, il ne pourrait connaître la couleur qu'il perçoit au dehors. Il faut donc qu'il soit simple, qu'il ne soit pas emprisonné dans une seule manière d'être déterminée et qu'ainsi il puisse recevoir de nouvelles qualités sans perdre ce qu'il était auparavant.
Mais il est contraire à l'expérience que la sensation soit un produit des centres nerveux, c'est-à-dire du cerveau. L'anatomie ne démontre pas que les différents troncs nerveux aboutissent à un même point. La conscience établit clairement que ce n'est pas au centre que nous sentons, mais dans l'organe impressionné \ Chaque organe a son centre nerveux spécial, lequel est relié au cerveau. L'âme sent dans chacun de ces centres, et elle n'y éprouve qu'une seule espèce de sensation. Ainsi, pour l'ouïe, les 3,000 fibres de Corti ont chacune leur cellule, l'âme sent dans chacune d'elles la sensation correspondant à l'impression. Supposez que le cerveau produise la diversité des sensations de la vue. Il y a, d'après M. Chevreul, 14,420 différents tons de la couleur; il faudrait donc 14,420 fibres aboutissant d'une part à chaque point de la rétine et de l'autre au centre cérébral. C'est en vain que l'on voudrait se retrancher dans l'hypothèse des trois couleurs primitives, le violet, le rouge et le vert, dont
quod seusus est susceptivus specierum sine materia, sicut cerarecipit signum annuli sine ferro et auro. (De Anima, lect. 24.)
' Quia dixerat (Philosophus) quod sensus est susceptivus specierum sine materia, posset aliquis credere quod sensus non esset potentia in corpore... Et idée ad boc excludendum, assignat ei organum : et dicit quod primum sensitivum, id est primum organum sensus, est in quo est potentia hujusmodi... Organum enim sensus, cum potentia ipsa, utputa oculus, est idem subjecto, sed esse aliud est, quia ratione dififert potentia a corpore : potentia est enim quasi forma organi. (De Anima, II, lect. 24.)
le mélange, selon les proportions différentes des vibrations de l'éther, donne une nuance déterminée. Admettons qu'il n'y a point de couleurs objectives, mais seulement des vibrations de l'éther spécifiquement identiques, et que c'est la vitesse des vibrations qui différencie les couleurs. Pour qu'un rayon bleu vienne frapper la rétine , il faut que les fibres correspondant aux trois couleurs primitives, le violet, le rouge et le vert , entrent en vibrations , selon la proportion des mouvements qui donnent le bleu. Mais la sensation du bleu sera-t-elle pour cela produite au centre cérébral? Nullement, car les trois fibres ont des centres séparés. Si l'organe cérébral sent ou voit , il ne voit que ceci : plus de violet, moins de vert et très-peu de rouge, mais il ne voit pas de bleu. Ce n'est donc point l'organe qui produit la sensation du bleu , mais c'est l'àme qui sent dans l'organe et qui saisit la couleur bleue dans le mélange proportionné des vibrations de l'éther.
La sensation est donc spécifiquement différente de l'impression organique. Celle-ci a une autre disposition, d'autres dimensions, une autre forme. Chacun sait que l'image imprimée sur la rétine est renversée; la sensation nous fait percevoir un objet droit. L'image rétinienne est loin d'être égale à la réalité; elle lui est simplement proportionnelle. Ainsi, plusieurs lieues d'étendue tiennent dans un espace de quelques millimètres sur la rétine. Et pourtant, l'âme sent et connaît une étendue réelle, en comparaison de laquelle l'image n'est qu'un point microscopique. Dans la perception binoculaire, il y a deux images qui demeurent distinctes, ainsi que le prouve directement le stéréoscope. Ces deux images impressionnent deux groupes de nerfs qui aboutissent à des points opposés de l'encéphale ; et pourtant la sensation est unique, et l'Ame ne perçoit qu'un seul objet. Dans certaines impressions organiques, lorgaiie se moule sur l'objet. Soit l'objet touché par la main une sphère solide. La main qui la touche se creuse et prend la forme d'un»'
sphère concave. Mais l'âme, présente à tous les points de l'organisme, ne sent point cette sphère concave de l'organe, elle sent et connaît une sphère convexe, distincte d'elle-même et existant réellement au dehors. Il est donc démontré par les faits que la sensation est d'une autre nature que l'impression. L'acte de sentir, même sous le rapport de la modification que l'âme reçoit passivement, nous présente des caractères entièrement inexplicables par les seules causes matérielles. Il nous montre une puissance qui saisit son objet par un mode qui lui est propre et qui est spécifiquement distinct de la nature de cet objet. Or, c'est là précisément ce qu'avait aperçu saint Thomas, et ce qu'ont soutenu à sa suite tous les philosophes de l'École \
C'est encore en se fondant sur une profonde observation des faits que saint Thomas a déterminé la vraie nature du sujet sentant, et il n'a été contredit jusqu'ici ni par le raisonnement ni par l'expérience.
Cette doctrine peut se ramener aux points suivants : 1° Un sujet sentant, étendu et divisible, ne rend nullement compte de la sensation. En effet, tandis que l'impression organique est étendue, multiple, diverse ; tandis que l'objet qui la produit n'a qu'une unité apparente, que ses diverses parties sont soumises en même temps à des mouvements divers, opposés, que ces parties se meuvent successivement et de proche en proche, le sujet sentant produit l'acte de sentir, qui est supérieur aux mille organes mis en mouvement pour le produire, qui est simple et immatériel, indivisible et inétendu, et qui ne peut appartenir qu'à un principe simple.
> Cognitio autem ornnis fit per hoc, quod coguituin est aliquo modo iu cognoscente, scilicet secundum siinilitudiuem. (De A?nma, lib. II, lect. 12.) — Esse in actu videtur magis pertinere ad agere ... ita dicimus sentire in actu , ac si dicainus quod pati et rnoveri sint quoddam agere, id est quoddam esse in actu. (Ibid., lect. 10.) Sensus recipit formam sine materia, quia alterius inodi esse habet forma in sensu, et in re sensibili. Nam in re sensibili habet esse naturale, in sensu autem habet esse intentionale et spirituale. {De Anima, II, lect. 24.)
iiiéteudu, hyperphysique, c'est-à-dire à une forme subsUinliellc ou au principe vital d'un être connaissant.
2° Le sujet sentant n'est pas seulement simple, mais il est encore étendu; en d'autres termes, le principe organique est un principe conjoint de la sensation. C'est un fait d'expérience que dans l'acte des sens, le sujet sent sa main, sa langue, ses nerfs optiques, acoustiques, olfactifs, directement et activement mêlés à l'acte de sentir. Il se sent, comme sujet sentant, formellement étendu, il sent l'étendue, non point comme une conception, mais comme une réalité extérieure, et il la sent d'une manière extensive. 11 n'est donc pas purement un principe simple, mais il est à la fois simple et étendu.
3" Le sujet sentant, à la fois simple et étendu, ne trouve pas seulement dans son organisme une co7idition intrinsèque de la sensation, mais un principe substantiellement participant à l'acte de sentir. La matière organique n'est pas seulement une cause accidentelle, excitatrice, instrumentale, une condition intrinsèque, mais elle est une partie constitutive du sujet sentant, elle reçoit de la forme substantielle la vertu de sentir, d'imaginer et de mouvoir.
Cette proposition est directement contraire à celle que soutient le P. Palmieri ' en s'appuyant sur cette raison, qu'un acte immanent comme la perception ne peut avoir qu'un seul principe. Voici le raisonnement de Palmieri : Supposons les deux comprincipes A et B. Si l'acte vital de sentir procède de A, il demeurera en A. Si B produisait un acte de sentir, cet acte demeurerait en B et ne serait pas en A. Donc l'acte émanant de B, principe matériel, ne saurait être immanent en A, principe simple.
Mais ce raisonnement qui serait victorieux pour l'acte intellectuel est tout à fait défectueux pour racto de senlir. Cet acte consiste précisément à ramener, par l'acte des sens,
' Institut, philosoph., 2« vol., p. 290.
le multiple à l'unité, l'étendu à l'inétendu, le divers et même l'opposé à une seule et unique sensation. C'est d'ailleurs un fait d'expérience que le sujet sentant sent ses organes se fatiguer, épuiser leur activité ; ils participent donc substantiellement à l'acte de sentir, ils sentent comme principe conjoint. Dans l'acte de sentir, le principe simple n'agit point sur l'organe pour qu'il accomplisse son opération propre, mais il agit avec l'organe, dans l'organe et par l'organe. L'organe n'est donc point une simple condition de l'acte de sentir, mais un principe de cet acte. Dans l'hypothèse du P. Palmieri, le corps n'étant plus qu'un instrument, une condition intrinsèque de l'acte de sentir, il n'y a plus aucune raison de décerner une peine afflictive, soit dans ce monde, soit dans l'autre, à la matière organique qui a été simplement présente à l'œuvre mauvaise, sans y participer comme principe conjoint. Les puissances organiques sont donc dans le principe conjoint comme dans leur sujet. Les actes de sentir sont immanents dans ce sujet, selon la manière dont ce sujet est constitué. Voilà pourquoi les sensations sont immanentes aussi longtemps que le sujet sentant n'éprouve aucun trouble organique ; tandis qu'elles ne sont que fugitives et transitoires, si les organes des sens intérieurs ont subi quelque grave lésion.
§ 3. La sensation est représeyitative de l'objet.
Mais enfin autre chose est l'organe du sens, autre chose est la puissance ou faculté de sentir, bien que l'acte de sentir soit de l'un et de l'autre. La puissance ne sent pas avant l'impression organique. Elle n'est mue et mise en activité que par un objet existant, c'est-à-dire déjà en acte '. Or, pour que l'objet meuve le sens , il faut qu'il s'opère une certaine
• Quod est iu potentia non perficitur, nisi per id quod est iu actu. [De Anima, II, lect. 11.)
assimilation entre lui et la faculté '. Il faut en outre que cette assimilation soit produite dans l'acte, avec et par la faculté de sentir, puisque l'acte n'est que la faculté dans son exercice *. Il est donc vrai de dire que l'objet par rapport au sens est à la fois semblable et dissemblable : dissemblable, puisqu'il meut le sens ; semblable , puisqu'il y produit une modification représentative de lui-même '. Il faut enfin que cette ressemblance soit une « forme » à la fois reçue et produite ; reçue comme condition de l'acte de sentir , ut materia causœ ; produite, car elle est une espèce du sujet sentant, et aussi une « espèce du sensible '\ » L'acte de sentir a donc pour résultat une vraie connaissance des choses sensibles, en ce sens que le sujet saisit les choses comme elles sont *.
Telle est la doctrine de saint Thomas sur l'acte de sentir, et en particulier sur le caractère représentatif de la modification qui a lieu dans le sujet sentant.
On a inutilement combattu ce caractère représentatif par un certain nombre de faits, où la sensation paraît complètement séparée et indépendante de l'impression, tels sont les rêves, les visions des hallucinés et les douleurs localisées dans un membre amputé.
Ces difficultés sont facilement résolues. Autre est la sensation déterminant l'acte de percevoir, autre est la sensation conservée dans la mémoire et travaillée par l'imagination.
' Quod autem in actu est ei quod est in potentia, in quantum hujusmodi, non est contrarium sed magis simile. (Ibid.)
* Nisi esset aliqua similitudo inter potentiam et actum, non esset necessarium quod proprius actus fieret in propria potentiœ. {Ibid.)
' Patitur aliquis aliquid a simili et qaodammodo a dissimili, ut dictuni est. {Ibid.)
* In operationibus quœ sunt in opérante, objectum quod signifîcatur ut terminus operationis est in ipso opérante ; et secundum quod est in eo, sic est operatio in actu. Unde dicitur in libro de Anima quod a sensibile in actu, et intelligibile in actu est intellectus in actu. Ex hoc enim aliquid in aclu sentimus vel intelligimus quod intellectus noster vel sensus in formalur aciu per speciem vel sensibilis vel inlclligibilis. (I p. qu. 14. a. 2.)
^ Sensus cognoscit veritatcm in quantum vcram habet apprehensionem de sensibilibus... quod quidem conlingit ex hoc quod apprefiendit res ut sunt. (I p. qu. 17. a. 2.)
Sur cette image conservée dans la mémoire, l'imagination se permet des remaniements, des combinaisons qui peuvent bien n'être point conformes à la réalité, tels sont en particulier les rêves. Si la rêverie habituelle amène le rêve, même pendant la veille , on voit bientôt se produire les visions des hallucinés. Pour les douleurs des amputés, il y a une sensation réelle de douleur à la place oii le nerf est impressionné ; car l'imagination localise cette douleur à la place où elle était habituellement ressentie avant l'amputation. La même illusion a lieu lorsqu'on croise le doigt indicateur et le médius, de manière à palper, de ces deux doigts à la fois, un pois placé sur la table. On semble toucher deux pois distincts, surtout quand on fait rouler le pois de l'un à l'autre doigt. La position insolite donnée aux surfaces sensibles de la peau des doigts amène l'âme à localiser dans deux places différentes la sensation d'un seul pois. En prolongeant cette expérience, l'illusion disparaît '.
On a opposé en outre à l'image représentative de l'objet extérieur les couleurs consécutives ^ , le daltonisme , les lumières à l'intérieur de l'œil, et l'invisibilité de l'image.
Le fait des couleurs consécutives est celui-ci : il y a, comme chacun le sait, dans le spectre, des couleurs appelées complémentaires ; séparées, elles ont leur teinte propre ; combinées, elles donnent la couleur blanche. Or, si l'on regarde pendant quelque temps un objet teint de l'une des deux couleurs complémentaires, et que l'on porte la vue sur un fond blanc, on aperçoit vaguement l'autre couleur. Ainsi en regardant une surface rouge, puis du blanc, on aperçoit du vert. Donc, concluent certains physiologistes, la sensation de la couleur est purement subjective.
Mais cette conséquence n'est nullement fondée, attendu que la sensation de la couleur verte est ici parfaitement objective. Je regarde du rouge ; quelque rapide que soitl'im-
' Les Sens, par Bernstein, p. 34.
» Ibid., p. 100.
pression, la sensation est durable. Quand je porte mes regards sur le blanc, je vois du vert, car le faisceau de rayons blancs partis du papier blanc est diminué des rayons rouges, pour lesquels je suis momentanément aveugle, je vois donc la couleur complémentaire du rouge, c'est-à-dire du vert. Il n'y a donc point là de couleur subjective.
Le daltonisme est une confusion soit native, soit accidentelle de certaines couleurs. Dalton, affecté de cette infirmité, l'a étudiée le premier. Le daltonique ne voit pas vert ce qui est rouge, il voit une auti^e couleur, innommable pour nous. Cette perversion de l'image provient soit d'un défaut d'adaptation de l'organe, soit d'une certaine paresse de cet organe. Or, l'état anormal des tissus soit de la rétine, soit de la choroïde, ne prouve nullement, pas plus que le cas de la jaunisse, que les couleurs sont subjectives.
Pendant les opérations chirurgicales, a-t-on dit, quand le nerf optique est tiraillé, comprimé, tranché, le sujet opéré aperçoit un fort éclair lumineux. Cette lumière ne vient pas du dehors, elle est donc subjective. Le fait certain, c'est que la sensation de la lumière est bien réelle au lieu où le nerf est impressionné. Le nerf optique tiraillé donne la sensation d'une lumière qui n'est point extérieure, que l'âme ne localise nullement au dehors, et dont la cause est diversement expliquée par les physiologistes.
Mais enfin, nous dit-on, cette image représentative de l'objet qui détermine l'acte de percevoir, est entièrement invisible.
Il est vrai en effet que l'âme ne voit point d'image subjective des objets de la perception. C'est précisément le caractère de la faculté de percevoir par les sens de se tourner vers l'objet extérieur et de rapporter chaque point sentant de l'organe à un point extérieur correspondant à la sensation. La sensation qui a lieu dans l'organe a deux faces : une provenance passive du dehors et une projection active vers l'objet extérieur que l'âme perçoit dans son ensemble et dans ses
détails. Il est facile de comprendre que l'âme ne s'arrête point à prendre connaissance de la face passive de la sensation et aille droit à l'objet. C'est l'objet qui est le complément et le terme de l'acte ; c'est à l'objet que le sujet va tout d'abord. Ainsi l'œil de l'astronome ne voit pas le verre de la lunette, mais l'astre qui est dans le champ visuel ; ainsi à l'arrivée d'un paquebot, ce n'est pas le bateau qui attire les regards, mais la personne longtemps attendue et que l'œil anxieux cherche parmi les passagers.
§ 4. De la perception extérieure.
Il demeure donc bien certain que la sensation est liée à l'impression organique et qu'elle détermine une perception, c'est-à-dire une vraie connaissance de l'objet. C'est un fait incontestable qu'à la suite d'une sensation de la vue, je vois, non point une image de l'objet, mais l'objet lui-même. Ce que je vois est extérieur, immobile dans le champ de la vision. Que je tourne mes regards à droite ou à gauche, audessus ou au-dessous, ce que je vois demeure à la même distance, dans la même forme. Les accidents de la lumière seuls modifient ce que je vois ; le crépuscule l'obscurcit ; les ténèbres l'effacent ; le jour l'illumine de nouveau. Quand j'en approche la main, mon toucher reçoit et prend des empreintes entièrement conformes à ce que je vois ; donc je vois la réalité. C'est cette réalité qui agit sur mes organes sensibles ; mon âme réagit vers cette réalité ; il n'y a là aucune place pour le subjectivisme. Ce n'est pas l'esprit qui jette sur le monde extérieur ses formes subjectives, c'est au contraire le monde extérieur qui sème ses formes et les imprime dans l'esprit par les sens. Les formes variées des objets sont autant de moules, de cachets, de types ; toutefois, cette cire qui reçoit les empreintes est dans l'homme une cire apte à connaître, et dans l'acte de connaître qu'elle accom-
plit. elle s'élève bien au-dessus des mouvements mécaniques et des opérations vitales, elle reproduit mentalement l'objet extérieur \ Quelle propriété de la matière pourrait rendre une image, de petite grande, de droite renversée, d'intérieure extérieure, grandissant si l'objet s'approche, diminuant s'il s'éloigne? Cette cire qui est un sujet sentant est à la fois subjective et objective : subjective dans l'impression reçue et sentie ; objective, dans le double mouvement qui la modifie, l'un venant de l'objet, l'autre ramenant à l'objet. Ce sujet sentant sent, non point au cerveau, mais dans l'organe impressionné dans lequel il vit, auquel il est uni substantiellement^ comme principe simple et conjoint. La propriété qu'a le sujet sentant de projeter hors du moi l'objet senti est une propriété naturelle et non point acquise. Il n'est pas vrai qu'il y ait une éducation successive des sens les uns par les autres, notamment de la vue par le toucher ; il n'est pas vrai que l'enfant ne voie que des plans colorés et que la main ou la marche lui révèle peu à peu les distances. Dès le premier jour, il voit les objets comme ils so7it, et il les projette au dehors à la distance oi^i ils sont. Que peut faire le toucher pour que l'image microscopique des objets peinte sur la rétine de l'enfant donne à sa première perception la connaissance de l'étendue réelle ? Le sens opère infailliblement dans l'animal avant toute éducation *. La jeune abeille s'envole sur les fleurs, les larves des nécrophores sont carnivores et sentent et mangent les chairs putréfiées sur lesquelles elles sont déposées ; le petit canard, au sortir de la coque, voit l'eau de l'étang à sa vraie distance, et y court avant toute éducation de ses sens.
' Ponitur conveniens exemplum de sigillo et cera. Assimilatur eniin cera nureo sigillo quautum ad imaginem, sed non quantum ad dispositionem auri. {De Anima, II, lect. 24.)
* Les sens des animaux n'ont pas à comparer les diverses propriétés des corps ; les impressions qui les dirigent sont, dès le principe, aussi puissantes que par la suite. Tout est donc prêt à fonctionner, et tout fonctionne avec une perfection qui n'a rien à gagner et rien à perdre. [L'Instinct, par H. Joly. Paris, Thorin, 1873, p. 156.)
D'ailleurs les physiologistes qui combattent l'objectivité de nos perceptions ont fait à certaines heures de précieux aveux que nous devons recueillir. Helmholtz, Tyndall sont convaincus qu'il existe un abîme infranchissable entre tels et tels mouvements, groupements, états électriques, magnétiques, etc., des molécules de la matière et telles et telles sensations '. Voici des paroles de Dubois-Reymond, l'habile expérimentateur de Berlin, sur l'électricité musculaire, qui laissent peu d'espérance aux physiologistes matérialistes : « Quelle relation peut-on concevoir entre des mouvements déterminés des atomes de mon cerveau, et des faits aussi certains, aussi évidents que ceux-ci : je souffre, je jouis, je goûte une saveur douce, je sens la rose, je vois du rouge, j'entends un orgue? Comment cette affirmation : je suis, y est-elle attachée? Il est et il sera toujours incompréhensible qu'un nombre déterminé d'atomes de carbone, d'hydrogène, d'oxygène, etc., ne soient pas tout à fait indifférents à ces questions : que suis-je et que fais-je? Qu'ai-je été et qu'ai-je fait dans le passé? Que serai-je et que ferai-je dans l'avenir ' ? »
Nous n'avons donc pas besoin pour établir l'objectivité de nos perceptions de recourir avec Descartes ' à la véracité divine, seule capable de nous protéger contre les illusions oii la toute-puissance pourrait nous plonger ; de nous réfugier dans une croyance instinctive et aveugle qui accepterait par nécessité le prétendu témoignage des sens déposé fiduciai-
1 Pourquoi telles vibrations produisent-elles l'impression que nous appelons chaleur, et telles autres celles que nous appelons du son ? Pourquoi telle rapidité d'ondulation réveille-t-elle la sensation verte plutôt que la sensation rouge? 11 n'y a pas d'apparence que le mystère puisse jamais être percé. (La Métaphys. et la scietîce, par Domet de Vorges, p. 39; Cf. Revue scientif., ann. 1869, n. 1.)
* Discours prononcé à la deuxième séance du quarante-cinquième congrès des physiciens et médecins, à Leipzig, année 1872.
3 <( Toutes les fois que cette opinion ci-devant souveraine de la toute-puissauce d'un Dieu se présente à ma pensée, je suis contraint d'avouer qu'il lui est facile, s'il le veut, de faire en sorte que je m'abuse même dans les choses que je crois connaître avec une évidence très-grande. » {Troisième médit.)
renient entre les objets et notre conscience. Les sens ne sont point à proprement parler des témoins, ils sont les agents, les facteurs de l'acte de connaître, ils sontl ïime elle-même, le sujet sentant, substantiellement uni aux organes. Que penser du recours à la révélation divine présenté par Malebranche, Daniel Huet, Berkeley et Lamennais? Quel moyen trouventils de sortir du cercle vicieux où ils s'embarrassent? D'une part, c'est la révélation qui garantit l'objectivité extérieure, et d'autre part, c'est l'objectivité qui garantit la révélation, soit dans le livre, soit dans la doctrine. Quelle confusion dangereuse de deux ordres de vérités, dont l'un est le préambule nécessaire de l'autre? Et si l'on ne prend pas pour point de départ la réalité du monde extérieur, sur quelle base pourra-t-on instituer une vraie démonstration de l'existence de Dieu?
Les sens, il est vrai, ne nous apprennent rien sur la nature des objets sensibles, ils ne nous donnent à connaître que les qualités qui tombent dans leur domaine, la forme, la couleur, les dimensions, le mouvement, les changements. Mais c'est précisément par ces qualités que se manifeste la substance invisible. C'est à l'entendement qu'il appartient de connaître l'essence, la vraie nature des choses ; toutefois, puisque les sens nous apprennent à connaître les choses comme elles sont, apprehendit res ut simt, il s'ensuit qu'ils sont des instruments précis, exacts d'une vraie connaissance ' et que la vérité est en eux, moins la réflexion pour la connaître *.
Les idéalistes prétendent qu'en affirmant l'objectivité de
• Sensus delectatur in rébus débite proportionatis, sicut in sibi siuiilibus ; nani et sensiis ratio qusedam est, ut omnis virtus coguoscitiva. (I p. qu. 5. a. 4. ad. 1.)
* Par couforinitatem intellectus et rei veritas defiuitur. Uiide confonnitatein istam coguosccrc est cognosoere veritateni. Hauc auloiu nuUo modo sensus cognoscit. Licet enim visus liabeal siniilitateui visibilis, non tauien cognoscit comparationeni qua; est inter rem visam et id quod ipse apprehendit de ea. Intellectus autem conformitatem sui ad rem iutelligibilem cognoscere potest. (I p. qu. 16. a. 2.)
la connaissance sensitive, nous passons du sujet à l'objet, termes qui sont pourtant séparés par un abîme. Mais dans l'acte de la perception extérieure, il n'y a aucun passage. La connaissance ne flotte pas incertaine d'un terme à l'autre. Elle suppose que l'objet et le sujet sont ramenés à l'unité dans la sensation et dans l'image représentative produite dans le sujet ; c'est de l'union du sujet et de l'objet que part, comme d'un principe unique , l'acte de percevoir. Le langage est sur ce point l'expression fidèle de notre doctrine. Quand nous disons : cela est évident, nous voulons signifier que l'objet est uni au sujet dans la lumière de l'évidence, et qu'il n'y a ni passage ni évolution discursive à accomplir entre l'un et l'autre.
§ S. Des sens intérieurs.
Nous avons affirmé précédemment l'existence des sens intérieurs, en rappelant certains faits sur lesquels aucun doute n'est possible. Ainsi l'animal se meut vers un objet placé en dehors de toute action immédiate sur ses sens extérieurs; il choisit entre certains objets, il en évite d'autres, etc. Tous ces faits établissent l'existence d'un certain nombre de puissances du sujet connaissant, différentes des sens extérieurs et des forces vitales; saint Thomas en a nommé quatre ' : le sens commun ou central, l'imagination, le sens appréciatif et enfin la mémoire.
Nous allons faire une rapide revue des actes de chacune de ces facultés.
Les actes des sens intérieurs sont subordonnés à la pro-
^ Ad vitam animalis perfecti requiritur quod non solum appréhendât rem ad praesentiam sensibilis, sed etiam in ejus absentia, cum animalis motus et actio sequantur apprehensionem, non moveretur animal ad inquirendum aliquid absens , . . Necesse est igitur ponere quatuor vires interiores sensitivae partis, scilicet sensum communem, imaginationem, œstimativam et memorativam. (I p. qu. 78. a. 4. Cf. de Paient, anim., c. iv ; et de Anima, lib. III,)
diiction dos actes des sens extérieurs. Nous sentons que nous sentons, quand se produit l'acte de sentir. C'est \h le premier objet du sens commun et central qui est comme la racine et le principe commun des sens extérieurs *. Cette aperception intérieure ou conscience imparfaite, qui est dans l'animal et dans l'homme, saisit directement les qualités sensibles les plus générales, appelées « sensibles communs; » telles sont le mouvement, le repos, la grandeur, la figure et le nombre, qui se ramènent à la catégorie de la quantité ^ Elle saisit enfin plusieurs qualités sensibles « propres, » c'est-à-dire exclusivement perçues par l'un quelconque de nos sens extérieurs ^ Ce sens central ou commun est d'ailleurs plus noble que chacun des sens extérieurs en particulier, parce qu'il perçoit avec toute la vertu sensitive de chacun des sens, comme le centre et la racine même de la puissance qui connaît le monde extérieur*.
Cependant l'exercice du sens intérieur central est quelquefois suspendu d'abord par une commotion violente du cerveau qui est son organe ^ puis par les maladies mentales, par l'ivi'esse, et enfin par le sommeiP.
La perception des sens extérieurs n'est pas une action
' Sensus proprius judicat de sensibili proprio, sed discernere album a dulci, non potest neque visus, neque gustus, quia oportet quod qui inter aliqua discernit, utrumque cognoscat. Unde oportet ad sensum communem perlinere discretionis judiciuiu... a quo etiam percipiantur actiones sensuum, sicut cum aliquis videt se videre. (I p. qu. 78. a. 4 ad 2™.)
* Sensus commuuis per se apprehendit sensibilia communia quse sunt quinque... scilicet motus, quies, magnitude, figura, numerus. {De Potent., c. IV.) — Impossibile est videre album quod non sit quantum ; et eadem ratio est de sensibilibus aliis. (De Sensu et sensnto, lect. 15.)
* Secundus actus sensus communis est apprebendere plura sensibiUa propria, quod non potest aliquis sensus proprius. (De Potent., c. iv.)
* Sensus communis nobiliori modo recipit quam sensus proprius, propter hoc quod virtus sensitiva consideratur in sensu communi ut in radice et minus divisa. (De Anima, lib. III, lect. 3.)
^ Oportet esse duo principia sensitiva in animali, unum circa cerebrum .. et aliud circa cor... sed a corde derivatur vis sensitiva ad cerebrum. (De Sensu et sensato, lect. 5.)
« Somnus et vigilia sunt passiones sensus communis. (De Somno et vigilia, lect. 3.)
transitoire, mais une action immanente, c'est-à-dire qui demeure dans le sujet, comme dans son terme. Or, la connaissance acquise ne saurait demeurer dans la puissance qui reçoit; car, recevoir et retenir ne sont pas de la même puissance, dans les substances corporelles. Or, le sens est l'acte d'un organe corporel ; il y aura donc une puissance pour retenir et conserver l'espèce sensible qui a été reçue dans le sens central et commun. Cette puissance a son organe dans la partie antérieure du cerveau; elle s'appelle Y imagination '.
L'acte de cette puissance présuppose une action précédente des sens extérieurs. Elle est mue par le sens lui-même et elle n'est que dans un être pourvu des sens ^ Comme elle agit selon les perceptions des sens et selon les mouvements de la passion, elle est le principe d'actes et de mouvements très-divers qui ne sont pas toujours conformes à la vérité et à la raison ^ Elle ne reproduit rien d'absolument nouveau ; elle dessine comme le premier trait de l'élément intelligible que l'entendement fera ressortir en l'éclairant de sa lumière; elle donne à ce qui est purement intelligible une forme et un aspect sensibles ; elle représente sous des images plus complètes, plus achevées, quelquefois plus belles, quelquefois plus laides la réalité qui a été perçue ; elle grandit ou diminue les proportions des objets, créant tour à tour les géants et lespigmées. Elle fait parler le désert et la solitude, les rochers, les animaux, les êtres fantastiques de toute
• Ad harum autem formarum retentionem aut conservationem, ordiuatur phantasia sive imaginatio, quasi thésaurus quidam formarum per sensum acceptarum. (I p. qu. 78. a. 4. Cf. Opuscul. de Pote?it. anini., c. iv, et de Anima, lib. III, lect. 6.)
* Relinquitur ergo quod phantasia erit hujusmodi motus. Et ex hoc quod est motus causatus a sensu, similis ei, sequitur quod coutingit et habentem phantasiam multa agere et pati secundum eam. {Ibid.)
3 Quando intellectus non dominatur, agunt animalia secundum phanta siam... quaudoque ex aliqua passione irae aut concupiscentiae, vel timoris, aut aliquid hujusmodi ; quandoque ex aliqua infirmitate, sicut patet in phreneticis vel furiosis ; quaudoque autem in somno, sicut accidit in dormientibus. {De Anim., lib. III, lect. 6.)
espèce ; elle agit fortement sur la puissance organisatrice de la substance corporelle, comme force plastique, contribuant pour une large part à la physionomie des individus. C'est elle qui saisit des points de vue étranges, des rapprochements entre les contraires, des suites d'images mentales sans lien, comme les pressentiments, selon lesquels les hommes et les animaux se laissent conduire \
L'entendement dans l'homme doit gouverner l'imagination : l'animal suit la direction mystérieuse de l'instinct, et aussi de cette faculté qui porte le nom de « sens appréciatif » ou « estimatif, » et qui est appelée dans l'homme « justesse de coup d'oeil. » C'est ce sens qui discerne entre les choses nuisibles et les choses utiles ; qui inspire les sympathies et les antipathies naturelles, qui saisit les différences entre les points de vue particuliers sous lesquels les objets sont tout d'abord envisagés. Quelques-uns l'appellent « raison particulière, » à la différence de la raison proprement dite, qui saisit l'universel et considère des points de vue généraux. Ceux qui sont doués de ce sens saisissent rapidement les différences, les distances, les proportions, les défauts dans les objets extérieurs. Cette faculté nous montre comme une espèce de reflet de la lumière intellectuelle éclairant la région des sens ^
' Somnium esse virtutis phantasticae passionem mauifestum est. (De Somniis, lect. 1.)
* 1 p. qu. 77. a. 4. — Cf. de Anima, lib. II, c. xiii. — Si appreheudatur (objectum) iu singulari , ut puta cum video coloratum, percipio hune hominem vel hoc animal, hujusmodi quidem apprehensio in homine fit per vim cogitativam, quœ dicitur etiani ratio pnrticularis... haec vis est in parte sensitiva; quia vis sensitiva in sni supremo participât aliquid de vi iutcllectiva iu homine, iu quo sensus intellectui conjuugitur. . . Cogitativa apprehendit individuum, ut existens sub uatura communi ; quod coutingit ei, in quantum unitur intelleetivœ in eodem subjccto : unde cognoscit hune hominem, prout est hic homo, et hoc lignum prout est hoc lignum. .'Estinialiva autem non apprehendit aliquod individuum, secundum quod est sub natura commun!, scd suluni secundum quod est terminus ant principium alicujus actionis aut passionis ; sicut ovis cognoscit hune aguum, non in quantum est hic agmis, sed in quantum est ab ea lactabilis, et banc herbam in quantum est cibus. {De Anima, II, lect. 13.)
Le dernier des sens intérieurs est la mémoire qui conserve ces divers points de vue saisis par le sens appréciatif, et aussi les actes, les dispositions, les passions du sujet connaissant dans un temps qui a précédé. Le point de vue du passé appartient essentiellement à la mémoire. L'organe de cette puissance est dans la partie postérieure de la concavité cérébrale. Elle s'exerce diversement dans l'animal et dans l'homme. « L'animal observe le temps de la vengeance, il se rappelle les bons et les mauvais traitements ; mais ce souvenir est subit '. » L'instinct supplée à l'effort nécessaire pour revenir à ces images mentales et à leur relation avec les objets perçus dans le passé. Dans l'homme il y a un effort pour se ressouvenir, reminiscentia; il y a une recherche, une espèce de lien syllogistique à établir entre les images mentales et les perceptions, passions ou sentiments qui se rapportent au passé ^.
La mémoire est dite étendue en raison du nombre de connaissances qu'elle conserve ; facile, pour sa promptitude à retenir; bonne et forte, selon la durée des souvenirs; fidèle, pour l'exactitude de leur reproduction. L'attention dans les perceptions, le degré selon lequel elles nous intéressent facilitent l'acte de la mémoire. Toute la partie matérielle de nos souvenirs, même les mots sont placés dans la dépendance de l'organe corporel, c'est-à-dire du cerveau; la suite des images mentales, leur association en vertu des ressemblances, des contrastes, de la coexistence ou de l'ordre
< Et ipsa ratio praeteriti quam attendit memoria, inter hujusmodi intentiones computatur. (Ibid.)
* In brutis instinctus naturse est loco inquisitionis^ ut per propriam intentionem veniat in propriam illius formam sensibilem, et ex forma sensibili et propria imaginatione in rem a qua est accepta in praeterito ; et sic bruta observant tempus vindictae, et memorantur iujuriarum et beneficiorum, et ista recordatio subita est. In hominibus vero non solum est memoria, sed etiam reminiscentia, quae fit per quamdam collatiouem intentionum individualium, praeviarum ad formas , syllogistice discurrendo , usque ad ultimo quaesitum. (De Sensu et sensato, c. iv.)
de succession, dépendent dans le sujet sentant de l'influence exercée par l'entendement '.
Tels sont, selon la doctrine de saint Thomas, les actes des sens intérieurs. Il demeure donc certain que les sens sont de vraies facultés de connaître, et non pas des pièges tendus devant notre entendement pour nous faire tomber dans rerrcur. Chacun des sens saisit son objet propre avec une sorte d'infaillibilité ; l'erreur n'est à craindre que dans le jugement formé à la suite des perceptions ^ Le sens saisit pareillement en dehors de tout péril d'erreur ces qualités générales appelées « sensibles communs, » pourvu que le sujet tienne compte soit de l'action des milieux', soit de l'intensité ou des proportions des actions exercées par certaines qualités, par exemple, par le mouvement dans les phénomènes de la couleur * ; soit enfin des défauts qui peuvent vicier la perception immédiate, tant du côté du sujet que du côté de l'objet, soit que le sujet soit organiquement mal disposé pour connaître, soit que l'objet exerce une action excessive sur le sujet ^
Nous pouvons donc maintenant apprécier la vraie portée
» Istain autem excellentiam non habent in homine œstimativa et memorativa per id quod est proprium parti sensitivae, sed per affinitatem et propinquitatem ad ratiouem universalem per quamdam influentiam. (De Sensu et sensato, ch. iv.)
« Prout nempe ex apprehensione tali natum est sequi taie judieium. (De
Verit., qu. 1. a. 11.)
* Tangibilia differuut a visibilibus et sonativis ex eo quod ilia sensibilia sentimus per hoo quod movent médium et médium movet nos. {De Anima,
lib. II, lect. 23.)
* Qualitates seusibiles movent sensum corporaliter et situaliter. Unde ahter movent secundum quod sunt in majori vel in minori corpore ; et secundum quod sunt in diverso situ, scilicet vel propinquo, vel remoto, vel eodem, vel diverse. {De Anima, lib. II, lect. 13.1 - Dicit euim (Philosophus) quod accidit in sono sicut in luminc. Lumen euim semper repercutilur ; sed ([uandoquc quidem est manifesta repercussio luminis, quandoque autem non. {lôuL,
lect. 16.) .
» Requiritur aliqua proportio objecti ad potcntiam cognoscitivani, ul activi ad passivum et perfectionis ad perfcctibilo. Unde quod oxcellentia sensibilia non capiantiir a sensu non sola ratio est quia corrumpant orgaua sensibilia, sed eliam quia sunt improportionata sensitivis. (I p. qu. 88. a 1. ad 3".)
des divers actes de la connaissance sensitive. L'âme humaine étant placée entre les purs esprits et les animaux dépourvus d'entendement a besoin de puissances multiples et d'opérations diverses pour atteindre par la connaissance et par l'action la fin à laquelle peuvent s'élever des natures plus parfaites par des opérations moins compliquées. Elle a la tâche d'acquérir et de développer sa connaissance en usant des sens pour perfectionner son entendement, et voilà pourquoi elle est unie à un corps qu'elle fait végéter et sentir par son union avec lui '. Ce corps a sa fin dans l'âme, il n'est pas seulement l'instrument de l'âme, son compagnon, son hôte, mais il lui est substantiellement uni, et tire de son union avec l'âme sa spécification de corps humain. L'âme sent donc dans son corps, et en sentant elle connaît. Les sens lui donnent à saisir les qualités sensibles des objets extérieurs; l'imagination conserve les images de ces objets, et c'est là que l'entendement trouve un point d'arrêt auquel s'applique cette faculté d'abord indéterminée, et dont l'acte est de percevoir l'intelligible ^. Cet élément intelligible que la lumière intellectuelle fait pour ainsi dire rayonner du fond de l'enveloppe matérielle des objets sensibles, est le premier trait de l'idée que nous nous formons de ces objets, de leur vérité, du degré d'être selon lequel ils portent la ressemblance de l'essence divine ^ C'est ainsi seulement que nous voyons toutes choses dans la vérité divine et dans leurs raisons éternelles.
• Videmus enim quod sensus est propter intellectum, et non e converso. Sensus etiam est quaedam participatio deficiens intellectus : unde secundum naturalem originem quodammodo est ab intellectu, sicut imperfectum a perfecto. Sed secundum viam susceptivi principii e converso potentise imperfectiores inveniuntur priora principia respectu aliarum. (I p. qu. 77. a. 7.)
* In mente accipiente scieutiam a rébus, formae existunt per quamdam actionem rerum in animam. (De Verit., qu. 1. a. 6.)
3 Res creatse variantur quidem in participatione veritatis primae ; ipsa autem Veritas prima, secundum quam dicuntur vera, nullo modo mutatur; et hoc est quod Augustinus dicit in lib. de Lib. m^bit., II, c. vu : mentes nostrae aliquando plus, aliquando minus vident de ipsa veritate, sed ipsa lu se manens nec proficit nec déficit. {Ibid.}