CHAPITRE m
CONCILIATION DE LA LIBERTÉ ET DE LA PROVIDENCE. — DIEU GOUVERNE-T-IL PAR DES LOIS GÉRÉRALES.
Au début de cette discussion, établissons d'abord, et tout le monde en conviendra, que Dieu ne saurait apporter dans le gouvernement de l'humanité et de la nature cette imprévoyance et cette prudence étroite qui agit au jour le jour, sans aucun conseil déterminé à l'avance, sans aucun plan. Le plus simple bon sens suffît pour en juger: nous admirons les hommes qui conçoivent, mûrissent un dessein, et y marchent hardiment, réglant toutes leurs pensées, toutes leurs volontés, tous leurs désirs dans cette vue, ceux qui, dans les bornes resserrées de la vie humaine, réalisent quelque grande idée, accomplissent quelque grande résolution. Procéder autrement, c'est procéder en aveugle^ et il ne faut point chercher de dignité dans une vie ainsi morcelée, sans direction et sans principes. El encore, dans notre propre gouvernement cette absence de plan n'est-elle pas toujours sensible, car, au défaut de la raison, l'instinct la supplée et l'imite; ses im-
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pulsions se répétant avec constance, contrefont aux yeux des autres hommes, qui ne voient que le dehors sans pénétrer jusqu'à Tâme, la constance du jugement; mais quand il n'est plus question de se conduire, mais de conduire un État, la chose est manifeste : la grande politique n'attend pas les événements, elle les prépare et les amène, et l'on refusera toujours le titre d'homme d'État à l'homme qui, habile dans les détails, n'aura pas cette vue d'ensemble qui embrasse et calcule toutes les chances et commande l'avenir.
Eh bien, cette unité que nous exigeons des hommçs dans leur gouvernement personnel ou dans le gouvernement des empires, ne devons-nous pas la chercher dans le règlement de cet autre empire qui les enferme tous et se maintient au milieu de leurs ruines ? Dieu n'est donc pas seulement le créateur du monde ; en le créant il a dû se proposer un but à atteindre ^ un dessein à accomplir.
Reste à savoir comment il va vers ce but. Si Dieu a donné une destinée à l'humanité, est-il certain qu'elle ^y parvienne, et n'y a-t-il pas à craindre que les écarts du libre arbitre ne la détournent de sa route? Comment a*t-il su concilier deux choses inconciliables en apparence : une prescription qui doit avoir son effet, et une liberté qui ne doit pas être seulement dans la forme, mais exister réellement ? Il y a ici deux événements à craindre : ou bien l'ordre de Dieu ne se réalisera pas , la volonté humaine poussant en sens contraire; ou bien cet ordre se réalisera , mais la volonté sera esclave. Comment donc amène-t-il nos volontés divergentesau
terme qui lui convient ? On voit toute la difficulté de cette question.
SECTION I
«BITIQVB DE hk TBÉOIIIB DB ST. AVOVSTIlf fit »E8 THOMISTES.
On peut lui donner trois solutions différentes, je veux dire trois grandes solutions bien tranchées, sans exclure les dissentiments partiels. Ou Dieu régit le monde par des lois générales, ordonne une fois pour toutes, pose des règles dont il ne doit plus se départir; ou bien il n'exerce sur l'univers qu^une action particulière, la variant suivant les circonstances et les individus, ne consultant jamais que la nécessité de la situation présente , n'étant lié par aucune prescription antérieure; ou enfin il suit dans la conduite ordinaire des choses d'ici-bas des lois générales, sauf à se mettre momentanément au-dessus de ces lois , si son but définitif le réclame.
On a pu juger dans laquelle de ces catégories rentre la doctrine de saint Augustin. La distinction entre la liberté qui consiste à choisir et celle qui consiste à vouloir a été justement critiquée par Bossuet(i). La seconde n'est en effet qu'une liberté trompeuse, et ce n'est point celle-là que nous sentons en nous. En même temps que je veux, j ai la conscience de pouvoir me déterminer dans un sens différent ou contraire ; or, si cette conscience est illusoire , c'est Dieu lui-même qui me irompe, car c'est lui qui Ta mise et la conserve
(f) Bôssuet^ Traité du libre arbitré, ch.5.
en moi. Il n'y a de loutes choses , de la liberté comme des autres 9 qu'une seule définition vraie; et cette définition , il ne suffit point qu'elle ne cause aucun embarras pour expliquer la providence divine, il faut, avant tout, qu'elle Soit donnée et justifiée par l'observation.
On ne doit sacrifier ni Dieu à l'homme, ni l'homme à Dieu : nous possédons deux vérités ihcontestables; notre devoir est de les faire accorder: Que nous n'y parvenions pas, cela se conçoit, notre intelligence est faible, et dans des matières si vastes, il est permis à l'observateur de ne pas tout embrasser d'un regard; mais quel que soit le succès de nos efforts, nous ne devons pas croire que le problème est insoluble parce que nous ne l'aurons pas résolu , ni que le problème est résolu parce que nous aurons retranché un des termes qui entrent dans son expression. Il faut tout conserver, tout accorder, ou du moins croire que toutes les vérités s'accordent , non pas peut-être dans notre iDielligence bornée , mais dans la raison souveraine où dles reposent et d'où elled émanent. Ce n'est pas une médiocre résolution que d6 retrancher à un être un pouvoir tout entier. Saint Augustin croit seulement modifier l'homme, en lui enlevant le libre arbitre, et ne vdit entre le premier et le second état que la différence de la santé à la maladie; selon lui, nous ne sommes que blessés; il se trompe: il existe dans tout être une unité parfaite , unité qui peut subsister au milieu des variations dequelqUes caractères superficiels, mais se rompt dès qu'un attribut essentiel disparaît. Dans la science
des corps, dans la zoologie, par exemple, là décou-^ verte de cette unité a produit la grande loi de la corrélation des organes : étant donné l'ensemble des fonctions vitales, si Ton transporte Tune d'entre elles dans un animal ou une plante , on n'est pas libre d'y faire entrer du même coup et indiflTéremment celles qui res* tent; ce premier organe appelle les uns, exclut les autres ; et c'est cette harmonie qui a permis à Cuvier de reconstruire avec quelques débris d'ossements des espèces gigantesques depuis longtemps perdues, et forme le fondement d'une des plus grandes sciences , lanatomie comparée*
Si l'on passe aux êtres spirituels, il en est de même; ce lien existe encore entre les divers pouvoirs qui les composent; dans l'être infini, il est manifeste ; et c'est lui encore qui rattachant toutes les facultés de notre âme en fait un ensemble si merveilleux, que nous n'a^ vons pas craint d'y trouver l'image de Dieu.
S'il en est ainsi, la perte de la liberté n'est pas seu* lement une blessure ; une mutilation, c'est trop peu dire encore, car du moment qu'on supprime le libre arbitre, il faut, recherchant les facultés qu'il entraine, les supprimer avec lui; ainsi notre être se transforme, et un être nouveau parait. Mais fût-il permis d'enlever la liberté toute seule, sans laisser en nous aucun vicfe et sans nécessiter aucun autre changement, on sera toujours forcé d'avouer qu'un être libre n'a pas la même essence qu'un être inerte, et dans les deux cas, le résultat sera le même; on aura détruit une certaine créature qu'une créature étrangère remplacera.
Si donc Dieu, pour punir le premier homme, lui a enlevé une puissance rebelle, il ne Ta pas châtié seu* lement, il l'a anéanti ; notre premier père à nous, qui n'avons qu'un semblant de liberté, est cet être qui a pris place dans le monde après la chute ; celui-là nous ressemble, et non point celui qui possédait une liberté de choix qui nous est inconnue.
Mais, dira-t-on, est-il donné à la seule géologie, en feuilletant dans l'intérieur du globe, de reconnaître les créations diverses qui s'y sont succédé? La psycholo-^ gie ne partage-t-elle pas ce privilège? Elle aussi, en scrutant les profondeurs de rame» reconnaît la trace d'une création antérieure à celle-ci, d'une autre humanité, qui , après avoir possédé quelque temps cette terre, a été détruite, et nous a cédé la place. Eh bien, pourquoi n'en serait-il pas ainsi? pourquoi l'esprit n'aurait-il pas ses âges comme la matière? Ces deux découvertes parallèles vont bien ensemble, se prêtent leur lumière et leur appui. Non ; le renouvellement des formes sur notre globe convient, il est vrai, à la perfection divine; les divers êtres qui l'ont peuplé tour à tour, sont venus en leur temps, lorsque cette demeure était disposée pour les recevoir, et se sont retirés avec les circonstances qui les avaient amenés ; il n'y a dans leur existence ou leur mort aucune contradiction ; en outre la puissance vitale animait des formes de plus en plus parfaites, et se préparait à produire l'homme; mais y a-^il rien de semblable dans ces autres créations du monde de l'esprit? D'où vient que l'humanité libre
a disparu? Elle était créée pour seconder un dessein
de Dteu, mais elle a manqué à sa mission; Dieu s*est repenti, il a vu que la liberté était indomptable et qu'elle déconcerterait ses plans, fermerait les voies à sa providence, et il a brisé un instrument indocile. Mais quoi ! Cette conduite est-elle digne de la sagesse souveraine? lui convient-il de se tromper dans ses calculs et defairedes essais malheureux? Et puis, quelle est cette nouvelle race plus soumise? N'est-elle pas évidemment inférieure à la première, et par conséquent l'univers n'est-il pas incomplet, et la création découronnée?
On pourra insister : Dieu ne dispose-t-il pas de ses dons, et n'est-il pas libre de retirer ses faveurs? Pour répondre à cette question, il ne suffit pas de considérer sa puissance, il faut aussi tenir compte de sa siagesse. Cette sagesse se retrouve partout, dans la distribution des destinées diverses que possèdent les créatures, et dans l'ensemble des qualités qui constituent chacune d'elles. Or, s'il existe des lois qui dirigent ses opérations, ces lois créent pour lui une convenance morale, et pour les êtres, par contre-coup, des droits vis-à-vis de la sagesse suprême. Le tout est de bien entendre ces droits. Dieu ne doit pas traiter également tous les êtres : ne lui demandons pas pourquoi la pierre est privée de la vie que possède la plante, pourquoi la plante n'a pas l'instinct de l'animal, pourquoi l'animal est déshérité de cette raison supérieure qui nous distingue; et si, par hypothèse, il y a encore des êtres entre l'homme et Dieu, pourquoi il a inégalement réparti ses dons, avare pour nous, prodigue pour ces
êtres privilégiés. Eh! qu'importe à la brute cette vaste ÎDtdligenoe que, dans la sphère étroite de ses sensalions, elle ne peut soupçonner? Qu'importe ma liberté à cet être dont la vie presque endère est absorbée par les repas et le sommeil? Que m'importe à moi-même, qui suis fait pour trouver le bonheur dans la vertu , une félicité que je ne saurais comprendre? Je connais les combats intérieurs, le remords, mais je connais aussi les joies de l'âme; ma liberté a ses faiblesses, mais elle a aussi sa grandeur. Dieu ne doit pas à tous les êtres la même destinée ; il nous a appelés à des fonctions diverses : dans cette série immense de créatures, il a mis les unes plus haut, les autres plus bas, où donc est l'injustice, et quels droits apportons-nous du néant? Pour assigner à chacun des êtres sa place , avait-il autre chose à considérer que son dessein même €à la beauté du monde? Mais une fois qu'il a achevé la répartition des destinées, libre dans le sens divin de ce mot, c'est-à-dire sous les conditions desa nature, sous la réserve de ses autres attributs, il est, si l'on p^U s'exprimer ainsi, lié par sa perfection : ses créatores ^ui viennent de recevoir l'existence , ont reçu avec elle certains droits, et ces droits ne peuvent foire ombragea sa puissance, puisqu'ils n'ont de fondement que dans sa justice, qui est lui encore. Ainsi il ne serait pas parfait, il se serait manqué à lui-même, il aurait démenti sa sagesse, s'il eût mis quelque part une certaine destinée sans les facultés pour l'accomplir, une iin sans les moyens, s'il eût imposé une œuvre sans donner l'instrument. Il devait à la plante la sève qui
la fait vivre, à Tanimal l'instinct et le mouvement qui le portent vers sa nourriture, à l'homme perfectible, créé pour être l'artisan de sa destinée, fait pour la science et la vertu, la puissance d'atteindre le vrai et d'accomplir le bien, la liberté.
Il est une autre théorie voisine de celle de saint Augustin , et que nous ne devons pas passer sous silence, tellement elle est considérable, c'est la théorie des thomistes. Dans son traité du libre arbitre, Bossuet l'expose, et, on s'en aperçoit, avec une préférence marquée; il la fortifie par ses propres réflexions, et loin de la réfuter, comme il a fait les autres, il la défend, (i) « D'autres prétendent que Dieu fait immédiatement en nous-mêmes que nous nous déterminons d'un tel côté, mais que notre détermination ne laisse pas d'être libre , parce que Dieu veut qu'elle soit telle. Car, disent-ils, lorsque Dieu , dans le consieil éternel de sa providence, dispose des choses humaines et en ordonne toute la suite, il ordonne par le même décret ce qu'il veut que nous souffrions par nécessité , et ce
qu'il veut que nous fassions librement Il ne veut
pas les choses en général seulement , il les veut dans tout leur état, dans toutes leurs propriétés, dans tout
leur ordre Il ne veut pas seulement que nous
soyons libres en puissance, il veut que nous soyons libres en exercice ; et il ne veut pas seulement en général que nous exercions notre liberté , mais il veut que nous l'exercions par tel ou tel acte : sa science et sa volonté vont toujours jusqu'à la dernière précision
(1) Bossuet, Traité du libre arbitre, ch. VHI.
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des choses ; il descend à ce qui s'appelle tel ou tel , c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus particulier , et tout ceh est compris dans ses décrets. »
t 11 n'y a rien dans la créature qui tienne tant soit peu de Tètre y qui ne doive ^ à ce même titre , tenir de Dieu tout ce qu'il a. Gomme donc plus une chose est actuelle, plus elle tient de l'être , il s'ensuit que plus elle est actuelle, plus elle doit tenir de Dieu. Ainsi notre âme> conçue comme exerçant sa liberté, étant plus en acte que conçue comme pouvant l'exercer , elle est par con-^ séquent davantage sous l'action divine, dans son exercice actuel , qu'elle ne l'était auparavant ; ce qui ne se peut entendre , si on ne dit que cet exercice vient immédiatement de Dieu...... On ne peut poser qu'il y ait
un Dieu, c'est-^à-dire une cause première et universelle, sans croire en même temps qu'elle ordonne tout et qu'elle fait tout immédiatement. Il faut sauver en toutla noUon.de cause première , c'est-à-dire que, dès qu'on nomme la cause première, il faut la faire partout aller devant ; tout suivra précisément comme elle l'ordonne, sans qu'elle ait besoin pour cela de consulter autre chose qu'elle-même. Dieu étant ,, comme premier être» cause immédiate de tout être, comme premier agissant doit être cause de toute action ; tellement qu'il fait eanous L'agir même , comme il y fait le pouvoir agir. ».
Mais cette action de Dieu sur la nôtre, ne lui ôtet-elle pas sa liberté? fiossuet répond: « Que si on attribuait à un autre qu'à notre auteur de faire en nous notre action, on pourrait croire qu'il blesserait notre liberté, et romprait pour ainsi dire, en le remuant, ua
ressort si délicat/ qu'il n'aurait point fait; mais Dieu n'a garde de rien ôter à son ouvrage par son action. De même que l'être créé ne laisse pas d'être pour être d'un autre, c'est-à-dire pour être de Dieu, au contraire, il est ce qu'il est à cause qu'il est de Dieu : il faut entendre de même que l'agir créé ne laisse pas, si on peut parler de la sorte, d'être un agir pour être de Dieu ; au contraire il 6st d'autant plus agir que Dieu lui donne de l'être. Tant s'en faut que Dieu, en causant l'action de la créature, lui ôte d'être action, qu'au contraire il le lui donne, parce qu'il faut qu'il lui donne tout ce qu'elle a et tout ce qu'elle est, et plus l'action de Dieu sera conçue comme immédiate, plus çUe sera conçue comme donnant imn»édiatement, et à chaque créature et à chaque action de la créature, toutes les propriétés qui leur conviennent... Le propre de Dieu, c'est de vouloir, et, en voulant, de&ire dans chaque chose et dans chaque acte ce que cette chose et cet acte sera et doit être. Et comme il ne répugne pas à notre choix et à notre détermination de se faire par notre volonté, puisqu'au contraire telle est sa lia^ ture, il ne lui répugne pas non plus de se faire par la volonté de Dieu, qui la veut, et la fera être telle qu'elle serait si elle m dépendait que de nous. En effet, nou» pouvons dire que Dieu nous fait tels que nous serions nous-mêmes, si nous pouvions être de nous-mêmes , parce qu'il nous fait dans tous les principes et dans tout l'état de notre être; car, à proprement parler. Té-» tat de notre être, c'est d'être tout ce que Dieu veut que nous soyons. »
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Ëirtu^-eette conciliation de la liberté humaine avec les décrets divins eçt la plus simple de toutes, c Comme la volonté de Dieu n'a besoin que d'elle-même pour accomplir tout ce qu'elle ordonnci il n'est pas besoin de rien mettre entre elle et son effet. Elle l'atteint immédiatementy et dans son fond, et dans toutes les qualités qui lui conviennent. Et on se tourmente vainement en cherchant à Dieu des moyens par lesqWs il fasse ce qu'il veut; puisque dès-là qu'il veut^ ce qu'il veut existe, car quel meilleur moyen peut-oi\ trouver pour faire, qu'une. chose soit que sa propre cause? Or, la cause, de toutice qui est, c'est la volonté de Dieu, et nous ne concevons rien en lui par ou il fasse tout ce qui lui plait, si ce n'est que sa volonté est d'elle-même très-effîcace. »
Telleest,selonBossuet,ropinion des ihomistes.Si nous prenons certaines phrases, certains développements^ même de cet exposé, nous pourrons adopter la doctrine qu'il renferme. Tout le monde en est d'accord : ce qui existe, existe par la volonté de Dieu ; et il n'a pas dé * crété seulement des. existences abstraites; mais avant de produire ce monde il s'en est représenté tous le& détails, et l'a choisi tel que nous le voyons avec sa mo^ bile réalité. En ce sens, si j'existe, si je suis libre et si je prends librement un certain parti dans telle ou telle circonstance déterminée, c'est que Dieu l'a voulu. Mais quand on a affirmé cela, tout n'est pas dit encore, il reste à savoir si ce monde est régi par des lois générales d'où découlent uniformément les phénomènes, ou si chacun de ces phénomènes est produit par ua
décret spécial de Dieu, c'est ici que les passeurs se divisent et que réside la difficulté. Les phénomènes sentais régis par des lois générales, ma liberté, une fois mise en moi par Dieu, se développe-t-elle d'ellemême, a-t-elte vraiment le choix entre deux partis, comment sa décision ne contrarie-t-elle pas le dessein de Dieu? comment en faisant ce que nous voulons, faisons-nous ce qu'il veut? Au contraire, Dieu a-t-il décidé par un décret particulier que je prendrais ce parti plutôt que Tautre/parce que cette décision convient à son plan, il &'ag^^î|9 démontrer comment, en faisant ce que Dieu veut, je peste libre.
Pour quel parti tiennent les thomistes?
Admettent-ils que Dieu a choisi de toute éternité des lois générales-, dèslors, tout ce qui arrivedans ce monde> arrivant en vertu de ces lois, nous devrions dire avec eux que Dieu est la cause de tous les événements libres ou nécessaires, puisque les uns comme les autres ne naissent qu'en vertu de ces lois générales décrétées par Dieu, qu'il est la cause de tout être et de toute action, de tout pouvoir et de tout exercice particulier de ce pouvoir. En choisissant ces lois générales^ il a d6 se représenter tout Tordre et toute la suite des évé-^ nements qui en proviennent ; vouloir le principe, c'é-^ tait vouloir la conséquence.
Mais si telle est leur pensée , je ne conçois plus pourquoi Bossuet qui a adopté leur sentiment, reproche à certaines doctrines d'environner de tous côtés la volonté humaine par l'opération divine, opération dil'ecte et spéciale, laissant a l'âme de donner le dernier
eoup; il fallait leur reprocher de trop attribuer au concours particulier de Dieu, d*ètre impuissantes à expliquer par la sagesse des lois primitivement choisies l'ordre de ce monde, et d'être obligées de recourir fréquemment à Dieu, qui supplée à ce qu'il y a de défectueux dans les lois générales, et ne vient pas pour les accomplir, mais pour les corriger, qui accepte leurs résultats, mais uniquement comme un point de départ, un fond sur lequel il travaille. Tout au contraire, il reprend ces aut^rs de ce qu'ils sont trop timides; pour lui, il ij|biia plus avant, il attribue à Dieu notre dernière déténnination.
Ensuite, celui qui voit dans I^ordre de ce monde le résultat des lois générales, poursuit partout les causes particulières qui amènent un événement, il recherche comme les physiciens, le principe en vertu duquel les faits se produisent, les circonstances essentielles pour qu'il se manifeste. Écoutez, au contraire, Bossuet, interprète des thomistes : < Comme la volcmtéde Dieu » n'a besoin que d'elle-même pour accomplir tout 9 ce qu'elle ordonne, il n'est pas besoin <le rien » mettre entre elle et son effet. »
La conciliation tentée dans cette théorie, est-elle aussi juste que le croit Bossuet? Rien de plus simple au premier abord. Je donne librement l'aumône à un de mes semblables: Dieu a décrété que je donnerais l'aumône; et ma liberté n'est pas compromise, car il a décrété aussi que je donnerais librement. Sans doute s'il ne veut pas que je sois libre en faisant tel ou tel acte, )e ne le serai pas, et du moment qu'il le veut, joie
-léserai; mais il reste une question à se poser. Je puis prendre un parii ouFautre, or, Dieu veut quèje prenne Tun de préférence, et il opère en moi celte décision; me donne-t-il seulement la force de me déterminer ? Évidemment non; j'ai en moi tout te qu'il faut pour vouloir, si je n'ai pas tout ce qu'il faut pour agir* Il intervient donc plus elBcacement^ il détermine le isens même dans lequel agira ma volonté. Mais alors que devient le libre arbitre? Bossuet prévoit Tobjection, et y répond de la façon suivante : « Il ne répugne pas à » notre détermination df8b iff<faire par la volonté de » Dieu, qui la veut et la fera être telle qu'elle serait, » si elle ne dépendait que de nous. En eiïet, nous » pouvons dire que Dieu nous fait tels que nous » serions nous-mêmes, si nous pouvions être de nous* » mêmes. »
Soit; qu^ Dieu m'ait donné dès l'abord une certaine forcequi suffise à tous mes actes futurs, ou qu'il me la mesure suivant le besoin , peu importe : je ne con* sidère point d'où elle vient, ni quand elle vient, mais seulement l'usage que j'en fais ; une fois que je possède ce pouvoir, je m'en sers comme si je le tenais de moi«> même, et le dépense à mon gré, j'agis selon l'état de mon être. Que si Dieu opère en moi , il faut que son action me soit adaptée, qu'il tienne compte de ma constitution, qu'il s'y conforme d'abord, s'il veut la modifier^ et, pour prendre l'expression de Bacon, qu'il obéisse à la nature pour lui commander; mais cela suppose qu'une certaine nature constante , qu'un certain état de cette nature existe antérieurement à
son action ; or, telle n'est pas la pensée de Bossuet; < à » proprement parler , Tétat de notre être , c'est d'être » toutee que Dieu veut que nous soyons. »
Quoi t lorsqu'il faut prouver que l'influence de Dieu sur notre volonté ne l'empêche pas d'être libre, ce serait répondre , de dire que Dieu ne fait en nous que ce que nous ferions nous-mêmes, qu'il veut selon l'état de notre être , en ajoutant que Tétat de notre être , c'est d'être ce qu'il veut que nous soyons? C'est un rais(m<nementsi étrange, si manifestement vicieux, que j'ose à peine croire qu'un esprit comme celui de Bossuet ait pu un seul instant se fiûre illusion.
Dieu veut que j'accomplisse telle action , et que je Taccomplisse librement , très^^bien ; mais elle ne sera iilMre qu'à certaines conditions , condilions non point arbitraires, mais nécessaires, que Dieu aperçoit et réalise, mais qu'il n'invente pas, et qu'il emprunte à sa raison éternelle pour les faire paraître dans le monde. Supprimez-les, ma spontanéité est supprimée avec elles ; et vainemept , par hypothèse , Dieu dé-^ crétera qu'un acte, affiranchi de. ces conditions, soit libre, il ne le sera point. S'il portait un pareil décret , il déferait son propre ouvrage , disons mieux , il com-^ battrait sa sagesse, et donnerait un démenti à sa perfection. La question est donc cellov^ci : l'acte que je vais produire, et que Dieu a décrété, estnl ou non dans des conditions telles. que ma liberté soit sauve? 11 ne suffît pas de dire que ma liberté est enfermée avec cet acte dans le décret divin; il faut encore que j'aie la conscience , au moment où je veux , de pouvoir me
décider autrement, et que cette conscience ne me trompe pas. Alors il reste à savoir comment Dieu m'empêchera de choisir Fautre parti. Bossuet ne veut pas qu'il prenne aucun détour; selon lui , il va droit à la volonté elle-même, et s'en empare ; il n'y a plus ici besoin de raison, de désir qui nous pousse, il ne s'arrête pas à circonvenir ce pouvoir par des influences douteuses, ou efficaces, si l'on veut, mais dans tous les cas trop timides v au moment où les influences naturelles fléchissent l'âme dans un sens. Dieu la redresse et l'incline où il lui plait, sans que rien, dans cette âme , justifie ces mouvements. Or, une volonté dont on ne peut rendre compte par les lois de notre être, par l'état particulier d'un être dans un instant donné, , ne procède pas de ce fond ; sa cause n'est plus au dedans, mais au dehors, et il ne lui reste que la conscience illusoire de son indépendance.
On voit en quoi cette opinion difiëre de la doctrine de saint Augustin, et en quoi elle. s'en rapproche: toutes les deux placent l'homme sous l'action directe deDieu, sans l'intermédiaire des lois générales, mais suivant saint Augustin, Dieu circonvient la volonté par les influences infaillibles de la raison et du désir; les. thomistes, plus hardis, laflranchissent de cesmoyens,. et lui livrent la volonté même. Ni l'une ni l'autre de ces théories n'a tenu la balance égale entre la Providence et la liberté; leurs auteurs emportés par un esprit profondément religieux ont donné dans un excès, où ne donneront jamais les âmes communes, mais, qui est un excès pourtant; admirables intelligences ik
•qui il a manqué seulement d'avoir autant de mesure que de grandeur.
SECTION II
CÀUSBS QUI FONT MÉCONNAÎTRE l'eXISTBNCB DBS LOIS.
Cherchons, à notre tour, s' il est quelque conciliation ^possible entre les deux vérités que nous nous sommes proposées. Les auteurs des théories précédentes n'ont^ ils pas eu tort de supprimer les los générales, et n'cfst-ce pas là précisément la source de leurs plus graves erreurs ?
Mais nous n'examinons pas si les lois générales suffisent, et si Dieu n'y contrevient pas en effet quelquefois; nous ne traiterons pas la question des miracles dans le monde physique, et de la grâce, qui est le miracle du monde moral ; ce n'est ni notre dessein, ni notre devoir. Notre unique but, c'est de prouver que Dieu n'est pas indifférent aux affaires de ce monde, et de msdntenir l'action uniforme de sa Providence, de -Rechercher ses voies constantes. Nous nous proposons de faire pour l'homme ce que les physiciens font pour la nature, expliquant ce que nous pouvons expliquer, déclarant inexpliqué encore ce qui nous résiste; ce que font aussi les historiens dans l'étude des éyénements où l'homme et la nature concourent, recueillant toutes les causes qu'il est possible de constater, et nous arrêtant devant l'inconnu. C'est l'affaire des théologiens d'établir la nécessité et la vérité de ces coups extraordinaires que Dieu se réserve. Quant à la philosophie, elle ne saurait s'occuper des accidents
particuliers, et ne vise jamais qu'à dégager du sein des faits bornés l'universel qui les précède et les domine.
Quand on parle du monde physique, cette proposition que Dieu ne suit pas de lois, qu'il fait toutes choses directement, est insoutenable; là les lois sont trop visibles, la régularité avec laquelle les phénomèties se succèdent est trop frappante, là vicissitude des jours, et des nuits, et des saisons est trop uniforme, la ma* nière dont se comportent les agents physiques qui nous entourent et nous pénètrent, la lumière, la chaleur, l'électricité, le magnétisme, la pesanteur, est fixée avec trop de précision pour qu'on puisse désormais, sans se compromettre, nier l'existence des règles qui président à tous ces mouvements. Toutefois dans ce tnonde physique lui-même, si quelque événement inaccoutumé se produit, et que sa cause matérielle ne soit pas parfaitement coùntie, aussitdt le peuple sup*ptime les intern(iédiaires, et ^attache cet effet à la vo-
lonté de Dieu. N'est-ce pas ainsi qu'on interprétait autrefois les éclipses ? N'est-ce pas ainsi qu'on interprétait, il y a quatre siècles, l'apparition d'une comète? N'estce pas ainsi que la portion de l'humanité qui ne suit pas le progrès des sciences, interprète tous les jours encore une foule de faits? Le premier philosophe qui annonça à Athènes l'existence d'un Dieu pur esprit qui, après avoir donné l'impulsion à la matière, l'avait livrée à son propre mouvement, ce philosophe qui tenait compte des agents physiques dans les événements physiques, et ne rapportait pas tous les phéno-
mènes immédiatement à Dieu, ne fut-il pas accusé d'athéisme? Mais quoi! des hommes d'une haute portée n'ont-ils pas donné dans cette prévention? N'est-on pas étonné devoir Pascal, l'auteur de l'expérience du Puy-de-Dôme, reprocher à Descartes de ne faire intervenir Dieu dans le monde que pour lui donner une chiquenaude? Et enfin, s*il nous faut un exemple illustre entre tous de cette disposition naturelle à l'esprit humain, c'est l'inventeur de l'attraction universelle, c'est Newton lui-même qui nous le fournira. N'a-t-il pas cru que notre système se désorganiserait un jour, et qu'il faudrait alors que le Dieu ordonnateur vînt réparer son ouvrage, et pour un temps encore le remettre sur pied ?
Or; si dans la considération des phénomènes physiques, l'homme apporte cette disposition, il est facile de concevoir qu'il l'apportera également dans l'étude des phénomènes de conscience, qu'ici comme là, il retranchera les causes secondes, et donnera pour raison de toutes choses la volonté de Dieu.
Il existe de ce fait plusieurs causes diverses; une seule suffirait pour le produire, et, quand elles se trouvent réunies, elles se fortifient réciproquement, et nous donnent une grande confiance dans notre opinion.
Les lois sont des abstractions. Pour les former, l'esprit néglige , dans les phénomènes qu'il envisage, les circonstances particulières, et ne tient compte que de leurs caractères communs, il ne prend qu'une partie de la réalité. Or, c'est là une opération savante qui
demande du travail et de la peine, de l'obs^vation et de l'analyse. Ce n'est pas ainsi que l'intelligence débute : elle voit avant de regarder, elle saisit l'ensemble avant de décomposer ; par conséquent, si elle doit re^ connaître les lois du monde^ elle est tellement faite qu'au premier moment ces lois lui échappèrent inévi* tablement. Et encore, dans le monde physique, les faits provoquent notre attention, mais en sera-t-il de même dans le monde de la conscience, où les faits sont si délicats et si fugitifs? Ici au contraire, ne faudrat-il pas un puissant effort de la volonté pour s'arracher au monde extérieur qui s'en empare ?
De même, nous élevant à l'idée de causalité par l'expérience de notre propre énergie, nous formons toutes les autres causes sur ce modèle; nous ne comprenons pas des causes abstraites, comme sont toutes les lois, mais des agents personnels comme nous. Ce Dieu que nous avons reconnu portera longtemps notre ressemblance, longtemps il agira comme nous-mêmes, volonté puissante qui se porte successivement sur des points divers, force qui se dépense peu-à-peu, cause permanente d'une série d'actes qui se suivent sans se tenir. On ne pénètre pas ses conseils, on sent sa main.
Ensuite il est commode de recourir à Dieu pour se sauver de toutes les difficultés. Dieu le veut, est une réponse.aisée qui met fin à tous les embarras.
Le sentiment aussi réclame contre l'opinion qui voit dans le cours ordinaire des phénomènes l'action de lois générales. Il est des esprits qui craignent de trouver
<laûs ce monde trop de régularité , trop de eonformité. Un écrivain célèbre, Bernardin de Saint- Pierre, n'a-t-it pas dit : « En portant les recherches de notre esprit ^ jusqu'aux principes de la nature et de la Divinité » même, nous en avons détruit en nous le sentiment ? » Ne se rappel le- t-on pas cet apologue qui nous présente un paysan vivant d-abord heureux dans une petite vallée des Alpes? Un ruisseau qui descendait de ces montagnes fertilisait son jardin ; il adora longtemps en paix ta naïade bienfaisante qui lui distribuait ces eaux et qui en augmentait l'abondance et la fraîcheur avec les chaleurs de l'été. Un jour il lui vint en fantaisie de découvrir le lieu où elle cachait son urne inépuisable..... Après une pénible marche, il arrive au
pied d'un eiïroyable glacier Tout a disparu : douce
et tranquille vallée, humble toit, bienfaisante naïade ; son patrimoine n'est plus qu'un nuage, et sa Divinité •qu'un affreux monceau de glaces. La nature telle que l'ont faite les savants , n'est plus pour lui qu'un triste théâtre composé de leviers, de poulies, de poids et de re3Sorts. Encore cet écrivain s'est-il borné à ces protestations; il voulait seulement rappeler aux hommes que le plaisir de la science ne saurait suppléer le sentiment religieux. Mais est-il facile de s'arrêter sur cette pente?
On comprend que des philosophes à leur tour réclament contre cette prétention de la science humaine à lier Dieu par des propos directs; et s'offensent de cet adage : Semel jmsit , semperparet, il a ordonné une
Ibis, il obéit toujours , ne croyant pas son indépen-
dance intacte du moment qu'il obéit, fût-ce à luimême.
On sait encore que les causes qui agissent constamment et uniformément sont insensibles; pour les reconnattre, il Faut leur résister par un effort delà volonté. Si donc on suppose que la volonté elle-même suit quelque loi, également constante et uniforme, sera-t-il facile delà découvrir? De quoi serviront ici les efforts de la volonté? Loin de contrarier cette loi, ils en partent, et lui demeurent soumis.
Ce n'est pas tout : nous sentons en nous une puissance maîtresse qui fait et défait dans son domaine, l'ordonne et le bouleverse à son gré ; il est donc naturel de demander comment, en nous livrant à nousmêmes, Dieu peut atteindre son but; et comme il est impossible que sa volonté soit inefficace, que ses desseins portent à faux , nous nous prenons à croire qu'il fait lui-même nos volontés, qu'il dispose de nous selon son dessein, qu'il nous a laissé la puissance executive, et qu'il s'est réservé les décrets.
Enfin il est certains états de notre âme qui nous étonnent. Envisageant d'un côté le point d'où nous sommes partis, de l'autre le point où nous sommes parvenus, nous cherchons en vain a retrouver dans notre mémoire quelque acte de notre volonté qui nous ait fait franchir cet intervalle. Il y a là, selon toutes les apparences , un travail dont nous ne sommes pas les artisans , car nous n'avons ni considéré , ni même entrevu ce but , et nous n'avons pas résolu de marcher pour l'atteindre. Maisc'estbien plus : lorsque
notre volonté a protesté contre un pareil changement, lorsque nous avons énergiquement résolu de nous tenir à certaines idées, à certains sentiments, et que nous nous trouvons soudain renouvelés en dépit de iiousmèmes; alors, ne pouvant expliquer notre étaV présent, nous nous hâtons de dire qu'il est ineiplicable , que nous ne saurions trouver en nous aucune cause qui Tait amené, et qu'il est complètement impossible d'en rendre raison , si l'on s'en tient aux données de l'observation interne. Que reste-t-il , sinon de croire que nous avons été transportés là par une puissance étrangère qui nous a modifiés à notre insu , a opéré en nous et sans nous ; que nous partageons notre gouvernement avec un autre être, qui a ses vues indépendantes des nôtres , et nous meut quand il lui plaît , et «omme il lui plaît , par une action secrète et irrésistible.
SECTION IlL