‹ Doctrine de la connaissance d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 14 sur 22 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

DE l'acte de CONNAITRE PAR l' ENTENDEMENT.

« Les âmes humaines, dit saint Thomas, ont un être qui a « de l'affinité avec le corps, en tant qu'elles sont les formes « substantielles des corps. Il leur appartient donc en vertu « de leur mode d'exister de recevoir leur perfection intellec- « tuelle des corps et par les corps ; s'il en était autrement, « elles auraient été inutilement unies à des corps \ »

Telle est la raison pour laquelle l'homme est doué de la faculté de connaître par les sens, et qui détermine aussi la vraie portée de l'acte de cette faculté. L'acte des sens est exercé par un organe corporel, il saisit un être particulier, dont les phénomènes sont soumis au changement *. L'acte de l'entendement au contraire est exercé par une opération

1 1 n nu 55 a. 2. Substantiae spirituales inferiores (scilicet aniuire) habent esse aftine" -•orpori, in quantum sunl corporum form* ; et ideo ev ipso niodo essendi con.pclit ois ut a corporibus ot pcr corpora suan, perfect.oueui mtelliKibilom conse.iuantur ; alioquin frustra corporibus unireutur.

« Sensus non est cof^nuscitivus nisi singularium : coguoscit cnim omn.s sensitiva potentia per species individ.iales, cuni recip.at spcc.cs rerum m organis corporalibus : intellectus auten, est cognoscitivus un.vorsalnun. (C. Gent.,\ïh. Il, c. lxvi.)

qui est de l'entendement seul; il est l'acte d'une puissance inorganique, qui n'opère point en commun avec le corps ; il saisit une essence ou nature générale ; il atteint l'immuable au milieu des choses mobiles et changeantes, les substances immatérielles, l'être infini lui-même '.

Le sens connaît son acte et l'objet de cet acte, mais il n'y a en lui ni réflexion ni conscience proprement . dite ; il y a simplement une vue intérieure d'un état particulier du sujet connaissant *. L'entendement au contraire ramène l'esprit sur l'acte de connaître, sur l'objet de cet acte, sur la proportion qui existe entre cet acte et l'objet connu ; de cette manière l'entendement critique l'acte de connaître, juge la connaissance et détermine le degré de certitude et de vérité qu'elle atteint '.

C'est un fait d'expérience que la puissance sensitive est affaiblie et fatiguée par une application prolongée à son objet, ou par l'action excessive de cet objet; l'entendement au contraire n'a point d'objet excessif, à proprement parler. Il est perfectionné, développé, fortifié par la continuité de ses actes. Il y a toujours une certaine proportion, une certaine analogie entre lui et tout ce qui est connaissable * ; et, bien que son acte ne s'accomplisse qu'après un exercice des

' Sensus non apprehendit essentias rerum, sed exteriora accideutia tantum : similiter neque imaginatio, sed apprehendit solas similitudines corporum. Intellectus autem solus apprehendit essentias rerum, unde in III» de Anima , dicitur quod objectuni intellectus est quod quid est. (III p. qu. 57. a. 1.)

* Quamvis sensus cognoscat se sentira, non tamen cognoscit naturam suam, et per consequens nec naturam actus sui, nec proportionem ejus ad res, et ita nec veritatem ejus... sensus autem qui inter cœteros est propinquior intellectuali substantiae redire quidem incipit ad essentiam suam,... non tamen completur ejus reditio... quia sensus nihil cognoscit nisi per organum corporale. (De Verit., qu. 1. a. 9.)

3 Quia intellectus non mittit ad aliquid aliud concepliones suas, sicut facit sensus, hinc est quod potest super actus suos reflecti, cum vult, quod non potest sensus ; non enim intellectus utitur medio corpore, cujus non est percipere quod in eo fit. {De Natura verbi intel., Opuscul. 13, c. II.)

* In luce primae veritatis omnia intelligimus et judicamus, in quantum ipsum lumen intellectus nostri sive naturale, sive gratuitum nihil aliud est quam qusedam impressio veritatis primae. (I p. qu. 88. a. 3. ad 1.)

sens ', il est vrai de dire avec Aristote « qu'il n'est point de soi attaché k un organe corporel, et qu'il est par sa nature séparable du corps '. » Il y a donc une supériorité incontestable de renlendement sur le sens. Mais on serait dans une profonde illusion si Ton prenait la connaissance intellectuelle pour une connaissance parfaite et absolue. Sans doute, elle pénètre jusqu'à l'essence des choses, elle nous donne une science immuable des choses mobiles et changeantes, elle saisit l'universel, elle est susceptible d'un développement illimité, autant d'avantages qui n'appartiennent pas au sens ; mais l'entendement a besoin pour accomplir son acte d'avoir recours aux « espèces » ou images conservées dans l'esprit "; il ne peut représenter par une seule notion une essence et ses caractères individuels, car toute définition doit énoncer le genre et la différence; il est donc réduit à décomposer ce qui avait d'abord été saisi comme un tout dans un acte de simple appréhension *. Quand cette connaissance est trop générale et qu'elle se borne aux seules notions, elle est nécessairement confuse et indistincte ^ Si l'entendement humain est susceptible d'un perfectionnement illimité, il est certain que ce développement est successif, et n'atteindra jamais à la

» Intellectus possibilis species reruin accipit a phantasmatibus ; se habent phantasraata ut agens instrumeatale et secundarium. {De Verit., qu. 10. a.

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