PROVIDENCE SELON SAINT AUGUSTIN
Arrivons enfin à la théorie de saint Augustin. H en a posé le solide fondement dans son livre de l'esprit £i de la lettre, livre admirable qui renferme une profonde sagesse, et pourrait, sauf quelques réserves nécessaires , passer tout entier dans la philosophie , qu'assurément il vivifierait. Plus tard nous en signa-' lerons et accepterons les grands résultats , pour le moment il nous suffit de les exposer.
(2) La plus grave des erreurs, selon saint Augustin , «elle qu'il faut combattre le plus vivement, le plus opiniâtrement , c'est Terreur de ces hommes qui pré-
(1) De nat. etgr. 1, 1.
(2) Oesp. et lUt. 11,4.
tendent que la volonté humaine est assez forte par elle* même pour accomplir le bien sans le secours de Dieu. Il est vrai qu'ils ne proposent pas leur doctrine aussi crûment , mais au fond ils n'en ont pas d'autre.
(i) Pour nous, dit saint Augustin , nous professons queDieuaidelavolontéhumainedansTaccomplissement de la justice; il ne s'est pas borné à créer Thomme avec la liberté et une règle de vie , il lui envoie de plus son esprit pour faire entrer dans son âme l'amour de ce bien souverain et immuable qui est Dieu , souverain bien en eflet, même quand nous ne marchons encore vers lui que par la foi , et que nous n'en jouissons pas encore par la claire vue': l'homme ayant reçu, pour ainsi dire, les arrhes d'un présent gratuit, brûle de s'attacher à son créateur , de se pénétrer de cette véritable lumière, et ainsi il puise le bonheur à la même source où il a puisé l'être.
La science qui règle notre conduite n'est qu'une lettre qui tue, si l'esprit ne vient la vivifier. (2) Est-ce à dire que la loi soit une chose mauvaise, et qu'elle ait été donnée seulement pour aggraver les péchés? Loin de nous cette pensée. Nous ne prétendons point que ceux qui obi^issent à la loi ne sont pas justifiés, puisque, au contraire, s'ils n'étaient justifiés, ils ne pourraient pas l'acoomplir. La loi est établie pour donner aux hommes la connaissance de ce qu'ils doivent faire, mais c'est le secours divin qui la fait accomplir; la loi est bonne et louable en elle-même^ mais là où
(1) De sp. et litt. III , 5.
(2) Ibid. IV, 6.
Tesprit fait défaut , là ou il n'inspire pas les bons désirs au lieu des mauvais > là où il ne répand pas son amour, cette loi, toute bonne qu'elle est, augmente par la <léfense même les désirs pervers. H en est comme «d'un courant d'eau : qu'on lui oppose un obstacle, Vil parvient à le vaincre , il se précipitera avec plus de violence ; car je ne sais comment il se fait que les objets défendus tiennent de cette défense même certains attraits.
Déterminons ici avec précision l'opération de la loi et l'opération de Dieu. Voici, selon saint Augustin, la vraie différence : (i) Ce que la loi des œuvres ordonne avec menaces, la loi de la foi l'obtient par la croyance ; la première dit (2) : « Tu n'auras pas de mauvais désirs, » la seconde (3) : « Sachant bien que personne ne peut être continent, si Dieu ne le lui accorde, et que la sagesse consiste à savoir de qui nous vient ce don, j'ai recouru au Seigneur, et lui ai adressé ma prière. » Cette seconde loi a établi un culte de louanges et d'actions de grâces dans lequel le jus te s'humilie et rend toute gloire à Dieu. Dans la loi des œuvres , Dieu dit à l'homme : Fais ce que j'ordonne; dans la loi de la foi , l'homme dit**^ Dieu : Donnez«moi ce que vous ordonnez. Le précepte de la loi ne va qu'à faire connaître ce que la foi seule fera, il révèle à l'homme ce qu'il devra demander, si toutefois il reconnaît son impuissance; et dans le cas où le pouvoir ne lui fait pas défaut, elle lui révèle encore de qui il le tient. Le véritable enfant de la foi
(1) Desp. et lut. XIH, 22.
(2) Exod. XX, 17.
(3) Sap. VIII , 21.
n'est pas celui qui s'attribue ce qu'il possède, mais celui qui sait de qui il doit espérer ce qui lui manque } au-dessus de l'un et de l'autre est l'homme qui possède^ sachant bien à qui il le doit , et ne tombe pas dans le vice de ce Pharisien , qui remerciait Dieu de ce qu^il avait, et ne lui demandait rien de plus, comme s'il n'avait besoin d'aucun secours nouveau pour accroître ou parfaire la justice, (i) Lorsque Dieu donne sa loi sur le Mont-Sinaï, le peuple est terrifié (2), et défense lui est faite de s'en approcher ; chez les Chrétiens au contraire (3) t l'Esprit descend sur les apôtres réunis pour l'attendre ; là le doigt de Dieu a gravé la loi sur des tables de pierre , ici dans le cœur des hommes ; là une loi extérieure qui épouvante les hommes injustes^ ici une loi intérieure qui justifie ; là des préceptes comme celui-ci (4) : Tu ne seras pas adultère, tu ne commettras pas d'homicide, tu n'auras pas de mauvais désirs; (5) ici un seul précepte qui contient tous les autres : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. (6) Aussi l'apôtre dit-il aux Corinthiens (7) : Vos actions font voir que vous êtes la lettre de Jésus* Christ, dont nous n'avons été que les secrétaires , et qui est écrite non avec de l'encre, mais avec l'esprit du Dieu vivant; non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair qui sont vos cœurs.
(1) Desp.etlitt. XVII, 29.
(3) Exod. XIX , 12 , 16, 21.
(3) Act. 11,1, etc.
(A) Exod. XX, 13, lA,etc. *
(5) Rom. XIII, 9.
(6) De sp. etlitt. XVII, 30.
(7; 2 Cor. III , 3.
(1) Par la loi nous craignons Dieu, par la foi nous espérons en lui. Dieu se voile aux yeux de ceux qui redoutent le châtiment; travaillée de cette crainte, l'âme n'a pas de force pour vaincre les mauvais désirs; (2) mais, quand la loi a effrayé par ses préceptes les hommes pervers, et quand la concupiscence s'est enflammée par rinterdiction , touchés par la foi ils se réfugient en Dieu, et échappent aux m^aces de la lettre par la délectation que répand en eux l'esprit. Pour être justes, il ne faut donc pas s'en tenir à la loi, mais la traverser, reconnaître qu'on ne peut être justice par elle seule, et que notre volonté est trop faible pour opérer de bonnes œuvres sans le secours d'en haut.
Telle est la foi qu'a prêchée l'apôtre. (3) Constant ennemi de l'orgueil^ il apostrophe vivement les Juifs qui, fiers de leurs privilèges , croyaient être justes en accomplissant la lettre delà loi; ils n'étaient pas secourus par l'esprir, et Dieu qui voyait leur volonté n'y trouvait point celte bonté qui apparaissait dans leurs œuvres; il regardait plutôt ces actions comme autant de fautes, sachant bien que la certitude de l'impunité les eût fait agir autrement. Ce que recommande saint Paul , ce n'est pas cette exécution a|^arente de la^ loi , c'est la circoncision du cœur, c'est l'affranchissement de tous les désirs impurs; or, cet état de l'âme n'est pas l'œuvre de la lettre qui instruit et menace, mais de Tesprit qui aide et guérit.
(1) Desp et litt. XXIX, 51.
(2) Ibid. X, 16.
(3) Ibid. Vm , 13.
Ce ne sont pas seulement les Juifs qu^il réprimande^ (l)ilne rappelle jamais que pour les flétrir, ces hommes qui, légers et gonflés, se soulevant d'euxmêmes dans le vide où ils ne trouvent aucun repos , retombent et se brisent contre leurs idoles. Dieu cependant s'est fait connaître à eux , car, comme le dit saint Paul (2), ses perfections invisibles, sa puissance éternelle et sa divinité, sont devenues visibles depuis la création du monde, par la connaissance que nous en donnent ses créatures. Et ainsi ces hommes sont inexcusables, parce qu'ayant connu Dieu , ils ne l'ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces; mais ils se sont égarés dans leurs vains raisonnements, et leur cœur insensé s'est rempli de ténèbres ; ils sont devenus fous en s'attribuant le nom de sages, et ils ont transféré l'honneur qui n'est dû qu'au Dieu incorruptible, à l'image d'un homme corruptible, et à des figures d'oiseaux, de quadrupèdes et de serpents.
(3) Julien arrête ici saint Augustin, en lui rappelant les vertus des gentils. Ces hommes qui n'ont pas eu la foi ont été pleins de vertus, par la seule bonté de la nature, par les seules forces de leur liberté innée. On en a trouvé un grand nombre miséricordieux, modestes, chastes et sobres.
Au lieu de regarder les impies comme justes et de leur attribuer les qualités qu'ils possèdent, il eù\ mieux valu chercher dans la distribution même de ces
(1) Desp. et lut. Xn,19.
(2) Rom. 1 , 20., etc.
(3) G. Jul. 4, m, 16.
— fcl —
qualités le conseil de Dieu. N'est-ce pas en etfet par son conseil, mais toujours juste, que les uns sont lents à comprendre et ont une intelligence de plomb, ou bien sont dépourvus de mémoire; d'autres naissent avec un esprit vif ou une mémoire heureuse, d'autres avec les deux qualités à la fois, saisissant promptement, et retenant, sans jamais les perdre , les trésors qu'ils ont une fois acquis; les uns, doux de. caractère, les autres prompts à s'enflammer, d'autres encore tenant le milieu entre ceux-là ; les uns froids et insensibles aux plaisirs du corps, d'autres ardents et indomptables, d'autres encore à la fois ardents et réglés; les uns pleins de timidité, les autres de hardiesse, d'autres qui ne sont ni timides ni hardis; les uns adonnés à la joie, les autres à la tristesse, d'autres indifférents. Or, ces divers genres d'esprits et de caractères ne viennent pas de notre volonté intelligente el libre, mais de la seule nature; les médecins même osent les attribuer au seul tempérament des corps. Nous sommes-nous donc fait nous-mêmes notre corps? Est-ce par notre volonté que nous souffrons plus ou moins travaillés de ces vices? Cependant, que par cette pente naturelle nous tombions dans un excès ou dans l'autre, il ne nous est pas permis de dire à celui qui nous a formés, et dont la puissance souveraine est juste et bonne : pourquoi m'as-tù fait ainsi? Combien donc il serait plus raisonnable d'aitribuer ces vertus, que Julien nous montre dans les impies, à la faveur céleste plutôt qu'à leur volonté ! Loin de nous l'idée qu'il y ait aucune vertu dans un homme s'il n'est
juste; loin de nous aussi l'idée qu'aucun homme soit juste s'il ne vit de foi .
(1) Entre tous ceux qui prennent le nom de chrétiens il n'y a qu6 les Pélagiens et parmi les Pélagiens que toi seul, Julien, pour oser appeler juste un infidèle, un impie, un homme qui est la propriété du démon. Voilà donc parmi les justes un Fabricius, un Fabius, un Scipion, un Regulus, dont tu me présentes les noms pour m'etfrayer, comme si nous discutions dans l'ancien sénat de Rome. Mais il n'est besoin dans ce sujet que de recourir à l'école de Pythagore ou de Platon , de ces philosophes, qui se sont ennoblis par une doctrine bien supérieure à toutes les autres : ils disaient qu'il n'y a pas dans un homme de véritable vertu , si la substance divine , éternelle et im* muable n'en laisse l'empreinte sur les âmes. Oui, les anciens ont pu s'approcher de Dieu par l'intelligence, mais ils s'en sont éloignés par l'orgueil. (2) « Cod* naissant Dieu , ils ne l'ont point glorifié comme Dieu et ne lui ont point rendu grâces; mais ils se sont livrés à des pensées vaines , et leur cœur s'est obscurci; se disant sages, ils sont devenus fous. »
Or , s'ils n'ont pas possédé la vraie justice, ils n'ont pas possédé non plus les autres vertus qui l'accompagnent, la continence, la pureté par exemple, toutes ces vertus qui se tournent en défauts quand on ne les rapporte pas à leur véritable auteur. (3) Ce qui donne à une vertu son titre et sa réalité, c'est le but dans le-
(1) G. Jul. pel. k, m , 17.
(2) Rom. I, 21, 22.
(3) G. Jul. pel. 4, III , 19.
quel elle est pratiquée , c'est la source d'où elle dérive , c'est la vue de la béatitude éternelle pour laquelle ou travaille; mais appellera-t-on vertueux l'avare lorsqu'il médite sur les moyens de gagner, parce qu'il ne dissipe pas follement son bien , semblable à ceux que nous avons vus de nos jours dans l'irruption des Barbares , endurer tous les tourments plutôt que de découvrir leurs trésors; parce qu'il supporte de grandes fatigues et de grandes douleurs^ comme dit Horace(l) :
Per mare pauperiem Tuglunt, per saxa, per ignés.
parce qu'il réprime les passions qui font vivre somptueusement; parce qu'il ne prend pas le bien d' autrui et qu'il abandonne même du sien pour ne pas en consumer davantage dans les procès ? Et cependant il devrait avoir des vertus réelles , on devrait l'appeler sage, courageux , tempérant , juste , si on reconnaissait les vertus à la marque que Julien leur donne , s'il suffisait de voir l'action en elle-même sans en chercher les motifs* C'est là simplement un vice qui en chasse un autre ; c'est l'appétit des biens terrestres el non .des biens du ciel; c'est la justice d'un Catilina , bon et obséquieux pour tout le monde , partageant avec tous son bien; c'est le courage d'un Catilina qui supporte le froid , la faim , la soif, la misère , les veilles au delà de toute idée. Quis hœc sapiat nisi desipiat?
(2) Il est de ces vices qui semblent tout près des vertus : chaque vertu n'a pas seulement son contraire,
(1) Horat. epist. 1 , 1.
(2) C. Jul. pel. û, m , 20, 21.
— fci —
elle est aussi avoisinée par un défaut qui prend aisémeni son apparence : ainsi entre la constance qui est une - \ertu, et rinconsiance qui est le vice opposé^ on trouve Topiniâtrelé ; entre la prudence et la témérité se place la ruse. On peut aisément se laisser prendre à ces fausses vertus , et c'est là l'erreur de Julien : il ne regarde jamais que l'action en elle-même sans considérer le motif; chez lui, comme chez Épicure, la vertu est la servante de la volupté. Or, ces vertus qui ont un autre but qu'elles-mêmes, qui s'emploient à nous donner quelque plaisir charnel , quelque avantage terrestre, ne sont point de véritables vertus j il peut y avoir du bien de fait sans que celui qui l'a fait soit bon; l'homme qui sauve son semblable en vue de la renommée, en vue des éloges des hommes ^ sans songer à Dieu , celui-là n'a pas bien fait le bien.
(1) Ceux donc qui sont justes, ayant vécu sous la loi naturelle, s'ils plaisent à Dieu, lui plaisent parleur foi , car l'apôtre l'a déclaré : f^ans elle il est impossible de plaire à Dieu. Julien prend à tort leur exemple pour prouver que les infîdéles peuvent avoir de véritables vertus, car ces hommes ne sont pas infidèles. Veut-on qu'ils n'aient pas la foi, alors ils ne sont pas justes, ils ne plaisent pas à Dieu ; seulement, au jour du jugement, leurs pensées les défendront devant Dieu et provoqueront un adoucissement à leur peine. S'ils n'ont pas agi dans le but qu'ils devaient se proposer , si la foi leur a manqué, pour connaître à qui ils devaient rapporter leurs sentiments et leurs actions , du
(1) C. Jul. pcl. 4, m, 25.
moins ils ont accompli d'une façon ou d'une autre ce que la loi prescrit. UnFabricius sera moins puni qu'un Catilina ; non pas que le premier soit bon , mais parce que le second est plus méchant; Fabricius est moins impie que Catilina, non pas qu'il ait de véritables vertus, mais parce qu'il s'est moins éloigné des vertus réelles.
Ailleurs, saint Augustin se montre plus doux et plus libéral envers les païens , et quoiqu'il leur assigné le même sort auquel il vient de les condamner, cependant il donne plus d'ef&çacilé à leurs efforts, (i) L'image de Dieu , dit-il, n'a pu être tellement effacée dans l'âme humaine par là tache des affections terrestres qu'on n'en retrouve encore les traits les plus profonds ; aussi des hommes ont-ils pu , même au milieu de leur impiété, avoir quelques pensées et accomplir quel(|ues actions droites. Quoi que nous fassions , il reste toujours en nous quelque chose de nous-mêmes : nous demeurons toujours des hommes, nous retenons toujours quelque chose de notre vertu naturelle , car nous avons une âme raisonnable , faite pour penser et agir raisonnablement. Toutefois comme de légères fentes ( et quelle vie n'en compte pas ?) n'empêchent point les justes de recevoir la vie éternelle, de même quelques bonnes actions ( et quelle vie peut en être complètement dépourvue?) ne servent de rien à l'impie pour son salut. Tout au plus auraient-elles l'effet d'alléger leur cnâtiment. De même que dans le royaume de Dieu une étoile diffère d'une autre étoile , de même
(1) De sp. et litt. XXVm , A8.
la gloire d'un saint peut diflërerde la gloire d'un autre saint , de même aussi tous les supplices ne sont pas aussi rudes.
Telle est la profonde diffërence que saint Augustin met entre la loi et la foi , entre les hommes qui n'ont en vue que la lettre , et ceux qui sont pénétrés de l'esprit de Dieu. On peut dire de lui ce qu'il dit de saint Paul (1) : « Il traite cette question avec tant d'ar- » deur , tant d'insistance, qu'il fatigue l'attention du » lecteur , mais de cette fatigue utile et salutaire qui » exerce et fortifie l'homme intérieur loin de le briser. »
Après avoir établi , avec saint Augustin , Fimpuîssance naturelle de l'homme à faire le bien, et la né^ cessité d'un secours divin , il nous reste à l'interroger sur deux points encore : 1* Que devient la liberté sous l'action de Dieu? 2^ Gomment Dieu distribue-tnl ses secours ? Mais la seconde question nous est inter: dite, car elle nous ferait pénétrer dans les mystères de la théologie ; pour la première , nul scrupule de ce genre ne peut nous arrêter, et il nous appartient sans aucun doute de rechercher si le libre arbitre est une réalité ou une chimère.
(i) De sp. et Utt vn , 12.