DOCTRINK DE LA CONNAISSANCE
lité sensible, la raison et l'expérience, la métaphysique et la psychologie.
Aussi pou fondé est le reproche adressé à saint Thomas et aux scolastiques de placer au seuil de la science la doctrine de la matière et de la forme *. Les scolastiques, après Aristote ^ recommandent au début de la science l'étude de la logique. Or la doctrine de la matière et de la forme ne fait en aucune façon partie de la logique ; elle appartient à la physique et à la métaphysique. Les scolastiques ont étudié la nature de l'homme dans ces deux branches de la science et ont considéré dans la première l'élément corporel et aussi l'âme raisonnable unie au corps. Nous ne voyons point qu'ils aient en cela violé les règles de la méthode, et expliqué « une chose obscure par une autre plus obscure, » comme on le leur reproche. Ils sont convaincus en effet que l'âme humaine est le sujet des puissances végétatives, ainsi que des puissances sensitives, et qu'elle seule donne au corps humain son être substantiel ^.
On a prétendu que saint Thomas allait au rebours de la vraie méthode en plaçant à l'extérieur l'origine de la première connaissance, et que l'âme ne saurait connaître aucune chose avant de se connaître elle-même, et de prendre conscience de son acte *. Il y a dans ces diverses assertions une confusion qu'il est facile de faire disparaître. Le sujet con-
* D. Delaunay, S. Thoms; de Origine idearum, Paris, 1876, p. 15.
' Et propter hoc débet prius (liomo) addiscere Logicam quam alias scientias, quia Logica tradit conimuuem modum procedendi iu omnibus aliis scientiis. (Metaph., lib. II, lect. 5.)
^ Anima enim est « primum quo nntrimur , et sentinuis et movemur secundum locum; et similiter quo primo intelligimus. » Hoc ergo principium quo primo intelligimus, sive dicatur intcUectus, sive anima iutellectiva. est forma corporis. Et haec est demonstratio Aristotelis in II de Anima (Texte 24). Si quis autem velit dicere aniraam intellectivam non esse formam corporis, oportet qnod inveniat modum (pio ista actio, quae est intelligere, sit hujus hominis aclio. (I p. qu. 76. a 1.)
'' Indagandi vim praîpostero, ut ita dicam, ordine eos sequi existimaverim, qui, ut Angelicus Doctor, ab externa uatura ad internam inleiltgendam proficiscuntur, quasi quid essct homini homiue ipso notius. (Delaunay . S. Thomœ de Origine idearum doclrina, p. 13.)
naissant, dit saint Thomas, passe de la puissance à l'acte de connaître, c'est-à-dire qu'il est non-connaissant avant de produire l'acte de connaître. On ne saurait affirmer que la connaissance certaine et réfléchie du sujet connaissant soit antérieure à toute connaissance, soit du monde extérieur, soit des phénomènes internes. La conscience ou connaissance réfléchie du moi est toujoui'S précédée d'une connaissance première, directe et immédiate, dans laquelle le sujet s'unit à l'objet extérieur premièrement connu \ C'est par le moyen de son activité que le sujet connaissant arrive à se saisir luimême et à se considérer dans l'acte de connaître. En se saisissant comme sujet connaissant identique et conforme à l'objet connu, il a la certitude de la vérité de la première connaissance ^ C'est bien une certitude immédiate, nul ne le conteste. Mais on soutient avec saint Thomas que l'acte par lequel elle est acquise est un acte réflexe et qu'il n'est ni premier ni direct ^
Ainsi donc ce qui est premièrement saisi par l'entendement, c'est l'objet propre de cette faculté, la nature d'une chose matérielle. Ce qui est connu en second lieu c'est l'acte du sujet connaissant, et par cet acte le sujet connaissant lui-même, exerçant sa puissance de connaître. En raisonnant sur cette puissance de connaître, qui est l'entendement, l'àme arrive à connaître sa propre essence \ Sans
1 Id quod primo cognoscitur ab intellectu humaao est hujusmodi objectum; et secundario cognoscitur ipse actus quo cognoscitur objectum, et per actum cognoscitur ipse intellectus. (I p. qu. 87. a. 3.)
2 Aliquse scientiae sunt magis certee aliis, et tamen sunt de rébus minus honorabilibus ; aliae vero sunt de rébus magis honorabilibus et tamen sunt minus certae.. . Hœc autem scientia, scilicet de anima, utrumque habet : quia et certa est, hoc enim quilibet experitur in seipso, quod scilicet babeat animam, et quod anima vivificet. Et quia est nobilior... {Comment, de A?iim., lib. I, lect. 1.)
3 Veritas... cognoscitur ab intellectu secundum quod intellectus reflectitur supra actum suum ; non solum secundum quod cognoscit actum suum, sed secundum quod cognoscit proportionem ejus ad rem : quod quidem cognosci non potest nisi cognita natura ipsius actus... (De Ve7nt., qu. 1. a. 9.)
* I p. qu. 87. a. 3. Est autem alius intellectus, scilicet bumanus, qui nec est suum intelligere, nec sui intelligere est objectum primum, ipsa ejus essen-
doute, si l'on suppose que le point de vue cartésien est le seul vrai et que le premier effort à faire au début de la science est de séparer dans Thomme l'élément spirituel de l'élément corporel, on peut reprocher à saint Thomas de n'avoir pas suivi la vraie méthode, en ne commençant pas la science par la célèbre formule : Je pense, donc je suis. Mais notre grand Docteur avait les plus fortes raisons d'éviter une méthode qui emprisonne fatalement la recherche dans les limites du subjectivisme, qui, après avoir rendu impossible la connaissance des corps, ne laisse pour seule explication de la connaissance intellectuelle que Y hypothèse des idées innées, et fait de l'existence de Dieu un postulatum de la science. Cette hypothèse est encore acceptée par un trèsgrand nombre de philosophes contemporains \ mais elle n'est point une théorie, et elle est fortement ébranlée par les affirmations de la doctrine scolastique.
Nous laisserons de côté les accusations vagues que l'on porte contre saint Thomas d'incliner vers le sensualisme, vers le nominalisme, vers le positivisme \ Un examen des œuvres du saint Docteur qui s'est prolongé pendant six siècles et qui a mis la sûreté de sa doctrine dans une incom-
tia, sed aliquid extriusecum, scilicet natura materialis rei. Et ideo, id quod primo cognosdtur ab inteliectu humauo est hujiismodi objectum ; et secundario cognosdtur ipse adus quo cognoscilur objectum, et per actum cognosdtur ipse intetlectus, cujus est perfectio ipsum iutelligere. Et ideo Philosophia dicit quod objecta prœcoguoscuntur actibus et actus potentiis.
* Ch. Jourdain, de la Philosophœ de saint Thomas, tom. II, p. 319. « Les vérités qui sont la règle de nos actes et d'où dépendent à la fois notre moralité et notre bonheur, nous sont données primitivement par une sorte de révélation originelle qui témoigne de la sagesse et de la bonté de la Providence. » — De Margerie, Philosophie contemporaine, Paris, 1870, p. 234 et 235.
« Platon et non pas Aristote est le vrai fondateur de la métaphysique
Nous concevons l'absolu, l'éternel, le parfait, l'infini ; subjectivement, nous n'entendons le fini que par l'infini. » — I). Deiaunay, S. Thomas de Origine idearum, Paris, 1876, p. 93. « Nec intelliginnis quomodo in rébus quas per sensus deprehcndit (homo) et ordinem, et causas, et substantias eouciperet, nisi ipse proprio animo inditas inveniret et ordiuis et causse et substantia? notionea. »
' Deiaunay, Ouv. cit., p. 95.
parable lumière nous dispense de toute réponse. La doctrine de la connaissance enseignée par saint Thomas est la seule qui se soit jusqu'ici maintenue en possession du privilège exclusif défaire dans l'acte de connaître la part légitime du sujet et la part légitime de l'objet. On peut même ajouter que la méthode suivie par saint Thomas et les grands Docteurs scolastiques a été sanctionnée par une si haute autorité doctrinale qu'il y aurait quelque témérité, soit à s'en écarter notablement, soit à la rejeter absolument, dans l'explication des sources de la connaissance humaine \
Après avoir décrit rapidement la méthode philosophique de saint Thomas, nous allons en appliquer successivement les principes et les règles à l'étude des phénomènes de la connaissance, à l'analyse de l'acte de connaître, aux diverses facultés de connaître, et particulièrement à l'entendement. Enfin nous tenterons de mettre en parallèle la doctrine de saint Thomas sur la connaissance de l'âme et de Dieu avec celle qui est professée par le spiritualisme contemporain.
* Parmi les propositions que la Congrégation de Y Index soumit en 1855 à la signature de M. Bonnetty, rédacteur des Annales de philosophie chrétienne, est la suivante : « Methodus qua usi sunt D. Thomas, D. Bonaventura et alii post ipsos scholastici, non ad rationalismum et pantheismum ducit... proinde non licet in crimen doctoribus et magistris illis vertere quod methodum hanc, praesertim approbante vel saltem tacente Ecclesia, usurpaverint. » — En outre, la proposition suivante est censurée dans le Syllabus (p. 13) : « Methodus et principia quibus antiqui Doctores Scolastici Theologiam excoluerunt , temporum nostrorum necessitatibus , scientiarumque progressui minime congruunt. »