‹ Doctrine de Saint Augustin sur la liberté et la providenceChapitre 4 sur 17 · SELON PELAGE · texte numérisé non relu

SELON PELAGE

Telle est ropinion de saint Augustin sur la nature de rhomme. Cherchons maintenant quelle action il attribue à Dieu sur notre volonté. Nous laisserons sa théorie se développer comme elle s'est développée en effet, en regard et en opposition de celle de Pelage.

Pelage semble s*exprimer clairement sur ce point (1) : « J'anathématise quiconque pense ou dit que le secours de Die^ n'est pas nécessaire et dans tous les moments et pour tous nos actes. Que celui qui tâche de détruire cette vérité soit livré aux peines éternelles. » Ailleurs : (2) « O aveuglement de l'ignorance ! on veut que

(1) Degr. chr. II, 2.

(2) De nat. et gr« XLIV, 52.

nous possédions sans le secours de Dieu cette pureté qui ne tient que de lui. » Ailleurs encore : (1) « Ce n'est pas le même de chercher si une chose est possible ou si elle est accomplie. Or, Thomme me parait pouvoir être sans péché. Je dis pouvoir êlré , et non -pas être. (2) Yous ajoutez : par le secours de Dieu. Très^ bien; loin de combattre mon opinion, vous ne faites que la conûrmer.

(3) Si l'on ne connaissait de Pelage que ces paroles , et si Ton ignorait sa véritable pensée, exprimée assez clairement, je ne dis pas dans ces livres qu'il prétend lui avoir été enlevés avant qu'il les eût revus, ou qu'il renie complètement, mais dans les livres que citent ses lettres envoyées à Rome ; qui ne le croirait parfaitement orthodoxe? Mais qu'on recoure à son Traité du libre arbitre, on saura ce que signitient ces an^thèmes. Ce secours de Dieu qu'il professe, il le place dans la nature et dans la loi.

(4) « Nous distinguons trois choses dans l'ordre suivant : 1* le pouvoir; 2** le vouloir; 3"* l'agir. Le pouvoir vient de la nature; le vouloir, du libre arbitre; l'agir n'est que la réalisation du vouloir. Or, le pouvoir appartient en propre à Dieu, qui l'a donné à sa créature; quant aux deux autres qualités, il faut les rapporter à l'homme. La volonté droite et l'œuvre juste sont donc la gloire de l'homme, ou , pour mieux dire, de l'homme et de Dieu, qui a mis en nous cette possi-

(1) Denatetgr*«VII,8.

(2) Ibid. X, 11.

(3) De gr. chr. 11,2.

(h) Ibid. III , 4. — IV, 5.

bilité de vouloir et d'agir, et qui aide toujours ce môme pouvoir^ Oa conçoit qUë cette possibilité existe sans 1» volonté et sans Tacte qui^ au contraire^ ne saurai^it exister sans lui. Je suis donè libre d'avoir une volonté duqile^ de faire une diction bonne^ mafe je ne suis pas libre de posséder le pouvoir de résoudre le bien/ et de l'accomplir^;^ il est en tnoi-mème malgré^ moi , et ne me fait jamais défaut. Éclaircissons cela par des exenî-' pies ï (i) je puis parler, ce n'est pas de moi que je tiens cette puissamoe ; je parle i c'est moi qui en suis 1» cause, siy lorsque je parle, je m'attribue à moîrmème cette action 9 c'est donc que je puis ou parler ou me taire; mais si le pouvoir ^e parler ne vient pas de moi y ne d^nd pas de ma volonté, il suit nécessairement que je peux toujours parl0r. En vain voudrais-je me défaire de ce podVdr, cela m'est impossible, à moins que je ne m'arrache la langue, qui est l'organe de la voix. (2) De même nous pouvons voir avec nos yeux ; ce n'est point de nous que eela dépend ^ et ^ en général , nous pou* vOna faire, dire, penser le bien : c'est Dieu qui nous^a donné ce pouvoir ^t qui l'aide; nous agissons, nous parlèns , noiis pensons eonformément au bien : e- est de nous que cela dépend, car nous pourrions faire ^ le contraire. Il me £siut le répéter souvent^ à cause de vos aocu^tionainjustes ^lorsque noua disons que l'homme peut être sans péché, et que nous avouons en même temps, à. la gloire de Dieu , que ce pouvoir nous vient de lui, nous ne gloriiions pas l'homme. (3) Nous te-

(1) De nal. et gr. XLV, 55. ^

(2) De gr. chr. IV, 5.

(5) De nat. et gr. LI ,59.

noBS que le t>(niw>ir de ne pas pécher ne Yiént pas de noÉs^ mais de la nécessité de la nature. Or, tout ce qui est une nécessité naturelle tient évidemment de Dieu. Gomment donc nous àccuse^t-on d'enlever i Bièu précisémeftt ce que nous lui atti^uons?

Sa pensée est claire ,' toute illusion est impossible; le^ secours de Dieu, c'est simpliement le libre arbitre. Qnsmdrhomme Yeni , il fiadt le bien ; quand il ne le fait pas, c'est qu'il ne Ta pat toulu. (1) iM'a dit : « Dieu a » mis en- nous coalme une racine féconde, qui, à la

• fo^nlé dé rhomme, porte des fruits divers, et peut,

• aitigré decelui qui la cultive, se parer de la fleur des

• vertus ou sô hérisser des ronces du vice. » Ce pouvoir de faire le bien, sur lequd Pelage insiste avec tant d'o*piniâtreté, est-il donc /tellement attaché à la nature qu'il.en soit complètement inséparable ? (2) Non , pour qae> je perde la puissance de parler^ il n'est pas même nécessaire qu'on ai^rache ma langue, il suffît d'une maladie, il suffit qu'on jne ferme la bouche. (S) La même chose est vraie de l'ouïe, de la vue, de l'odo^ jrat. (4) Voyant un homme qui a. les jambes en bon état, on dira jdstémentde lui : qu'il veuille ou non, il a le l^utoir de marcher ; mais, que ses jambes soient brisées , il n'a plus ce pouvoir, en dépii de sa volonté. (5) Jltn'est même pas toujours nécessaire pour que nous perdions un pouvoir naturel, qu'un de nos organes

(1) De gr. chr. XVIII , 19.

(5) De nat. et gr. XLV, 53.

(5) IWd., XLVII. 55.

(A) Ibid. XUX,57.

(5) Ibld XLVII, 55

soit altéré par la maladie ou fermé par la contrainte. Voulez-vous voir? il ne suffit pas que vos yeux soient sains et intacts , il faut plus : vous ne verrez jamais sans le secours de la lumière. Eh bien ! même alors que Tâme de Thommé était saine , il était vrai de dire que la liberté avait besoin du secours de Dieu. (l)Mais nous ne parlons pas de la nature primitive^ nous parlons de la vie présente, où le corps pèse sur Tâme, où une enveloppe matérielle obscurcit l'esprit. (2) Gomment donc a-t-il le courage de dire qu'il dépend de nous seuls de ne pas pécher, et qu'il ne faut attribuer à la nature que le simple pouvoir de né pas pécher? Ah! sans doute, cette nature est profondément viciée; et quel exemple plus frappant que cet homme qui ne peut pas apercevoir une telle vérité !

Quel est ce secoure dont parle Pelage, et que Dieu » selon lui , prête constamment au libre arbitre? (3) c Des hommes d'une ignorance profonde pensent que nous faisons injure à la grâce divine en disant qu'elle ne peut, sans nous, accomplir notre salut. Selon eux, nous entendons que Dieu a donné des préceptes à l'homme et qu'il laisse à notre liberté de les accomplir, sans lui rendre cet accomplissement plus facile par son secours. » Non, ce n'est pas là notre opinion ; nous ne faisons pas même consister ce secours dans la loi , mais dans un action réelle de Dieu. Dieu nous aide par sa doctrine , il ouvre les yeux de notre cœur, il nous enlève à l'attrait des objets présents en nous

(1) De nat. et gr., XLVm , 56.

(2; Ibid. XUX, 57. — XLVm . 56.

(3) De gr. chr. VI , 8.

montrant l'avenir ; (1) lorsque nous somnoes adonnés aux passions terrestres , attachés au seul bonheur du moment, comme les animaux, il nous enflamme par la considération de la gloire et des récompenses futures; par la révélation de sa sagesse, il nous conseille tout ce qui est bien et amène à lui la volonté engourdie.

Mais, en vérité, répond saint Augustin, est-ce là autre chose que la loi et la doctrine?

(2) Pelage va plus loin et semble accroître l'action de Dieu. Nous ne lui devons pas seulement , dit-il , la liberté et la loi qui la régit , nous lui devons encore la rémission de nos péchés passés. Une fois commis , ils subsistent, il ne dépend pas de nous de les anéantir, à Dieu seul appartient cette puissance.

(3) Outre le don de la liberté et de la loi , et la rémission des péchés, il reconnaît encore une autre faveur de Dieu. Il a envoyé sur la terre son fils pour nous servir d'exemple, pour nous proposer la perfection à laquelle nous devons tendre.

(4) Voilà tout ce que Dieu fait pour l'homme, selon Pelage. Maintenant, qu'il vienne nous dire que pour toutes nos bonnes œuvres et à tous les moments nous avons besoin du secours de Dieu , que la liberté se trouve dans tous les hommes chrétiens, juifs et gentils, mais que dans les chrétiens seuls elle est aidée par l'action divine, nous saurons à quoi nous en tenir sur

(1) De gr. chr. X , 11, etc.

(2) De nat. et gr. XXXIV, 39.

(3) De gr. chr. XXXVm, 42, — XXXXIX, 43.

(4) Ibid. XXXI, 33, 34.

ces protestations et quel est le. sens qu'il met sous ces paroles.

(i) Selon lui, en nous donnant la volonté libre, et nous proposant la loi , Dieu a fait pour nous tout ce qui était nécessaire. Il ne voit pas que si notre volonté, en déployant toute sa force , peut vaincre la tentation , souvent elle est molle et chancelante ; que le péché est facile, et ses conséquences terribles (2). « Quiconque, ^ ayant gardé toute la loi , la viole en un seul point , » est coupable comme l'ayant toute violée ». La volonté humaine, réduite à elle-même, peut-elle se tendre assez constamment pour vaincre^ depuis la naissance jusqu'à la mort, cette concupiscence, cette révolte de la chair, (3) « où n'habite que le mal » ?Le premier péché ne nous a pas seulement disposés à en commettre d'autres^ il a brisé notre volonté. Lors donc que le péril est plus grand et le courage plus faible , comment n'aurions-nous pas besoin d'un secours d'en haut?

(4) Pelage a raison de dire que Dieu , être bon et juste par excellence, a dû créer Thomme tel qu'il pût être exempt de péché , s'il le voulait ; sans doute , et qui l'ignore ? Il l'a créé en effet sain et sans péché, et lui a donné le libre arbitre pour vivre dans la justice ; mais ce n'est point de cet homme-là que nous parlons : nous parlons de celui que des brigands ont laissé à demi-mort sur une grande route, couvert de larges

(1) Depecc mer. 2, II, 2. — III, 3. — IV, 4.

(2) Jac. II, 10.

(3) Rom. VII, 18.

(4) De nat. et gr. XLIII, 50, 62.

blessures. Il faut ici un aveu sincère , et non une défense menteuse.

(1) Pelage est animé d'un zèle très-ardent contre les pécheurs qui , au lieu d'accuser leur volonté y seule coupable, aiment mieux accuser leur nature et s'excuser par là. Il s'est trop emporté contre cette opinion funeste qu'un écrivain profane avait déjà reprise. « L'homme , dit en effet Salluste, se plaint à tort de sa nature. » Pelage a appuyé cette pensée de tout le poids de son génie. Toutefois, je crains de trouver en lui un de ces hommes qui ont du zèle pour la gloire de Dieu, maà& un zèle peu éclairé, qui, ignorant la justice comnHiniquée d'en haut, veulent établir notre justice personnelle*

SECTION II

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