‹ Doctrine de Saint Augustin sur la liberté et la providenceChapitre 10 sur 17 · NATURE HUMAINE. — BU MAL · texte numérisé non relu

NATURE HUMAINE. — BU MAL

Il ne suffit pas d'établir que Dieu est parfait , il faut encore défen die sa perf e oli fli? contre des objectioos graves qai semblont la démentir. L'expérience en effet ne contrarie-t-elle pas la raison sur ce point , et le mal , qui est visiblement renfermé dans ce monde, ne prou vet-il pas contre le créateur ? En un mot , que devonanous penser de la nature humaine et de notre condition ici-bas T t ^S i aa g gas e et la Bon té Je Pieu y sont-elles manifestées universellement, ou n'y a-t-il pas quelques nuages qui nous en cachent parfois la vue, et qu'une philosophie sérieuse doit ou reconnaître ou dissiper? D'abord, si Dieu est souverainement sage, pourquoi permet-il que l'injustice ^ que le crime déparent son œuvre? Un monde où la loi morale serait partout et toujours accomplie, ne serait-il pas plus beau , et ne témoignerait-il pas plus hautement de la prudence du législateur? Or, il n'en est point ainsi. Qui n'a été partagé entre le désir et le devoir? Qui n'a été le théâtre de ces longs et fréquents combats où le désir cherche à entraîner la raison, et la raison, à son tour,

cherche à dominer le désir? Quel que soit le résultat, qu'on doive se prononcer ou non pour le bon parti , n'est-ce pas déjà une imperfection que d'avoir hésité? Un être parfait porterait-il la division en lui-même? Serait-il partagé entre deux puissances ennemies? Ne Yit-il pas dans une T >i>^^ jnpf^^^^^'". ciMnan» spontanément et sans balancer jamais l'autorité de la raison ? Ces révoltes de la passion contre une domination légi* time sont do»c des témoignages de notre faiblesse et trahissent le vice de notre nature. Mais ce n'est pas tout: plus d'une fois, dans cette lutte, la raison est vaincue, le désordre l'emporte; ce qui était fait pour obéir commande , et ce qui était fait pour commander obéit. C'est ici que notre imperïection éclate. Au moment même où nous violons la loi morale , son éternité resplendit éTlaît paraître pleinement la pauvreté d6 cette puissance huma]në''^ciïâ1)ceTànte et si fragile.

Quelquefois, il est vrai^ lorsque les désirs du corps se taisent, lorsque ce sont des instincts de l'être immatériel qui disputent entre eux , il est possible de se faire illusion , la cause est douteuse, il est difficile de décider auquel doit rester l'avantage; d'ailleurs, l'amour-propre intervenant , nous parvenons à envisager 4^tte hésitation non pas comme la lâcheté d'une âme •qui n'ose se donnera lavei^U, maiscomilt^lii délibération scrupialëuse d'un esprit qui veut s'éclairer avant d'agir, ^ poursuivre, à travers les biens apparents, le bien réel et suprême. Mais est-il possible de nous tromper nous-mêmes, de nous déguiser la réalité et d'ennoblir cette lutte, lorsqu'elle existe entre l'esprit

et le corps, enti^e un principe évidemment supérieur par sa nature et par sa destinée, et un principe grossier, aveugle et périssable? Combien de fois n'avonsnous pas senti que la vigueur de l'âme est amoindrie , est paralysée par cette substance voisine ! Combien de fois n'avons-nous pas senti cette chaîne , lorsque nous voulions nous éiever au-dessus de ce monde, nous fixer à la terre ! Être inerte , le corps s'attaque à une énergie indépendante, illimitée, il tente de la soumettre, et la soumet en effet; être d'un jour, qui a naguère commencé et va bientôt se dissoudre, il aspire à subjuguer un être qui a commencé, il est vrai, mais pour ne plus s*éteindre, et qui est destiné à conquérir, par sa vertu, une place dans la cité de Dieu. Cette prétention n'est-elle pas monstrueuse, et le succès n'est-il pas un renversement complet de la nature des choses ? Que sommes-nous donc , nous qui laissons s'opérer en nous-mêmes de si étranges bouleversements, et qui ne savons pas défendre notre personnalité contre les envahissements de la matière; que sommes-nous, dis-je, sinon des êtres pleins de trouble et de misère ? Il ne faut donc pas seulement vanter la liberté, nous glorifier de son omnipotence, il faut la voir à l'œuvre pour bien la juger; or, tous, nous l'avons éprouvée dans l'action; et si courte qu'ait été l'expérience, si rares qu'aient été les luttes, qui peut se vanter d'en être sorti sans blessure? On le voit, c'est un fait de tous les jours , de toutes les heures , qui se passe dans tous les individus, un fait qu'il n'est pas besoin de science et de méditation pour découvrir, mais qui

frappe nos yeux, qui nous force même à les ouvrir lorsque nous tenions d'en fuir le spectacle; le sentiment de notre faiblesse est donc aussi incontestable que notre existence et date de notre premier effort. Et nous ne pouvons invoquer ici la triste excuse de l'ignorance y nous faisons le mal en pleine conscience: tantôt nous nous décidons hardiment pour le mal et exécutons avec constance notre décision ; tantôt , frappés de la sainteté de la loi morale, nous nous déterminons à lui obéir ; mais une fois que nous avons donné cette satisfaction à notre conscience et que nous nous sommes prouvé à nous-mêmes notre puissance sur nos mauvais désirs, la fatigue nous prend , les instincts vicieux harcèlent notre volonté y la fléchissent et la détournent. C'est Tun et Fautre fait , mais surtout cette langueur du libre arbitre qui a frappé tous les hommes qui réfléchissent, et que païens et chrétiens ont par* faitement vue et exprimée chacun à leur manière. Ovide :

Video meliora proboque , Détériora sequor.

Saint Paul : Non qmd voto bonum , hoc ago , sed quod odi malum, iUudfaeio.

Ce n'est pas tout, et il ne suiBt pas de montrer notre infirmité morale : Dieu est bon, comment a-t-il pu créer tous ces maux qui nous assiègent depuis notre naissa noo juoqu'à notno morty qui oot ledernier et pour u pi'iptirt \^ ph^^ g rand de tous? Notre corps est en proie aux maladies ; dans la santé même il s'affaiblit et s'épuise par sa propre durée; tous les plaisirs qu'il res-

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sent, il les achète au prix de là donieurv qui toujoursv les précède, souvent les accompagne ou tes suit. Notre intelligence-franSSî son mal : avide de contialtre, inquiète et souffrante tant qu'elle n'a pas trouvé son objet, elle le poursuit par de pénibles efforts ; et combien de fois ne le voit-elle pas se dérober à ses recherches et la fuir pour toujours? Enfin, les affections, qui semb4ent nous avoir été données pour charmer notre vie, naissent aussi du besoin et du désir, c'est-à-dire de la souffrance, et le plus souv^t nous n'en recueillons que de tristes fruits, soit que la douceur d'un pareil commerce soit interrompue par les séparations ou ^r la mort, ou détruites par la désaffection, qui est à vrai dire la seule séparation éternelle des âmes. Mais ce n'est pas tout : ni les plaisirs du corps, ni les jouissances plus élevées de l'intelligence, ni les émotions des passions ne peuvent nous satisfaire, nous somones. comme dévoués à cet inexorable ennui qui, selon Bossuet, fait le fond de la vie humaine. Où donc reconnaître ici la bienveillance et la tendresse d'un père? N'est-ce pas plutôt une puissance ingénieuse à faire le mal y et qui nous a ouverts de tous côtés à la douleur? Enfin, n'y a-t-il pas dans la constitution du corps de l'homme de véritables désordres ? De même qu'on voit dans le monde des productions grandes et complètes , n'y voit-on pas aussi des avortements , des êtres qui ne se suffisejit pas à eux-mêmes , qui n'ont pas reçu tout ce qui était nécessaire à leur existence; d'autres qui sortent du plan r^ulier de la nature, et parleurs difformités semblent trahir l'action d'une force aveugle.

€t' accuser l'intelligence de Tarlisle qui a formé l'univers? Puis celte nature n'est-elle pas souvent en lutte contre elle-même, produisant des êtres qu'elle détruit tin instant après par de soudains et terribles accidents ?

SECTION I

REVUE DES THÉORIES SUR l'ORIGINE DU MAL.

Bien des réponses ont été faites à ces objections. Les uns ont divisé le gouvernement de l'univers^ ont reconnu deux dieux, l'un auteur du mal et l'autre du bien. Dans cette hypothèse, tout s'explique : le bon principe a mis dans ce monde autant d'ordre qu'il lui aété permis ; s'il eût agi tout seul, nul doute que toutes <;hoses ici-bas ne fussent parfaitement réglées ; ce n'est f)oint l'intention droite ni la volonté qui lui a fait défaut, mais comme il partageait son éternité avec un principe mauvais, il a fallu qu'il partageât aussi avec lui sa puissance. Partout où il a mis le bien , cet autre principe a mis le mal ; à côlé de la lumière , les ténè- Imtcs; à côté du plaisir^ la douleur; à côté de la vertu, le crime; il a tout corrompu , tout empoisonné. Ainsi, ^'il y a du mal ici-bas , Dieu doit être absous , il a réalisé la perfection dans les limites de son pouvoir, et ce n'est pas lui qu'il faut accuser des obstacles qu'il n'a pu vaincre.

Cette solution, comme on le voit, est celle des Manichéens, proposée autrefois par Zoroastre dans l'Orient; elle reconnaît l'existence du mal, mais Dieu n'ea est pas la source ; au contraire, il en est l'ennemi»

— lOfr —

Une autre explication a été présentée : Le principe du mal, qui tout à Theure était intelligent et distinet de la matière, comme le principe du bien, se confond avec la matière elle-même. La matière, éternelle comme Dieu, mais possédant des attributs directement contraires, limitée^ aveugle, désordonnée, est un jour façonnée par lui« Dieu veut réaliser Fidéal qu'il a conçu , et se réfléchir dans son œuvre ; mais la matière lui résiste, il lutte contre elle, et cet univers, tel que nous le voyons, avec le bien et le mal qu'il renferme, provient de ce combat.

Le mal n'est plus dans cette théorie, dans ce dush- Hsme d'un bon nombre de philosophes grecs, ce qu'il était dans la théorie précédente , quelque chose d'étranger mis dans le monde par une substance indépendante qui l'y place à dessein ; au contraire , il en est l'essence même, et c'est le bien qui est étranger. Au commencement, le désordre possédait l'univers, ii en a été chassé peu à peu par une force rivale; mai&il n'a pas perdu tous ses droits , il n'a pas été complètement banni ; il a abandonné une partie de son royaume^^ mais il en est une autre qu'il s'est réservée, et de là, de cette retraite où Dieu l'a relégué, il fait des incursions dans le domaine de sou vainqueur.

Ici donc le mal t^st encore quelque chose qui existe réellement. C'est ce qui esf demeuré dans l'univers de son état primitif, après que l'être parfait y a exercé son influence.

D'autres, et l'on reconnaîtra ici la première théorie de saint Augustin, admettent égalem^t que le mal

exis tQ^ çt nient jégalement que Dieu en soit Fauteur ; mais ils n'ont pas recours, pour l'expliquer, à un principe intelligent ou à un principe aveugle , tous les deux coéternels au principe du bien. Dans le monde , tel qu'il est sorti des mains de Dieu, il n'y avait ni mal moral , ni douleur, ni difiTormités ; toutes choses étaient dans l'ordre; l'homme vivait en paix avec Dieu, •avec lui-même et avec la nature : c'était l'âge d'innoeence, l'âge d'or. Veut-on voir la puissance et la sagesse divine à l'œuvre, c'est là qu'il fa^ut se reporter, c'est dans cet univers primitif que l'une et l'autre sont manifestes. On ne saurait trop au contraire détourner les yeux du monde où nous vivons : il n'est pas tout entier l'ouvrage de Dieu; une autre puissance, la voloqté humaine, a passé par là, pour le corrompre et le désorganiser; tout le désordre qui se remarque icibaa, c'est à elle qu'il faut le rapporter, c'est à elle que revient ce triste honneur. Mais ne sommes-nous pas retombés dans le manichéisme? Non, cette puissance qui a défiguré la création, est, elle-même ,^ créée, et jusque dans ses plus grands écarts, elle demeure dépendante de l'être suprême qui lui a donné sa force et peut la lui ravir. Nous voilà donc très-loin de la doctrine de Zoroastre : le mal, en effet, ne vient pas directement de Dieu ; mais une autre question se présente ; si cette puissance du mal est en effet secondaire, et soumise à son créateur, ses actes doivent- Us lui être attribués exclusivement? ne faut-il pas remonter jusqu'à la cause première , en vertu de laquelle seule toutes les autres causes existent , et possc-

dent quelque efficacité? Sommes-nous autre chose qiie des instruments entre les mains du tout-puissant? EX jilors la sagesse infinie n'est-elle pas de nouveau en péril? Non, répondent les partisans de la théorie; rhomme, il est vrai, n'existe et n'est cause que p^tf un décret divin, mais une fois qu'il existe, s'il produit des actes mauvais, ces actes procèdent réieUeaieiijL et uniquement de lui, sa volonté a une véritable iiii<f liative, il est cause dans toute retendue de ce mot, c'^t donc lui seul qu'il faut accuser. Voilà pour le miàl moral; quant aux autres imperfections., elles jspnt la conséquence de celle-là, elles en sont le cbàtimesijU Ce que la sagesse de Dieu lui défendait de faire, sa justice le lui commande; et il agit toujours d'un^ manière digne de lui, soit qu'il fasse éclater sa bpaté ou sa vengeance.

D'^autres admettent en partie cette doctrine, n^ais ils se montrent plus difficiles. Tout en reconnaissant que la créature est en réalité seule cause du désordre qui gâte la bonté de ce monde, et que Dieu ne l'a paa fait, ils deiçandent pourquoi il l'a permis ^ et s'tl Jie . valait pas mieux , s'il n'était pas plus convenable à sa perfection qu'il retranchât, dès l'abord, de son œuvre tes éléments qui devaient plus tard la corrompre. Car enfin, disent-ils, lorsque Dieu forme l'univers, le mal n'y est pas à la vérité, mais le germe du mal s'y trouve, ce qui revient à peu près au même; <m conçoit donc un univers meilleur, celui où le désordre ne serait ni développé , ni en germe. On a sauvé la puissance de Dieu, mais aux dépens de sa sagesse; la

moitié seulement de la tâché est remfdie j et le problème atlODd encore une solution. ^

Voici celle qu'ils proposent : Dieu, en créant et en organisant le monde, Ta construit aussi parfait que possible , a tâché de Êiire régner dans l'ensemble et dans les parties, un ordre et une harmonie irréprochables; être souverainement parfait, il a voulu donner à son oeuvre, la perfection qui est en lui, mais celte perfection étant nécessairement unique et inoommunicahle , il n'en pouvait passer qu'une partie au dehors; existant par soi et de toute éternité, infini dans tous les sens , il n'a pu donner à ces sub* stances qui ont un jour commencé d'être, qui sont faites de rien et se limitent les unes les autres, sa nature infinie, en un mot produire d'autres dieux semblables à lui ; aussi tous ses ouvrages participent d'un double caractère, ils renferment à la fois la grandeur et la p^itesse , la beauté et la laideur, gran^ deur et beauté qu'ils tiennent de Dieu , laideur et petitesse qu'ils tiennent du néant.

Dans cette théorie, que saint Augustin a empruntée plus tard à saint Ambroise^ on maintient à la fois, la sagesse et la puissance deDieu ; sa sagesse, car il n'a voulu {NToduire que le bien ; sa puissance, car nul obstacle ne lui fait échec , il n'est limité que par la raison, et nes'arrêteque devant l'absurde; il dispose de tout, sauf de lanatureéternelledes choses, et de sa propre infinité qui est telle qu'il ne saurait la donner sans la perdre.

Ainsi le mal portant ombrage à la perfection divine , le voilà qui s'efface pour lui rendre son éclat. Il n'est

plus que le défaut naturel des êtres qui ont commencé; il ne consiste pas dans ce qu'ils ont, mais dans ce qu'ils n'ont pas. Qu'on se rappelle ce passage de saint Augustin : « Le mal étant un défaut , et existant dans la créature , parce qu'elle vient du néant , il n'y a pas à chercher la cause de ce qui n'est rien. ^

Développez cette proposition hardiment et sans mesure, vous arrivez à une autre théorie qui est très-célèbre, celle de Spinosa. Le bien seul est positif, le mal n'est rien, il n'est que l'absence , la négation du bien. Si nous obéissions à la loi de notre nature , nous remonterions vers Dieu : d'un côté , nous négligerions les phénomènes et les lois générales pour arriver jusqu'à l'universel, jusqu'à la substance qui demeure toujours sans' changements; d'un autre côté, nous retirerions notre amour aux objets qui passent , nous irions chercher Dieu lui-même pour nous attacher à lui de toute notre puissance, et ainsi nous agrandirions notre être dans tous les sens. Acquérir de l'être ou faire le bien sont donc deux expressions identiques; qu'est-ce maintenant que faire le mal ? Ne pas ac(]^uérir tout l'être qu'on pourrait posséder. Ainsi le mal n'eél qu'une privation, une halte dans notre marche vers l'infini. Le mal est au bien ce qu'est au plaisir et àia douleur Tinsensibililé, ce qu'est à la haine et à l'amour i'înditférence.

Telles sont, si je ne me trompe, toutes les solutions proposées au problème de l'origine du mal.

Chose remarquable! y a-t-il une autre question où s<rit plus sensible ce mouvement de l'esprit humain,.

*qui d'abord obsédé par les réalités palpables ^ se forme peu à peu à Tabstraction et substitue aux choses ses propres pensées?

Noire croyance en la bonté de Dieu est si générale et si ferme que nous ne pouvons nous résigner à lui attribuer le mal : d'abord la raison grossière des hommes invente Un être vivant en qui le mal est incarné , elle personnifie le désordre comme elle a personnifié Tordre, et se donne l'attachant spectacle d'une lutte de géants. Mais la théodicée s'épure , les idées d'infini et de perfection sont mieux connues, la réflexion apprend que l'infinité ne saurait appartenir à plusieurs sans disparaître, et qu'il ne peut y avoir qu'un seul maître de l'univers. Le mal cesse alors d'être une personne, il devient une chose; il dépouille l'intelligence et la volonté et n'est plus qu'une substance passive qui n'oppose à Dieu que sa seule inertie. Ce n'est pas assez : la réflexion marche toujours, cette lutte de Dieu contre une puissance inférieure^ il est vrai, mais qui ne cède pas entièrement, lui parait incompatible avec la majesté souveraine; il faut donc que le mal s'atténue; il perd sa substance , comme tout à l'heure sa substance a perdu l'intelligence ; il se réduit à un simple accident. C'est tropencore; bientôt il ne paraîtra mèmeplus un accident, mais une limite. N'a-t-il plus rien à perdre enfin? Il n'est qu'une limite, à vrai dire, mais essentielle, inévitable; il reprend à ce titre son importance première, et de nouveau s'élève en face de la Divinité. Comment donc faire? Pousser jusqu'au bout, avoir le courage de contredire les apparences et de sacrifier un préjugé.

— lit) —

Oui, le mal est une limite^ mais puremeiH fa^ioe; il n'y a en réalité rien de borné dans cet univers, qui est le développement infini delà substance unique; enclins à croire que lés choses se terminent là où notre vue s'arrête, nous plaçons les barrières du monde à notre horizon y el attachons aux êtres ïîêa^ perfection qui n'est que dans nôtre vue. ie dis l'iitt* perfection de notre vtie, 6t j'ai tort : considérée isolément, étroitement, ma science est imparfaite, «mm aussitôt qu'on me place dans ma vraie conditi<m , au milieu des autres ^res, et qu'on embrasse l'ensemble, tout défaut disparaît; nos vérités se complètent tes unes les autres , et à la place de ces sciences partielles et apparemment finies, il ne reste plus que Fomni* science de Dieu.

A laquelle de ces théories faut-il nous arrêter?

Le manichéisme est jugé depuis longtemps : il ne peut exister qu'un seul Dieu , un seul premier prin^ cîpe, car il ne peut exister qu'un seul être infini ; s'il en existe deux qui luttent ensemble et se limitent réciproquement, ils descendent dès lors au r^ng des êtres bornés, et il faut chercher au-dessus d'eox l'être infini dont aucun ne réalise l'idée.

La seconde solution est également condaihnée : Ié matière ne saurait être par soi et partager avec Dieif réternité. Composée de parties finies, qui, par con*séquent, ne peuvent donner qu'une collection et noof un tout immense, dénuée du mouvement spontané, privée de la conscience , par conséquent inférieure en tout pointa l'homme, cause raisonnable et libre qui la

dompte et la transforme , elle ne saurait exister et subsister par sa propre vertu. Il ne nous est pas permis, en* effet, d'accorder à un être Finfinité dans un sens et de lui refuser cette même infinité dans les autres sens où on peut la prendre. Quiconque est infini dans le tem^s ne tient son existence que de lui-même, ne relève q«e de soi , est indépendant ; quiconque , au contraire, est dépendant , imparfait, a nécessairement commencé un jour. Aus&i, l'esprit humain a abandonné cette conception fausse d'une matière éternelle et qui n'est pas Dieu, et le principe ordonnateur du monde ea est devenu le créateur.

Sans doute, tous les philosophes qui ont attribué l'éternité à la matière ne l'ont pas conçue aussi grossièrement; tous n'ont pas donné ce nom à l'être solide que nous voyons et touchons; au contraire, l'entendre ainsi, c'est n'avoir point saisi leur pensée. Platon et Aristote, loin de l'envisager comme un être qui a des formes arrêtées , la regardaient comme complètement indéterminée, n'ayant par elle-même ni figure, ni couleur, etc., en un mot, aucune des qualités sous lesKpielles nous nous représentons cette substance dont sont formés notre corps, la terre et le monde. Mais, aussi réduite que soit son existence, elle existe; elle B'a aucune détermination , il est vrai , mais elle est pourtant le sujet, vide encore y des déterminations que plus tard elle pourra recevoir.

Sans insister davantage sur le manichéisme et le dualisme , disons quelques mots seulement sur la cinquième théorie, celle de Spinosa. Ne pouvant se résou-

^re à attribuer à Dieu nos crimes, il a préféré les nier^ et s'est montré vraiment religieux. Cette erreur toute seule suffirait pour attester la haute idée que ce phi«losophe avait conçue de la perfection divine; mais ce n'en est pas moins une erreur : le mal n'est pas la né* gation du bien , pas plus que la douleur n'est la né'gation du plaisir, pas plus encore que la haine n'est la négation de Tamour; il en est le contraire. Cette distinction^ opérée spontanément par la raison, se' traduisant dans le sens commun , puis dans la con* science, par la satisfaction intérieure et le remords > et dans la société par nos institutions pénales, est irrécusable , et toute doctrine qui ne sera pas assez large pour la contenir est condamnée par là mème> et devra inévitablement succomber. Spinosa a donc supprimé le problème et ne l'a point résolu.

La troisième théorie, qui veut que le monde dans son état primitif, sortant des mains de Dieu , n'ait pas renfermé le mal, et qu'il n'y ait été introduit que par la volonté de l'homme, laisse encore à savoir pourquoi Dieu a permis qu'il en fût ainsi , et que son œuvre fût gâtée par une créature -, ainsi elle ne se suffit pas et en appelle une autre qui lui serve de fondement.

La quatrième théorie prétend répondre à cette question ; examinons-la. Avouons-le d'abord : il est impossible à Dieu de donner à une créature sa propre perfection; par cela quelle vient du néant, toujours quelque chose en elle rappellera son origine, elle manquera par quelque côté, toutes ses qualités se termineront à un certain point qu'il ne leur sera pas

permis de franchir. Mais cette idée rend-elle raison de toutes les imperfections qui déparent l'univers ? Si Dieu n'a consulté que sa bonté qui accorde et le néant qui refuse, il a dû donner autant de qualités que possible et au plus haut degré à chacun des êtres qu'il a créés, nes'arrêtant que là ou sa puissance lui faisait défaut. Or , il n'en est point ainsi : ce monde est peuplé d'un nombre incalculable d'être divers, possédant chacun en propre certaines qualités et marqués de certains défauts; il y a entre eux une hiérarchie, il y a des supérieurs et des inférieurs : ceux , par exemple, qui sont intelligents et le principe de leur mouvement, sont sans contredit supérieurs à ceux qui n'ont ni intelligence ni liberté : « L'homme n'est qu'un roseau , » le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pen- » sant. » Si donc je parcours les espèces existantes, et que pour chacune d'elles je demande d'où vient qu'elle a du défaut, on me répondra avec raison : c'est que les créatures ne sauraient être parfaites comme Dieu , et la réponse sera excellente ; mais je vais plus loin. Pourquoi cet être particulier manque-t-il par ce côté plutôt que par un autre? pourquoi a-t-il ce défaut spécial? il pourrait posséder plus de perfection qu'il n'^n possède; il est disgracié par rapport à celui qui le précède, privilégié par rapport à celui qui le suit. Serait-ce que la limitedu tiéant se déplace? Ici , comme on le voit, il est nécessaire de recourir à une autre justiGcation. Dieu n'est pas libre de communiquer sa perfection, sans doute, mais il est un bon nombre de qualités dont il dispose. Si donc il ne s'est pas montre

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aussi libéral envers toutes les créatures qu'il lui était permis de Tètre , s'il a donné aux unes plus , aux autres moins , il ne sert de rien d'invoquer ici le néant j qui limite mais ne règle point cette distribution. Sommesnous alors dans la nécessité d^accuser la sagesse aaprème? Mais si l'on ne doit reconnaître comme digne de Dieu que la créature où se trouvent toutes les qualités qu'il peut assembler dans un être, et les seuls défauts que le néant attache aux êtres qui sortent de son sein , nous renoncerons donc à voir sa bonté dans toute créature qui sera inférieure à celle-là. Yeut-on que ce soit l'homme, nous ne chercherons , nous n'admirerons Dieu qu'en lui^ et mettrons, pour ainsi dire, au rebut le reste des êtres qui l'avoisinent , sans lui ressembler. Mais ici un scrupule légitime nous retient : qui sait si l'homme , à son tour, n'est pas au-^iessous de quelque autre esprit plus favorisé que lui , et si , en louant sa nature , nous ne concevrions pas une fausse idée dece que Dieu peut faire, quand il luit plaît de communiquer sans épargne et sans réserve les per* fectionsqu'il est en son pouvoir de répandre? Or, nous n'en sommes pas réduits là : le plus chétif des insectes nous paraît , aussi bien que l'homme , digne de l'ouvrier unique qui les a faits tous les deux , et l'on s'élève vers lui également de tous les points de la création. Ce fait est incontestable ; et s'il n'est pas permis de le supprimer, il reste à en donner une explicatroD raisonnable. C'est ce que nous allons essayer.

SECTION II

CONSIDÉRATIONS SUR L^EXISTENCC DU MAL itORAL.

L'idéedeperfection renferme deux sens très^istincts". «Ile exprime d'abord la plénitude de Tèife , Tinfinité des attributs, et en ce sens elle n'appartient qu'à Dieu; mais elle t^ in fi i i m i i iii ■ J In j ii i tn rnppnTi dfls ^lr m£ n^i qui forment un tout, l'accord des moyens avec le but, des facultés avec la destinée^ et en ce sens tous les êtres que nous observons ici-bas et le mon(|e lui-même la possèdent; c'est-à-dire que pour remplir leur fonc* tion spéciale, tous ont exactement les pouvoirs qu'il leur faut, qu'il n'y a dans aucun rien à ajouter, rien k retrancher, et que^ si nous considérons l'ensemble de ces fonctions , elles sont intimement liées les unes aux autres , qu'elles sont nécessaires à la On de la créa- 4ion^ et qu'on ne pourrait trouver nulle part ni vide, ni superflu. Ainsi toute créature, imparfaite vis-à-vis de Dieu, est parfaite en elle-même; et dans cette <;réaturé tout attribut, également imparfait en regard <)es attributs infinis de Dieu, est une perfection par rapport au tout où il entre et s'ordonne.

C'est cette perfection des choses créées qui mesure la sagesse de Dieu. Est*elle ou non dans le monde pria dans son ensemble, et dans <^bacun des êtres qu'il contient? Telle est la vraie question, la seule dans laquelle la sagesse divine soit engagée. Pour nous, qui ne traitons que de Tâme humaine , nous nous enfermons dans cette créature unique, et nous propo-

sons de rechercher si elle possède ou non cette forte unité.

On ne résoudra pas le problème de l'origine du mal, on ne le résoudra pas du moins selon la vérité, tant qu'on l'isolera des autres problèmes qui le dominent. Cette question, en effet, n'est point une question à laquelle on puisse répondre, sans considérer rien autre chose qu'elle-même : elle est une partie d'une question plus vaste, à savoir : quelle est la destinée de l'homme. Une fois cette destinée connue , il restera seulement à chercher si la présence du mal la contrarie ou la seconde.

Or, le caractère essentiel de notre destinée, ce qui la sépare de toutes les autres, c'est que nous en sommes nous-mêmes les artisans. La matière est réglée dans ses mouvements par une force supérieure et invincible; les astres accomplissent leur cours sans qu'il leur soit permis de dévier de la route tracée; des lois également fatales président au développement de la plante; les actes de l'animal sont le produit nécessaire de ses instincts et des circonstances environnantes; mais l'homme seul sedirigeetse forme lui-même; ignorant^ sa volonté nourrit son intelligence des vérités acquises, et en fait un instrument pour découvrir de nouvelles vérités ; incertain s'il suivra les penchants égoïstes de sa nature ou les passions généreuses, il prend de son plein gré l'une ou l'autre décision ; il mérite et il démérite; quand il a mal choisi^ c'est luimême qu'il accuse; s'il est resté stationnaire , ou qu'il n'ait pas avancé assez loin, il sait qu'il dépendait de

lui de courir au terme assigné; en un raol il est vraiment le CIs de ses œuvres. Voilà la destinée humaine , c'est un mouvement libre vers le bien. Mais à quelles conditions ce mouvement peut-il exister ? Si nous mé^ ritons en suivant la bonne voie, c'est donc qu'il est en notre puissance de dévier; si nous nous attribuons à nous-mêmes de marcher , c'est donc qu'il est en notre puissance de nous laisser tomber. On le voit, la puissance du mal accompagne inévitablement la puissance du bien dans une créature raisonnable et libre; du moment que Dieu nous a donné cette destinée, sa raison lui défendait de faire autrement qu'il n'a fait; la fin et les moyens sont dans un rapport indissoluble. Veut-on qu'il mette en nous ce pouvoir du mal en défendant que jamais il s'exerce? ou bien on veut qu'il nouscommunique un attribut qui n'appartient qu'à lui, rimpeccabilité ; ou bien ce sera un pouvoir illusoire et inconcevable. Qui dit liberté dans un être fini, dit fiiiblesse et faillibilité; il n'y a que Dieu où cette liberté soit affranchie de tout défaut.

Reste donc cette question : la liberté dans l'homme impliquant la puissance du mal et l'exercice réel de cette puissance, vaut-il mieux laisser l'œuvre de Dieu telle qu'elle est, accepter à la fois la tâche qui nous est imposée et l'instrument que Dieu a mis dans nos mains pour l'accomplir , ou est-il préférable de supprimer à la fois et cette tâche et cet instrumeni? La réponse est facile. D'abord il suffît de consulter les faits : il en est ainsi, donc il valait mieux qu'il en fût ainsi, car il implique contradiction d'admettre que

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l'hêtre parfaitement sage ait pris le mauvais parti. Ea ^ain découvririons-nous des inconv^ents sans nombre , aous devrions dire encore que nous ne voyons pas tout y que le mal ^ul nous apparaît , que le bien nous échappe ^ qu'il ne faut pas considà^er l'existenoe humaine à part des autres existences ; qu*it &ut considérer aussi la place qu'elle tient ^ le rôle qu'elle Joue dans l'ensemble. Mais il n'est pas même besoin de recourir ici à des desseins inconnus de Dieu pour justifier ce qui est; la sagesse la plus vulgaire décide qu'un être libre est supérieur à un être inerte» que nous sommes au-dessus des autres règnes de la nature ; et parmi nous , nous estimons principalement les hommes qui se sont créés eux-mêmes, pour ainsi dire, par le développement constant de leur énergie personnelle, ceux qui doivent tout à leur propre vertu , ceux qui ont lutté contre les forcés ennemies quî tendaient à les asservir ou à les abrutir, se sont émancipés de la domination de la nature , ont résisté à l'influence des événements , nous présentent un grand caractère fortement trempé, sûrement éprouvé; enfin, nou« voulons trouver dans nos semblables cette personnalité qui est , après tout , le symptôme et le fruit de notre libre arbitre.

Eh bien! si d'un côté nous réservons notre estime pour les hommes qui, au moyen d'une forte volonlé, se modifient et changent ce qui les entoure; si, d'un autre côté, nous nous estimons plus que les pierres, les plantes et les brutes , à cause de cette volonté raisonnable, qui est notre privilège, ne serait-il pas étrange

de prétendre que Dieu eût mieux fait de nous donner une autre destinée , de retrancher la liberté du monde? Sans doute, avec elle, il eût supprimé le mal dont elle est la source ; mais , avec elle aussi , il eût supprimé le bien qu'elle doit produire.

C'est de là qu'il faut juger les objections contre la Providence que suscite la vue de notre faiblesse mo-r raie. On s'appuie sur le raisonnement suivant : Que penserait-on d'un père qui mettrait entre les mains de soa fils un instrument tranchant? Ne prévoit-il pas que cet enfant se blessera , et par conséquent n'estai | pas véritablement l'auteurdu mal que cet enfant pourra se£aiire? Mais le vice de cet argument est manifeste, lorsqu'on est bien convaincu des propositions que

nous avons énoncées plus haut. Oui , la conduite de ce père est inconcevable; en effet, que doit-il en résulter? Du mal seulement ; ou , si Ton veut , un^ satisfaction passagère donnée à un caprice d'enfant, et qui ne saurait, en aucun cas, être mise en balance avec le dommage qui inévitablement en résultera. Mais la conduites de Dieu est bien différente. N'a-t-il eu aucun OMitif, ou n'a-t-il eu que des motifs futiles pour mettre enlre les mains de l'homme la liberté, ce dangereux îwtrument? S'il a eu quelque motif grave, la comparaison péchera, et toute conclusion de ce père terrestre au père céleste sera illégitime; or, nous veinoqs die le voir, la création serait incomplète, il n^anquerait à cette échelle des êtres le degré supérieur, si Dieu n'eût mis que la fatalité dans oe monde; disons mieux, s'il n'eût mis que cette liberté restreinte qui hésUe et

décide entre deux plaisirs différents, et s'il' n'eût placé nulle part ce libre arbitre qui proncNiee pcmr le bica ou pour le mal , et dans le choix du bon parti retrace, jusqu'à un certain point, sur cette terre la perfection morale du créateur. Supposez quelque grand dessein dans le père qui a mis cet instrument entre les mains de son fils, et que la blessure que cet enfant se fera soil la condition d'un bien beaucoup plus considérable, alors sa conduite ne vous paraîtra ni insensée ni mé* chante, et peut-être admirerez -vous sa sagesse profonde. Le sophisme que je découvre ici consiste donc à prendre le mal isolé, indépendammenldu bien dont il est la condition nécessaire, indépendamment de lafîn vraiment providentielle dont il est l'indispensable moyen. Oui , cette puissance du mal que nous possédons ,. et que nous exerçons trop souvent, considérée* en elle même , est un défaut \ il n'est que Dieu où le bien soit sans mélange; mais loin qu'elle marque la limite fatale où s'arrête la sagesse divine, loin qu'elle existe et subsiste malgré ses efforts , elle est entre ses mains un moyen efficace; en réalité, loin qu'elle gâte son œuvre, elle est nécessaire à sa perfection ; elle n'est pas là seulement pour attester l'infirmité de notre nature, mais pour attester la sagesse de Dieu; il ne faut pas, pour nous rappeler à notre origine céleste, considérer exclusivement nos qualités , et pour nous rappeler à notre autre origine , à notre nullité primi-< tive , considérer exclusivement nos défauts ; mais ces défauts eux-mêmes, considérés dans la place qu'ils, occupent , trahissent la sages^ de Dieu.

SECTION III

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