‹ Doctrine de Saint Augustin sur la liberté et la providenceChapitre 13 sur 17 · PREUVES DE L^EXISTBNCB DE CES LOIS · texte numérisé non relu

PREUVES DE L^EXISTBNCB DE CES LOIS

Voilà ^ entre beaucoup d'autres sans doute, quelques-unes des causes qui nous empêchent de recon* naître l'existence des lois. Eh bien! malgré leur nombre, leur influence et leur persistance , telle est la force de la vérité, qu'il a été reconnu, et qu'il est désormais incontestable que le monde physique suit une marche régulière. Or cette régularité à son tour est une grande présomption pour que le monde moral soit régi de la même façon. Quoi ! la matière serait admirablement ordonnée, et Thumanité serait sans lois! Il n'en saurait être ainsi : la matière et l'homme procè-

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dent du même auteur , de la même sagesse , et doivent en porter l'empreinte. S'il est mieux, s'il est plus digne de cette sagesse souveraine que les êtres ne soient pas régis par des lois , au premier regard , l'humanité ne la dément point, mais que signifie le spectacle de la nature? Si au contraire il est plus convenable, plus conforme à la perfection divine que les êtres soient régis par des lois , je conçois la nature telle qu'elle m'apparait , mais que devrai-je penser de l'humanité ? L'analogie est pressante , aussi Bossuet qui , comme philosophe , ne veut pas voir dans nos déterminations une suite naturelle de nos déterminations antérieures , mais un exercice de la puissance Divine, Bossuet, lorsqu'il fait l'histoire, cédant à cette analogie, écrit les lignes suivantes : « A la réserve de cer- » tains coups extraordinaires, où Dieu voulait que sa » main parût toute seule , il n'est point arrivé de grand » changement qui n'ait eu ses causes dans les siècles » précédents. » Or, dire que les événements sont amenés par d'autres événements qui, à leur tour, ont leur cause quelque part ici-bas , que l'historien les recherche et les découvre , qu'est-ce autre chose que reconnaître des lois générales, imposées par Dieu à rhomme; lois qui, selon Bossuet, ne sont pas inviolables, puisque Dieu s'en départit quelquefois, ^nais existent certainement, puisqu'il les viole? Ici l'historien est préférable au philosophe : l'un a été dominé par l'esprit de système, et l'autre a cédé au bon sens. Oui , dans le monde moral comme dans le monde physique^ il y a quelque chose qui demeure identique au milieu

des phénomènes variables et passagers; dans l'âme comme dans la nature , tout a été fait avec règle et avec calcul. Nous avons une pauvre idée de l'artisan qui est forcé de s'attacher à la machine qu'il vient de construire, et de se porter tour-à tour à chaque partie pour réveiller les différents rouages ; nous estimons beaucoup plus celui qui, ayant créé une machine, met en elle le principe de son activité, et dispose toutes les pièces en sorte que le mouvement se communique avec constance. Mieux elles se suffisent à ellesmêmes, plus nous en admirons l'auteur; nous mesurons notre estime pour l'ouvrier sur la durée de son œuvre, sur le temps qu'elle fonctionne sans se déconcerter. Si nous avons une haute idée de Dieu , si nous l'appelons le premier et le plus grand de tous les artisans, n'allons pas ailleurs en chercher la cause; c'est que nous avons pénétré la constitution de l'univers, que nous en avons reconnu les lois, que nous avons comparé avec nos ouvrages qui se détraquent à tous moments , la solidité de cette machine immense qui depuis le commencement des temps accomplit ses énormies révolutions sans se fatiguer jamais.

Nous devons donc chercher aussi dans le monde moral ces lois, cette uniformité qui dans la nature nous frappent et nous donnent une si grande estime pour son Créateur. Qu'importe que les faits soient différents? S'ils ont le même caractère, ils manifesteront avec le même éclat la sagesse et la puissance de Dieu

Quand nous ne trouvons pas en nous-mêmes ta

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causQ d'un certain fait, pourquoi déclarer aussitôt qu'il n'en existe aucune? N'y a--t-il pas une foule de pensées et de sentiments qui n'ont fait que traverser notre âme pour ne plus revenir? Et, eussions^nous la puissance de nous représenter toute la suite des événements écoulés , encore serait-il nécessaire de les voir dans leurs rapports entre eux et avec notre situation actuelle ; connaître comment ils se sont engendrés les uns les autres , et ont concouru à produire ce dernier résultat. C'est là qu'est la difficulté; nous avons bien de la peine à découvrir les lois physiques , et cependant nous pouvons, dans le monde extérieur, reproduire à volonté les phénomènes , varier à plaisir le» circonstances, interroger la nature; mais quand il s'agit de nous-mêmes , il n'est pas toujours possible^ et il en coûte souvent trop cher d'expérimenter, nous ne disposons pas des circonstances y pour les faire renaître à notre gré; les effets n'étant pas instantanés, ils se compliquent de circonstances étrangères ; le sujet même de ces expériences, l'esprit, n'est plus ce qu'il était autrefois : il a été changé par l'action des événements accomplis, et tous les jours il se modifie; aatret fois il constatait passivement les phénomènes sans y prendre part, maintenant devenu juge et maître, il. les fait comparaître devant lui,/ les provoque, et change ainsi le cours de la nature en la dirigeant. Enfin, nous ne sommes pas juges désintéressés , nous redoutons de nous trouver en défaut; tandis que nous interrogeons la nature, plus d'une fois nous lui dictons ses réponses, et notre épreuve n'est pas toujours sincère et décisive.

On conçoit par là combien la recherche des lois de l'âme est délicate, combien par conséquent, ri est difficile de rapporter les faits à leur véritable cause ^ que sera-ce donc si nous venons à retirer la concession que nous avons &ite plus haut, s'il demeure vrai qu'un grand nombre d'idées, d'affections et de volontés passent comme inaperçues et pour toujours dans l'obscurité de la conscience?

Ainsi, quand nous ne pouvons nous rendre compte d'un fait, ne nous pressons pas de dire qu'aucun antécédent ne le justifie. Il est injustifiable pour nous peutêtre; mais qui sait si plus tard nous n'en trouverons pas la raison? et dût cette raison nous échapper constamment, qui sait si d'autres, honunes plus habiles ou plus heureux que nous, ne la découvriront pas ou ne l'ont pas déjà découverte? Qui donc a mesuré la pro* fondeur de Tâme et la pénétration de l'intelligepce hur maine ?

Faut-il accorder au sentiment ce que nousrefuson^ à la raison , et serait-il vrai que la conception des lois le flétrit? Mais à quelle époque la grandeur de Dieu at-elle été révélée d'une manière plus souveraine par cet univers? Qu'on mette d'un côté le monde partagé entre les trois enfants de Saturne, bouleversé par les volontés contraires de ces grandes puissances , et par les révoltes des puissances inférieures ; ou bien encore le monde tel que le concevait Âristote, le ciel gouverné par certaines lois, la terre régie par d'autres décrets; que d'un autre côté on contemple cette puissante unité où se confondent tous les phénomènes et toutes les^

lois; qu'une seule volonté, qu'un seui décret produise tous les mouvements qui ont lieu, et les plus réguliers, et ceux dont Tirrégularité semble déconcerter et défier l'observation, on concevra alors que la beauté de l'univers tient encore moins peut-être aux séductions des sens et de l'imagination qu'à l'économie admirable qui règne dans la distribution de ses innombrables parties, qu'à l'unité parfaite où se ramènent et se résolvent toutes les divergences et les oppositions.

Enfin il est bien de voir en toutes choses la volonté de Dieu; mais pour expliquer un phénomène, il n'est pas bien de le faire trop tôt intervenir : avant cette cause dernière, il peut y avoir des causes plus prochaines, et notre tâche est de les découvrir. Il ne faut point mettre Dieu à la place des lois, mais au-dessus^ et se servir de ces lois pour remonter jusqu'à lui. Faire autrement, c'est trancher la difficulté, non la résoudre; et le précepte d'Horace

ffee Deu9 inUrtit nui dignui vindiee nodut^

est aussi vrai en philosophie que sur la scène. Dieu ne doit être que le point extrême auquel aboutit toute recherche ; sa place est au terme de la science, non au début; s'il n'apparaît pas, la science est incomplète; s'il paraît trop tôt, elle n'est pas même commencée.

Yoilà ce que nous avions à dire à ceux qui suppriment les causes secondes^ et s'imaginent que cet intermédiaire placé entre nous et Dieu, le recule et nous en dérobe la vue.

Il nous reste une dernière preuve en faveur des lois générales : nous allons montrer que si l'homme est libre, pour que Dieu connaisse à Tavance tout ce qui doit se ][>asser dans le monde, il faut que dès le commencement il ait donné des lois aux corps et à l'esprit. Nous serons parvenu à notre but , si nous avons lié nécessairement la prescience divine et ce moded'action de la Providence.

Établissons avant tout que la prescience de Dieu n'entraîne pas, en tant que prescience, la ruine de notre liberté. Tenons à ces deux vérités avec une égale force, et si la conciliation nous parait impossible, accusons notre sagacité de n'avoir pu découvrir un lien, qui n'en existe pas moins pour être invisible. Sans doute je suis libre; je ne puis le nier sans combattre l'évidence la plus claire^ sans nier l'autorité irrécusable de la conscience; mais sans doute aussi Dieu ne saurait apprendre : s'il connaît plus dans un moment que dans un autre , il est perfectible, ce qui veut dire imparfait; et ce serait une bien pauvre science et bien peu divine, celle qui, renfermée dans les limites étroites du passé , sonderait l'avenir par des conjectures et des tâtonnements , et serait toujours corrigée par une expérience toujours insuffisante. Pour faire l'homme libre, n'allons pas, (1) comme dit saint Augustin, le faire impie.

€icéron regarde ces vér itéscomme incompatibles (2),. et sacrifie la prescience de Dieu. Saint Augustin ex-

(1) Cité de Dieu, 5, IX.

(2) Traité de la nature des Dieux et de la Divination.

pose le raisonnement qui a conduit là Gicéron y et y conduira tous ceux qui refuseront à Dieu cet attribut (1) : « Si la volonté est libre, le destin ne fait pas » tout ; si le destin ne fait pas tout, l'ordre de toutes led y causes n'est pas certain ; si l'ordre de toutes les causes » n*estpds certain, l'ordre des choses n'est pas non » plus certain dans la prescience de Dieu ; si l'ordrid )» des choses n'est pas certain dans la prescience dé » Dieu, les choses n'arrivent pas comme il les a pré* » vues, et si les choses n'arrivent pas comme il les a » prévues , il n'y a point en Dieu de prescience de l'a^* » venir». Pour lui, il n'adopte pas le sentiment de Gicéron : c( (2) Reconnaître un Dieu, et nier qu'il sache » ce qui doit arriver, c'est une folie manifeste; »etil tâche de concilier ces deux dogmes. Selon lui , qui tiendrait Tordire des causes, tiendrait aussi l'ordre des choses , car rien ne se fait sans une cause préeé^ dente. Négligeant les causes naturelles qui ne sont que la traduction des décrets de Dieu , il ne donne le nom de causes qu'à celles qui sont volontaires , à Dieu d'un côté, de l'autre aux anges et aux hommes. L'idée de cause, à son tour, en renferme deux autres : l'idée d'une volonté qui résout, et d'une puissance qui effectue. Or, même en admettant que la volonté est toujours indépendante de Dieu , ces résultats en dépendraient véritablement, car c'est de lui seul que procède toute puissance , et seul il communique à nos volontés leur efficace. Ici donc^ il ne lui est pas diffîcite de

(1) Cité de Dieu , 5 , IX.

(2) Cité de Dieu , ibid.

prévoir Tordre des choses : il n'a qu'à prévoir ses propres décidions. Mais il ne lui suffît pas de connaître son décret , ce décret suppose la connaissance des volontés auxquelles il accorde la puissance. Or, selon saint Augustin 9 nos volontés mêmes sont dans l'ordre des causes que Dieu prévoit certainement. Gela est vrai, mais comment se fait*il qu'il les voie à l'avance? c'est ce qu'il eût fallu déterminer, et saint Augustin ne traite pas cette question dans la cité de Dieu. Il la touche dans son traité de la Prédesûna"^

îion. (1) S'agit-il de prévoir nos volontés droites, rien ne lui est plus facile, puisque c'e^t lui-même qui en est l'auteur (eaprœsdvii quœfuerat ipse fatturus) ; s'agit-il ^n contraire de prévoir nos volontés perverses , rien de plus facile encore, car de lui-même l'homme est incapable de former d'autres volontés que celles*là, en peine de son péché*

Quanta Bossuet, assez sage, à l'exemple de saint Augustin, pour ne pas dépouiller Dieu de cet attribut, il détermine les conditions auxquelles il prévoit, repoussant formellement toute autre conciliation. < On ne voit pas une chose qui n'est pas exécutée en- » core, et qui n'est dans aucune volonté; car il faut, « pour qu'une chose soit connue, ou que l'être con- » naissant l'ait faite, ou qu'elle fasse quelque impres- » sion sur lui , ou que l'être qui l'a faite lui en donne » connaissance. Or, les deux dernières explications » sont inadmissibles , car il est certain que Dieu n'a » rien au-dessus de lui qui puisse lui faire connaître

» quelque chose ; il n'est pas moins assuré que les V choses ne peuvent faire aucune impression sur lui. » Reste donc qu'il les connaisse à cause qu'il en est » l'auteur , de sorte qu'il ne verra pas dans la créature » ce qu'il n'y aura pas mis. » Ainsi Dieu ne lit que dans ses propres décrets ; il ne peut donc être spectateur qu'à la condition d'être déjà acteur dans les événements qu'il considère , et sa prescience ne s'exerce qu'ensuite de sa pro^ence. Or, nous avons exposé ce qu'est la Providence, comment elle s'exerce dans l'opinion de Bossue t; et si nous l'avons bien compris, il unit comme le principe à la conséquence ces deux propositions : Dieu prévoit, et sa volonté fait en nous l'agir même , sans qu'il soit besoin de rien mettre entre elle et son eifet.

Le problème est donc très-difficile à résoudre; mais si celte considération doit nous rendre prudents et réservés, elle ne doit pas nous empêcher cependant de le tenter à notre tour. Yoici les premières considérations qui se présentent : si Dieu est simple spectateur de nos actions, qu'y a-t-il de changé dans leur caractère? Ce témoin extérieur devant qui elles passent, et qui se borne à les voir passer, n'altère en rien leur nature : il connaît comme fatal ce qui est fatal , et comme libre ce qui est libre.

Mais il contemple nos actes avant qu'ils ne soient .accomplis? Qu'importe, s'il n'y met pas la main? ils sont connus avant d'être produits , cela est vrai , mais au moment qu'ils seront produits , il n'y aura en eux rien de nouveau par l'effet de cette prévision , sinon

qu'ils auront été prévus. Tous les jours, à toutes les heures , nous devinons comment agiront nos semblables, et l'événement justifie notre prédiction ; en sontils moins libres ? leurs actes ainsi connus d'avance par moi ressortenl-ils donc de moi désormais, et leur véritable auteur, celui qui en portera la peine ou la ré^ compense, n'est-il pas toujours celui qui délibère s'il les accomplira , et se décide à les accomplir , avec la conscience qu'il peut s abstenir ou prendre le parti contraire? Je prévois aussi les phénomènes que rendrontles agens physiques ; est-ce donc moi qui lie les effets avec les causes? Non , dans le monde de la fatalité ou dans le monde de la liberté » je suis capable de prédire les événements ; mais je ne change point leur nature ni dans l'un, ni dans l'autre monde : je ne produis ni les actes libres, ni les phénomènes nécessaires que je contemple-, bien plus, la confiance que j'ai dans mes prédictions se fonde sur ce que ces phénomènes prédits par mon intelligence, sont indépendants de mes caprices, qu'ils partent d'une force qui a sa \ertu propre , et ne saurait être d'un moment à l'autre détournée de sa direction par l'influence de ma volonté mobile. Transportez en Dieu notre prescience, le spectacle sera toujours le même , seulement il sera vu de plus haut Mais , dit-on , toute comparaison entre la prescience de Dieu et celle de l'homme pèche nécessairement , car, au contraire de nous. Dieu est infaillible. Nos prévisions incertaines laissent les décisions de nos semblables indéterminées; flottant entre divers événements possibles, elles donnent à la liberté des autres

hommes cette même latitude , et lui permettent de se mouvoir dans les mêmes limites; mais Dieu prévoit sûrementce qui arrivera et comme il arrivera ; le tableau des événements de ce monde reproduit fidèlement , jusque dans ses moindres détails, le tableau idéal qu'il se représente ; tout ce qui se passe sur la terre est déjà écrit dans le ciel ; or, pour que la copie soit fidèle, il ne faut pas laisser de place à l'arbitraire, mais qu'une main invisible et toute puissante guide la nôtre , et que , dirigeant notre volonté dans ses plus

grands écarts , même alors que par des mouTsments irréguliers elle essaye de se prouver à elle-mênie son indépendance , elle la ramène , à travers tous ces détours, au but qu'elle lui a fixé.

Cette objection apparemment solide et qui séduit un grand nombre d'esprits , en réalité n'est pas fondée, et se dissipe à un mûr examen. La voici réduite à ses plus simples termes : les événements futurs seront nécessairement , parce que Dieu les a prévus infailliblement. Je VOIS ici deux propositions vraies : d'abord que les événements seront , ensuite que Dieu les a prévus; mais ces deux propositions , on les unit par un lien qu'il faudrait justifier; la première est donnée arbitrairement comme la conséquence de la seconde. Tout au contraire, les considérations que nous avons présentées défendent d'^établir un semblable rapport , et s'il est vrai qu'il y ait une correspondance entre la prévision divine et nos déterminations futures, il ne reste à l'expliquer que de la façon suivante : Dieu prévoit les événements parce qu'ils arriveront. On devra

alors chercher dans la liberté elle-même la raison de ses déterminations, et dans la nature parfaite de Dieu la raison de sa prévoyance et de son infaillibilité. Ce témoin de nos actes, parce qu'il est à Tabri de toute illusion ,. est-il donc autre chose qu'un témoin ?

La prescience de Dieu et la liberté humaine, considérées sommairement, semblent donc ne point s'exclure; mais il faut chercher à quelles conditions Dieu .prévoit, le comment d'un fait que la raison atteste; peut-être la clarté qui nous a suivis jusqu'ici vient-elle de ce que nous nous sommes tenus à la surface , et nous abandonnera-t-elle à une certaine profondeur. , Il n'y a pour nous qu'une manière de connaître l'avenir : étant donnée une loi générale qui a régi le passé, nous en tirons les faits particuliers qui s'y trou vent con tenus, et n'ont pas paru encore. Ainsi not^e prescience n'est qu'un raisonnement déductif. On devine pourquoi nos prévisions sont si fréquemment démenties par les faits. D'abord, le raisonnement, en tant que procédé de l'esprit, n'est légitime que si ses diverses parties sont disposées suivant certaines règles. Comme simple appareil dont on revêt une opération interne, il peut être mauvais, et ce vice de forme ^ corrompant la pensée, s'y traduira par une erreur. Mais qu'importe que le raisonnement soit bon , si le principe sur lequel on s'appuie est faux , si une observation inexacte a mal constaté la manière dont se produit constamment un phénomène, ou si nous avons mal démêlé du sein des circonstances qui l'accompagnent, celle qui est nécessaire pour qu'il se manifeste, et

f avons rattaché à une cause trompeuse ? Eussions-nous trouvé la cause véritable, il fallait savoir en outre que des causes diverses peuvent produire un même résultat. Enfin, et cette considération est importante, une cause n'obtient pas toujours son effet : son action peut être gênée ou complètement paralysée par l'action d'une autre cause qui agit en sens contraire.

On conçoit que nous avons contre nous bien des chances d'erreur, et que nos prévisions doivent souvent porter à faux. Pour qu'elles fussent certaines, il faudrait que d'une loi incontestable on tirât les vérités qu'elle renferiùe, par une déduction immédiate ou rigoureusement surveillée à chaque pas, et légitimée par sa conformité avec des règles d'une application facile. Il est de telles déductions, celles de la géométrie par exemple, et ces autres déductions de principes cachés dans l'entendement qui constituent le sens commun. Nous appelons ces vérités nécessaires, et prononçons avec la plus grande assurance qu'elles régiront l'avenir.

Il est aisé de comprendre pourquoi notre prescience des faits physiques n'a pas le même caractère. Nous passons, il est vrai, du nécessaire au contingent; mais je n'entends pas que le rapport qui unit ici les efiTets et les ^causes soit variable, et que, si nous arrivons à reconnaître un de ces rapports réels, il change bientôt, et ne laisse à la science qu'un objet qui se dérobe et se métamorphose à chaque instant. Les lois physiques sont stables : à cette seule condition, elles sont des lois. Elles dépendent, il est vrai, de la volonté divine.

mais celte volonté du législateur suit toujours sa raison ; et, quoiqu'elle donne l'être, etjoueà notre égard le principal rôle, elle ne fait, après tout , qu'exécuter et repro* duire le dessein le plus sage que Dieu ait conçu; de sorte que les lois du monde reposent, en dernière analyse, sur les décrets de la raison souveraine. Or cette raison ne change point : comme elle va droit au meilleur, elle n'a point ensuite à réformer ses conseils; et si les principes nécessaires ont éternellement résidé dans l'entendement divin, c'est là aussi que les principes contingents prennent naissance. Cette distinction entre les lois nécessaires et les lois contingentes est juste, il faut la conserver : ces deux vérités : tout corps est dans l'espace, tous les corps s'attirent mutuellement en proportion de leurs masses et en raison inverse du Carré des distances , n'ont pas la même nature : il implique contradiction qu'un corps ne soit pas dans l'espace, et tout le monde conçoit l'existence de corps qui s'attireraient dans d'autres rapports; mais pour faire cette différence, il faut considérer chacune des lois physiques, isolée et prise en elle-même, car aussitôt qu'on les rattache les unes aux autres, et toutes ensemble à l'être qui les a établies, à cette hauteur les distinctionss' effacent; les principes contingents n'étant choisis que pour manifester de la façon la plus éclatante la perfection divine, leur choix n'est pas indifférent, il est circonscrit et déterminé à l'avance par cette perfection même; et ainsi, partant d'un fonds inaltérable, de la nature divine, des lois qui la constituent, ils emportent quelque chose de cette sagesse et

de cette fixité. Laissons croire aux Galilée, atix Lavoisier, aux Laplace, qu'il y a quelque chose de solide dans leurs découvertes. Non, ils n'ont pas consumé loule leur vie à poursuivre un rapport arbitraire et passager, du moins ne l'ont-ils jamais pensé ; leur espérance était plus relevée; et si nous-mêmes nous vénérons ces hommes, c'est qu'ils ne se sont laissé ni arrêter ni détourner par les fausses lueurs des sens, qu'ils ont traversé les apparences et les illusions où les autres hommes s'égarent, qu'ils ont saisi un rayon de la vraie lumière, pénétré une des pensées de la sagesse absolue et immuable.

On peut donc s'appuyer avec confiance sur ces principes, et partant de là, prévoir sûrement; mais le difficile est de les reconnaître. En outre, fussions-nous certains de tenir une telle loi, il faudrait, comme nous l'avons montré, être certains aussi que rien ne viendra contrarier son action. Or, qui peut ici-bas se flatter d'une pareille science? Qui oserait se dire à lui-même .qu'il connaît toutes les causes, la vertu de chacune, et qu'il a calculé leur direction, de manière à se représenter dans une vue d'ensemble toutes leurs actions combinées! Ne serait-ce pas là une prétention ridicule et intolérable?

Il n'y a donc qu'un seul être qui puisse prévoir infailliblement tous les résultats de toutes ces lois, c'est celui qui les a faites. Sa puissance sera , il est vrai , une déduction, mais non pas la déduction que les hommes pratiquent, celle que l'on a définiedela façon suivante: « La nécessité du raisonnement n'est fondée

» que sur tes bornes étroites de l'esprit humain , qui » ne pouvant tout d'alxircl saisir le rapport entre deux » idées, a besoinde recourir à une troisième à laquelle « il les compare successivement. • Un pareil procédé est indigne de Dieu; mais si, voir d'un seul coup d'œil l'ensemble des lois et de leurs effets , et les uns comme dépendant des autres, est une déduction encore, c'est du moins une déduction aiïrancfaie des Ion-" gueurs que nous imposentnotre ignorance et notre faiblesse, et c'est dans ce sens que Ramus disait sans doute, et avait raison de dire, que «Dieu est le meilleur ■ des logiciens. »

Jusqu'ici je n'ai parlé que des fiiits physiques- Je m'y suis tenu à dessein : il est bien plus aisé de se reconnaître dans ce monde de la fatalité, que dans ie monde moral où la fatalité se mêle avec te libre arbitre. Une fois que nous avons clairement déterminé l'idée de la prescience appliquée à une suite nécessaire d'événements, nous sommes mieux en mesure de découvrir si les actes que nous nous attribuons à nousmêmes peuvent tomber aussi sous celte prescience sans perdre lecaractère qui les constitue essentiellement, à savoir l'indépendance.

Nous prévoyons souvent la conduite de nos semblables. Je déclare, par exemple, qu'un homme tiendra sa parole, qu'un autre la violera; que l'un obéira aux lois, que l'autre tentera de s'y soustraire; j'attends ici delà générosité, là deTégoïsme; il est tel militaire pour lequel je me porterais garant qu'il ne truliira pas son pays; il est tellemère dont j'alBrme qu'elle sacridera

— isotous ses plaisirs pour veiller sur son enfant. Certains hommes éveillent mes soupçons : en leur présence je me tiens sur mes gardes, j'observe leurs mouvements; à d'autres au contraire je confierais avec sécurité ma fortune et ma vie. Mais pourquoi prendre des exemples? Toutes nos actions supposent des prévisions pareilles. S'il était impossible de rien deviner des actions futures des hommes, oserions-nous faire avec eux un seul contrat? faire un seul pas au milieu d'eux? n'éprouverions-nous pas à tous les instants de notre vie, l'inquiétude, la méfiance, la terreur qui nous saisit, quand nous tombons chez des peuplades inconnues? Pourquoi, au contraire, lorsqu'on m'apprend leurs actions, suisse si rarement étonné :« Je m'y attendais. » — € Que pouvait-on espérer autre chose? » En vérité, si la volonté humaine agissait au hasard et se portait également dans tous les sens, je devrais être toujours surpris ou ne l'être jamais.

Qu'appelle-t-on connaître les hommes? Les uns, dit-on , possèdent , les autres ne possèdent pas cette expérience. Quelle est cette prétention des moralistes, d'un la Bruyère, d'un Nicole, d'un Yauvenargues, ^ d'un la Rochefoucauld , qui veulent nous révéler le

cœur humain, et mettre à nu les secrètes influences qui poussent notre volonté !

Mais non-seulement nous prévoyons les déterminations de nos semblables; nous faisons bien plus encore, nous les préparons, ou du moins il est des sciences qui promettent de nous donner cette habileté.

La pédagogie nous enseigne à former les enfants pour

en faire des hommes; elle dit quels principes il faut mettre dans leur àme, quels il faut écarter ou détruire , quels sentiments leur communiquer , de quelle société les entourer pour en faire des hommes vertueux.

Quel est aussi cet art des politiques? Ils arrêtent en eux-mêmes un projet ; mais pour que ce projet soit exécuté^ il faut que des milliers d'hommes y donnent la main ; comment donc obtiendront-ils une pareille unité d'eflforts?

Je comprends le travail du mécanicien : il choisit des ressorts qui ont une énergie connue , et les dispose dans le sens qu'il lui convient; tous les mouvements des rouages sont fixés avec la dernière précision ; il a tout combiné suivant son plan, le conçois le musicien qui exécute sur son instrument une composition , si difficile' qu'elle soit : il sait parfaitement quel son chaque corde rendra. Si ces deux artistes mettent ainsi au service de leur idée des agents extérieurs, et la réalisent par leur moyen , il n'y a là rien qui doive étonner : l'un et l'autre opèrent sur une matière inerte, il leur a fallu seulement calculer juste. Mais telle n'est pas l'œuvre du politique : les ressorts qu'il emploie n'ont que la force qu'ils veulent , ils la prêtent à leur gré ou la retirent, et en tout cas la dépensent comme il leur convient. Mais quoi ! il serait très-heureux si ces forces étaient indéterminées et sans aucune direction antérieure; il est besoin quil les redresse, qu'il les fléchisse dans le sens opposé, qu'il amène au même point les volontés les plus divergentes. Donnez aux.

pièces qu'emploie le mécanicien le pouvoir de quitter leur place, aux forces qu'il a mises en jeu ta permis* sion de se reposer ou de se distraire : donnez aux cordes que frappe le musicien la liberté de rester muettes, ou de répondre selon leur caprice ; et en outre, que rien ne laisse prévoir Ces brusques changements; condamnez le politique à ce travail , réduisez-le à cette condition , et demandez-vous ensuite si Tart quil pro* fesse existe réellement. Que d'un autre côté le pédagogue ne puisse pas davantage prévoir le travail qui se fera dans l'âme des enfants qu'il élève; je ne conçois pas sa profession, et ne saurais la prendre au sérieux.

Cependant la pédagogie et la politique sont de véritables sciences et produisent les plus grands résultats. S'il est impossible de contester leur valeur, il ne reste donc qu'à la justifier , à chercher d'où elle peut provenir.

Puisque nous prévoyons les actes de nos semblables, et que ces prévisions fondent même deux sciences , notre volonté n'est donc point si indéterminée qu'elle le paraît au premier abord , elle n'agit donc point au hasard, son action est régulière, en d'autres termes» elle suit certaines lois. Et, s'il y a des lois qui règlent le développement de notre libre arbitre, tout s'éclaircit et tout s'explique : notre prévision dans le monde moral est alors , comme dans le monde physique , une déduction.

Telle est notre manière de connaître l'avenir. Si Dieu le connaît autrement, je ne puis me faire aucune

idée de sa prescience (1). J'ai beau étendre Jusqu'à l'infini son intelligence, il me parait impossible qu'il prévoie les décisions d'une force complètement indéterminée; car cette impossibilité, qui pour nous est manifeste, ne tient pas, comme nous l'avons fait voir , aux limites de notre esprit , mais à la nature inviolable des choses. Si donc Dieu doit tout connaître , et s'il ne peut connaître l'avenir qu'à la condition que notre volonté suive une loi, nous sommes obligés d'admettre que cette loi , fût-elle inaperçue, existe dans la. réalité.

SFXTION IV.

KBCHERCHE DE L4 LOI QUE SUIT LÀ YOLOflTÉ.

Demandons-nous maintenant quelle est cette loi. .

Ici nous trouvons une opinion célèbre , avancée de^ puis longtemps et souvent reproduite : l'homme , disait Socrate, ne veut jamais son mal. Platon reçut cette maxiipe de son maître \ on la retrouve dans saint Augustin, dans Malebrancbe, dans Bossuet, etc. Je ne sais encore si elle est fausse ou vraie; mais^ dans tous les cas , de pareils noms nous défendent de la traiter légèrement, et nous imposent, si nous devons la rejeter , une grande réserve et un examen scrupuleux.

: Selon ces philosophes, Eieu a mis en nous le désir du bonheur; « (2) cet amour du bien-être, dit Maiej» branche, qui est plus fort en nous que l'amour de

(1) Voyez le P. André. Discours sur la nature et l!entendement de Dieu^

(2) Recherche de la vérité , 1. V.

» Têtre. » Bossuet est on ne peut plus explicite sur ce

point : « (1) Les natures intelligentes n'ont de volonté

» ni de désir que pour leur f^icité; et si je vous de-

» mande aujourd'hui si vous voulez être heureux,

)» quoique vos bouches se taisent, j'entends le cri se-

» cretde vos cœurs , qui me diront, d'un commun ac-

» cord , que sans doute vous le désirez et ne désirez

» autre chose. Nous voulons tous être heureux , et il

» n'y a rien en nous ni de plus intime , ni de plus fort,

» ni de plus naturel que ce désir. Ajoutons qu'il n'y a

» rien aussi de plus raisonnable. Car qu'y a-t-il de

» meilleur que de souhaiter le bien, c'est-à-dire la fé-

» licite? »

Mais comment, dans cette doctrine, le mal est-il possible, puisque l'inclination de notre nature est vers le bien , et que notre volonté suit toujours cette inclination? Comme il est des biens véritables, il en est aussi de faux : nous pouvons nous laisser tromper par les apparences, et dépenser dans la poursuite d'une félicité trompeuse , cette force et cette ardeur que la nature nous a données pour conquérir un bonheur solide et durable. Tel est le mal ; c'est une coupable distraction d'un amour légitime. Emportés d'un mouvement indéterminé, et comme par un courant invincible, vers le bien suprême , nous devons tendre de tous nos efforts vers ce but unique, et ne prendre point de relâche que nous n'y soyons parvenus; m^is, au lieu de céder à cette pente et de nous laisser porter jusqu'au terme, nous pouvons nous arrêter en chemin, prendre pour

(1 ) Sermon sur le bonheur.

ce souverain bien , éloigné encore j un des objets près desquels nous passons et qui se trouvent sous notre main ; nous pouvons nous y attacher, nous y reposer, et manquer ainsi notre destinée.

Et comment se fait-il que nous renoncions ainsi au bien réel? Selon les uns, c'est la corruption de la volonté qu'il faut accuser : force libre , indifférente au bien et au mal , elle peut incliner du côté qui lui plaît ; et la raison de son choix est en elle-même, dans sa complète indépendance* Selon d'autres, on ne doit s*en prendre qu'à la faiblesse de l'intelligence qui se laisse séduire par des dehors trompeurs. Donnez à l'entendement l'infaillibilité, la vue claire et parfaite du bien , dès lors le mouvement de la volonté vers le bien connu est irrésistible, et nul écart ne peut se concevoir. La volonté n'a que l'exécution , le conseil est ailleurs; et elle ne fait que traduire les incertitudes ou la sûreté de ce conseil qui la domine. Ace point de vue, on s'explique l'adage de la philosophie socratique : le méchant n'est qu'un ignorant.

J'accepte volontiers le principe que l'homme veut toujours son bien quand il le voit clairement; sauf à faire plus tard mes réserves. Nombre de faits, il est vrai , semblent le démentir : ainsi la majorité des hommes sont convaincus que leur âme est immortelle et qu'il existe un Dieu rémunérateur des bonnes actions et vengeur des crimes ; leur propre intérêt , le soin de leur bonheur leur commande donc d'être vertueux dans ce monde pendant ce temps d'épreuve, et

d'acheter une félicité durable au prix d*effi>rts et de sacrifices momentanés; comment vÎTcnt-ils cependant, el qu'opère en eux cette conviction ? La plupart ne font-ils pas le mal» ou du moins ne sont-ils pas in«t certains dans le bien , et tombant au plus faible obstacle. Ils voient, à ne pas s'y méprendre, où est leur bonheur^ dt pourtant ils héritent, ils reculent, ils s'attachent sans illusion à des biens mensongers. Et il ne s'agit pas toujours d'un bonheur aussi reculé que celui-là ; ne sortons pas des limites de cette vie : combien de fois , mettant en balance la valeur et les suites d'un plaisir, et trouvant que les suites ont incomparablement plus d'amertune que le plaisir n'a de douceur , nous arrive4-il de satisfaire notre passion et d'en accepter les conséquences désastreuses? Le malade n'en*' freint-il pas les prescriptions du médecin ? Il en est puni, il les enfreindra encore; l'autorité ne Ta pas retenu , l'expérience ne le retiendra pas davantage ; il sait et il avoue qu'il vaudrait mieux pour lui se modérer, et se soumettre à une souffrance passagère pour recouvrer la santé, ce bien si précieux , et cependant il n'en fait rien. Ainsi le principe de la philosophie morale de Socrate semble être faux, et l'observation parait pnmver que l'homme peut voir clairement son bien et vouloir son mal»:

Non , dans aucun de ces cas, l'harmonie entre l'iJitelligence et la volonté n'est détruite; l'intelligence nous montre notre bonheur là où il n'est pas en effet ; seulement, pour concevoir cette illusion, il faut se représenter Tinfluence de nos passions sur nos juge-

— iVJ —

menls. N'avoos-nous pas presque toujours à décider entre une jouissance immédiate et une douleur future? Or, ou nous avons déjà éprouvé cette douleur, ou nous ne la connaissons pas encore. Si nous ne la connaissons pas, ridée que nous nous en formons est trop vague, trop peu arrêtée pour qu'elle puisse nous saisir et nous, impressionner fortement. Si nous l'avons éprouvée, nous l'avons oubliée aussi : on sent une douleur, on ne se la représente pas ; elle réside dans la conscience, non dans l'enlendement. U n'en est pas comme des objets matériels ou des faits intellectuels et volontaires qu'on analyse, qu'on étudie et dont on garde, après qu'ils ont passé, une image ou une idée exacte ; en disparaissant , la conscience de la douleur l'emporte avec elle, et nous faisons d'inutiles efforts pour nous en retracer justement la nature et le degré. La même chose est vraie du plaisir : n'étant arrêtée par rien de précis, l'imagination a donc beau jeu pour se représenter un plaisir ou une douleur future, et peut se donner carrière; le tout esl de savoir de quel côté elle se portera. Or, la jouissance est proche , la punition éloignée : la première , par sa proximité même , nous touche plus fortement ; la jouissance est c€»rtaine , la punition douteuse , car des causes inconnues, indépendantes de nous, peuvent la prévenir, ou nous pouvons la prévenir nous-mêmes p%r les effi>rts de notre volonté; déplus, par sa continuité, la même douleur devient moins sensible; d'ailleurs le mal que nous avons supporté une fois , nous jugeons que nous sommes plus forts que lui, et que nous pourrons bien

le supporter une fois encore. C'est ainsi que la passion nous aveugle 9 et que nous nous engageons dans dé faux biens. Si elle ne parvient pas à nous aveugler complètement, et à nous donner la sécurité, elle assoupit du moins notre prévoyance, qui de temps à autre se réveillera , mais en vain , et, trop faible pour nous arrêter, ne réussira qu'à inquiéter et corrompre notre bonheur.

Lors donc qu'un homme sacrifie visiblement son intérêt bien entendu à une jouissance prochaine, mais dangereuse, je ne dois pas juger de sa clairvoyance par la mienne, et croire qu'il compare avec le même sang-froid , et prononce avec la même impartialité ; sa raison est soumise à une influence qui la circonvient et l'altère : je veux dire Finfluence incalculable de la passion. Ce que j'aperçois, il ne l'aperçoit pas; et ce qu'il voit comme moi, il le voit d'une autre manière, sous d'autres proportions et d'autres couleurs. Voulezvous mettre cette influence à nu et la rendre palpable , remarquez ce qui arrive quand, par une cause ou une autre, elle a disparu. Quel homme au moment où sa passion était satisfaite, n'a pas senti comme un voile qui tombait de ses yeux, et ne s'est pas étonné de voir seulement alors ce qui était si manifeste; plus tard, quand une autre tentation est survenue, le souvenir de cette confiance qui précéda un premier plaisir, et de ce désenchantement qui le suivit, ne se représente-t-il pas ù nous comme un avertissement pour l'avenir? Mais je parle ici d'une expérience personnelle; faites l'épreuve sur vos semblables : au moment où ils déli-

b^enl, où la passico agit avec le plus de force , attaquez-la directement^ ou bien avertissez celui qu'elle possède, de l'illusion, de Tespèce de mirage dont il est la dupe, et qu'il la dissipe par son énergie; ou faites une diversion utile ; à mesure que l'émotion de la sensibilité se calme, l'esprit se rassoit, et l'erreur denotre jugement s'évanouit en même temps que le trouble du cœur.

On doit donc, il me semble, accorder la proposition suivante : l'homme ne veut jamais son mal; et si quelquefois il parait le vouloir,^ c'est qu'il prend de faux biens pour des biens véritables.

Mais je n'entends pas, et, quoiqu'ils aient énoncé ce principe, les auteurs que j'ai cités ne l'auraient pas admis, que nous ayons toujours à choisir entre le plaisir et la douleur, à opter pour une jouissance à l'exclusion d'une autre, en un mot, que nous n'envisagions et ne poursuivions jamais que notre bonheur : ce serait réduire toutes nos déterminations à des calculs d'égoisme; or une doctrine morale qui part d'une pareille assertion, est condamnée. Certes, tous ceux qui ont présenté la recherche de la félicité comme l'unique mobile de nos volontés, n'ont pas songé à cette conséquence, et ne l'accepteraient pas; mais elle n'en est pas moins légitime : que ce terme de notre activité soit plus haut ou plus bas, dans cette vie ou dans l'autre; que ce soit un corps ou Dieu lui-même , si nous n'envisageons autre chose dans ces objets que le bien-être qu'ils sont capables de nous apporter, nous ne faisons jamais qu'un échange de biens, et

la règle qui détermine ces échanges est l'intérêt personnel .

Gomme H y a la recherche de notre bien, c'est-àdîre du bonheur, il y a aussi la recherche du bien, c'esUà-dire de la vertu. Ce mot kien est ambigu , il exprime tantôt quelque chose de relatif, de contingent, tantôt quelque chose d'absolu et de nécessaire. C'est dans le premier sens que nous l'avons pris jusqu'ici. Or , fût-il vrai que nous voulons toujours notre bonheur, il ne s'en suivrait pas que nous agissions toujours dans ce seul but, que nous considérions toujours notre seul intérêt, ot que notre activité se consomme dans cette poursuite. Poser ainsi la question^ c'est la résoudre : il n'est pas besoin d'insister sur une ^stînction par&itement établie par le sens commun ; après la victorieuse polémique instituée contre les doctrines morales des sensualistes , il n'e»t plus permis^ à personne Ae confondre deux choses essentiellement différentes , les conseils de Tamour de soi , et les commandement» de la loi morale, ce qui est individu^ et passager avec ce qui est immuable et universel.

Il peut donc nous arriver d'avoir à choisir entre le bien et notre bien , sans songer qu'ils sont identiques , ou dju moins sans être assez fortement convaincus de > cette vérité* Dans ce cas , comment se décidera la volonté, et de quel côté se portera-t-elle ? En vain nous rapp^lera-t-on que l'homme veut toujours son bien, je m'expliquerai par là une des deux inclinations qu'il éprouve , mais l'autre reste incompréhensible. Il y a donc ici une lutte dont l'issue ne peut être augurée

d'après le principe que nous examinons ; et s'il est vrai que souvent Thomme agit sans songer à son in-r téi^t y ou que même il agît contre les prescriptions de cet intérêt y il faudra découvrir une lot supérieure, au nom de laquelle il soit possible de déterm^iner dans quelles circonstances Tbomme obéira ou résist^^a à l'inclination naturelle qu'il a pour le bonheur. Ainsi cette maxime rend compte de ce qui se passe dans l'âme de l'homme qui envisage d'un côté une jouissance, de l'autre une douleur ; mais il y a quelque chose qui lui échappe : tous les combats qui se renouvellent à toute heure dans toutes les âmes , tous ces combats, dis-je , entre l'amour de soi, qui demande à être satisfait, et l'amour désintéressé de la vertu.

On objectera . qu'en dernière analyse, la verio et le bonheur se confondent, que par conséquent celui qui fait le bien fait son bien , et celui qui fait son bien fait le bien ; qu'on peut donc indifféremment pro-< poser l'une ou l'autre de ces formules, et qu'amsi recommander aux hommes de s'attacher à lewr bien véritable, c'est leur recommander d'écouter aUe»t tivement les préceptes, de la raisoo^ et d'y (di)éir. Rien de plus clair à mes yeux que cette identité de la vertu et du bonheur; c'est le grand principe conquis par Socrate^ et que Platon, son héritier, a soutenu, et développé dans ses dialogues; c'est même ce principe qui donne à leur morale sa pureté et son élévation. Je ne conçois pas que Dieu ait imposé à l'homme de suivre une route qui le mène au malheur ; il eût mieux valu le laisser sans guide, l'abandonner au hasard y

lui laisser tenter indistinctement toutes les voies ; peutêtre, après des expériences multipliées, aurait-il enfin trouvé Tobjet qui doit satisfaire tous ses désirs ; mais placer dans son âme un guide qui doit l'égarer , Téclairer d'une lumière trompeuse, user de son autorité souveraine pour le conduire et le perdre dans des abîmes : voilà ce qui ne peut sans impiété être attribué à Dieu. Retenons donc fermement ce principe : quiconque fait le bien, mérite le bonheur et l'obtiendra; nous avons pour garantie de sa vérité , la perfection divine ; mais si l'homme qui tend à raccomplissement du bien arrive au bonheur , ce n'est pas à dire pour cela que l'homme qui tend au bonheur accomplisse le bien ? Qui vise uniquement au bonheur par cela même > le nianque : le bien doit être aimé pour lui-même , indépendamment de ses conséquences; accepter une "^ souffrance de quelques instants en vue d'une jouissance durable, serait bien calculer, mais c'est un . eaknil ; or , si nous recherchons les fruits de la vertu , ils lloiit échappent, et ne se laissent saisir qu'aux liommes désintéressés, qui, cédant librement à l'attrait du bien , s'élèvent jusqu'à lui par de continuels efforts et par de douloureux sacrifices.

Ainsi le principe que nous venons d'examiner a de la vérité : toutes les fois que nous sommes placés entre notre bien et notre mal, ou entre deux biens inégaux, nous choisissons le parti que notre intérêt nous indique. Cette loi est réelle; mais elle n'est pas assez large , elle n'embrasse pas toutes les déterminations de notre volonté , elle laisse échapper des décisions nom-

breuses , et n'a pas d'application dans cette foule de circonstances où nous sommes partagés entre le plaisir et la vertu.

N'y a-t*il donc aucune loi générale qui enferme tous les actes de notre volonté? D'abord , que ce mot de loi prononcé dans une pareille matière , appliqué à une force libre, ne nous effraye pas. Nous voulons, et sans doute personne ne s'y oppose, que tout soit régulier ici-bas , qu'il y ait partout de l'ordre ; mais, pour obtenir plus aisément cet ordre, nous ne tendons pas, et ne consentirons jamais à établir dans le monde moral la fatalité qui gouverne inflexiblement le monde physique. Une loi, en tant que loi, n'exclut pas la liberté, non plus qu'elle ne l'affirme ; elle exprime sim* plementqu une force ne se déploie pas irrégulièrement, que le développement de son énergie n'est pas monstrueux; mais cette cause agissant régulièrement, '^ comme toutes les causes , il reste à en fixer la natore , à dire si elle est libre ou esclave , si l'on entend parler d'un homme ou d'un astre. Quel sera donc le'eartetère particulier de la loi que nous cherchons? La liberté devra entrer dans son expression même. A ce prix , bien loin de contrarier et d'anéantir notre libre arbitre, il &udra avouer qu'elle le manifeste et le consacre.

Il est un être dont tous les actes vont au bien. Je

prévois certainement qu'il récompensera le juste et

punira le coupable, qu'il rétribuera chacun dans

l'exacte proportion de son mérite ; la puissance qu'il a

de prendre le mauvais parti , je suis sûr qu'il n'en

usera jamais-, en vain Tobservation semble me démentir ) je crois encore plus à ma raison qu'à une obr servalion souvent inexacte; j'absous sa bonté, même à la vue des misères innombrables qui assiègent l'humanité; jusqu'au milieu des tourments, alors que ma sensibilité se révolte, j'adore ses décrets sans les cdn* naître. Est-il besoin de le nommer ? Eh bien ! parce qu'il observe une loi inviolable, oserons-nous dire qu'i^ n'est pas libre et de la plus compjéte liberté?

Peut-être cet exemple laissera-t-il quelques esprits incertains : est-il permis de conclure de Dieu à L'homme , et tout ce qui se trouve dans cet être par^ fait saurait-il se retrouver avec le même caractère dans des êtres aussi misérables que nous? Assurément il y a une profonde difierence entre la liberté de Dieu im- ^peccable, et la nôtre toujours douteuse et chancelante; de même aussi les partis qui nous sont présentés, les voies qui nous sont ouvertes sont bien peu nombreuses, en un mot la force de notre volonté est bien médio<^e, l'espace où elle se meut «st bien étroit, si on la compare à cette volonté qu'éclaire l'omniscience; mais après avoir fait ces distinctions nécessaires, il faut accepter aussi les ressemblances : chaque chose n'a qu'une seule nature , qu'une seule essence , qu'une seule définition , les variétés n'y touchent point ; toutes les fois que nous prononçons ce mot liberté > nous avons la même idécu quand nous avons reconnu ce qui la constitue dans l'homme et que nous attribuons à Dieu le libre arbitre , ou bien ce fond est le même , ou nous parlons d'une autre qualité qui n'a rien de

commun avec ce que nous appelons ainsi dans le langage ordinaire ; et par ce vice de langage, nous nous exposons à de grands dangers.

Lorsque je prends une détermination, j'ai la conscience de pouvoir agir dans le sens contraire , ou bien de rester en repos : voilà, si je ne me trompe, la liberté ; elle ne comporte pas de degrés , partout où elle est, elle est tout entière, toujours à la même condition ; une et identique , elle deviendra ensuite la liberté humaine ou la liberté divine, selon qu'on la concevra plus ou moins vasle, plus ou moins sage; son essence restant là même, il n'y aura de changé que son développement. '

Ne nous laissons donc pas effrayer par un mot, et admettant que la volonté suit une loi, cherchons-la liardiment. J'affirme qu'un homme ne fuira pas devant ' l'ennemi, qu'un autre ne prononcera pas sciemment pour la mauvaise cause , qu'un troisième ne se laissera séduire ni par l'or ni par les honneurs ; sur quoi re* posent ces affirmations ? Si vous me demandez des preuves, je réponds : le premier est bravé; le second juste, le troisième incorruptible : chacun de ces hommes a , ^lans toute circonstance , obéi à une prescription particulière de la morale; le courage, la justice, l'honnêteté se trouvent dans toutes leurs actions, sont la règle deleur conduite. Ces hommes ne sont-ils donc pas libres, et leurs actions , pour se ressembler, sont-elles donc enchaînées l'une à Tautre par \xn lien fatal ? Qu'on examine attentivement l'ensemble des actes de chaque individu, ils paraîtront se tenir entre eux, avoir un

cachet uniforme, partir d'un même principe, comme ils partent d'un même être; l'un s'expliquera par l'autre, et ils s'expliqueront tous par une disposition con^ stante de l'individu, qu'on appelle son caractère ou sa nature. Chacun de nous a son caractère propre , il s'agit seulement d'être un observateur assez habile pour le reconnaître; possédons-nous cette connaissance, tout, dans la conduite d'un homme, s'éclaircit à nos yeux ; comme aussi, sans elle, toutes ses actions sont d'inexplicables énigmes. De même que nous ne tombons pas dans le néant à chacun'des moments innombrables dans lesquels se divise notre vie, pour être créés derechef au moment qui suit , mais que notre existence est continue , de même , aux divers âges de la vie, ce n'est point un homme nouveau qui succède à Tenfant, l'adolescent n'est pas à son tour remplacé par un nouvel être , et de même pouf l'homme mûr et le vieillard ; c'est un seul et même homme qui traverse ces périodes, et prend seulement de nouvelles formes ; son identité ne consiste pas en ce qu'il est une intelligence, une sensibilité, une volonté ; qu'il ne dépouille nul de ces attributs dans ses transformations successives ; non , un pareil être est une abstraction ; pour qu'il devienne une réalité , il faut que cette intelligence soit déterminée, qu'elle ait une certaine capacité, et une aptitude pour tel ou tel ordre d'idées, de la vivacité ou de la lenteur , de la solidité ou de l'éclat ; que cette sensibilité ait des sympathies et des antipathies particulières, et avec une certaine vigueur ; que cette volonté soit ferme ou languissante , en un

mot, que toutes ces facultés ne soient pas des pouvoirs vagues, mais précis, mesurés , et ayant chacun leurs allures. Voilà ce tpie c'est qu'un individu , une personne. Maintenant exposez-le aux é énements de la vie : ceux-ci le laissent indifférent, ceux-là lui font une impression plue ou moins forte; ils glissent sur lui , ou le pénètrent, et à diverses profondeurs, selon^ sa nature et sa disposition présente. Peu à peu il se modiCe; mais le senrs et l'intensité de ces modifications ne s'expliquent que par l'état antérieur de l'être qui les subit. De même un corps ne reçoit ni indifféremment, ni également , l'action de tous ceux qui l'entourent ; par exemple , suivant sa constitution et sa surface, il éteint tous les rayons de lumière, ou les renvoie tous, ou en reçoit une certaine espèce, à l'exclusion des autres. Ainsi les états successifs par lesquels nous passons se tiennent : à quelque moment de notre existence qu'on nous prenne , nous ne sommes jamais ni tout à fait l'homme ancien , ni seulement l'homme nouveau , mais un composé des deux ; et si BOUS voulons nous rendre compte de notre présente condition y devenir intelligibles pour nous-mêmes , il nous faut remonter la chaîne, dérouler tout le passé, et souvent, au terme d'une longue carrière , quand certains mouvements nous étonnent, nous sommes forcés, pour les comprendre , de traverser notre vie entière jusqu'à l'autre extrémité , et de renouer nos derniers désirs et nos dernières pensées aux premières impressions de l'enfance , apparemment si légères et jsi fugitives. Gomment ne retrouverait-on pas dans

rame cette belle loi de continuité qui apparaît dans la création matérielle, et ne serait-il pas permis de dire dans le monde moral, comme dans le monde physique : la nature ne marche point par bonds , natura nihil operattar per saltus ?

Si nous demeurons la même personne, il y a donc de l'unité dans notre vie : cette infinie multitude , cette surprenante diversité de nos actes peut être embrassée facilement; le tout est de se placer au véritable point de vue. Sans cette condition d'unité, il n'y a pas d'individu. Le langage, fidèle interprète de la vérité, l'atteste. Les hommes auxquels nous attribuons l'individualité la plus forte sont ceux dont la volonté est constamment dirigée vers le même but , ceux qui restent fermes dans leurs desseins , ceux qui ne changent point au gré des événements, mais les dominent ou les dirigent. Cette unité est très-souvent cachée; l'apparence mobile de nos actes peut souvent faire illusion ; mais les esprits bien faits ne s'y trompent pas : ils la poursuivent et n'ont, point de repos qu'ils ne l'aient rencontrée. Étudiez nos jugements sur les historiens^ les romanciers, les poètes tragiques ou comiques, sur tous ceux , en un mot , qui s'occupent de l'homme; quelque personnage, réel ou. fictif , qu'ils nous représentent , nous exigeons invariablement qu'ils remplissent le précepte :

ServetUT ad imum Qualû ab inoBpto proeesêerit, et sibi conttet»

C'est notre première loi. Si elle est violée, nous nous récrions, nous déclarons que les paroles et les actes de

ce personnage sortent du naturel , et l'auteur est condamné. Yeut-il appeler de notre jugement y il n'a que deux partis à prendre : ou bien il nous prouve que les actions que nous avons blâmées entrent dans le caractère du personnage qu'il a mis en scène, ou que nous nous sommes trompés sur ce caractère et l'avons pris pour un autre, qui, en effet, ne comporte rien de pareil.

La nature procède donc avec quelque ordre et quelque suite, puisqu'on impose à quiconque veut la retracer de retracer cet ordre et cette suite. Le modèle est difficile à saisir , l'observer avec exactitude et le rendre trait pour trait est l'œuvre des grands maîtres ; mais la plupart d'entre nous, peintres inhabiles, nous sommes juges compétents ; nous n'avons fait qu'entrevoir vaguement la nature, mais dès qu'on nous en offre une image ressemblante ou infidèle , la perfection ou les défauts même de celte copie suscitent dans notre esprit, y dessinent avec plus de netteté et de précision le modèle reproduit ou défiguré.

Si nous jugeons que la conduite d'un hon^;âe est naturelle et conforme à son caractère , ce caractère étant donné, il était donc possible de prévoir sa conduite : Tune se déduisait de l'autre. Or, pour que la déduction soit praticable , il faut posséder une loi générale que l'on force , en vertu du syllogisme , à rendre ce qu'elle contient ; que cette loi ne soit pas exprimée , elle n'en existe pas moins , et c'est elle qui, manifeste ou cachée, autorise toutes nos prévisions. Sans doute, quand nous avons une décision à prendre ,^, nous pouvons

prendre l'une ou Tautre, celle que nous rejetons , comme celle que nous allons choisir ; mais il faut bien nous arrêter à Tune d'elles, et quoique nous ayons réellement le pouvoir d'aller en sens cou'traire, nous n'en usons point.

Prétendre qu'un pouvoir dont on n'use pas, n'existe pas, c'est commettre une grave erreur : nous faisons aussi bien preuve de liberté dans un cas que dans l'autre : Leibnitz , pour expliquer la liberté de Dieu, et comment elle se concilie avec sa sainteté, dit qu'il n'agit point par une nécessité métaphysique, mais par une nécessité morale; s'il obéissait à la première, elle contraindrait, et par conséquent anéantirait son libre arbitre; mais la seconde consiste simplement à agir suivant sa nature , à se montrer conséquent avec soi-même. C'est cette seconde nécessité, bien éloignée de la violence, qui règle selon lui la cojoduite de Dieu, et ainsi il attribue à sa volonté une action * régulière, un développement normal, sans lui ôter son indépendance. Ne serait-il pas bon de maintenir cette distinction en parlant de la liberté hum^iine ; dans une circonstance donnée , nous aurions le pouvoir de prendre tous les partis , nous le sentirions en nous , avant, pendant et après notre résolution; nulle nécessité métaphysique ne nous contraindrait de nous porter dans ce sens plutôt que dans cet autre ; mais nous choisirions par une certaine convenance morale que détermine notre caractère , et qui varierait dans tous les individus avec leur nature.

Ce rapport permanent entre le caractère d'un indi-

yidu et ses actes, est précisément la loi que nous cher" chons, et sur laquelle se fonde notre prescience. Mais ici on nous arrêtera. Si cette loi générale qui règle la conduile des hommes est vraie , et si yous la possédez , d'où vient que vous errez si souvent dans vos prévisions? Que dirait-on d'un physicien qui annoncerait qu'il a découvert une loi, et s' appuyant là-dessus, prédirait des phénomènes qui ne se réaliseraient que rarement ?

Cette objection peut être réfutée aisément : si nous ne prévoyons ni toujours ni à coup sûr, ce n'est point par le défaut de cette loi , mais par d'autres causes que nous tâcherons d'en umérei:.

Admettant que nous raisonnons bien, que nous déduisons rigoureusement, cette première chance d'erreur enlevée, il en reste encore beaucoup : ou bien nous ne savons de quels éléments se compose un caractère, et nous en oublions certains traits, ou nous en ajoutons d'antres qui ne lui appartiennent pas ; ou bien cette connaissance étant exacte et complète , nous l'avons mal appliquée , et avons attribué à un de nos semblables le caractère qui n'est pas le sien ; ou bieii la loi générale de l'association des idées nous est inconnue, et alors nous ne pouvons prévoir les réflexions qui naissent les unes des autres; ou bien nous ignorons la juste étendue d'un certain esprit, les liaisons d'idées qui y dominent , et alors nous échappe tout ce travail intérieur qui précède une détermination ; ou bien possédant les secrets du monde interne, les accidents possibles du monde externe ne se laissent pas

deviner, et ainsi, ne pouvant même conjecturer les faits qui se passent dans le corps d'un homme ou dans le monde à la portée de ses sens , et sont capables d'arrêter ou de rompre le cours de ses idées, de suspendre, d'affaiblir, de précipiter ou de détourner sa volonté, ses déterminations futures nous demeurent nécessairement imprévues. Mais ce ne sont pas seulement les agents physiques et inertes qui nous modifient; nos semblables agissent aussi sur noiis, et, pour prévoir que l'individu que nous considérons, n'éprouvera aucune influence de la part des autres^ ou en éprouvera une influence déterminée, il faudrait, au préalable, connaître de chacun d'eux justement ce que nous cherchons à connaître d'un seul. Jq prends un exemple. Goethe nous représente Faust tenant à la main la coupe empoisonnée : sa résolution est arrêtée: il est dégoûté de la vie, et n'a pas peur de la mort* Je prévois qu'il boira le poison ; cependant les cloches annoncent la fête de Pâques, leur son l'arrache à ses sombres méditations, réveille et Jait repasser dans son esprit les émotions de son enfance, lui rappelle ses jours d'ignorance, de foi et de bonheur; il reprend à la vie, et jette la coupe et le poison. D'où vient ici que je me suis trompé dans mes prévisions? C'est d'abord que. je n'ai point songé à un événement physique , à cette coïncidence du son des cloches uo jour de fête avec le dessein de Faust; ensuite cet événement n'a par lui-même aucune portée certaine : bien des hommes auraient écouté ce bruit indifféremment; quelques autres peut-être s'en seraient irrités, auraient

été exaspérés par ce contraste, et Tidée de la joie publique n'aurait fait que rendre leur désespoir plus amer^ et accélérer Taccomplissement de leur projet. Il y a donc en Faust quelque chose de particulier, qui pe se. trouve pas dans tous les hommes; il s'est opéré dans cette âme une certaine association d'idées qui tenait à sa nature propre , et à laquelle l'avait disposé sa vie antérieure. De plus ces souvenirs avaient sur lui et dans ce moment une force qu'ils n'ont pas sur tous les esprits, ni dans toutes les situations. Voilà ce qu'il m'eût fallu connaître, et que je ne connaissais pas-, aussi mes prévisions m'ont trompé , les faits m'ont démenti.

Je pourrais multiplier à l'infini les exemples: partout on verrait notre prescience s'étendre avec notre science , et toutes les deux chanceler ou s'affermir à la fois.

On comprend que les difficultés sont assez nombreuses, et il n'est point surprenant que souvent nos prévisions soient fausses. Si pourtant elles sont, et très-fréquemment, justifiées par les faits, les chances d'erreur peuvent donc être écartées même par des êtres aussi faibles que nous. A combien plus forte raison , l'être qui a fait la nature et l'humanité et leurs lois, doit-il prévoir tous les événements qui découlent de ces lois dans l'un et l'autre monde, soit qu'ils marchent isolés ou qu'ils se rencontrent? Celui qui voit notre âme naître avec certaines dispositions , se modifier par le mouvement que lui communiquent les objets extérieurs et par son propre mouvement, cet

être ne doit-il pas prévoir nos actes, et lés prévoir infailliblement ?

11 existe donc véritablement une loi de la volonté. La cause de nos actes est toujours le libre arbitre ; mais indépendamment de cette cause, il y a des raisons de notre choix , raisons que la volonté trouve et ne constitue point. L'idée d'une volonté indéterminée qui se porte également dans tous les sens, a été reléguée parmi les abstractions; et si notre opinion parait vraie, nous ne réclamerons pour nous que le mérite d'avoir suivi comme guide et comme maître le constant ennemi de la liberté d'indifférence, Leibnitz.

SECTION V

OBJECTION TIRÉE DE l'EXISTENCE DU HASARD.

Nous avons reconnu l'existence d'une loi qu'observe dans ses divers mouvements notre volonté ; et en établissant la réalité de cette loi , nous ayons expliqué la prescience de Dieu, et préparé une large part à la Providence ; mais il ne faut pas nous dissimuler que nous avons froissé, en passant, une opinion très-répandue, et qui mérite un sérieux examen. Le hasard existe-t-il ou non? C'est^ à-dire, la prescience et par suite la providence s'étendent-elles absolument sur toutes choses? et n'y a-t-il rien en dehors de la vue ou dé l'action de Dieu, soit qu'il ne puisse tout atteindre, soit qu'il ne puisse pas ou ne veuille pas tout ordonner?

Qu'entendons-nous par ce mot? Une pierre brute

représente une figure d'homme, on regarde cette ressemblance cQmme l'effet du hasard ; je jette à terre les caractères différents d'un alphabet, ils forment un nom remarquable, celui de Dieu, par exemple, c'est le hasard qui l'a amené ; je rencontre un ami que j'avais depuis longtemps perdu de vue, c'est le hasard qui nous rassemble. Qu'y a-t-il de commun à tous ces faits pour qu'on leur applique le même nom?

Il est certaines formes qui se retrouvent constam-ment, et toujours les mêmes dans les différentes espèces de minéraux , de végétaux et d'animaux ; pour les expliquer, je n'ai pas recours au hasard, leur régularité soutenue me révèle un architecte invisible. Aussi je ne m'étonne pas plus de voir les éléments d'une pierre disposés en cristaux , que je ne m'étonne de voir dans un être de mon espèce la configuration qui m'est propre. Les pierres présentent aussi d'autres formes capricieuses qui n'ont rien de caractérisé, et ne leur sont pas essentielles; pour celles-là, je ne songe pas à en demander la cause, et n'invoque pas le hasard. Qu'a donc ici de particulier la forme humaine? Nous l'avons dit : cette pierre , comme les autres, a naturellement une forme déterminée » mais ce n'est point la nôtre ; si elle la possède , je ne vois là qu'un accident, un fait isolé qui ne découle pas des lois de la matière. Ensuite cette forme, par ses proportions et sa beauté, atteste un dessein précis, un esprit habile. Plus d'une fois, sans doute, de pareils objets me l'ont offerte, mais ils avaient passé par les mains d'un sculpteur qui s'était proposé un modèle, et avait

employé son industrie à Timiter. Or, nul ouvrier n'a travaillé cette pierre , c'est à la nature seule qu'il faut s'en prendre, elle a fait l'œuvre d'une intelligence éclairée et d'une volonté suivie ; seulement elle Ta faite en aveugle. C'est à cette nature aveugle q[ue nous avons donné le nom de hasard.

Si je mêle et jette souvent des lettres^ je formerai une foule de mots divers ; mais il ne me viendra pas à l'idée d'attribuer an hasard bon nombre de ceux que j'aurai ainsi obtenue; et au moment môme où le mot Dieu me semble inexpliqué sans l'intervention de cette <^use, un étranger qui ne le comprend pas, trouve toute simple la combinaison de caractères qui l'a produit. D'où vient donc qu'ici particulièrement, et pour ce mot, parmi beaucoup d'autres, je songe à invoquer le hasard? C'est que j'y attache un sensj c'est que, pour le tracer d'ordinaire, il me faut faire ou choisir <^r (aines lettres et les ranger dans un certain ordre. Or, dans Texemple proposé, je vois le même résultat qui a exigé de moi cette volonté et cette intelligence. La nature a donc opéré sans calcul ce qui demande, de la part des hommes qui entendent le mot Dieu, de l'application ; et c'est elle encore, procédant ainsi , que j'appelle le hasard.

Enfin , supposez que l'homme que je rencontre me soit inconnu , qu'y aura-t-il là de surprenant et qui nécessite les efforts d'une cause quelconque? Pourquoi donc, du moment que cet homme est mon ami, me vient-il d'autres idées? Qu'y a-t-il de changé dans la production de ce fait par ce caractère des individus

qui y figurenl? Nous pourrions l'un et l'autre penser à nous réunir ; déjà peut-être nous l'avons tenté; ainsi notre rencontre pouvait être l'eflTet d'un dessein prémédité. Mais dans le cas présent, le résultat seul existe sans les antécédents qui doivent le préparer : je n'ai pas voulu rejoindre cet ami , et je n'ai pas pris de moyens pour me réunir à lui ; de son côté , il est dans la même condition que moi. Il y a donc ici encore une cause aveugle qui a fait ce que fait d'ordinaire le concour&de causes intelligentes , c'est le hasard.

On voit clairement l'acception du mot hasard. Mais dire d^une cause qu'elle est aveugle, c'est affirmer et nier à la fois; la cause est une force qui conçoit une action, et décrète librement de l'exécuter; Tintelligence et le libre arbitre sont enfermés dans cette idée ; supprimez l'une ou l'autre , elle perd son nom et sa réalité , elle demeure une pensée sans efficace ou une énergie au service d'un esprit étranger. Le recours au hasard ne répond à aucune difficulté ; la raison , qui ne se paye pas de mots , revient aussi exigente, reproduit avec autorité le principe nécessaire : tout ce qui commence, commence par une cause, et réduit à néant une explication vaine. Recherchons donc la cause véritable de ces coïncidences qui nous ont surpris.

Le hasard, c'est l'imprévu. Mais qu'on y prenne garde, l'imprévu tient une grande place dans nos affaires : dans toutes nos combinaisons, nous sommes obligés de lui faire sa part ; tantôt il les seconde , tantôt il les déjoue, et dans un cas comme dans l'autre, c'est lui qui conduit l'univers : nous savons d'où nous par-

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tons , sans savoir où nous devons arriver , ce que feront de nous les circonstances; nous proposons , nous ne disposons point. Aussi, un profond diplomate, interrogé comment unirait une affaire considérable où le repos de l'Europe était en question , répondit : par hasard; voilà où aboutissait sa longue expérience, voilà le résultat des études d'une vie tout entière sur les hommes et les choses. Il a existé un peuple qui a eu une influence prodigieuse sur l'humanité et a réellement changé la face du monde. Eh bien , que faudra-t-il penser si les Romains, non contents d'abandonner à l'imprévu ce que personne ne peut lui enlever, en ont fait encore leur conseil et leur guide? Qu'est-ce que ces luttes acharnées du forum terminées par un coup de tonnerre ; ces armées, qui pour se mettre en marche et bouleverser un pays , attendent le signal des oiseaux qui volent dans les airs , ou des poulets sacrés renfermés dans leurs cages? Ne vit-on pas alors un fait étrange, la politique, qui est l'art de gouverner les hommes, se fonder sur l'imprévu? Qu'on parcoure l'histoire , qu'on examine les plus grands événements, on verra partout le hasard soulever et calmer les agitalions de l'humanité : il est vraiment le roi du monde. Si donc on admet une fois le hasard , si on l'établit à part de la divinité , il n'est pas permis de s'arrêter en chemin; qu'on lui donne un seul événement, il at-> tire et s'attribue les autres, et gagnant de proche en proche , il exile enfin la Providence.

On ne voudra pas sans doute accepter une pareille doctrine; que faut-il donc faire? Peut-être se jeter

dans l'opinion contraire, et considérer tous ces faits imprévus comme émanant de la volonté de Dieu qui nous pousse dans une voie, nous arrête et nous fait re- *

culer, allant devant ilotre volonté ou lui barrant le passage suivant ses secrets dessei ns ? Telle était au fond -

la croyance des Romains , et ainsi entendue , leur politique prend un caractère éminemment religieux : persuadés que , malgré tous les efforts des hommes , leur maître en viendra toujours à ses fins , ils résoi- * vent de s'accorder avec une puissance invincible, et, au lieu de la combattre ,- se mettent sagement à son iservice. Soit, mais une objection se présente. ' Les ^ i|^

Dieux nous parlent par le moyen des événements ex- ^

térieurs, mais sommes-nous bien sûrs d'entendre ieur -l t

langue, et de ne pas nous tromper sur le caractère -**^^ *'

des messagers qu ils nous envoient? N'y-a t-il pas là une interprétation tout arbitraire? Ensuite, ces faits * physiques qui nous dénoncent leur volonté, sont-ils produits exprès et par un décret spécial ? Dans ce cas , il faut renoncer aux découvertes des sciences, ne point regarder les phénomènes comme liés, rejeter les lois qui établissent entre eux la dépendance, et constituent leur unité : le désordre devient la règle, et Tordre Texception; tous les agents sont détournés de leur cours pour porter à l'homme les commandements d'en haut et favoriser ses entreprises , ou contrarier sa volonté, dès qu'elle contrarie elle-même un plan supérieur. Une éclipse a-t-elle eifrayé une armée qui aurait vaincu si la peur ne l'avait vaincue auparavant , tout

^'explique : au moment où un astre accomplit sa révolu

lutîon f la main de Dieu le dévie , et le place entre le soleil et ces hommes qui sont aux prises. Un conquérant, au moment où il forme un grand projet, vient-il à mourir , c'est la main de Dieu encore qui a subitement arrêté le sang dans ses veines, a pressé ou lâché outre mesure quelque ressort , ou bien encore a détourné de sa route et dirigé sur son sein le fer ou le plomb ennemi.

Nous voilà dans un autre excès , et nous n'avons fait que changer d'erreur. Gomment donc démêler cette difficulté? Reprenons les exemples que nous nous sommes proposés d'abord, et, en les analysant, tâchons de fournir quelques éléments à une saine analogie.

Peut-être n'est-il pas aisé de dire par quelle action instantanée ou par quelles actions successives^ une pierre est taillée à l'image de la figure humaine , mais des exemples voisins nous forcent à soupçonna ces causes, à reconnaître leur existence, quand même leur nature et le degré de leur influence nous échapperaient. La forme ronde et polie de certains cailloux n'est-elle pas, si nous en croyons la science moderne , la suite de leur transport dans l'eau, et de leur frottement? Les excavations singulières des rochers qui bordent la mer, ne résultent-elles pas du choc continuel des vagues? Eh bien! il doit exister des causes qui aient élaboré cette figure de pierre. Combien en existe-t-il? quelle est la part de chacune? on ne saurait le dire; mais nous avons toujours le droit d'affirmer, que si ces causes étaient absentes, l'effet ne serait pas pro-

duit, et nous devons y voir un effet des lois naturelles^ Maintenant, que ces lois, par leur pure action, aient exécuté un travail qui rappelle le travail dé Tart; que ces causes multipliées, dont chacune, en attaquant isolément cette pierre, ne faisait que la déformer et ne travaillait dans aucun but , réunies aient produit quelque chose d'harmonieux qui est exécuté ailleurs par l'industrie humaine, qu'importe, nous n'avons pas à invoquer ici le hasard, et nous avons assez des.causes physiques.

pe même, voulons-nous savoir pourquoi des lettres jetées sans dessein ont tracé le mot Dieu ; nul ne contestera que tout s'explique ici encore par les lois du mouvement, soit du mouvement imprimé par ma main, soit du mouvement qui les a emportées une fois que je lésai laissées s'échapper. Étant donnée l'agitation que je leur imprime et par suite de laquelle elles sont mêlées d'une certaine façon, elles doivent former justement ce mot. Il en est de même pour les dés et les ^combinaisons nombreuses qu'ils prér sentent.

Enfin 9 ^ je retrouve un ami dans un lieu où je ne devais pas espérer de le trouver, pour peu que je veuille m'expliquer cette rencontre, j'y parviendrai : je chercherai les pensées et les volontés qui se sont naturellement succédé en moi ; et si cet ami fait le même travail, et que nous nous communiquions l'un à l'autre nos découvertes, l'étonnement où nous avait jetés d'abord cette rencontre inattendue, se dissipera, et nous concevrons que d'après les circonstances par

lesquelles Tun et Faulre a passé, il ne pouvait arriver d'autre résultat.

Ainsi j les événements que nous attribuons au hasard, et qui senoblent au premier coup d'œil être indépendants de toute cause et échapper aux lois de la nature, au moyen d'une observation plus ou moins longue, se rapportent à des causes , à des lois , tantôt purement physiques , tantôt purement morales , tantôt physiques et morales tout ensemble. Ces causes naturelles peuvent produire des effets qui, d'ordinaire, demandent le calcul et Teffort de l'esprit, et c'est alors que leurs œuvres nous étonnent; mais au fond, il n'y a là rien de surprenant : le nombre des causes et l'action répétée de chacune doivent évidemment produire des effets très-variés, et cette variété doit comprendre quelque rencontre en apparence merveilleuse. Aucun élément nouveau n'est introduit dans ces œuvres^ parce qu'en dehors d'elles, la nature par ses lois déterminées, ou l'homme par son art, auront exécuté le même travail. Cette rencontre, cette coïncidence de deux faits s'explique à son tour, comme ces faits euxmêmes; seulement, au lieu de considérer le développement séparé d'une loi physique ou d'une loi morale, il faut considérer leur développement simultané. Admettant d'un côté un certain plan du monde des corps, de l'autre, un certain plan du monde de l'esprit, ils doivent se toucher en des points déterminés; leur contact suit de leur existence, et celui qui, connaissant les lois de ces deux mondes , pourrait suivre et comparer leurs effets, celui-là trouverait

tous les événements également simples à expliquer, les rapporterait tous à des principes fixes ; de cette hauteur, à ce point de vue, il n'y aurait pas pour lui de hasard. Cette croyance vient donc de notre position : les faits fortuits sont en réalité des faits imprévus; ce n'est point un caractère particulier inhérent en eux , mais un simple rapport à notre intelligence, une pure illusion d'optique.

Jusqu'ici, à la place du hasard, vague et vide de sens, nous avons mis les causes naturelles et leur action régulière; est-ce assez, et devons- nous nous arrêter là? Mais derrière ces causes aveugles, qui ne voit la cause intelligente et libre qui les a créées ? Il n'est pas permis de rester en chemin; qui remonte des phénomènes externes ou internes aux lois de& corps ou de l'esprit, doit poursuivre jusqu'à ce qu'il arrive à Dieu , source unique des unes et des autres. Partout où elles agissent, elles ne sont donc que les instruments d'une main toute-puissante,, manifeste sou-* vent, parfois invisible, mais qu'il n'est pas raisonnable de nier parce qu'elle ne se livre pas à notre observation.

Ainsi , ce que nous voulons substituer à la théorie qui remet l'univers au hasard, et à la théorie qui fait provenir tous les faits qui échappent à la volonté humaine, de l'action directe de Dieu, c'est l'idée des lois providentielles, c'est-à-dire d'une sagesse qui embrasse à la fois et rattache Tun à l'autre tous les faits par des décrets vastes et uniformes. Cette conception seule conserve et concilie deux vérités incon-

lestables, Tordre du monde et la providence de Dieu. • Quelle que soit l'opinion des philosophes sur cette matière, la croyance au hasard viwa longtemps , ou du moins l'usage de ce terme ne se perdra pas de sitôt : l'une et l'autre ont leurs racines au fond de notre être.

Il y a d'abord la franche ignorance qui considère le hasard comme une cause réelle : eDe Fa personnifié autrefois sous la forme d'une divinité mobile, rapportant ses effets si divers au caprice de son humeur. De nos jours la fantaisie qui avait créé et dépeint cet être chimérique a disparu , mais la conception qui le supportait est restée; parce que nous avons en ceci moins d'imagination que les Grecs , n'allons pas croire que nous avons plus de raison qu'eux.

Bon nombre d'hommes qui ont un peu réfléchi , se sont élevés au-dessus de cette idée, sans s'élever assez pour rencontrer la cause véritable des événements prétendus fortuits; ceux-là parlent encore de hasard, mais sans y ajouter foi; cette expression mal définie, élastique , dispense d'avouer son ignorance sans en-" gager à rien, et donne à Tesprit une contenance.

Enfin, désirons-nous enlever à nos ennemis la gloire qui leur revient, le hasard est là pour la recevoir : ils ne doivent pas leur succès à leur prudence ou à leur courage, mais à des événements imprévus. De même, comme il sert notre haine, il couvre notre amour-propre : La Fontaine l'a très-bien dit : (i)

(1) Fables , VU , U.

Mais je sais que chacun impute, en cas pareil,

Son bonheur à son industrie ; Et si de quelque échec notre faute est suivie ,

Nous disons injures au sort.

Chose n'est ici plus commune.

Le bien , nous le ùÎmùos ; le mal , c'est la Fortune. ^

Non y il n'y a pas de hasard : il faut bannir ce mot de la langue , ou plutôt il faut l'y laisser en témoignage de notre faiblesse. Le hasard n'est pas par lui-même, c'est la négation de la sagesse divine, c'est l'ombre qui se fait sur le monde quand la Providence se cache.

SECTION VL

PRINCIPE EMPRUNTÉ A SAINT AUGUSTIN. — INFLUENCE DE l'AMOUR DE DIEU

SUR L*AME HUMAIWE.

Nous avons établi que Dieu a imposé des lois aa monde moral ; mais est-ce le Dieu que nous cherchons et que l'humanité adore , cet être qui , absorbé dans^ le maintien de l'univers , dans la conservation des loia et des genres, n'a pas un regard pour les chétives créatures que ces lois inflexibles frappent et que ces genres immortels dévorent; cet être qui , uniquement attentif à l'harmonie de ses sphères, n'entend pas les gémissements et l'appel d'une âme en souffrance? H est biea grand sans doute, mais il est aussi bien impitoyable ; déjà sa puissance m'effraye, et sa sagesse me confond ; n'est-ce pas assez , et faut-il que je sois glacé encore par son impassibilité ? Des philosophes l'ont prétendu ; mais, pour être roi du monde, ce n'est pas tout d'être proclamé par un philosophe solitaire , il reste à se faire reconnaître par l'humanité. Eh bien ! le Dieu de la rai-

son ne parle qu'à la raison ; et si l'on veut qu'il saisisse et possède rhomme tout entier, ce n'est pas rhomme qu'on doit mutiler, mais cette conception de l'Être suprême qu'il faut élargir : à la raison il faut joindre l'amour. C'est ce qu'a fait saint Augustin ; c'est le sentiment qui inspire et marque sa théodicée^ comme il marquerait encore toutes les théodicées futures, d'un caractère universel et impérissable.

Souvent on reproche aux philosophes de ne s'adresser qu'à la réflexion et de bannir le sentiment. Pour nous, nous repoussons énergiquement ce reproche ; nous ne prétendons pas aborder avec la seule raison la science de Dieu : en effet , pour atteindre un si grand objet, y a-t-il trop de toutes nos puissances, et ne serait-ce pas folie de nous en retrancher quelqu'une et de nous diminuer à plaisir ? Chaque jour, à chaque instant, la passion nous fait apercevoir^ dans ceux que nous aimons, des qualités qui resteraient éternellement cachées à un œil indifférent; l'amour, né de l'intelligence, réagit sur elle à son tour et l'aiguise , puis , s'animant par les découvertes qu'il a provoquées, à ce nouveau degré il acquiert une nouvelle vertu ; tous les deux grandissent en proportion , se fortifient par leur influence réciproque, et parviennent enfin : l'amour, à l'enthousiasme, et l'intelligence à ce point merveilleux de pénétration où elle voit une autre âme penser et sentir, et saisit le jeu imperceptible de ses ressorts nombreux, compliqués et délicats. Eh quoi ! si la passion aide ainsi notre esprit dans l'étude des créatures, sera>t-elle donc impuissante quand il

s'agira de connaître Dieu ? Ici-bas elle est souvent déconcertée et paralysée par la vue de quelque imperfection 'y n'aura-t-elle pas, au contraire, une énergie constante et toujours croissante dans l'étude de Tètre souverainement parfait ? En lui point de tache ^ point de défaut; un éclat qui jamais ne pâlit, et, dans sa sagesse et sa conduite des profondeurs adorables. Voudrions-nous donc les pénétrer uniquement avec Jes lenteurs de l'analyse et les artifices de la déduction ? Sans doute, l'intelligence a suffi pour découvrir son pouvoir irrésistible et pour admirer son dessein dans la construQtion de ce monde ; seule, elle a reconnu le maître et l'artiste ; mais qui donc , si ce n'est l'amour, lui a donné son vrai nom , le nom de père? Qui donc, si ce n'est ce même amour, plus exalté encore , a tempéré la majesté du père, toujours imposante, pour lui donner le sourire affectueux et rassurant d'un ami ? Ah ! ce n'est plus maintenant ce Dieu impassible qui , satisfait de pousser le monde en avant , méprise les individus qu'il écrase ; ni le Dieu perpétuellement irrité, qu'il faut apaiser avec des hécatombes : ce Dieu ignorant, qui , à travers la fumée des victimes, ne distingue pas, du haut du ciel , la supercherie de ses serviteurs ; ce n'est plus la puissance jalouse qui s'offense et se venge de la vertu d'un homme ; ce n'est plus pour nous ni un despote, ni un rival ; il dépose ses menaces et ses terreurs, et vient se mêler, invisible, aux sublimes entretiens de Malebranche avec ses disciples, ou recevoir les touchants aveux de saint Augustin , ou s'asseoir familièrement près de l'auteur de Y Imitation} là, pour

ouvrir les intelligences , pour servir d'intermédiaire et d'interprète dans de religieuses discussions; ici pour façonner la volonté, et guider la créature vers cette perfection idéale qu'il n'aime à posséder que pour la communiquer.

Que pouvons-nous par la raison ? Remonter de l'univers à sa cause première, des choses bornées à leur principe infini ; mais, si nous concevons qu'il faut un Dieu, concevons-nous bien alors Dieu lui-même? n'est-il pas plutôt pour nous une conclusion rigoureuse, une nécessité logique , qu'un être vivant; et a-t-il été donné au syllogisme , à une forme abstraite de raisonnement , la vertu merveilleuse de nous transporter jusqu'en la présence de l'Éternel? Sans contredit , l'être que nous atteignons par ce procédé est distinct de tout autre , il possède en propre le caractère de l'infini ; je l'avoue encore , ce mot a un sens trèsbien déterminé , correspond à un objet très-réel , nous pouvons raisonner très-juste sur l'idée qu'il traduit, dire ce qu'elle comporte et ce qu'elle exclut ; mais il ne faut pas croire que cette idée , sans autre secours, suscite en nous Fa représentation de l'infini lui-même. Quand le géomètre détermine les propriétés des figures, d'une figure de cent côtés, par exemple, s'en retrace-t-il une image exacte , et fait-il autre chose qu'en développer la définition ? Quand l'algébriste , remplaçant des lignes par des lettres, leur fait subir des changements multipliés, a-t-il vraiment devant les yeux ces^ lignes et leurs intersections diverses? Quand le chimiste se propose les formules de certains corps

et opère sur ces formules , croit-on que dans ce moment même il imagine les corps avec> leur forme essentielle et leurs diverses propriété^; ? Un chiffre nous donne-t-il le spectacle d'une armée, d'une hauteur, d'une étendue de pays ? Non ; dans tous ces cas nous sommes en face de nous-mêmes, de notre esprit, de signes convenus , et non en face des choses. Mais que faut-il pour voir réellement cette figure aux cent côtés, ces lignes dans leurs vrais rapports , ces corps , cette armée ^ cette hajuteur, cette étendue ? La science est inutile ; il n'y faut qu'un ignorant : placez-le devant la nature , et qu'il ouvre les yeux.

Les philosophes ne sont-ils pas souvent comme ces algébristes et ces géomètres, etc. ? Pendant qu'ils s'écartent de la lumière et du bruit , seulement attentifs au mouvement de leur pensée travaillant sur l'essence de Dieu, qu'ils expriment et enfei^ment dans leurs for-^ mules, l'homme simple, qui n'a jamais médité «ur ces matières , va r^icontrer sur sa route ce que le savant cherche en vain. Le lever ou le coucher du soleil , l'obscurité étincelante de la nuit , l'aspect de la création du sommet d'un pic, l'immensité delà mer, un orage, une toile, un marbre d'un grand maître, un vaste monument d'architecture, une large composition musicale, leur révèlent l'infini. Un jour, le philosophe, lui aus^, fatigué par un travail continu sur des idées arides, abandonne les livres et la méditation ; il veut quitter pour un instant ces spéculations pénibles sur rinfini , et descendre, pour récréer son esprit , dans le monde des choses limitées; il va vivre un instant de la

vie des autres hommes, voyager comme eux , et amuser son imagination par la variété des spectacles : à peine a-t-il fait un pas , le voilà en face des grandes productions de la nature et de Fart ; il est agité d'une émotion inconnue; il voit, pour la première fois, quel* que chose qui lui avait jusqu'alors échappé ; ce n'est plus cette gêne de Tesprit qui se replie sur lui-même

pour saisir et décomposer Fidée d'infini; non, c'est l'infini lui*mème qui lui apparaît , et descend dans son âme qui s'ouvre pour le recevoir. S'il y a un moment où l'on soit proche de Dieu , pour ainsi dire , c'est dans ce moment-là ou jamais. Alors Dieu n'est plus seulement l'auteur caché d'un effet visible , l'ouvrier distinct et détaché de son œuvre; il se manifeste plus directement, plus clairement par un attribut qui lui est plus intime que ses œuvres et compose son essence même.

Il faut donc que la raison et le sentiment se concilient , que l'amour accompagne la réflexion ; seuls , ils ne sauraient se suffire, et peuvent se compléter par leur alliance. Qu'est-ce en effet que ce sentiment de l'infini ? Il est vif sans doute , mais il est rare : nous sommes presque toujours retenus ou promptement rappelés au milieu des misères de notre condition matérielle; de plus il est passager et s'épuise aisément; il faut donc à l'homme, dans le cours ordinaire de la vie, un appui plus durable, c'est la réflexion qui va le lui fournir : à côté du sentiment, pour l'évoquer, au besoin , elle mettra l'idée d'infini , qui reparaît à notre ordre, ou s'éveille en nous d'elle-même.

en tous lieux, par le seul travail de Tesprit, et n'a pas besoin, pour naître, du tableau passager des choses. D'un autre côté, l'idée d^nfmi n'a rien qui nous touche, qui nous soulève; et d'ailleurs nous pouvons nous faire souvent illusion sur ce qu'elle renferme, comme les sensualistes , par exemple , qui la faussent en la rapetissant. Qui donc lui donnera un corps, pour ainsi dire , de manière qu'il nous soit impossible de la méconnaître? Le sentiment seul possède cette vertu. La réflexion , privilège des philosophes , en est aussi recueil : sortis du peuple , ils risquent d'oublier leur origine et de perdre de vue, à mesure qu'ils s'élèvent, ses idées fondamentales et ses besoins immortels. Quand ils ont renié le peuple, celui-ci les renie à son tour et les condamne comme des représentants infidèles. Ainsi commence et se consomme le divorce de la philosophie et de l'humanité, divorce fatal pour l'une et pour l'autre : comme si un arbre , devenu grand , prenait la terre en mépris et en détachait ses racines ; ou bien encore , si , à peine sorti du sol , il craignait de perdre pied en grandissant , ainsi condamné par l'ignorancedesa vraie nature, à la triste alternative de rester enfant ou de se dessécher et de périr. Il faut rappeler à la pensée , selon le besoin , ou son fondement ou sa destinée ; représenter au philosophe qu'il est homme avant tout ; que, sorti du peuple, il doit y tenir, en garder , dans tout son développement ultérieur, les croyances nécessaires et les généreuses inspirations. Déjà une révolution heureuse s'opère , la philosophie reconnaît qu'elle part du sens commun

et doit y revenir : désormais la croyance à Texistence

des corps , de Tâme , de Dieu , de la liberté seront les articles constitutifs de tout système qui voudra durer ; mais il ne faut pas s'arrêter là : Fhumanité ne se borne pas à donner des solutions logiques à certains problèmes; ce n'est pas seulement sa raison qui rend et applique d'elle-même les principes qu'elle contient y il se meut en nous une autre faculté, également féconde ; cette faculté a d'autres secrets sans doute , mais elle a la même puissance ; elle nous parle une autre langue , mais elle nous entretient des mêmes vérités : c'est le sentiment. La philosophie puisera la vie dans le sens commun , c'est ici qu'elle trouvera la couleur ; c'est à cette source vive qu'elle doit se retremper ; c'est à cet airnatal que la pensée appauvrie doit se refaire. Si la réflexion venait à s'égarer encore, comme elle s'est ^rée déjà ; si ce monde lui semblait se suffire, et que l'infini en disparût , le sentiment démentirait et ramènerait une raison abusée : celui qui nie le soleil , au moment où il ferme les yeux à la lumière , peut-il d'en pas ressentir la chaleur ?

Telle est l'influence de l'amour sur l'esprit humain dans la recherche des perfections de Dieu ; mais n'est-il qu'un auxiliaire de l'esprit , aide-t-il seulement à la découverte de la vérité, et ne fait*il qu'agi^ndir nos connaissances en nous dévoilant quelque nouvel attribut de l'Être souverain ? Non , il va plus loin , il a une plus vaste portée; il ne donne pas seulement l'intelligence, il donne aussi la vertu.

Otez l'amour, le bien m'apparait encore, mais il

n'est plus qu'une loi géométrique qui s'impose à ma raison sans ébranler ma volonté. Si en effet la loi morale n'avait qu'à se montrer, n'avait qu'à convaincre les esprits de sa nécessité pour se faire obéir, on ne verrait pas une si grande langueur dans les détermi-^ nations des hommes , et une si grande diversité entre eux sous le rapport de la moralité. La conccy[)tion du bien est à peu près égale dans tous ; nous en reconnaissons spontanément l'autorité et l'universalité; spontanément aussi nous l'identifions avec la volonté divine, et lui donnons cette haute sanction. Les philosophes peul^nt chercher si cette idée se traduit dans une autre ou si elle est irréductible , proposer des formules générales où tous les préceptes particuliers * soient aisément contenus; mais après toutes leurs investigations ils n'ont pas une conviction plus pro^ fonde de la nécessité du bien, que Thomme ignorant qui écoute la seule inspiration de sa conscience.

Non, ce n'est pas la raison, c'est le sentiment du bien 9 l'amour de la sainteté idéale , l'amour de Dieu, en un mot, qui nous remue et nous échauffe, sentiment inégalement partagé , faible et vacillant dans les uns, et porté dans les autres, dans les âmes d'élite , Jusqu'à la passion.

Supposez un instant que ce sentin>ent nous fait de* faut, que nous reste-t-il , et où prendrons-nous l'élan qu'il nous communiquait ?

Ou bien il faudra nous assurer en nous-mème^, envisager hardiment le but et nous proposer la gloire de l'atteindre, nous mettre en marche sous cette impui*

sion, el nous ranimer par cette pensée, puisant ainsi' notre force dans notre orgueil.

Ou bien l'unique désir du bonheur futur nous poussera, et nous accomplirons avec constance, notre pèlerinage sur la terre , dans la vue du bonheur qui en sera le terme et le prix.

Ou bien enfm, la peur dominant dans notre âme sur toutes les autres passions, nous obéirons aux préceptes de Dieu pour éviter ses vengeances.

Ce sont de tristes mobiles de notre activité que Tor* gueil, le désir exclusif de la jouissance ou la peur. Et d'abord nous ne saurions accepter cette morale étrange où l'homme prétend s'appuyer sur sa propre force, être à lui-même sa providence, engager pour ainsi dire une lutte de vertu avec Dieu , et veut se mettre par sa perfection laborieuse et toujours incomplète, au niveau d'un être à qui sa perfection absolue n'a rien coûté.

Gomment y aurait-il vertu là où la vérité des choses est si étrangement méconnue et faussée? La vertu, nous le savons , ne consiste pas dans l'apparence et dans l'action visible , elle réside dans 1 intérieur, dans le motif caché; ne considérons pas seulement les passions réprimées, la constance dans l'adversité, la tempérance dans le bonheur, les services rendus à la patrie et à l'humanité; poussons jusqu'au motif, nous trouverons que les hommes qui agissent ainsi n'ont eu pour but qu'eux*mèmes, que leur intérêt et leur gloire : ils ont sacrifié leurs passions à une passion plus forte, à l'orgueil que mesure la grandeur du rival

JVi

tpi^oa se propose, et qui esta Textrême quand ce rival «stDieu.

Regardera-t-on davantage comme de la vertu cette poursuite du bonheur à travers Taccomplissement de la loi morale? Donnons-lui son vrai nom, ce n'est qu'un calcul, il n'y a là que de l'égoîsme. Ce n'est pas sans doute cet égoîsme vulgaire qui veut jouir vite et achète son bonheur du malheur des autres hommes ; celui-ci est moins manifeste : il est bienfaisant, il adoucit votre infortune dans ce monde pour être heureux dans l'autre ; il fait aisément illusion , car on ne voit pas quel fruit il retire de ses œuvres , mais au fond , le bien qu'il vous fait est un simple prêt, à gros intérêt, à long terme, sans aucune chance de perte, car ce n'est pas vous, être pauvre et périssable, qui payerez cette dette, mais Dieu lui-même qui se substitue à votre place et l'acquittera.

Qu'est-ce encore que cette prétendue vertu dictée par la crainte? La crainte arrête et comprime: alors que la passion s'agite dans nos cœurs, elle nous présente les menaces de l'avenir et nous glace. Dans les âmes où elle régne, rien de naturel, de généreux^ partout un air de gêne et de servitude; c'est erf' effet l'esclave qui a l'œil sur son maître : la peur de la correction l'obsède et retient tous ses mouvements ; ou si parfois il s'échappe et tente de s'émanciper , il se repent bientôt de sa hardiesse , et la jouissance passée , rendu à lui-même , il retombe dans ses frayeurs , et renchérit sur sa bassesse première, pour expier sa faute

et détourner le châtiment mérité.

Qui donc ramènera la vraie vertu à la place de cette vertu d'esclave, de trafiquant ou de gladiateur? Dissipons notre erreur : cette force dont nous nous relevons , que nous nous attribuons en propre , à l'exclusion de Dieu, et quelquefois contre Dieu lui-même, nous vient de lui : c'est un pouvoir délégué, tout d'emprunt, qu'il faut souvent renouveler; n'allons point ^n user comme s'il venait de notre fonds. Ce n'est pas en nous qu'est notre force, elle est plus haut : ce n'est pas en touchant la terre, comme l'ancien Ântbée, que nous raviverons notre énergie; il nous faut au contraire nous élever et toucher le monde où réside la volonté toute-puissante au service de l'infaillible sagesse. Telle est la nature de l'homme; il prend le caractère des objets parmi lesquels il vit, mobile et faible au milieu des choses qui passent , fort et constant par son commerce avec les choses qui demeurent éternellement.

Oui , toute notre vertu est une participation de Dieu ; il se révèle diversement, mais c'est toujours lui qui nous communique de fécondes émotions. Tantôt la vaste étendue du monde où notre œil se perd nous fait l'illusion de l'immensité, tantôt ses bouleversements nous font sentir cette puissance qui ne connaît pas d'obstacle; tantôt sa beauté nous ravit; ou bien c'est l'art qui réalise, autant que possible, la perfection, soit par la proportion heureuse des formes, soit par l'expression qu'il sait leur donner ; ou encore c'est l'homme qui produit quelqu'une de ces grandes actions qui le rapprochent de la divinité, que ce soit un de ces traits soudains et brillants d'héroïsme qui nous

éblouissent, ou ces longs sacrifices qui demandent toute une vie pour s'accomplir, sacrifices moins écla* tants que les autres, mais plus méritoires peut-être, qui n'ont souvent d'autre témoin que Dieu; ou bien enfin c'est l'âme qui, sans s'aider d'aucune impres* sion extérieure, s'élève directement jusqu'à l'Être suprême , et adore dans une contemplation sublime , ses infinies perfections. De quelque façon qu'il se montre à nous, sans voile ou à travers des apparences diverses, n'est-ce pas toujours le même infini, le même idéal, le même Dieu qui , lorsqu'il descend dans notre âme , l'élargit et la remplit , et n'y souffre rien de bas et de méprisable ?

Que ne sommes-nous toujours ce que nous sommes 4an$ ces moments où Dieu se manifeste à sa créature! Pourquoi faut-il que celte émotion se dissipe? Sans cela quel beau spectacle présenterait l'humanité, quelle pureté dans nos instincts, quelle noblesse dans nos asi)irations, quel dévouement pour la vérité, quelle abnégation de nous-mêmes , quelle charité pour nos semblables, quelle sainte ardeur pour le bien! Grâce à Dieu, si cette émotion salutaire s'efface, jl dépend de nous de la rappeler ; nous n'en sommes pas réduits ^attendre que des circonstances variables et incertaines nous relèvent, nia cn^indre qu'en disparaissant, elles nous laissent fatalement retomber; la Providence a mis en nous une faculté puissante, capable de nous arra* cher à la terre et de nous transporter dans ce monde supérieur. Est-ce la volonté? son exercice est légitime •et prescrit, mais elle a ses défaillances et son impuis-

sance , souvent ses efforts ne nous apprennent que notre misère. Est-ce la raison? Mais ce travail de l'esprit toujours pénible et parfois stérile y nous laisse en face de notre faiblesse, alors surtout qu'il s'agit de comprendre un si vaste objet. Il faut sortir de soimême, il faut se perdre de vue; or, s'il est en nous une faculté qui possède cette vertu , c'est l'amour, sans aucun doute , l'amour, la moins limitée de nos facultés , l'amour, qui est réellement infini, car sa grandeur ne consiste pas dans l'étendue de l'objet qu'il embrasse, mais dans l'entier oubli de soi, dans un complet abandon.

Mais pour nous toucher, Dieu a un autre secret; il n'est pas seulement l'être infmi, il est aussi notre père, et à ce nouveau titre il agit encore sur nous. Autrefms un meurtrier fut arrêté par ces mots: Malheureux, si ton père te voyait! Eh bien, supposez que dans la tentation une voix nous les répète, ne pourront-ils pas calmer notre passion , et ramener la réflexion bannie? Cette voix , la Providence l'a mise au dedans de nous , et il faut seulement ne pas refuser de l'entendre. Que dis-je? elle a fait davantage : les âmes bien faites ne se contentent pas d'écouter cet avertissement, elles vivent en la présence même du père céleste ; pour elles il n'y a pas les dangers de la solitude qui éveille les mauvaises pensées et favorise les mauvaises actions , elles se sentent dominées par cette autorité à la fois puissante et douce, par cette autorité d'un juge sévère et d'un tendre ami qui les contient , les soutient et les encourage. Et ce n'est pas la prérogative de quelques-

uns, mais de toutes les âmes telles que saint Augustin, sainte Thérèse, saint Bonaventure, saint François de Sales et Fénelon , de ces âmes qui furent blessées par l'amour divin.

Tous nous éprouvons cette influence quoique tous nous ne l'éprouvions pas au même degré. Tous dans nos abattements ou dans nos luttes, nous nous élevons vers Dieu, et lui demandons de venir à notre aide, de remplacer par sa volonté qui ne connaît ni les défauts ni les échecs, notre volonté épuisée pard'rnutiles déchirements. Or, quel homme, après s'être ainsi adressée Dieu, après avoir fait l'aveu de sa faiblesse, n'a pas senti sa force renaître? La puissance de la prière est incalculable; elle repose, ranime, rafraîchit Fâme; notre volonté n'est jamais plus maîtresse qu'alors qu'elle s'abdique elle-même^ et se remet entre les mains de Dieu ; il faut qu'elle s'igaore : la conviction de sa force lui est fatale; avec l'idée qu'elle peut tout, elle ne peut rien. Sans doute notre vertu ne nous est point étrangère , et dans nos bonnes œuvres nous avons une part , mais l'autre part revient à ce divin auxiliaire qui, comme il est le modèle, est aussi la source de toute sainteté.

SECTION VII

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