‹ Doctrine de la connaissance d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 4 sur 22 · DES PHENOMENES DE LA CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

DES PHENOMENES DE LA CONNAISSANCE

« Tout homme a naturellement le désir de connaître, » a dit Aristote , au début de sa Métaphysique. Saint Thomas commente cette proposition à peu près dans les termes suivants : « Nous désirons connaître, parce que la connaissance nous perfectionne, et que tout être imparfait aspire à devenir plus parfait. Nous désirons connaître, parce que tout être incline naturellement à exercer son opération propre ; or, l'opération propre de l'homme est de connaître par Fintelligence ; c'est par là qu'il diffère des autres êtres de ce monde visible. Enfin, nous désirons connaître, parce que toute chose tend à s'unir à son principe ; or l'entendement humain a son principe dans les substances séparées \ et il ne peut leur

* Bien qu'il n'y ait qu'un seul premier principe de l'entendement humain, ou peut affirmer toutefois que plusieurs « principes secondaires » peuvent influer sur le développement de cette faculté. Sans nous engager dès le début dans une longue explication sur ce qu'il faut entendre par « substances séparées », rapportons deux passages de saint Thomas qui déterminent clairement le sens de cette expression :

Dicendum ergo quod Boetius intelligit per formas, quse sunt sine niaieria, rationes rerum quiE sunt in mente divina... Si tamen per formas quaî sunt sine maleria intelligit Angeles, dicendum est quod ab ois vcniuut formai qua;

être uni autrement que par l'acte de connaître ; de là, c'est dans l'acte de connaître qu'est la suprême félicité de l'homme \ »

La vérité de ces assertions est appuyée sur l'existence de nos sens. « Les sens dont l'homme est doué lui servent à deux fins : à acquérir la connaissance des choses, et aussi à satisfaire aux besoins de la vie. Voilà pourquoi nous aimons nos sens pour deux raisons : d'abord parce qu'ils sont des facultés de connaître, et aussi parce qu'ils nous rendent des services. Nous aimons davantage entre tous nos sens le sens de la vue, parce qu'il nous fait connaître plus de choses, et nous montre mieux les différences qui sont entre les objets. — Et cette prééminence appartient à la vue, parce que l'acte de la vision s'accomplit d'une manière plus immatérielle que l'acte des autres sens, par conséquent la vue connaît plus parfaitement ". »

Dans ces quelques paroles saint Thomas résume toute la doctrine des phénomènes de la connaissance. Il en indique l'origine, la vraie nature, les différents degrés, et enfin la raison d'être. Nous n'avons autre chose à faire qu'à laisser parler le Docteur angélique.

Les phénomènes de la connaissance ne se produisent pas dans tous les êtres de la nature, mais dans ceux-là seulement qui, outre leur forme propre, c'est-à-dire outre leur

sunt in materia, non per fluxum, sed permotum. (I p. qu. 65. a. 4.) — In his autem quse sunt sine materia non potest esse diversitas, nisi secunduni quod natura iinius est magis compléta et in actu existens quam natura alterius. Ergo oportet quod illud quod venit ad perfectionem complementi et puritatem actus sit unum tantum a quo proficiscatur omne illud quod potentiae admixtum est : quia actus prsecedit potentiam et coniplemeutum diminutum, ut i a IX Metaph., text. 13, probatur. {In Se?it., II, Dist. J. qu. 1 a. 1.)

'^Metaph., lib. ï, lect. 1.

3 Cum sensus ad duo nobis deserviant ; scilicet ad cognitionem rerum, et ad utilitatem vitae ; diliguntur a nobis propter seipsos, in quantum cognos-

eitivi sunt, et etiam propter hoc quod utilitatem ad vitam conferunt Ille

sensus maxime ab omnibus diligitur, qui magis cognoscitivus est, qui est visus... visus inter onines magis facit nos cognoscere, et plureà differentias rerum nobis demonstrat. (Ibid.)

principe spécifique déterminé, sont aptes à avoir encore en eux , d'une manière immatérielle , la forme d'une autre chose *. Ainsi nous ne voyons ni dans les minéraux ni dans les plantes aucun phénomène de connaissance. Les plantes ont la vie, mais elles no connaissent point \ Les différences spécifiques qui existent entre les êtres proviennent de leurs formes, et ces formes sont entre elles comme des nombres ; les uns ont plus, les autres moins d'unités \ Or plus une forme est noble, et plus elle domine sur la matière corporelle, plus aussi elle en émerge , plus elle la dépasse par son opération ou son action. Ainsi le principe qui est dans l'animal l'emporte sur le principe formel du minéral et de la plante *. De là il suit que la nature des êtres privés de connaissance est plus restreinte et plus limitée que celle des êtres qui connaissent. Ces derniers ont dans leur essence plus d'étendue et de profondeur. Le degré de la connaissance s'élève donc dans les êtres en raison directe du degré de leur immatérialité ^

1 Considerandum est quod cognoscentia a non cognoscentibus in hoc distinguuntur, quia non cognoscentia nihil habent nisi formam suamtantum ; sed cognoscens natum est habere formam etiam rei alterius, nam species cogniti est in cognoscente. (I p. qu. 14. a. 1.)

2 Plantae non cognoscunt propter suam materialitatem. (Ibid.) — Causa igitur quare non sentiunt (plantée), est quia non est in illis illa proportio quse requiritur ad sentieudum. Non enim habent medietatem secundum complexionem inter tangibilia, quse requiritur ad organum tactus, sine quo nuUus sensus esse potest. (De Anima, II, lect. 24.)

' Oportet quod altéra formarum condivisarum sit melior et altéra viljor. Unde secundum Philosophum, Metaph., VIII, c. m, species rerum sunt sicut numeri, quorum unus alteri addit aut minuit. (C. Gent., lib. II, c. XLIV.)

'' Quanto magis proceditur in nobilitate formarum, tanti magis invenitur virtus formae materiam elementarem excedere. Sicut anima vegetabilis, plus quam forma elementaris ; et anima sensibilis, plus quam anima vegetabilis. (I p. qu. 76, a. 1.)

s Manifestum est quod uatura rei non cognoscentis est magis coarctata et limitata; natura autem rerum coguoscentium habct majorcm amplitudinem et extensionem.. . Patct igitur quod immatcrialitas alicujus rei est ratio quod sit coguoscitiva, et secundum modum immaterialitatis est modus cognitionis (I p. qu. 14. a. 1.)

§ 1 . Des phénomènes de la connaissance dans l'animal.

Tous les animaux ont des sens ; mais tous n'ont pas tous les sens. Le principe formel qui est leur nature propre est susceptible d'acquérir la connaissance. Le sens du toucher est commun à tous les animaux. Ce sens est comme le fondement de tous les autres. Avec le toucher l'animal connaît les diverses matières élémentaires qui entrent dans sa constitution et sont nécessaires à sa vie \ Mais tous les animaux n'ont pas la vue; tous n'ont pas l'ouïe. Les insectes, les abeilles en particulier, n'ont point l'ouïe, dit Aristote. Comme l'ouïe est le sens de la discipline et de l'éducation, il s'ensuit que l'on ne peut discipliner ces animaux ^ On peut toutefois les effrayer par des bruits, c'est-à-dire par une violente commotion de l'air. La mémoire est nécessaire aux animaux pour se mouvoir, car dans leur mouvement, il est nécessaire qu'ils se souviennent du but oii ils tendent. Mais certains animaux sont à peu près immobiles ; tels sont les coquilles et les huîtres. D'autres ont encore l'imagination inférieure ou fantaisie ^ Avec la mémoire et l'imagination commencent chez les animaux les œuvres qui révèlent une certaine habileté \ Outre ces facultés il y a dans les animaux

1 Omnia vero (animalia) heibent sensum tactus. Ipse enim est quodam modo fundamentum omnium aliorum sensuum. Non autem habent omnia sensum visus, quia sensus visus est omnibus aliis perfectior in cognoscendo, sed tactus magis est necessarius. Est enim cognoscitivus eorum ex quibus animal constat, scilicet calidi, frigidi, humidi et sicci... Est primus existens in via generationis. {Metaph., lib. I, lect. 1.)

* Quaecumque autem auditum non habent, ut apes, vel si quod aliud hujusmodi animal est, licet prudentiam babere possint, non sunt disciplinabilia. {Metaph., lib. I, lect. 1.)

3 Vita auimalium regitur imaginatione et memoria : imaginatione quidem, quantum ad animalia imperfecta, memoria vero quantum ad animalia perfecta. [Ibid.)

'* 111a vero animalia quse memoriam habent, aliquid prudentiœ habere possunt. [Ibid.j.

une apprôoialion iialiiroUc dos dislances, une exlrômc facilité de marcher sur les limites d'un lieu escarpé, de se tenir sur le sommet des toits, sur la pointe des glaciers, sur les branches les plus minces des arbres \ Mais toutes ces facultés ne sont point données à l'animal pour l'accroissement et le progrès de ses connaissances ; elles lui sont données pour l'entretien de sa vie ^

La nature, dit saint Thomas, ne fait pas défaut dans les choses nécessaires, et voilà pourquoi l'animal tire de ses sens de vraies connaissances, pour entretenir sa vie et perpétuer son espèce. Pour l'animal le monde extérieur est une source continuelle d'impressions. Les mouvements qu'il accomplit ont leur principe dans les diverses perceptions qui se rapportent à la satisfaction des appétits '. Si l'animal ne connaissait pas les objets du monde extérieur, on ne le verrait pas se mouvoir pour saisir sa proie ou pour préparer les pièges qui la mettront en sa possession. « Nous voyons, dit saint Augustin, les bètes de somme suivre sans dévier les chemins qu'elles ont autrefois parcourus; les bètes fauves savent retrouver leurs tanières ; les chiens reconnaissent leur maître, et souvent ils glapissent, aboient même pendant

• Prudeatia iii aliis animalibus est uaturalis œstimatio de convenieutibus prosequendis et fugiendis nocivis, sicut agnus sequitur matrem et fugit ïupum. [Ibid.)

» Cognitio inest ipsis animalibus non propter ipsumcognoscere, sedpropter necessitatem actionis. {Ibid.) — Animalibus cognitio sensitiva est provisiva ad vitœ necessitatem et propriam operationem. [Ibid.)

=' Cuni natura non doliciat in necessariis oportct esse tôt actioues aniniae sensitivie, qnot sufliciant ad vitaui auimalis perfecti.... Est auteui consideraiiduni quod ad vitani uniniulis perfecti requiritur quod non solum appre- ^ hendat rem ad potcntiam sensibilis, sed etiam in ejus absentia; alioquin cum aniinaiis niulus et actio seqnantur apprehensioncm, non moverelur animal ad inquircndum aliquid abscns. Cujus contrariuni apparet, maxime in animalibus perfectis, quœ moventur motu progressive. Movenlur euim ad aliquid absens apprebensum. (I p. qu. 78. a. 4.) Saint Thomas dislingue deux espèces de mouvements dans l'animal, le mouvement de translation, movcnt seipsn in remolum motu progressive ; et le mouvement de dilatation et de contraction qui est propre aux animaux imparfaits, qtiéc movent solum seipsa motu dilatntionis et constrictioni^, ut ostrcn parum e.rccdenlin motjoti pluntœ. (1 p. (ju. 18. a. 3.)

le sommeil. Rien de tout cela ne serait possible, si les images des choses vues et senties d'une manière quelconque ne se réveillaient en eux \ » En effet l'exercice de l'imagination suppose de vraies perceptions du monde extérieur. Sans' doute on attribue à l'instinct l'impulsion par laquelle la brebis fuit le loup, non à cause de la couleur désagréable ou de l'aspect menaçant de cet animal, mais parce qu'elle voit en lui un ennemi naturel ; on rapporte à la même cause le choix que fait l'oiseau, entre différents brins de paille, de ceux qui conviennent le mieux à la construction de son nid. Il y a là des points de vue qui n'appartiennent pas simplement à l'ordi^e des perceptions des sens, et aux qualités des formes sensibles. Il est donc nécessaire que pour saisir ces points de vue, en vertu desquels nous voyons agir les animaux, nous supposiions en eux une faculté d'appréciation que l'on a appelée vis œstimativa ^.

Mais la précision et la perfection des mouvements instinctifs exigent des perceptions parfaitement exactes du monde extérieur et de vraies connaissances acquises par les sens ^.

L'animal se souvient, il conserve la mémoire, non pas seulement du nid ou de la retraite qu'il vient de quitter,

* Per loca nota sine errorejumenta pergunt, et cubilia suabestiae repetunt, et canes dominorum suoruiu corpora recognoscunt, et dormientes plerumque immurmurant et in latratiim aliquando erumpunt; quod nuUo modopossent, nisi in eorum memoria visarum vel certe per corpus utcumque seusaram rerum versarentur imagines. [Cont. Episî. Fundamenti, c. xwu.)

* Sed necessarium est animali ut quaerat aliqua vel fugiat, non solum quia sunt convenientia ad sentieudum, sed etiam propter aliquas alias commoditates et utilitates, sive nocumeuta. Sicut ovis videus lupum venientem, fugit, non propter indecentiam coloris, vel figurae, sed quasi inimicum naturae. Et similiter avis colligit paleam, non quia delectet sensum, sed quia est utilis ad nidificandum. Necessarium est ergo animali, quod percipiat hujusmodi intentiones, quas non percipit sensus exterior. Et hujus perceptionis oportet esse aliquod aliud principium ; cum perceptio formarum sensibilium sit ex immutatione sensibili, noji autem perceptio intentionum jirœdictarum. . . Ad apprehendeudum autem intentiones quae per sensum non accipiuntur, ordinatur vis œstimativa. (I p. qu. 78. a. 4.)

3 Instinctu naturae moventur pei^ apprehensionem sensitivœ partis ad quae" dam opéra facienda, ac si operarentur ex ratione. {De Mem. et }{emi7iisc., lect. 1.)

mais des bienfaits et des mauvais traitements qu'il a reçus. Comment des faits de mémoire seraient-ils possibles pour lui, s'il n'eût eu antérieurement de vraies perceptions des objets nuisibles ou utiles, des personnes malveillantes ou amies '?

L'animal est donc un sujet connaissant. Il a des sens dont la portée dépasse quelquefois, sous certains rapports, la portée des sens de l'homme '. Ainsi de tous les animaux l'homme est celui qui a l'odorat le moins parfait. Plusieurs animaux ont la vue plus perçante, l'ouïe plus subtile et plus de rapidité dans les mouvements ^ Les uns sont pourvus de cornes et de griffes, soit pour l'attaque, soit pour la défense; d'autres ont une peau épaisse, des poils, des plumes, pour mieux résister aux variations de la température. Mais ces choses ne convenaient pas à l'homme. La fin du corps humain, c'est l'àme raisonnable et ses opérations. Or de même que la matière est pour la forme, ainsi les instruments et les organes sont pour les actes que l'agent doit produire. Les sens sont donc disposés en vue des opérations supérieures de l'àme *.

Le toucher qui est la base des autres sens est plus parfait dans l'homme que dans tout autre animal. La main est pour l'homme un moyen de se procurer, de mille façons diverses, des armes, des vêtements et tout ce qui est nécessaire à la vie. Voilà pourquoi Aristote a appelé la main l'instrument des instruments *. Le sens qui nous fait connaître le plus de

' Vita animaliuni regitur iiuaginatioue et memoria : iraaginatione quideni quautum ad animalia imperfecta, memoria vero quantum ad animalia perfecta. [Mctaph., lib. ], lect. 1.) — Brûla observant tcmpus vindictœ et memorantur injuriarum et beueficiorum et isla recordalio subita est. {De Potent. animcTf c. iv.)

' Pnecedit oliam homo omiiiu alia auiuialia, quantum ad vires sensitivas Interiores, «icut ex supra dictis apparet. {Qn. 78. a. 4.) Ex quadam autem necessitate contingit quod quantum ad ali(|uos exteriorcs sensu? bomo ab aliis animalibus deiicial, sicut bomo iutcr oninia animalia babct possiunim olfactum. (I p. qu. 91. a. 3.)

» Ibid. — * Ibid.

» Ibid, Cf. Metaph., \ih.\, lect. 1.

choses est la vue, aussi nous est-il plus cher que chacun des autres sens \ Son opération est en outre plus immatérielle que celle des autres sens, car l'organe de la vue est moins modifié par l'objet extérieur que ne le sont les autres organes de la perception. L'ouïe est le sens de la discipline ; c'est par l'ouïe que l'on peut instruire les animaux et faire entendre aux hommes la parole qui est l'œuvre propre de la raison ^

§ 2. Des phénomènes de la comiaissajice dans C homme.

Il y a en effet une différence radicale entre les sens de l'animal et les sens de l'homme au point de vue de la fin. Dans l'animal toute la connaissance tend à la conservation de l'individu et à la propagation de l'espèce ; dans l'homme, le corps avec ses organes et leurs actes est pour l'âme raisonnable et pour ses opérations ^ C'est pour le développement de l'intelligence que l'homme est doué des organes des sens, autrement l'âme de l'homme serait inutilement unie à un corps *. Les sens sont donc dans l'homme les précurseurs de l'entendement. Et cela est\Tai des sens intérieurs, comme des sens extérieurs. La mémoire, l'imagination, la faculté de comparer les perceptions des choses particulières qui est

1 nie sensus maxime ab omnibus diligitur, qui magis cognoscitivus est; quem diligimus, non solum ad agendum aliquid, sed etiamsi nihil agere deberemu?. {Metaph., lib. I, lect. 1.)

* Dicitur in libro de Se?isu et sensato, quod auditus est sensus discipliuae, Illa animalia quae memoriam habeut et disciplinabilia et prudentia esse possunt. [Ibid.) — Locutio quae est proprium opus rationis. (Qu. 91. a. 3.)

3 Finis autem proprius humani corporis est anima rationalis et operationes ipsius. (I p. qu. 78. a. 4.)

* Inferiores substantiœ intellectivœ (scilicet animée humanae) habent potentiam intellectivam non completam naturaliter ; sed completur in eis successive, per hoc quod accipiunt species intelligibiles arebus. .. Substautiae enim spirituales inferiores (scilicet animœ) habent esse affine corpori, in quantum suut corporum formte ; et ideo ex ipso modo essendi competit eis ut a corporibus et per corpora suamperfectiouem inteliigibilem consequantur ; alioquin frustra corporibus unirentur. (I p. qu. 53. a. 2.)

une espbce de raiso7i inférieure, suffisante pour acquérir une certaine facilité dans Faction, toutes ces facultés sont dominées par la raison et l'intelligence. C'est par là que l'homme vit, car la raison est son principal attribut *. Il y a en effet une différence profonde entre les phénomènes de la connaissance purement sensitive et les phénomènes de la connaissance intellectuelle. Le sens ne saisit que le dehors des^ choses, les qualités, les accidents; l'entendement produit dans l'âme une ressemblance de la nature même de l'objet; de sorte que l'âme, ainsi que le dit Aristote, devient pour ainsi dire toutes choses ^, par la connaissance intellectuelle, y Et comme l'acte de l'entendement n'est point accompli par un organe matériel, l'âme en réfléchissant sur cet acte connaît sa vraie nature et sait qu'elle est immatérielle \ En se connaissant elle-même notre âme est introduite à la connaissance d'autres substances incorporelles. Toutefois cette connaissance demeure incomplète dans la vie présente, parce que la nature de ces substances n'est point l'objet propre de notre entendement. Elles ne sont point proportionnées à sa condition actuelle ; de manière qu'elles ne peuvent être sai-

' Cognitio huraana excedit praedictorum (auimalium) cognitionem. Supra memoriam autem in hominibus proximimi est experiiuentum. Experimentum enim est ex collatioue plurium siugularium in memoria receptorum. Hujusmodi autem eollatio est liomini propria, et pcrtinet ad vim cogitativam ; quai ratio particularis dicitur... Ex multis scnsibus et memoria animalia ad aliquid consuescunt.. . Homiues autem habont rationcm uuiversalem, perquam vivuut, sicut per id quod est principale in eis. {Metnph., lib. I, lect. 1.)

* Est autem differentia inter intellectum et sensum ; nam sensus apprehendit rem, quantum ad exteriora ejus accidentia, qua; sunt color, sapor, quantitas et alia bujusmodi. Sed intellectus ingreditur ad iuteriora rei ; et quia omuis cognitio perticitur secundum similitudinem quœ est inter cognoscens et cognitum, oportet quod in sensu sit similitiido rei sensibilis, quantum ad ejus accidentia ; in intellectu vero sit similitude rei intellectae quantum ad ejus esseutiam (C Geiit., lib. IV, c. xi). — Propter quod dicit Philosophus, Illorfe Anima, quod anima est quodammodo omnia. (I p. qu. 14. a. 1.)

* Plato posuit intellectum differre a sensu, et intellectum quidcm esse vir^ tutem immaterialem organo corporeo non utcntem in suo actu. (I p. qu. 84. a. 6.)

sies directement, mais seulement par des analogies avec les choses matérielles et par voie d'élimination \ Quand Fefîet n'est pas proportionné à la cause, il ne saurait donner une connaissance parfaite et complète de la cause, mais il peut en démontrer rigoureusement» l'existence. Ainsi par les effets de la cause première nous pouvons démontrer que Dieu existe, bien que nous ne puissions par ce moyen le connaître parfaitement et selon son essence ^.

Mais si notre entendement a la faculté de connaître le vrai, nous avons aussi en nous la faculté de tendre au bien, de le désirer, de le vouloir. Ce que tout être désire est son bien. Cette faculté de tendre au bien est une conséquence de la connaissance. De là tous les phénomènes affectifs, volontaires, libres, actes de devoir et de vertu se rattachent à la puissance de connaître ^.

Cette forme intérieure, cette reproduction mentale de l'objet qui est le résultat de l'acte intellectuel prend dans l'entendement une expression qui lui est propre. Cette expression s'appelle parole intérieure, verbwn cordis ; cette parole est comme un miroir dans lequel l'esprit voit ce que l'entendement a connu. C'est là le terme de l'acte intellectuel *.

* Substantise immateriales sunt improportionatae intellectui nostro secundum praesentem statum, ut non possint ab eo intelligi. (I p. qu. 88. a 1.) — Ex rébus immaterialibus asceudere possumus in aliqualem cognitioueni immaterialium reruni, non tamen perfectam. .. De eis nobis in scieutiis documenta traduntur, per viam remotionis, et alicujus habitudinis ad res materiales. (I p. qu. 88. a 2.)

* Per effectus non proportionatos causae, non potest perfecta cognitio de causa haberi ; sed tamen ex quocumque effectu mauifesto nobis potest demonstrari causam esse... et sic ex effectibus Dei potest demoustrari Deum esse... (I p. qu. 2. a. 2. ad. 3™.)

s Dicendum quod appetibili non accedit esse apprehensum per sensum vel iutellectum, sed per se ei convenit. Nam appetibile non movet appetitum, nisi in quantum est apprehensum. (I p. qu. 80. a 2. ad. in^.)

* Ipsum verbum est effectus actus intellectus, qui est formativus objecti, et ipsius dicere... Est enim tanquam spéculum, in quo res cernitur, sed non excedens id quod in eo cernitur... Prius natura est intellectus info rmatus specie.. . quam gignitur verbum ; et ideo intelligere inradice prius est verbo, et verbum est terminus actiouis intellectus. (Opiisc. XIV, de Nat. verbi intellectus.)

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