‹ Doctrine de Saint Augustin sur la liberté et la providenceChapitre 11 sur 17 · CONSIDÉRATIONS SUR L^EXISTENCB DE LA DOULEUR · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS SUR L^EXISTENCB DE LA DOULEUR

Une fois le mal moral expliqué , il reste encore à justifier Texistence delà douleur, car c'est aussi là un vice de notre condition, et tant qu'on n'aura pas une opinion vraie sur l'origine de ce mal nouveau, on ne connaîtra pas complètement ni exactement la nature humaine. Gomment, sous un Dieu bon, la douleur peut-elle exister? Cette objection est très-grave : le sentiment de nos propres souffrances, ou la vue des souffrances de nos semblables la soulève à chaque instant, et, si nous voulons calmer nos agitations , il ne faut pas nous contenter aisément, mais demander ^ l'expérience et à la raison , sévèrement interrogées ^ la solution d'une aussi pressante difficulté.

La douleur n'est pas essentielle à l'être, elle n'ap< partient qu'aux créatures, et encore à quelques créatures seulement , à l'homme et aux animaux. Au dessous d'eux, c'est l'insensibilité de la pierre; au-dessus, la béatitude parfaite de Dieu. Pourquoi ne sommesnous ni dans l'une ni dans l'autre de ces conditions? Par quef déplorable privil^e sommes-nous les seuls êtres misérables de l'univers ?

.Au premier abord, il ne paraît pas impossible qu'une créature jouisse d'une félicité sans limite; nous concevons bien que Dieu ne peut communiquer à aucun être sa sagesse et sa puissance infinies, mais on ne voit pas pourquoi il ne lui donnerait pas un bonheur sans mélange. D'ailleurs, quand ce serait

une nécessité pour l'être sorti du aéant de ressentir la souffrance, il resterait encore à se demander pourquoi les maux nous ont été ainsi prodigués , et si Dieu n'aurait pas pu en restreindre le nombre ou en émousser Taiguillon : Dieu ne semble donc pas avoir fait pour nous tout ce qu'il pouvait.

Examinons : il est d'abord une douleur dont il faut se rendre compte , celle qui accompagne le besoin ; Dieu pouvait-il nous l'épargner? Si le plaisir na!t de la satisfaction de nos tendances , ne suit-il pas nécessairement que nous souffrirons toutes les fois que nos instincts n'auront pas reçu cette satisfaction à laquelle ils aspirent? Notre corps doit réparer ses forces par la nourriture, l'exercice et le sommeil, ne faut-il pas qu'il soit averti du moment où il lui convient de se refaire? Or, qui peut lui donner cet avertissement, sinon la douleur, qui le détourne des autres fonctions et le porte à cette fonction particulière où il doit retrouver sa vigueur perdue ?

Faites naître l'homme comme il naît maintenant , dans une pleine ignorance , donnez-lui l'instinct qu'il possède aujourd'hui, la curiosité, mais retranchez*lui la douleur d'ignorer, que devient-il? Sans doute, quand la vérité viendra à lui, il sera heureux , si toutefois on peut dire que la vérité est toute faite, qu'elle entre dans une intelligence inerte, et qu'elle n'est pas à la fois le produit de la nature qui rend des phénomènes, et de la réflexion qui {es recueille et les étudie ; mais il n'ira jamais au devatit d'elle; vous ne le verrez pas interrc^er la nature , sonder ses secrets ; les arts et les

sciences , qui font notre gloire , resteront cachés , et ainsi cet instinct fécond , qui pousse aujourd'hui Tintdligence à de si nobles conquêtes , si la douleur qui le stimule vient à manquer, sera stérile.

Enfin, donnez-nous la capacité d'aimer; supprimez seulement ce besoin inquiet , cette tristesse de l'âme qui est réduite à elle-même, sans sympathie , sans attachement pour les autres êtres; ici encore toute affection ne sera pas supprimée ; par l'effet des circon stances, et à des intervalles plus ou moins rares, nous aurons des élans de sensibilité; mais où trouver le spectacle de ces âmes qui languissent dans la solitude, et n'ont point de repos tant qu'il leur reste une douleur à calmer ou du bonheur à répandre ?

Ainsi c'est la douleur qui nous meut : sans elle nos divers instincts , et par suite les pouvoirs divers dont ces instincts sont les leviers , demeureraient éternellement endormis. Il fallait donc que Dieu mit en notis,. ensemble , l'instinct et la douleur, ou n'y plaçât ni l'un ni l'autre, car ses ouvrages ne sont point incomplets, et il ne f^it rien en vain.

Lorsqu'une fois nos facultés sont en mouvement, nous le savons , la douleur survient encore. La volonté en prend possession , elle les assujettit et les dirige ; au lieu de leur marche naturdle, capricieuse et désor^ donnée, elle leur imprime un mouvement régulier ; mais ce n'est jamais sans combats : il faut qu'elle vienne à bout des résistances, qu'elle pèse, pour ainsi dire, sur ces fecultés pour changer leur inclination; et cet effort est toujours douloureux. Quel homme ne con-

nait la fatigue qu'engendre le travail du corps et cei autre travail , aussi pénible peut-être , de Tintelligence forcée de se concentrer sur un objet unique, et do s'asservir à des procédés inflexibles ? <

Dieu ne pouvait-il pas nous épargner cette fatigue et n'attacher que le bonheur à cet exercice de la volonté? Souvenons-nous que notre vie est une épreuve; or, elle n'est une épreuve réelle qu'à la condition de la douleur qui l'accompagne et que nous pouvons accepter ou contre laquelle nous pouvons nous révolter, suivant que nous avons un respect plus ou moins profond pour la loi morale et les décrets de Dieu qu'elle représente. Ce qui fait le mérite de l'effort, c'est donc la douleur qui l'accompagne, et elle est assez justifiée parce rapport.

Il est une autre douleur qui suit celles que nou& avons rappelées et s'en distingue.

Le bonheur, ce terme unique de notre activité,, comme Bossuet le proclame, n'existe nulle part; Dieu, nous a donné des aspirations vers un but mensonger.. N'entendons-nous pas, en eflet, de tous les côtés ce& plaintes éternelles de l'homme à la Providence, de l'homme qui a poursuivi cet objet et qui l'a senti échapper à ses prises ? Qui donc ici-bas voit tous ses dé-> sirs satisfaits, toutes ses espérances remplies ? Et encore je n'en tends pas les désirs déraisonnables, lesespérances téméraires, mais ces vœux que forme une âme saine , ces vœux qu'autorise ou que commande la raison.

Les plaisirs matériels s'usent par leur retour ou leur durée, et ils usent en même temps le corps qui

en est la source ; l'intelligence a ses joies sans cloute , mais n'a-t-elle pas aussi ses tourments? Combien de fois ne lui arrive-t-il pas de se heurter et de se briser avec désespoir contre d'insolubles problèmes? Enfin, ne voyons-nous pas se rompre chaque jour les plus saintes aflPections? Quel est le but de ces douleurs si souvent répétées? Si nous suivons la route où nous porte la nature, si nous accomplissons notre destinée, pourquoi sommes-nous ainsi récompensés, et pourquoi trouver Tamertume à la place du bonheur qui nous est promis? Je conçois que nos dérèglements portent avec eux leur peine: je reconnais la bonté de la Providence à cette correction salutaire; mais comment se peut-il que l'ordre même engendre, comme le désordre, et même plus souvent que lui, la douleur, que les souffrances les plus cruelles soient réservées aux hommes qui développent le plus leur intelligence et I(^r sensibilité, et qu'en retour de leur obéissance à la loi morale, ils éprouvent des peines que l'ignorance et l'indifférence ne ressentiront jamais?

Cette douleur a un but comme tout ce que Dieu fait. Si les plaisirs matériels ne nous échappaient pas , si nous ne parvenions pas à en connaître le vide, nous y resterions plongés : ils sont assez vifs, ils sont assez variés pour nous retenir, et dans les intervalles que le corps exige, il nous reste toujours ou le sommeil , qui suspend notre activité, ou l'imagination, qui embellit le souvenir du passé et colore les jouissances futures. Cependant, nous ne sommes pas faits pour vivre uniquement dans ce commerce du corps; nous devons

tendre plus haul et ne point laisser des facultés plus nobles se dégrader. Or, c'est la douleur qui est chargée de nous pousser hors de ce monde matériel ; le dégoût des voluptés qu'il nous offre nous en détache , et nous enseigne que le bonheur auquel nous visons n'est pas là.

Nous entrons alors dans la vie intellectuelle. Faits pour connaître le beau et le vrai , ni l'un ni l'autre ne se donnent complètement k nous, et nous n'en ssusissons que des fragments ou des images grossières; les vérités que nous découvrons ne peuvent remplir la capacitéde notre esprit. Socrate,dan$ les temps anciens, ne disait-il pas : Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien ; et de nos jours , après de longues méditations , un philosophe n'a-t-il pas aussi proclamé que l'effort de la science humaine est de puiser l'ignorance à sa source la plus haute? De même, à la vue des objets de ce monde la raison conçoit l'idéal; mais rien ici ne le réalise , et comme cette conception elle-même s'élève et s'épure toujours, elle fait ressortir plus manifestement le défaut de toutes les choses qui peuplent ce monde où nous sommes enfermés. Les^rands artistes,

qui ont poursuivi l'idéal, le savent bien : leur regard, trop perçant, leur découvre dans la beauté le vice qui la flétrit , ils voient partout la perfection absente et renoncent tristement à rencontrer ou à retracer jamais ce modèle qui les enchante à la fois et les désespère.

Que signifie cette douleur? Elle nous parle sans doute , mais il faut la comprendre. Elle nous enseigne

que notre destinée n'est pas entière ici-bas , que nous devons seulement nous mettre en marche , que nous devons nous préparer à la connaissance du vrai et du beau, mais que nous sommes ici dans un lieu de passage, et que nous serons initiés dans un autrC^jour à ces grands mystères de la science et de l'art ; que nous avons ce temps et ce lieu pour les reconnaître , et que nous aurons d'autres temps et d'autres lieux pour les pénétrer.

Mais voici les douleurs les plus communes et les plus vives. Après nous être attachés à nos semblables, peu à peu la mort fait le vide autour de nous et nous demeurons isolés, heureux quand nous perdons seulement les êtres que nous avons aimés, et quand ils ne nous laissent pas en partant l'impuissance d'aimer encore. Où tend cette douleur? Puisqu'il est défendu à l'homme d'être seul, puisqu'il nous est ordonné de combattre l'égoîsme , de reporter et de répandre notre afiG^tion sur nos frères , pourquoi faut-il qu'en accomplissant notre devoir , nous compromettions notre félicité et que nous donnions i la douleur plus de prise sur nous? Ici encore la souffrance a son but. Sans doute ces affections de l'âme sont généreuses , mais elles risquent de nous faire oublier Dieu et de nous faire distribuer sur des objets changeants et périssables un amour auquel l'Être immuable et éternel a d'incontestables droits. Il faut donc que quelque chose vienne réclamer la part de Dieu négligée ; et c'est la douleur qui remplit ce rôle : à mesure que la mort nous enlève les objets de nos affections , notre deuil nous fait com-

prendre que nous nous sommes reposés sur dés ètres^ fragiles , que nous trouverons en Dieu seul la consistance, un inébranlable appui et une joie sans larmes. Non pas que nous devions être indifférents pour tout ce qui passe, et chasser de notre âme toutes les créatures pour n'y laisser que Dieu ; mais en aimant ces créatures, il faut savoir d*où elles viennent, reconnaître, dans ces joies passagères qu'elles nous procurent, la main et le présent de Dieu , qui a voulu alléger notre épreuve, user de ce bien avec la conscience qu'il nous est seulement prêté, et, s'il vient à nous manquer un jour, adorer encore la sagesse souveraine, qui a voulu que l'épreuve fût complète et que nous pussions nous présenter devant ses yeux en nous rendant ce témoignage que se rend à lui-même l'apôtre : j^ai combattu bravement ; bonum certamen certavi.

Qu'il en soit donc ainsi, que la douleur, que nous accusions auparavant, ait reçu, en effet, cette grande mission que nous venons de lui attribuer; que la bonté de Dieu soit absoute, n'aurons-nous pas cependant le droit de nous plaindre que les douleurs soient si nombreuses et si dures? Il ne faut pas compter seulement celles que nous trouvons le long de notre route, mais celles qui en sont le terme et qui, au lieu de servir à l'épreuve, l'interrompent brusquement: les tempêtes, les incendies , les inondations , et ces tremblements de terre qui engloutissent des villes avec leur population, et tant d'autres accidents qu'il serait trop long d'énumérer. Nous reconnaissons que Dieu nous a mis sur cette terre comme en un lieu d'épreuve, mais en même

temps que sa sagesse rendait ce décret, sa bonté pa* ternelle ne devait-elle pas plaider en notre faveur, et obtenir que les épines de la route fussent moins près* sées et moins aiguës ?

On peut résoudre cette objection, mais on n'y par^ viendra pas, ce me semble, tant qu'on n'aura pas re-^ nonce 4 une opinion anciennement conçue et profondément enracinée dans notre esprit.

Au premier regard jeté autour de lui , Thomme con* sidéra la terre comme le centre du monde; la science le démentit. Elle détruisit une prétention fausse, mais non la vanité qui est la mère des illusions, et ne devait pas tarder à reparaître sous une forme nouvelle» Qu'importe, après tout, ce point de l'espace également distant de toutes les extrémités? Existe-t-il seulement? Mais, s'il existe un être pour lequel tous les autres soient faits, un être vers lequel convergent tous les pouvoirs de la nature, n'allons pas chercher plus loin ; sur quelque partie de cette vaste sphère qu'il réside, là où il est, là est le vrai centre de la création. Un globe est déplacé, il est rejeté peut-être dans un coin de l'univers,. mais il porte une puissance plus grande que lui , une puissance qui échappe aux bornes de la matière, l'humanité. Ouvrez les livres qui traitent de la Providence, la plupart se proposent uniquement de montrer que toutes choses ne sont faites qu'à notre intention. Lorsque Dieu sortit de son repos, l'homme fut son but principal, tout lereste fut adapté à ce premier dessein ; il appela du néant cette foule de créatures que nous voyons et qui ne sont pas l'homme ,

pour les disposer autour de lui, donnant à chacune pour unique fonction de servir sa créature privilégiée, de contribuer à sa conservation et à son bonheur.

Eh bien , quand on apporte ces idées dans Tobservation du monde, ne risque-t-on pas d*ètre désendhânté? Et la vue des misères sans nombre et sans mesure qu'il renferme , ne vient-elle pas souvent leur donner un éclatant démenti ?

Qu'il soit permis de le dire. Quâud il s'agit de prouver la providence ou l'existence de Dieu, nous ne sommes pas assez sévères ^ nous acceptons des arguments de toutes sortes et de toutes mains ; uuq con-^ sidération qui appuie notre thèse est par cela même bien-venue; peut-être n'est-elle pas au fond très-solide, mais elle est honnête, et fortifie une croyance sialu*^ taire; convaincus que nous sommes de ces vérités, nous admettons volontiers que tout chemin y mène, et , transportant dans la spéculation cet axiome si connu dans la pratique : la fin justifie les moyens^ toute opinion qui étaye une doctrine incontestablement vraie, participe- à nos yeux de son caractère , et se légitime par ce rapport; il semble qu'elles soient entre elles désormais comme le principe est à la conséquence^ indissolublement liées dans leur existence, et, si l'on attaque l'Une d'elles, anéanties du même coup. Aussi est-on presque toujours mal reçu quand on porte la main sur ces théories. La science, primitivement destinée à dissiper les ténèbres et à établir la vérité^ se trouve par là forcée de dissiper les préventions, et de détruire l'erreur; au lieu d'être simplement le privi-

lége de quelques hommes, elle devient Fennemie dé la multitude; le monde, qui cependant est son domaine, lui est fermé; «t, pour le conquérir, il faut qu'elle rende des combats sans fin, et que, dans des luttes innombrables comme les hommes, et sans cesse renaissantes , elle chasse pied à pied de chaque intelligence son ancien possesseur, un fantôme de la tribu , opiniâtre et indestructible comme la nature humaine. Mais quoi! on s'adresse à Tintelligence, ce n'est pas «lie qui répond; c'est la sensibilité qui se révolte contre une science impitoyable, réclame en faveur d'une itliision plus douce que la vérité même y et s'y replonge avec l'ardeur d'une jouissance inquiète et ombrageuse.

En attaquant cette opinion nous sommes sous l'abri de deux autorités considérables , celles de Descartes et deLaplace, qui l'ont proscriteformellement età jamais.

Quoi ! si nous nous transportons par la pensée dans une des étoiles les plus voisines , et que nous tournions les yeux vers notre terre , vers le système dont elle &it partie, ce système , avec sa circonférence de quatre RiiUiardB de lieues , sera imperceptible ; le plus mince des (ils de l'araignée nous le cachera tout entier; pour venir de la voie lactée jusqu'à nous, la lumière qui parcourt soixante-dix mille lieues dans une seconde , reste en route plusieurs milliers d'années ; la simple ^ue n'embrasse qu'unetros-petite portion du ciel; nos instruments élargissent le champ de l'observation , sans en atteindre le terme; ils servent encore moins à nous découvrir des astres nouveaux qu'à nous révéler l'immensité des espaces qui nous échappent; d'autres corps

moins lumineux ou moins considérables > circulent , souvent à notre insu, autour de ces innombrables so* leils ; ces soleils euxHfnêmes éprouvent des bouleversements dont nous avons à peine Tidée : les un^ changent de couleur j les autres s'éteignent ; à leur surface ou dans leurs* entrailles il s'opère des révolutious que nous ne pouvons imaginer ; de plus , il n'est pas permis d'affirmer que la vie se concentre dans notre petite planète, et qu'elle y épuise ses formes : ailleurs sans doute elle anime d'autres êtres , et ces êtres , il nous est défendu de rien en assurer , également incapables de les rapporter à ceux que nous connaissons, et de les en distinguer; que dis-je ! tout auprès de nous, sous nos pieds , au-dessus de nos têtes , une foule de choses nous sont et nous seront toujours inconnues; de notre globe nous n'avons pénétré qu'à l'écorce; le fond des mers n'a pas été visilé, ni les nombreux habitants qu'il recèle; et l'homme entouré de toutes parts d'êtres invisibles dont il ne soupçonne ni Texistence ni la nature , se proclame le centre de la création ! Étrange souverain qui ignore ses sujets, et que ses sujets ignorent ! Étrange royauté, qui ressemble de bien près à une royauté imaginaire !

Est-ce à dire, et avons-nous voulu prouver que rhomme n'est dans la création qu'un accident ? Loin de nous cette pensée. L'opinion que l'homme est centre s'appuie sur des faits nombi^eux et incontestables. Oui, une multitude d'êtres et de phénomènes servent à nos besoins ou à nos plaisirs, et non point par hasard , mais par une intention bien marquée de la sagessesu-

prème ; mais îl faut avouer que cerlains êtres et certains phénomènes n'ont pas avec nous ce rapport ; en même temps que nous reconnaissons les vérités qUQ Ton invoque, des vérités contraires nous sollicitent, et la bonne foi nous onTonne de les recueillir. Or , d'où viennent et ou tendent ces êtres et ces phénomènes qui n'entrent pour rien dans notre destinée? Évidemment ils ne sont pas un jeu d'une nature trop puissante , ils sont produits par des lois. Et quelles sont ces lois à leur tour ? Ne sont-ce pas {précisément celles qui produisent toutes tes créatures ou tous l'es faits qui ont avec nous un rapport intime, et en vertu desquelles nous sommes nous-mêmes produits ? Ces lois nous re^ gardent donc, nous tenons déciles noire être et notre entourage nécessaire , mais dans le même temps elles regardent ailleurs ; elles nous touchent sans doute , mais comme en passant , et leur portée est beaucoup plus vaste. Ainsi, il est vrai de dire que si l'homme n'existait pas , rien de ce qui existe avec lui n'existerait; maïs où l'on se trompe ,' c'est lorsqu'on affirme que le reste de la création est une servitude de l'humanité. La vérité est que si vous détruisez ou changez l'homme, vous détruisez ou changez à la fois les lois qui ont produit et Thomme et tous les êtres qui partagent avec lui Tunivers. C'est là qu'est notre fien commun , c'est dans Fintelligence de Dieu , c'est par l'union de ses décrets supérieurs qu'ici-bas nous sommes tous unis.

Oui, ce monde nous est parfaitement adapté: témoins les harmonies sans nombre qu'on y découvre

quand on s'occope de notre condition ter resûre ; il ne faut pas renoncer à la recherche des causes finales, il faut poursuivre au contraire les rapports qui enchal-^ nent toutes les parties de Tunivers; les livres de Fénelon, de Bernardin de Saint*Pierre» de Boyle, ne sont pas des livres seulement morau^^, ils reposent encore sur une idée vraie, à savpir que Dieu n'a pas dû se borner à créer, et qu'il a dû tout lier; sans doute, étant donné l'homaie , non pas peut^^tre tel que nous^ le connaissons, mais tel qu'il est en réalité, si qous^ avions assez de suite dans l'intelligence, nous pour-r rions montrer que son existence entraînant certaines lois, entraîne avec elles toutes les autres, e^i^istencés i de ce point unique nous arriverions nécossairemept jusqu'aux extrémités les plus reculées : et en ce sens> riiomme est véritablement centre de la création ; msif^ au lieu de l'homme, prenez un autre être, faites le même travail, vous aurez le même résultat; déplaçais <* vous autant de fois qu'il vous plaira, partez succesei* ment de chacun des êtres de T univers, et autour de cet être, quel qu'il soit, vous grouperez logiquement les^ autres et reconstruirez le tout; comme Texistence 4e rhomme emporte l'existence delà fourmi, l'existencede la fourmi emporte à son tour et au même titre celle de l'homme» car ce sont les mêmes lois qui les ont placés l'un et l'autre au lieu qui leur convient. Or, si toutes ces tentatives ont le même succès, quelle est la çoa<* séquence? c'est qu'il y a dans ce monde autant de centres que de parties, quç tout être peut légitimement se dire à lui-même : je suis centre de la création, mais

que nul ne p^ut se vauter d'en être le centre unique ; et nous retrouvons ici rapportée aux créatures, à leyr eQcbatnement, cette proposition fameuse dans laquelle Pa$cal exprimait rimmepsité de l'espace : le monde est une sphère infinie dont le centre ^st partout, la cir^ conférence nulle part.

Retenons cette idée, et appliquons-la au problème que nous nous sommes posé plus haut, sans pouvoir le résoiidre : pourquoi cette foule de mau:^ qui nous assjégeQt) et pourquoi ceux-là de préférence à toutes les autres douleurs que Dieu était libre de nous onvoyer?

lues considérations précédentes expliquent les faits qui nous ont embarrassés; par I& se justifient toutes c^s douleurs qui nous ont paru témoigner contre la Providence et se dévoile le secret de notre condition • l^orsque rbumanité a commencé d'être, elle est entrée dans un monde tout fait: destinée à marquer une de ses époqui^s, elle y a pri$ sa place, dès que ce séjour a été prêt à la recevoir, pour la rendre plus tard, si le mouvement qui modifie incessamment l'univers emporte un jour les conditions nécessaires à notre durée. Or, quel est ce monde; quel dessein a présidé à sa construction? Quoique nous n'ayons pas épuisé encore l'étude de ses lois, que nous ne devions peut-être jao^isy parvenir, nous est^-il permis de méconnaitre ces deux grands caractères que la raison leur demande et que toutes les observations, toutes les sciences constatent: la simplicité et la fécondité? Des décrets nombreux fatiguent et contrarient notre esprit, et nous n'avons pas de repos que nous n'ayons reconnu dans

ce monde Tunité, qui esl le cachet de tout grand législateur ; comme le dit si bien Fénelon (1) : t Plus le » ressort qui conduit la machine de l'univers est juste, » simple, constant, assuré et fécond en effets utiles, » plus il faut qu'une main très-puissante et très-in- » dustrieuse ait su choisir ce ressort, le plus parfait » de tous. »

Ce serait concevoir d'une façon trop étroite la Providence, que de prétendre qu'elle a envisagé un être unique, qu'ainsi attachée à ce premier dessein, elle a accepté te reste de la création comme une eonséquence inévitable, et s'est résolue à porter les lois que la conservation de cet être réclame. Dieu procède plus largement , plus hardiment, et, comme le dit Platon, il a fait la partie pour le tout, et non le tout pour la partie. Il a don^é au monde matériel des lois dignes de sa sagesse, il n'a pris conseil que de sa propre perfection, il a voulu agir non pas seulement en ami de l'homme, mais en Dieu; il a mis l'épargne dans les moyens, dans les effets, au contraire, cette richesse qmi nous surpasse et nous déconcerte. Supposez que répargne pouvait être plus grande et la richesse aussi , mais que, dans l'intérêt d'une seule créature, il a mieux aimé se restreindre, de cemonàent, la nature ne manifeste plus fidèlement son auteur. Le monde physique a donc toute la beauté qu'il peut avoir; considéré en lui-même, abstraction faite de tout ce qui n'est pas lui, il possède la plus grande perfection qu'il puisse posséder. Maintenant que

(1) Existence de Dieu , part. I, cbap. 2^.

rhomme paraisse, que l'âme avec sa constitution également parfaite, s'unisse à la matière, il lui faudra se résigner aux suites de ce commerce. Toutes les fois qu'elle serait tentée d'accuser la Providence, qu'elle reporte donc ses yeux sur la magnificence du monde, et elle n'osera demander à Dieu que, pour lui épargner une douleur, il mette dans la nature un défaut.

Tel est, en résumé, lerdlede la douleur. Elle donne le mouvement à nos facultés, et entretient ce mouvement; compagne de notre activité, elle en constitue le mérite; elle réduit ce monde à sa juste valeur, et, en dissipant ses apparences, elle nous découvre au loin cet autre monde où nos désirs légitimes seront satisfaits; enfin, quand nous n'allons pas la chercher, mais qu'elle vient à nous d'elle-même, elle eist encore la con* dition de l'épreuve. Ainsi elle nous met en marche; tentons-nous de nous arrêter, le froid nous prend, il feutnous lever et poursuivre; de plus elle nous enseigne que le terme de notre route est ailleurs; enfin elle nous fournit les moyens de l'atteindre, car ce terme est une récompense promise au courage, et il n'y a point de courage à voyager, sans la fatigue de la marche et sans les ronces du chemin.

Jusqu'ici nous avons recherché l'origine du mat moral et delà douleur; nous les ayons légitimés en montrant que l'un et l'autre concourent à un dessein parfaitement sage de Dieu, que, s'ils étaient absents du monde, ce monde ne serait plus parfait; mais pourrons-nous justifier également l'existence [les monstres et les bouleversements de la nature ?

Ge sont des faits : nous devons las reconnaître; mais quand il y aurait des exceptions à cet|e grande loi de Tordre, faudrait •'il accuser la Providence? D'où viennent ces monstres et ces bouleversements? U est facile de le constater : c'est le résultat de la lutte des agents physiques^ c'est la rencontre et le choc des diverses lois qui régissent la malière* Fallait^il donc» parce que ces lois devaient à de longs intervalles et sur des points isolés, altérer ou détruire leurs effets réciproques, les supprimer? Non; ce que Dieu, dans sa sagesse, doit obtenir, ce n*est pas Tordre absolu, mais la perfection la plus grande que peuvent comporter les choses créées. Si donc les lois qui font la beauté de cet univers, entraînent quelque désordre partiel, il ne sera pas per^ mis, pour cela, de retrancher la règle : on la louera pour ses heureux effets, et on acceptera comme une suite inévitable, le mal qui en ressort.

Ici donc, comme ailleurs, comme partout, onTCCon-natt la sagesse de Dieu.

Ainsi, nous nous sommes proposé d'examiner la condition de Thomme ici-bas, et loin que ses imperfections déconcertent notre confiance en Dieu, elles n'ont fait que la confirmer. Nous avons recpnnii et confessé ces imperfectipnsà l'exemple de saint Augustin^ ou pour mieux dire à sa suite; comme à lui, il noAis a paru que Thomme est une bien chétive créature, mis en regard de Dieu, mais nous ne nous sommes pas contenté de le comparer avec cet être souverain , nous l'avons considéré en lui-même comme un tout isolé, et

ici le spectacle a entièrement changé, nous n'avons eu qu'à admirer Tunité de son organisation ; et, même à la vue de ces maux qui semblent attester un profond désordre, il nous est permis de dire de l'âme ce qu'Hippocrate disait du corps humain : Omnia consenûuntj omnia confluant^ conspirant omnia. Arrivé là, nous sommes nécessairement séparé de saint Augustin, car il ne reconnaît la main de Dieu que dans les qualités de l'homme, et nous la reconnaissons jusque dans ses défauts.

Maintenant que nous avons déterminé le$ attributs de Dieu qui sont en cause dans la question qui nous occupe, et que d'un autre côté nous avons apprécié la nature de l'homme, il est possible et il nous sera plus ftcila de concilier la Providence et la liberté.

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