‹ Doctrine de la connaissance d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 7 sur 22 · DE L ACTE DE CONNAITRE · texte numérisé non relu

DE L ACTE DE CONNAITRE

Toute connaissance, dit saint Thomas, se fait par une « assimilation » du sujet connaissant et de l'obi et connu \ Cette assimilation n'est point une transformation, mais une modification du sujet connaissant qui reçoit enluiune/on/ze représentative, un trait idéal de l'objet connu. Cette forme reçue dans le sujet connaissant est d'une nature différente, selon les deux espèces de connaissances que l'homme peut acquérir. L'entendement connaît par une forme intelligible, le sens connaît par une forme sensible ^.

Nous avons à expliquer la doctrine contenue dans ces diverses propositions. Le sujet de la connaissance, soit l'homme, soit l'animal, est susceptible de recevoir des modifications hyperphysico-chimiques , des choses matérielles. Sans se transformer en un autre être, il peut recevoir en lui

' Omnis nostra cognitio a sensu iucipit, qui singularium est ; a particularibus cousiderationibus ad universales consideratio liumana proficil. (I p. qu. 75 a. 2.) — Omnis cognitio fit per assimilationem cognoscentis ad cognitium. (C. Gent., lib. I, c. lxv.)

*Species coguiti est in cognoscente. (I p. qu. 14. a. 1.) Cf. Quodlib. V. a. 9.

des modifications qui lo rendent en quelque sorte semblable à l'objet qu'il connaît. Quelque chose de cet objet naît* en lui, représentant ol faisant vivre en lui l'objet à connaître. Le sujet ainsi modifié connaît actuellement et effectivement. Il exerce l'acte vital de la connaissance, et produit par son activité propre au dedans de lui l'image ou la représentation mentale de l'objet connu ^.

Cet acte mystérieux de la connaissance a été diversement expliqué. Nous allons rapporter, d'après saint Thomas, les principales explications données par les philosophes. Tous les philosophes ont pensé que le « semblable est connu par le semblable », et que l'objet connu doit, selon la force du mot, naître dans le sujet connaissant. Car avant de connaître, le sujet a simplement l'aptitude à recevoir les modifications qui le font connaissant % soit par les sens, soit par l'entendement. Mais c'est ici que Platon et les anciens empiriques ont profondément erré. Ils ont pensé que l'objet connu devait être dans le sujet connaissant, selon le mode d'exister qu'il a dans la réalité. De là deux conséquences également erronées, tirées de propositions parfaitement vraies. Les platoniciens ont dit : Les choses sont particulières, changeantes , relatives , et pourtant nous connaissons l'universel, l'immuable, le nécessaire; il s'ensuit donc que les choses ne sont que des apparences, des occasions qui nous font ressouvenir des seules vraies réalités. Ces réalités, ce sont les idées qui seules existent et sont le seul véritable objet de la connaissance. Mais les empiriques répondaient : L'âme connaît les objets extérieurs , les qualités des corps,

* Oninis rcs, qnanicumquo oopnoscimus, cogeuoral in nobis noliliani pui. Ab utroque euiiu nolitia paritnr, a cogiiosceute et cognito. (De Vcril., qu. 8. a. 6.)

* Intellcctiis formans qiiidditates non habet uisi similitudiuem rei exislentis extra animani, sicut et sensiis in quantum accipit speciem rei sensibilis. (De Veritat., qu. 1. a. 3.)

' Oportct dicprc quod anima coiJtnoscitiva sit in polontia, tam ad similitudines qua) suut principia sentiondi, quam ad similitudinos quai suut principia intelligendi. (I p. qu. 84. a. 3.)

leurs actions réciproques..., etc. Or, le semblable seul peut connaître le semblable. Il faut donc que l'àme soit un mélange de tous les éléments, puisque l'objet connu est en elle *. Aristote a corrigé ce principe : « Le semblable n'est connu que par le semblable », en disant : Le connu est dans le connaissant, selon le mode du connaissant. De cette manière, il a pu affirmer contre les platoniciens que l'entendement saisit dans un objet particulier, changeant, contingent, l'universel, l'immuable, le nécessaire; et contre les empiriques, que les choses matérielles ne sont point dans le sujet connaissant, selon leur être physique et concret, mais selon leur être intentionnel^ immatériel, c'est-à-dire, selon le mode qui convient au sujet connaissant ^

Si nous examinons maintenant l'acte de connaître , en considérant d'une manière générale la part qui revient au sujet, nous devons dire avec saint Thomas que dans cet acte le sujet est tour à tour actif et passif, passif et actif, selon qu'il s'agit de la connaissance acquise par les sens ou de la connaissance intellectuelle. Le mouvement du sujet pour connaître a un commencement, un milieu et un terme. Dans l'acte des sens, le mouvement part de l'objet extérieur qui agit sur un organe vivant. A la suite de l'impression qu'il reçoit, l'organe animé est modifié, de manière à déterminer

1 Hoc animis omnium communiter iuditum fuit, quod « simile simili cognoscitur. « Existimabant autem quod forma cogniti sit in cognoscente eo modo quo est in re cognita. (l p. qu. 84. a. 2.) Videtur autem in hoc Plato deviare a veritate^ quia cum œstimaret omnem coguitiouem per modum alicujus similitudinis esse^ credidit quod forma cogniti ex necessitate sit in cognoscente eo modo quo est cognita. {De Vent., qu. 2. a. 2.) Ideo errave runt antiqui philosophi (Empedocles), qui posuerunt simile simili cognosci, volantes secuudum hoc, quod anima, quae cognoscit omnia, ex omnibus naturaliter constitueretur : terra ut terram cognosceret, aqua ut aquam, et sic de caeteris. [Ibid.)

* Non autem ita recipitur forma rei coguitse in cognoscente ; unde et commentator dicit in 111° de Ayiima com. S» quod non est idem modus receptionis quo formas recipiuntur in intellectu possibili et in materia prima ; quia oportet in intellectu cognoscente recipi aliquid immaterialiter ; et ideo videmus, quod secundum ordinem immaterialitatis in rébus, secundum hoc iu eis natura cognitionis jnvenitur. {Ibid.)

le sujet à produire laote de la connaissance. Il est évident que dans cette première phase de la connaissance sensitive, le sujet est plus passif qu'actif '.

§ 3. Analyse de l'acte intellectuel de connaître.

Mais si nous analysons le commencement de l'acte de connaître par l'entendement, nous sommes obligés de confesser que l'esprit ne saurait être mû par une action corporelle. Il est actif par sa nature, mais indifférent à connaître ceci ou cela, il a donc besoin dètre déterminé à connaître un objet. Or, cette détermination lui est fournie par les sens, dans une image ou « fantôme » de l'imagination. L'entendement répand sa lumière sur cette donnée des sens, et par une vertu qui lui est propre, fait ressortir de ce fond purement sensible le trait idéal, la forme intelligible qui est le moyen - et la condition de l'acte de connaître. Telle est la première phase de l'acte de connaître intellectuellement.

Tandis que dans la deuxième phase de l'acte des sens, nous voyons l'activité du sujet sentant se déployer pour prendre possession de l'objet et en acquérir une vraie con-

* Sentire est quœdam operatio sentientis, nec procedens in effectum aliquern circa sensibile, sed magis secundum quod species sensibilis in ipso est : unde sentire quantum ad ipsam rcceptionem speciei sensibilis nominal passionem... ; sed quantum ad actum consequcntem ipsum sensum perfectum per speciem nominat operatmion , quae dicitur motus sensus {In lia. I Se7itent., dist. 8. qu. 1. a l.j — lu visioue enim corporali est quidem primo species exterioris corporis ; secundo vero ipsa visio quae fit per impressiouem cujusdam similitudiuis prœdictœ speciei in visum ; tertio est ibi iutentio voluutatis applicans visum ad videndum. et eum in re visa detinens.. . Ipsa species exterioris corporis est extra uaturam auimœ. (I p. qu. 93. a. 7. a. 4.) Visio corporalis non procedit tantum a specie exterioris corporis, sed simul cuni hoc a sensu videutis. {Ibid.)

* llabet se igitur species iutelligibilis recepta in iuteliectu possibili in intelligendo, sicut id que intelligitur : sicut et species coloris in oculo tion est id quod videtur, sed id quo videmus ; id vero quod intelligitur est ipsa ratio rerum existentium extra aniniam ; sicut etiam et res extra animam existeutes visu corporali vidcntur. [Cont. Cent., lib. II, c. Lxxxv.)

naissance ; dans l'acte de l'entendement, au contraire, il semble que la forme intelligible et idéale s'unisse à l'entendement, de manière qu'il connaisse en recevant en lui cette forme intelligible. En effet, l'entendement ne crée pas l'intelligibilité des choses ; il se l'approprie, il la conçoit, il la conserve pour l'exprimer dans la parole \ Les espèces intelligibles sont donc pour l'entendement des conditions indispensables de son exercice, des semences d'une vraie fécondation ^ mentale, et non pas seulement, comme le veulent les platoniciens, un stimulant pour l'esprit, une simple occasion * de se ressouvenir.

La phase intermédiaire de l'acte de connaître consiste donc dans la formation d'une « espèce sensible », quand il s'agit de l'acte des sens, et d'une « espèce intelligible * » , quand la connaissance est de l'ordre intellectuel. Ces termes, qui ont été vivement critiqués et rejetés par les philosophes modernes ^, exprimaient dans la langue des scolastiques la modification du sujet dans l'acte de connaître. Cette modification est une image ou ressemblance, d'une nature hyperphysico-chimique , qui se forme dans le sujet sentant, et une sorte de trait idéal et lumineux qui est produit dans le sujet connaissant intellectuellement. De part et d'autre, cette modification du sujet est représentative de l'objet; elle déter-

' Intellectus humauus qui est iufimus in ordiue iutellectuum, et maxime remotus a perfectione divint intellectus, est in potentia respectu iutelligibilium, et in priucipio est sicut tabula rasa, m qua nihil est scriptum, ut Philosophus dicit in III de Anima. (I p. qu. 75. a. 2.)

2 Nam species sunt quaedam veluti objectorum semina potentiae cognoscitivse tauquam utero mandata ad formandos couceptus, uude et nomina ipsa couceptus, spiri'ualis geuerationis et partus in bac materia passim usurpata eidem analogise attestautur. (Suarez, de Ajim., lib. lil, de Potent. cognoscitiv.)

3 Si autem dicatur quod indiget anima nostra sensibus ad intelligendum, quibus quodammodo excitatur ad consideranda ea quorum species iulelligibiles a principes separatis recipit, hoc non videtur sufficere. (I p. qu. 84. a. 4.)

* Per speciem intelligibilem ât intellectus intelligens actu, sicut per speciem sensibilem sensus est actu sentiens. (C. Gent., lib. 1, c. xLvi.)

* Œxivres complètes de M. Cousin, Cours d'histoire, leçon IX,

mine le sujet connaissant k accomplir son acte; elle n'est point l'objet lui-même que l'esprit connaît, mais le principiiim quo, le moyen par lequel l'objet est connu.

On objecte que ces « espbces » échappent à l'observation, et que l'on n'en saurait démontrer l'existence. Nous répondons d'abord par cette remarque déjà faite par Alcuin ', que la formation de ces « espèces » est tellement rapide, et que l'esprit se tourne avec une telle vivacité vers son objet, que les « espèces » ne nous sont connues que par la réflexion, et quand elles sont conservées dans le trésor de la mémoire. En outre, il est certain que toute connaissance suppose une assimilation du sujet et de l'objet. Pour que cette assimilation s'opère, il faut d'abord une impression produite sur le milieu, puis sur les organes, et à la suite de cette impression une modification du sujet, qui consiste en une forme " représentative de l'objet, laquelle détermine le sujet à produire l'acte de la connaissance. Comment, en effet, une faculté de connaître, soit les sens, soit l'entendement, seraitelle déterminée à saisir tel ou tel objet, s'il n'y avait dans le sujet un trait de ressemblance de cet objet qui active la faculté pour cette connaissance? Comment le sujet serait-il rendu conforme à l'objet, ou pour mieux dire, comment y aurait-il en lui une vraie ressemblance de l'objet ' s'il n'était modifié et par cette modification assimilé à l'objet qu'il saisit ?

1 Nuuc autem consideremus miram velocitatem animœ in formandis rébus ; qucE percipit per carnales sensus, a quibus quasi per quosdam nuncios quidquid rerum seusibilium cognitarum vcl incoguitaruiu percipit ; mox iu seipsa illarum ineffabili celeritate format figuras, informatasque in suae tbesauro memoriae rccoudit. (De Aiiiin. ration,, ad Eulal. viry., p. 774.)

« Inipossibile est iutellectuui, socundum prœsentis vitiE statum, quo passibili corpori coujuugllur, allqui'd iulolligorc in actu nisi couvertendo se ad phantasmala. (I p. qu. 84. a. 7.)

8 Phautasmata et iilumiuantur alj inlcllcctu agent!, et iteruiu per virtuteni intellectus agentis spccies iuloUigibilcs abslralumtnr. lUuniinanlur quidem, quia sicut pars seusitiva ex coiijonclione ad inlellciluni efticitur virtuosior : ita pbantasuiata ex virtute intellectus agentis redduntur babilia, ut ab eia inteutiones iutelligibilcs abstrahantur. (I p. qu. 8S. a. 1 ad. 4.)

§ 2. Objections dirigées contre la doctrine des « espèces. »

Pour ces raisons, nous croyons devoir maintenir fortement la doctrine de l'espèce intelligible, bien qu'elle ait été récemment attaquée par un éminent professeur du Collège Romain, le savant Palmieri \

Il importe de passer en revue chacune des difficultés qui ont été opposées par ce philosophe.

I. Une espèce intelligible est-elle nécessaire pour que l'entendement produise l'acte de connaître? — Saint Thomas répond catégoriquement : il est impossible dans la condition présente de l'homme que l'entendement connaisse quelque chose, s'il ne se tourne vers une image, d'où il tire une espèce intelligible. En effet, bien que l'entendement ne crée pas l'intelligibilité des objets, il est pourtant apte à saisir l'intelligible qui I est dans chaque objet à connaître; il est actif, lumineux ^ et fécond. Son activité doit être appliquée à un objet; la lumière qui vient de lui-même et reste en lui-même doit se projeter sur l'image provenant des sens, mettre en relief certains traits de cette image, en faire fuir certains autres, de manière à dégager comme le trait idéal de l'objet et à faire jaillir l'idée du milieu des conditions particulières saisies par les sens '. C'est précisément ce trait idéal, dégagé de la donnée des sens, qui détermine l'acte de la connaissance intellectuelle, et qui est nécessaire à l'entendement, pour qu'il reçoive en lui une ressemblance de l'objet, c'est-à-dire le premier trait d'une idée. Sans ce moyen de l'espèce intelhgible, on ne peut expHquer: 1° comment l'entendement est déterminé à connaître tel

1 tnstituHones phil. quas tradebat in Collegio romano S. J. Dominicus Palmieri. Rome, 1874 et 1875, Part. IV, thés, 25-30.

* lutellectiis agentis est illumiuare. . . iu quantmu per abstractionem facit ea iutelligibilia. (I p. qu. 54. a. 4. ad. 2.)

3 Phantasmata virtute iutellectus ageutis redduntur habilia. ut ab eis iuteutioues iutelligibiles abstrabantur. (I p. qu. 85. a. 1. ad. 4.'»

objet plutôt que tel autre; 2" comment l'entendement est uni à cet objet et lui est rendu conforme ; 3° comment à la suite de l'opération des sens, il se rencontre dans l'esprit un élément supra-sensible, qui est l'objet propre d'une faculté supérieure aux sens.

IL Mais la nécessité d'admettre des espèces suffit-elle pour affirmer que ces espèces existent? — Sans doute l'existence des « espèces » ne tombe pas directement sous l'action de nos facultés de connaître. Mais l'imagination, qui conserve les espèces sensibles de l'étendue colorée, de l'étendue résistante, du son et jusqu'à un certain point les espèces des goûts et des odeurs, nous fait constater indirectement et d'une manière réflexe leur présence dans le sujet connaissant. Quant aux espèces intelligibles, il est bien évident qu'elles ne sauraient être perçues par les sens puisqu'elles sont intelligibles ; mais une conséquence rigoureuse tirée de principes incontestables, nous force à admettre leur présence dans l'entendement.

L'esprit humain ne crée point l'intelligibilité des choses, il la reçoit en lui en l'extrayant des objets intelligibles. Il a, pour faire cette abstraction, une faculté spéciale, l'entendement, qui produit une ressemblance mentale de l'élément intelligible qui est dans l'objet. Cette ressemblance, ce trait idéal est tellement uni à notre esprit qu'il ne peut être aperçu, quand l'entendement saisit par un acte de connaissance directe l'objet existant au dehors. Ce n'est que par la réflexion et par le raisonnement que l'existence de l'espèce intelligible nous devient certaine ; car comment notre esprit pourrait-il avoir l'intclleclion d'un objet s'il n'était uni à une ressemblance, à une forme représentative de cet objet* ?

1 Non possumus quidcin dicere quod scnsuni gignat res visibilia : gignit tamen formam vclut simililudiuem suam qutw fil in seusvi, cuni aliquid videndo sentimus. Sed formam corpons quod vidcmus, et formam quaî ab illa iu sensu videntis fit, per eumdcm sensum non discernimus ; quouiam lanta coDJunclio est, ut non pateat discernendi locus. Sed ratione coUigimus nequaquam nos potuisse sentire, nisi ficret in sensu nostro aliqua similitudo conspecti corporis, (S. Aug., de Triniiate, c. n, n. 8.)

III, Si l'entendement produisait une espèce qui ne fût point une idée, l'esprit connaîtrait sans connaître^ ce qui est une contradiction. — Le savant P. Palmieri nous permettra de lui répondre que l'espèce intelligible n'est pas encore l'idée, qu'elle est produite par une activité de l'esprit différente de l'acte intellectuel lui-même, mais qui est la condition, le moyen, la première phase de cet acte. Pendant la rapide production de l'espèce intelligible, il serait possible de dire que l'entendement connaît sans connaître, car il n'est plus dans la non-connaissance, in potentia, et il n'est pas encore dans la connaissance, in actu intellectionis . Voilà précisément pourquoi il est nécessaire d'admettre dans l'entendement, avec Aristote et saint Thomas, deux fonctions distinctes, l'une, Vintellectus agens, qui produit l'espèce intelligible, en illuminant l'image intérieure ; l'autre, Vintellectus possibilis, qui la reçoit en produisant l'acte de connaître ^ La fonction du premier est naturellement antérieure, mais dans l'acte de connaître les deux fonctions sont simultanées.

IV. Mais la seule présence de l'objet intelligible ne suffitelle pas pour que l'entendement déploie son activité et produise l'acte de connaître? — Si la seule présence d'un objet intelligible suffisait pour que l'entendement connaisse cet objet, il faudrait dire que nous connaissons directement, immédiatement et sans le secours du raisonnement discursif les purs esprits, notre âme et Dieu, dès qu'ils nous sont présents. Or, il est certain que pour connaître notre âme nous devons d'abord observer ses actes, et en raisonnant sur leur nature, conclure que notre âme est une substance spirituelle. De même notre esprit s'élève à la connaissance de Dieu, après que nous avons acquis les notions de cause, de finalité, de perfection, d'infinité... et que le raisonnement nous fait appliquer ces notions à cet être qui est Dieu. Il ne suffit donc

1 Secuudum receptiouem tantum dicitur quod senlire el intelligere est quoddam pati. {Cont. Gent., lib. II, c. LVll.)

pas do la seule présence d'un objet intelligible pour que la nature de cet objet nous soit connu '.

V. Pourquoi faire intervenir ces espèces intelligibles comme des personnages dramatiques qui pai^aissent et disparaissent safis motif dans les pièces mal conçues? — Que le savant Palmieri nous permette de lui répondre que si, dans la condition présente, Fespèce intelligible est le moyen déterminé par Celui qui nous a faits intelligents pour mouvoir l'entendement et le mettre en acte, nous n'avons qu'à l'accepter. Elle fait son office; elle est tellement unie à l'esprit, et l'acte de l'intellection est tellement rapide, qu'elle échappe à l'observation intérieure ; mais elle ne disparaît pas plus de notre esprit que le premier trait du tableau d'un peintre ne disparaît quand la composition est achevée.

VI. L'image sensible est un objet disproportionné à l'entendement, faculté inorganique et supérieure aux sens; comment pourrait-elle déterminer l'entendement à se mouvoir? — L'image sensible est eu effet un produit de l'imagination, faculté qui appartient à la mêm.e âme que l'entendement. Pourquoi cette âme qui connaît par les sens et par l'entendement ne pourrait-elle pas appliquer ces deux facultés au même objet? Nos facultés végétatives s'emparent de substances privées de vie et les transforment en substances vivantes; nos sens reçoivent des impressions matérielles , et produisent des images hyperphysico- chimiques. Pourquoi notre entendement n'aurait-il point à obéir à un procédé analogue? Il projette sa lumière sur un élément sensible pour en faire jaillir l'élément intelligible ; et ce premier trait ou espèce intelligible est précisément la condition do son acte '.

' Ad priinam cognitioncm de mente liabeudam sufficit ippa menlis prœsen-tia, quœ est priucipium actus ex quo uiens pcrcipit scipsaui ; ad secuudam autein cognitionem de mente habcndam non sufficit ejus prfesentia, sed requiritur diligcns et subtilis iiuiuisilio. .. Unde et multi naluram auinue ignorant, et multi etiani circa naturam aniniœ crraverunt. (I p. qu. 87. a 1.)

« Phantasmata per lumen intellectus agentis fiunt actu iutelligibilia, ut possint movere intellectum possibilem. {Cvnt. Ge?it., lib. II, c. Lv.)

VII. A quoi bon ces deux fonctions de F e^itendement? La fonction qui reçoit l'espèce intelligible et connaît ne pourraitelle pas aussi produire cette espèce? — Nous avons dit précédemment que ces deux fonctions de l'entendement opèrent simultanément, bien qu'il soit vrai de dire que la fonction qui produit les espèces a une antériorité de nature sur la fonction qui les reçoit. Or, il est aussi impossible d'admettre que la même fonction de l'entendement produise et reçoive en même temps la même espèce intelligible, qu'il es-t impossible d'admettre que la même âme soit en même temps et pour le même objet en puissance et en acte. Il faut donc admettre deux fonctions de l'entendement dans l'acte de connaître \

VIII. Commc7it admettre qu'une fonction intellectuelle qui agit aiitérieureynent à l'acte de con^iaître et qui est par conséquent no7i connaissante et aveugle produise une espèce intelligible conforme à l'objet à connaître? — Nous pourrions demander au savant Palmieri comment la lumière, qui est un agent mécanique, produit sur la plaque photographique la ressemblance d'un objet ; comment le sens reçoit dans l'image sensible, avant l'acte de la perception extérieure, une représentation de l'objet? Nous avons déjà dit, avec saint Thomas, que l'entendement ne crée pas l'intelligible qui est dans les objets, mais que la lumière intellectuelle met en relief cet intelligible, et produit par sa fonction une espèce intelligible parfaitement conforme à la nature de l'objet.

1 Nous maintenons ici le terme de « fonction, « en considérant avec le P. Zigliara [Summ. philos., Romae, 1876, vol. II, p. 205) que la vertu abstractive de l'entendement s'exerçant sur les objets sensibles était exprimée par le terme analogue àHîitellechis agens. Dans l'ordre des choses intelligibles, la faculté abstractive, ainsi que l'opération synthétique elle-même est l'entendement réceptif, ïintellectiis possibilis. Voici les paroles du P. Zigliara : Hinc patet nomine intellectus agentis a Scholasticis primitus intelligi virtutem abstractivam, qua in ordine ad sensibilia individua pollet intellectus humanus. Dico autem in ordine ad sensibilia, quia in ordine ad intelligibilia virtus abstractiva sicut et synthetica non dicitur intellectus agens, sed est ipse intellectus possibilis,

§ 3. Avantages de la doctrine des <( espèces. »

Nous n'avons pas la prétention d'établir que la doctrine de saint Thomas fait disparaître toutes les obscurités qui enveloppent l'acte mystérieux de la connaissance. Les nombreuses hypothèses auxquelles les philosophes ont eu recours nous montrent assez les difficultés de la question. Ce que nous affirmons avec assurance, c'est que la doctrine scolastique ne nous permet pas de soutenir : 1° avec les faux mystiques, que l'âme connaît toutes choses directement, par son essence et sans l'intermédiaire des facultés, et qu'ainsi elle voit immédiatement Dieu présent partout; 2" avec Descartes, que l'âme a, dès le premier instant de sa création, des idées innées ; 3° avec Platon, que les idées qui subsistent séparément des choses ont été imprimées dans notre âme ; 4° avec Avicenne, que la première intelligence produit toutes les formes dans un « intellect agent » universel, d'où elles s'écoulent dans les intellects particuliers ; 5° avec les ontologistes, que l'essence divine, comme archétype de toutes les choses créées et possibles, se manifeste à notre entendement, de manière que nous voyons tout en Dieu ; 6° avec Locke et Condillac que les images sensibles se transforment en idées des choses ; 7° avec Kant et les idéalistes qu'il y a en nous la faculté de produire des formes idéales a priori, et d'appliquer ces formes en acquérant la connaissance expérimentale. Or, puisque cette doctrine nous met en garde contre tant d'er-* reurs, nous devons l'accepter comme la meilleure solution.

L'acte de la connaissance sensitive est donc accompli par le moyen des images ou des « espèces sensibles » qui représentent dans le sujet robjot à connaître, et l'acte delà connaissance intellcctuello est produit par le moyen des

(( espèces intelligibles » ou ressemblances idéales qui déterminent l'entendement à saisir la nature de l'objet.

On a donc calomnié les scolastiques quand on a confondu leur doctrine des espèces sensibles et intelligibles , avec celle deDémocriteetd'Epicure, qui assignaient pour origine à la connaissance des sens et de l'entendement des '( images » sortant des objets et faisant irruption dans le sujet, même pendant le sommeil \

Longtemps avant les scolastiques, saint Augustin dans son admirable épître à Dioscore ^ avait spirituellement réfuté ces conceptions du mécanisme atomistique. Il n'y a rien de commun entre ces idées et la doctrine des « espèces » enseignée par les scolastiques, qui oppose une barrière si salutaire aux erreurs de l'idéalisme et du scepticisme. Qu'on ne la confonde pas non plus avec la doctrine de Locke sur la perception. Nos sens, dit ce philosophe, font entrer dans notre âme plusieurs perceptions distinctes des choses, selon les diverses manières dont ces objets agissent sur nos organes. Ce sont ces perceptions que notre esprit connaît directement, tandis qu'il ne connaît qu'indirectement les objets extérieurs ^ Or, les scolastiques tiennent le sentiment contraire. Ils affirment que « l'espèce » n'est point l'objet de la perception, qu'elle n'en est que le moyen. Le sujet connaissant va directement et rapidement au terme du mouvement, à l'objet de l'acte de connaître. C'est là ce qui est marqué par cette

* Aéuxmiro; xai ATHXoxpiTOç tyiv cna^r^fja xal Tr)V voriaiv '•(iyvta^ai elSwXwv l|to6e'J TrpoatovTwv... (Plutarch., de Placit. ph., IV, 8.)

* Miror noa admonuisse Democritum vel hoc ipso falsa esse quae dicit, quia venientes tam magnae imagines in tam brevem animum nostrum, si corpo-

•reus, ut illi volunt, tam parvo corpore includitur, totae illum tangere non possunt... [Epist. 118, ad Diosc, n. 29.)

' Ces idées simples qui sont les matériaux de toutes nos connaissances, ne sont suggérées à l'âme que parles deux voies dont nous avons parlé ci-dessus, je veux dire par la sensation et par la réflexion. {Essai phil. sur l'entend, hum., trad. par Coste. Amsterdam, 1750, liv. II, ch. ii.) « La plupart des idées de sensation qui sont dans notre esprit ne ressemblent pas plus à quelque chose qui existe au dehors, que les noms qu'on emploie pour les exprimer, ne ressemblent à nos idées ». {Ibid., ch. viii.)

distinction célèbre entre le prmcipium quo, l'espèce, et le principiiim quod cognoscitur , l'objet '.

Nous devons donc maintenir leur doctrine, car loin d'être contredite par aucune expérience, elle sert de préservatif efficace contre les deux erreurs opposées de l'idéalisme et du sensualisme. De plus, elle maintient l'unité substantielle de la nature humaine, c'est-à-dire le lien qui unit les deux substances partielles dont Fliomme est un composé. Elle introduit surtout une rigueur mathématique dans le rapport de conformité qui existe entre l'objet connu et la représentation de cet objet dans l'esprit. Enfin, elle garantit à la parole humaine sa valeur et sa vérité, comme expression aussi exacte que possible de la parole intérieure, laquelle est le terme de l'acte intellectuel pour connaître ^.

1 Illud quod est principium essendi est etiam principium cognoscendi ex parte rei cognitae. . . ; sed i\\\iAqno cognoscitur ex parte coguoscentis est similitude rei. {De Verit., qu. 2. a 3.)

2 Considerandum est quod res exterior intellecta a nobis in intellectu nostro noa existit secundum propriam naturam, sed oportet quod species ejus sit in intellectu nostro, per quam fit intellectus in actu ; existens autem ici actu per hujusmodi speciem , sicut per propriam formam, intelligit rem ipsam, non autem ita quod ipsum intelligere sit actio transiens in rem intellectam, sicut calefactio transit in calefactum ; sed manet in ipso intelligente et habet rationem ad rem quae intelligitur, ex eo quod species prxdicta, quae

est principium intellectualis operationis, ut forma, est similitudo illius

ulterius autem considerandum est quod intellectus per speciem rei formatus, intelligendo format quamdam intentionem rei iutellectae, quae est ratio ipsius, quam significat definitio. {Cont. Gent., lib. I, c. lui.)

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