‹ Doctrine de la scienceChapitre 3 sur 31 · XVI ' PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVI ' PRÉFACE

but vers lequel elle l’entraîne sans relâche , quoi-' qu’il ne puisse être atteint en lui-même, lui ouvre la route de l’infini. L’infini qui caractérise cette loi, se manifeste dans la partie la plus élevée , dans la partie éminemment subjective de la connaissance humaine. La connaissance du divers est le résultat d’une comparaison opérée par le jugement qui sépare les dissemblables dans l’antithèse et réunit les semblables dans la synthèse; mais, pour être séparés, les dissemblables ont dû être comparés auparavant, et par conséquent perçus comme semblables eu une notion supérieure et plus générale : ainsi s’élève du particulier au général, la connaissance du relatif. Pour ce qui est posé absolument, pour le moi, au-dessus, au-delà duquel nous ne trouvons rien à l’origine de la connaissance humaine , la marche est toute différente. Vous ne pouvez comparer le moi qu’au non-moi, mais pour le rendre identique au non-moi, vous l’abaissez à uiie notion inférieure, à celle du divisible, du limité, du fini : on descend ici au lieu de monter ; aussi, tous les jugements dont le sujet logique est le moi limitable ou quelque chose qui détermine le moi , doivent être définis eux-mêmes par une notion supérieure, tandis que tous les jugements dont le sujet logique est inimitable ne peuvent être déterminés par rien. Ils sont à eux-mêmes leur propre fondement, ils ne se définissent absolument que par eux-mêmes : ils sont absolus.

DU TUADDCTEUR.

, Telle est, par exemple, celte proposition : L'homme est libre. — Qu’est-ce que la lilierté ? L’homme est libre, cela signifie-t-il qu’il y a une classe d’étres en général autres que l’homme, et à laquelle l'homme est uni par le fondement de relation particulier de la liberté? Mais loin de pouvoir indiquer ce fondement de relation, on ne saurait pas même désigner cette classe d’êtres. Voudraîl-on, au contraire, faire de la liberté le fondement de distinction entre l'homme et tous les êtres qui sont soumis aux lois de la nécessité? mais pour opposer la liberté à la nécessité, il faut les comparer et dire, par conséquent, en quoi elles sont identiques. D’ailleurs l'bomme, en tant qu’on lui applique l’attribut de la liberté, comme sujet absolu, n’a rien de commun avec les êtres naturels, et ne peut leur être opposé. Ce jugement n’est donc, en lui-même, ni syn* tbétique, ni antithétique; il est absolu. Cependant, il est synthétique dans sa forme, il suppose un eontraire, un non-moi ; il doit donc exprimer une conciliation, qui ne saurait se trouver elle-même que dans l’idée contradictoire d’un être , qui, n’étant déterminé par rien hors de lui, déterminerait tout au contraire hors de lui. Comme être fini , l’homme comprend qu’il ne peut réaliser absolument cette idée , mais il se sent néanmoins entraîné à sa réalisation partielle, relative, qui sera infinie, puisqu’elle ne pourra jamais être achevée. Pour être libre, il doit donc s’efforcer de se laisser

PREFACE

déterminer toujours le moins possible par le non-moi, de le déterminer au contraire toujours davantage. Telle est l’explication de ce jugement par laquelle on est conduit de l’infini, au fini. Kant a eu raison de nommer infinis les jugements de cette nature, qui, fondés sur la thèse suprême, n’arrivent à la synthèse qu’en traversant une antinomie insoluble au premier abord. Mais à Fichte, revient l'honneur de les avoir expliqués le premier, et d’avoir montré à la racine même de l’étre fini, cet infini, qui semble dominer l’homme intellectuel et moral , et dont la présence dans noire connaissance est la pierre d’achoppement des philosophes qui ne se sont pas élevés jusqu’au critère suprême de la connaissance humaine

La recherche des propositions fondamentales de la connaissance humaine à laquelle nous nous sommes livrés, nous fournil en même temps les données de la science que nous allons étudier, et la méthode que nous devrons suivre dans cette étude; ces données se trouvent dans la proposition fondamentale, où les principes de l’identité du moi, de l’opposition du moi et du nonmoi et de leur conciliation, sont réunis. Toute la science de la connaissance devra être développée de celle pro-

|K)sition : il faut donc chercher à découvrir ce qui doit

^ S 5, Troisième elc. pp. 18 59.

DU TnADUCTEUR.

en être déduit; cette lâche sera accomplie au moyen de la méthode synthétique. La proposition fondamentale et toutes celles qui peuvent en découler sont des synthèses, et expriment des actions synthétiques du moi. La réflexion devra les décomposer, les analyser ; elle dégagera , elle exclura de chaque synthèse les termes contraires qu’çlle ne peut concilier; elle les réunira ensuite dans une synthèse supérieure en insérant entre eux des termes moyens, elle agira de la même manière sur cette synthèse et les suivantes , jusqu'à ce qu'elle arrive à une conciliation ou à une exclusion suprême.

Pour nous, nous ne suivrons pas Tauteur dans

l'analyse minutieuse et rigoureuse où il va s'engager. 11 nous suffit d'avoir conduit le lecteur au début de l'investigation , et d’avoir essayé de le familiariser avec

les données préliminaires ; nous n'ajouterons plus que quelques mots sur les principales divisions de Touvrage, qui sortent naturellement de la proposition fondamentale ; Le moi^ sujet absolu^ pose le moi et le non^rnoi comme réciproquement Limitahles y Vun par Vautrcy ou comme se partageant la réalité, en agissant réciproquement l’un sur l'autre. On peut dégager de cette proposition ces deux*ci : Le moi se pose soi» même comme limité par le non-moiy et lemoi pose le non^moi comme limité par le moi. L'analyse de la première, donne la partie théonque de la science de la connaissance; la seconde fait l’objet de la partie pratique,

PBÉFACB

Après avoir examiné dans la partie théorique toutes les manières dont la détermination du moi par le non-moi, (c’est-à-dire la représentation ) peut être expliquée, après en avoir exposé lui-même l’explication complète et nécessaire, et avoir ainsi déterminé le moi comme intelligence Fichte cherche dans la partie pratique comment le non-moi est posé à son tour comme déterminé par le moi, déjà déterminé lui-même comme intelligence ; c’est ici qu’a lieu, au moyen de la détermination d’une faculté pratique, la conciliation suprême entre le moi absolu, inimitable, infini, et le moi déterminé comme intelligence, c’est-à-dire limité, fini ; la détermination du moi pratiquejctte la plus vive lumière sur la nature intime du moi qui apparaît comme une activité, aspirant à l’infini, dont la tendance est l’infini, — arrêtée, bornée par un choc qui se révélant à elle par le sentiment, lui donne en même temps que la foi à un non-moi, la vie intellectuelle et morale, laquelle ne consiste elle-même qu’en un effort toujours en lutte contre un effort opposé, et dont le triomphe toujours imparfait est commandé par la loi du devoir La science de la connaissance se termine enfin par l’exposition des conditions de l’intuition paticulière et de la sensation

* DEimiMB PABTiE, Principes delà eonnaitsance tlUorique, pp. iO-tS7.

’ TsoistiaiE PAETiE Principes de la connaissance pratique, pp. 188 S9I.

‘ Seco.\de exposition des principes fondamentaux de ta science de ta connaissance, pp. 293-39i.

1>U TKADUCrEUK.

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Après «Tvoir passé en revue les hypothèses diverses «pie peuvent soulever les rapports du moi avec le nou- • moi, après avoir parcouru le cercle où s’exerce la réciprocité d’action de ces deux pôles de la connaissance humaine, le résultat que l’on reçoit avec bonheur de l’ouvrage de Fichte, c’est la lumière ineffaçable qu’il répand sur l’essence de la nature humaine. L’homme n'est homme qu’en se connaissant Ini-méme comme moi, c’est-à-dire qu’à titre d’essence intellectuelle, de substance spirituelle ; pour être intelligence, il faut qu’il suit activité libre, force infinie, — arrêtée il est vrai par un non-moi qui se révèle à elle par le sentiment et la foi, — mais qu’elle doit repousser sans fin. Telle est la conclusion de l'investigation de Fichte, conclusion scientifique d’ailleurs, mathématiquement déduite, et qui fournit par conséquent à la partie morale de la philosophie la plus précieuse, la plus puissante donnée. Arrivé là , on ne se repent point des difficultés, de l’aridité de la route qu'il a fallu traverser ; on n’oserait plus nier l’importance fondamentale de la psychologie métaphysique, et l’on comprend le mot de Fichte à madame de Staël , qui lui demandait s'il ne pouvait pas lui dire sa morale plutôt que sa métaphysique : « L’une dépend de l’autre, » répondit le philosophe.

Je crois du reste devoir avertir qu’il serait téméraire et injuste de vouloir donner à quelques-unes des for-

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PRÉFACE

mules (le Fichte, auxquelles la rigueur scientifique a imprimé un caractère absolu, une portée ontologique par laquelle on se croirait autorisé à jeter au système de Fichte celte accusation de panthéisme qu’on lance si volontiers aujourd’hui contre certaines doctrines philosophiques. Sans doute, il faut dédaigner ces batailleurs politiques qui viennent soulever, dans les temples sereins des études libérales, la poussière d’une autre arène; mais, sans vouloir m'incliner devant d’ineptes clameurs, me permettra-t-on de rappeler sur ce point à des idées d’indulgence, les esprits droits et désintéressés? SufFit-il de quelques phrases ' où des pensées infinies semblent détruire l’imparfaite enveloppe qui les enferme, pour convaincre et flétrir un système de panthéisme? Quels philosophes, je dis même les plus sincères dans leur foi religieuse, Malebranche et Fénelon, par exemple, pourraient soutenir impunément une critique si sévère? Gardons-nous donc de rendre le penseur ou l’écrivain responsables de l’impuissance de la langue humaine. Reconnaissons plutôt qu’il est des sujets devant lesquels notre raison éblouie ne peut que balbutier d’obscures, d’incohéren- * tes paroles. Demandons à la philosophie, elle ne peut pas davantage, de nous conduire, dans la sphère intellectuelle, à cette infranchissable barrière où la connaissance expire, et où la foi commence nécessairement, ' et dans le domaine pratique, au point où l’homme

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éclairé sur sa liberté est convaincu de sa responsabilité morale. Mais si une philosophie ne mène notre esprit qu’au doute et veut l’y retenir, si elle n’aboutit qu’à la négation de la liberté, que l’on soit impitoyable contre elle, c’est justice. Le panthéisme n’a pas d’autres conséquences que l’indifFérencc sceptique , il n'existe que là où est le fatalisme, et là, d’ailleurs, il ^ne se distingue plus des doctrines athées et matérialistes. Fichte n’a donc rien à redouter des accusations de panthéisme.

Je comprends que les nombreux avortements des tentatives philosophiques puissent mettre en garde contre les prétentions des systèmes nouveaux qui se présentent comme ayant enfin triomphé. La philosophie a essuyé beaucoup d’échecs; elle en subira bien d’autres sans doute; cependant elle ne périra point. C’est une noble curiosité, une curiosité à laquelle les intelligences d’élite ne peuvent résister, que de vouloir connaître à fond l’organe de la connaissance elle-même, et savoir à quoi s’en tenir sur sa force et sur sa portée. Les esprits de quelque valeur ne sauraient s'engager d’un pas assuré dans la vie, si d’avance ils ne s'étaient mis d’accord avec eux-mêmes sur certains principes ,' sur certaines vérités. Voilà pourquoi la philosophie ne cessera jamais d’exister ; elle répond à un besoin éternel de l’intelligence ; ne

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fùl-ce que |)Our déniontrer l'impuissance de la philosophie, il faudrait encore une philosophie.

Mais lors même que l'on croirait que la philosophie (je parle de la philosophie rigoureusement scientifique, et non de ces fantaisies désordonnées qui en usurpent et discréditent le nom), -ne formulerait qu’en énigmes insolubles les grands problèmes qui pressent sans relâche nos intelligences, il s'en faudrait de beaucoup encore que les efforts qu'on lui aurait consacrés fussent irréparablement perdus. On peut revenir de l’exploration philosophique sans avoir atteint le but désiré, mais on en revient toujours avec des facultés fortifiées. On retirera sûrement cet avantage de l’étude du système de Fichte. « L’exercice de la pensée, a dit madame de Staël, y est tellement fort et subtil en même temps, que celui qui a compris ce système, dût-il ne pas l’adopter, aurait acquis une puissance d’attention et une sagacité d’analyse, qu’il pourrait ensuite appliquer, en se jouant , à tout autre genre d’étude. » Même au point de vue sous lequel on envisage le plus volontiers les choses aujourd’hui, au point de vue politique, l’observation de madame de Staël est pleine de justesse. On aurait grand tort de mépriser comme de ridicules futilités, ces exercices qui apprennent à l'intelligence à manier la logique, et à suivre la pensée dans ses détours les. plus complexes. On n’a pas ou-

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bliéque, peu de temps avant sa mort, un des grands diplomates de ce siècle attribuait aux études théologiques, dont on sait les complications et les subtilités, une puissante influence* pour aiguiser l’esprit aux difllcultés , à l’enchevêtrement des affaires. Un homme d’esprit, de cet esprit que l’on a appelé français par excellence, avait observé* avant lui que les politiques si nombreux et si remarquables du seizième siècle , devaient sans doute aux luttes de la scolastique cette intelligence vive et souple, ce jugement pénétrant et sûr dont nous admirons les profonds caractères dans les écrits de Machiavel, un' des auteurs de prédilection, j’aime à le dire en passant, du pWosoplie Fichte.

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