‹ Doctrine religieuseChapitre 22 sur 28 · ÉVÊQUE ET DOCTEUR · texte numérisé non relu

ÉVÊQUE ET DOCTEUR

Par-dessus tout, mes très-chers Frères, aimez Dieu d’abord, et ensuite le prochain; car ce sont là les deux principaux commandements qui nous aient été donnés. Or voici les choses que nous vous prescrivons d'observer dans le monastère où vous êtes établis.

Le principal motif pour lequel vous êtes réunis est que vous habitiez dans la maison du Seigneur en paix et en union (1), ef que vous n'ayez lous qu'un même cœur et qu'une même dme en Dieu (2).

Ne regardez rien comme votre propriété (3), mais que tout soit commun entre vous. Que tout ce qui est nécessaire pour la nourriture et le vêtement soit distribué à chacun de vous par votre Supérieur, non pas également à tous, parce que vous n'êtes pas tous également forts, mais plutôt à chacun selon ses besoins. C’est ainsi que nous lisons dans les Actes des Apôtres que toutes choses étaient en commun parmi les fidèles, et que la distribution s'en faisait à chacun selon ses besoins (k).

(1) Ps. 67.

(2) Actes des Apôtres, 22.

, 3) Ibid.

4) Jbid., 1, 32,

Que ceux qui avaient quelques biens dans le monde soient bien aises de les mettre en commun après leur entrée en Religion, et que ceux qui, au contraire, n’avaient rien ne cherchent pas dans le monastère ce qu’ils n'auraient pu se procurer dans le siècle. On doit cependant leur accorder dans leurs infirmités ce dont ils peuvent avoir besoin, quand bien même leur pauvreté les eût privés du nécessaire dans le monde; qu'ils ne fassent pas néanmoins consister leur bonheur en ce qu’ils ont trouvé une nourriture et un vêtement meilleurs qu’ils n’eussent pu se lés procurer hors de la Religion.

Qu'ils ne s’enorgueillissent pas en se voyant associés à ceux qu'ils n’eussent point osé approcher dans le monde , mais qu’ils tiennent leur cœur élevé vers le ciel et ne cherchent point les faux biens de la terre; sans cela les monastères ne seraient utiles qu'aux riches, et ne le seraient plus aux pauvres; car tandis que les riches s’y abaisseraient par humilité, les pauvres s’y enfleraient d’orgueil. Mais aussi que ceux qui paraissent avoir été quelque chose dans le monde ne dédaignent pas ceux de leurs frères qui sont venus d’une condition pauvre dans cette sainte société; qu’ils s'efforcent au contraire de se glorifier bien plus de la société de leurs frères pauvres que de la noblesse ou de la richesse de leurs parents. S’ils ont apporté une partie de leurs biens à l'usage commun, qu'ils n’en tirent pas vanité, et que leurs richesses, après qu’ils les ont distribuées au

monastère, ne leur causent | pas plus d’orgueil que lorsqu'ils en jouissaient dans e siècle; car, tandis que les autres vices trouvent leur aliment dans les œuvres mauvaises qu’ils nous excitent à commettre, l’orgueil s'attache aux bonnes œuvres même par les piéges qu’il leur tend, pour en faire des œuvres mortes. Que sert-il en effet de se faire pauvre en distribuant sen-bien aux pauvres, si Pâme, par un malheur déplorable, devient encore plus orgueilleuse en méprisant les richesses qu’elle ne l'avait été en les possédant ?

Vivez donc tous dans la paix et dans l'union d’un même esprit, et, par une déférence mutuelle, honorez les uns dans les autres le Seigneur, dont vous êtes devenus les temples,

Livrez-vous à la prière aux heures et dans les temps qui sont prescrits. Que personne ne s'occupe dans l’oratoire d’aucune autre chose que de celle à laquelle il est destiné et d’où lui vient son nom, afin que ceux qui auraient le loisir et la volonté d’y prier dans un autre moment qu'aux heures ordinaires n’en soient point empêchés par ceux qui croiraient y pouvoir faire autre chose, Lorsque vous récitez, en priant Dieu, des psaumes et des hymnes à sa louange , méditez dans votre cœur ce que votre boucle prononce; ne chantez rien que ce que vous lirez devoir être chanté; et s’il y a quelque chose qui ne soit pas marqué pour l'être, vous ne le chanterez pas.

Domptez votre chair par les jeûnes, et par l’absti-

s nence dans le manger et dans le boire, autant que votre santé vous le permet. Et si quelqu'un ne peut supporter le jeûne, il ne doit cependant rien prendre avant l’heure du repas, à moins qu’il ne soit malade (4).

Lorsque vous vous mettez à table, écoutez, sans bruit et sans discussion, jusqu'à ce que vous en sortiez, ce qu’on vous lit selon l'usage; car il ne sufit pas que le corps seul prenne de la nourriture, il faut aussi que vos oreilles aient faim de la parole de Dieu et que votre esprit s’en rassasie.

S'il arrive que l’on serve une nourriture différente à ceux que leur manière de vivre passée a rendus plus délicats, il ne faut pas que ceux qui sont d’une complexion plus forte en aient de la peine ou le regardent comme injuste. Mais, bien loin de porter envie à ceux à qui l’on sert quelque chose qu'eux-mêmes ne reçoivent pas, ils doivent au contraire s’estimer heureux d’avoir la force de faire ce que la faiblesse des autres ne leur permet pas. Si donc pour la nourriture, les vêtements, les lits ou les couvertures, on accorde à ceux qui avaient été élevés plus délicatement dans le monde quelque chose de plus qu’à ceux qui sont plus forts-et par conséquent plus heureux, ceux à qui l’on ne donne

(1) Au temps de S: Augustin, les jours de jeùne on ne mangeait qu’une seule fois le jour vers le soir, et ce repas s'appelait cène (ou souper). A ceux qui ne peuvent jeüner, le saint Docteur permet par condescendance de manger quelque chose à l'heure du diner, c’est-à-dire vers midi, (Voyez le nouveau Calepin.)

È ; s * ” à im — pas ces soins particuliers doivent considérer combien les Frères envers qui l’on use de cette condescendance se sont abaissés de la vie qu’ils menaient dans le monde pour venir à la vie religieuse, encore qu’ils ne puissent supporter les mêmes privations que ceux qui sont d’une santé plus robuste, Ainsi tous ne doivent pas désirer pour eux-mêmes ce qu’ils voient donner de plus à quelquesuns que l’on traite de la sorte non par honneur, mais par compassion pour leur faiblesse, sans quoi il s’introduirait dans le monastère un désordre intolérable, si les pauvres devenaient difliciles et délicats dens une maison où les riches s'efforcent autant qu'ils peuvent de devenir austères et laborieux.

De même qu’il est nécessaire que les malades prennent moins de nourriture, de peur d’être incommodés, aussi faut-il qu'après leur maladie on les traite de manière qu’ils recouvrent promptement leurs forces, fussent-ils sortis de la condition la plus humble et la plus pauvre, puisque la maladie les a réduits aux raêmes besoins que fait éprouver aux riches leur précédente manière de vivre. Mais dès qu’ils sont rétablis ils doivent reprendre leur genre de vie ordinaire, plus heureux sans doute, et qui convient d'autant mieux à des serviteurs de Dieu qu’ils ont moins de besoins. 11 ne faut pas non plus qu'après leur guérison la sensualité leur fasse prolonger un soulagement que la maladie leur avait rendu nécessaire; mais ils doivent estimer que ceux-là sont les plus heureux qui ont plus de forces pour supporter les austérités com-

munes; car il est bien plus avantageux d’avoir besoin de peu que d’être dans l'abondance.

Que votre habillement n’ait rien que d'ordinaire; ne cherchez point à plaire par vos vêtements, mais par la régularité de votre vie,

Quand vous allez quelque part, marchez ensemble, et lorsque vous êtes arrivés au lieu où vous alliez, demeurez-y tous ensemble. Que dans votre démarche, dans votre maintien, dans votre air et dans tous vos mouvements il.n’y ait rien qui puisse blesser les yeux de qui que ce soit, que tout au contraire y réponde à la sainteté de votre profession.

S'il vous arrive de jeter par hasard les yeux sur des femmes, ne les fixez sur aucune en particulier. Car il ne vous est pas défendu d’apercevoir des femmes qui se trouvent sur votre passage; mais vous seriez criminels de les désirer ou de chercher à exciter leurs désirs; car ce n’est pas seulement par les actions ou par les affections déréglées, mais souvent par le seul regard qu'une femme inspire ou conçoit de mauvais désirs. Ne dites point que votre cœur est chaste, si vos yeux ne le sont point; car des regards impurs sont comme les messagers d’un cœur impur. Et si deux cœurs embrasés d’un feu impur s’envoient, même sans le secours de la langue, mais par des regards mutuels, les témoignages d'une passion qui excite en eux des désirs charnels dans lesquels ils se complaisent, la chasteté s’enfuit de leur cœur, quand même leur corps n’aurait souffert

aucune profanation, Que celui qui fixe sur une femme des regards de cette nature, ou qui se plaît à en être ainsi regardé, n’aille point s’imaginer qu’en agissant de la sorte il n’est vu de personne, Il est vu certainement, et par ceux-là mêmes qu’il s’imagine ne pas le voir, Mais, lors même qu’il serait assez caché pour n'être point vu des hommes, comment se dérobera-t-il. à la connaissance de cet œil céleste à qui rien ne saurait échapper ? Faudra-t-il croire qu'il ne voit pas les fautes, parce que sa patience, qui les tolère, est aussi grande que sa sagesse, qui les voit? Que l’homme qui veut être saint craigne donc de déplaire à Dieu, en l’offensant pour plaire à une femme, Qu’il pense que Dieu voit tout, afin que cette pensée le détourne de voir une femme avec trop de liberté; car la crainte qu’il doit avoir à ce sujet lui a été recommandée par l’Écriture en ces termes : Celui qui arrête déshonnétement ses yeux est en abomination devant le Seigneur (1). Lors donc que vous êtes ensemble à l’église, et partout où il peut y avoir des femmes, soyez mutuellement les gardiens de votre chasteté; car par celle précaution Dieu, qui habite en vous, se servira de vous-mêmes pour vous garder.

Et si vous venez à remarquer en quelqu'un de vos

(1) Peut-être S. Augustin a-t-il en vue cette parole du Livre des Proverbes ( vi, 16,17): Le Seigneur déteste les regards altiers. Dans nos Constitutions (p. 79), on recommande au Maitre des Novices de leur enseigner à ne point avoir le regard altier.

frères ce déréglement de regards dont je parle, avertissez-le sur-le-champ, afin d’arrèêter les progrès du mal et d’y apporter un prompt remède. Mais si vous vous apercevez encore qu'après cet avertissement ou dans une autre occasion il retombe dans la même faute, il faut que celui qui s’en sera apercu le regarde comme un blessé dont il faut trahir la plaie pour la guérir. Toutefois il doit le faire remarquer auparavant à un ou deux frères, afin que le coupable puisse être convaincu par la déclaration de deux ou de trois témoins, et puni avec une sévérité proportionnée à sa faute. N'allez point croire que ce soit une malveillance de découvrir ainsi les fautes les uns des autres; loin de là, vous seriez bien plus coupables si, pouvant corriger vos frères en découvrant leur mal, vous aimiez mieux les laisser périr par votre silence. En effet, si votre frère avait au corps une plaie secrète qu’il voulût tenir cachée dans la crainte d’une opération, ne serait-ce pas une cruauté de le taire, et au contraire une charité d’en parler. Combien donc êtes-vous plus obligés de découvrir les plaies du cœur pour prévenir une corruption bien autrement pernicieuse.

Mais avant de manifester la faute d’un frère à d’autres qui devront servir à le convaincre s’il vient à la nier, si après avoir été averti en particulier il a négligé de se corriger, il faut le faire remarquer au supérieur, parce que peut-être qu’élant repris en secret il se corrigera sans que les autres aient connaissance de sa faute. Mais

s’il la nie, on doit alors le confronter avec ceux qui en ont été témoins, même en présence du reste de la communauté, afin qu’il puisse être non-seulement repris par un seul, mais convaincu par le témoignage de deux ou de trois. Une fois convaincu, il devra subir la juste correction qu'il aura méritée au jugement du prélat ou du supérieur de qui il dépend. Mais s’il refuse de s’y soumettre il doit être rejeté de votre société, quand même il ne voudrait pas se retirer de son plein gré. Et ce n’est pas là un acte de cruauté, mais plutôt un acte de charité, puisque c’est empècher qu’il n’en fasse périr plusieurs par la contagion de son mauvais exemple.

Et ce que j'ai dit de l’immodestie des regards doit s'entendre également des autres délits, qu’il est nécessaire de constater, d'empêcher ou de dénoncer, ou dont il faut convaincre et punir les coupables, ayant toutefois grand soin d'apporter autant d'affection pour les personnes que de haine contre les vices.

Si un frère, quel qu’il soit, en arrive à ce degré d’iniquité de recevoir en secret des lettres ou des présents, s’il fait de lui-même l’aveu de sa faute, il faut lui pardonner et prier pour lui; mais s’il est découvert et convaincu, il devra subir une peine plus grave, laissée à l'arbitraire du supérieur ou du prélat.

Ayez vos habits en commun sous la garde d’un ou de deux frères, ou même d’un plus grand nombre s’il est nécessaire, pour les nettoyer ou pour empêcher que les vers ne les rongent; et de même que la nourriture vous

est fournie d’une mème dépense, ainsi devez-vous recevoir vos vêtements d’un même vestiaire, S'il se peut, ne vous mettez point.en peine des habits que l'on vous donnera suivant les différentes saisons, c’est-à-dire n’examinez pas si chacun reçoit le même qu'il avait quitté, ou celui qu’un autre avait déjà porté, pourvu que l’on ne refuse à personne ce qui lui est nécessaire.

S'il s'élève parmi vous des disputes et des murmures, et si quelqu'un se plaint que ce qu’on lui à donné ne vaut pas ce qu’il avait précédemment, et qu’il est injuste qu’il soit moins bien vêtu que tel autre frère, jugez par là combien le vêtement intérieur de votre âme est loin d’avoir la sainteté qui lui convient, puisque vous vous querellez pour les vêtements de votre corps. Si pourtant on condescend à votre faiblesse en rendant à chacun les habits qu’il avait quittés, vous: n'en devez pas moins les laisser en dépôt dans le même lieu que les autres et sous la garde commune; de teile sorte que personne n’agisse pour soi-même, mais que vous travailliez en tout pour l'intérêt commun avec plus de soin et de contentement que si chacun de vous travaillait pour soi : Car la charité, dit l'Écriture, ne cherche point ce qui est à elle (1); c'est-à-dire qu’elle préfère le bien commun à sa propre utilité, et non son utilité propre au bien commun, C’est surtout au soin que vous apporterez à procurer le bien com-

(1) 1 Cor., xur. 5.

mun de préférence à vos avantages particuliers que vous pourrez mesurer vos progrès dans la vertu, de sorte qu'au-dessus de toutes les choses auxquelles vous oblige d’avoir recours une nécessité passagère, on voie dominer la charité qui demeure (1). 11 suit de là que si quelqu'un qui a des fils ou d’autres parents dans le monastère leur donne un vêtement ou quelqu’autre objet qui passe pour nécessaire, on ne doit pas le recevoir en secret, mais le remettre entre les mains du supérieur, pour être mis en commun et distribué à ceux qui en auraient besoin. Si un frère cèle ou cache une chose qui lui à été donnée, il doit être condamné comme coupable de vol.

Vos habits seront lavés soit par vous-mêmes, soit par des blanchisseurs, quand votre supérieur le jugera à propos, de peur qu'un trop grand désir d’avoir des vêtements propres ne fasse contracter quelques souillures à vos âmes.

Ne refusez pas l’usage des bains quand la maladie les rendra nécessaires; que ce'a se fasse sans murmure, de l’avis du médecin, en sorte que celui-là même qui préfèrerait ne pas en user fasse pourtant par obéissance au supérieur ce qui est nécessaire à sa santé. S'il arrivait cependant que quelqu'un désiràt ce qui lui pour-

(1) S. Augustin fait allusion à ce passage de l’Apôtre : J'ai une voie encore plus excellente (on lisait de son temps : plus élevée) à vous enseigner : La charité ne périt jamais. (1 Cor., xt, 81, et xt, 8.)

rait nuire, on ne se rendra pas à son désir, car souvent l’on s’imagine que ce qui fait plaisir sera salutaire, quand même il devrait être nuisible. Si un Frère est atteint de quelque douleur cachée, vous croirez sur parole le serviteur de Dieu lorsqu'il dit le mal qu’il éprouve. Si cependant l’on n’était pas certain que ce qu’il désire dût lui être salutaire, on prendrait l'avis du médecin.

Lorsque les Frères auront à se rendre au bain ou en quelqu’autre lieu que ce soit, ils n’iront jamais moins de deux ou de trois ensemble, et celui qui aura besoin d’aller en quelque endroit devra sortir avec ceux que le supérieur aura désignés à cet effet.

On devra confier le soin des malades, des convalescents et de ceux qui, même sans fièvre, seraient aflligés d’une infirmité quelconque, à un Frère qui devra demander au dépensier tout ce qui sera nécessaire à chacun d'eux; et ceux qui sont chargés soit de la dépense, soit du vestiaire, soit de la bibliothèque, devront servir leurs Frères sans murmure.

On demandera les livres et les manuscrits à une heure déterminée, hors de laquelle on ne pourra les obtenir, encore qu’on les demande. Quant aux vêtements et aux chaussures, ceux qui en sont chargés doivent les donner sans délai à ceux qui en ont besoin.

N'ayez point de querelles entre vous, ou terminez-les au plus tôt, de peur que la colère ne s’augmente jusqu'à se changer en haine, et que d’une paille ellene

‘fasse une poutre qui rende l’âme homicide; car il est écrit : Celui qui hait son frère est homicide (1).

S'il arrive qu’un Frère en offense un autre soit par des injures, soit par des malédictions, soit en lui reprochant quelque faute grave, qu'il n'oublie pas de réparer au plus tôt par une satisfaction convenable le mal qu’il aura causé; et que celui qui aura été offensé pardonne sans discuter. Mais si des Frères se sont offensés mutuellement, ils devront se pardonner l’un à l’autre leur offense, et cela à cause des prières que vous faites, et qui doivent être d'autant plus pures qu’elles sont plus fréquentes. Or celui qui, tout en se laissant aller souvent à la colère, se hâte cependant de demander pardon à celui qu’il sait avoir offensé, est préférable à celui qui, plus lent à s’irriter, se résout aussi avec plus de peine à demander qu’on lui pardonne. Quant à celui qui ne veut jamais demander pardon, ou qui ne le demande pas de bon cœur, il n’a plus de raison d’être dans le Monastère, quand même on ne l'en expulserait pas. Abstenez-vous donc des paroles dures et blessantes; et, s’il vous arrive d'en laisser sortir de votre bouche, n'ayez point de honte de tirer le remède de cette même bouche qui a fait la blessure.

Quand la nécessité de maintenir la discipline régulière vous contraint à dire des paroles rudes pour réprimander ceux qui y manquent, si vous sentez qu’en cela vous ayez excédé la juste mesure, vous n'êtes pas tenus

(1) S. Jean, tre Ép , 1, 15.

d'eu demander pardon à vos inférieurs, de peur qu'er vous abaissant trop devant ceux qui doivent vous être soumis, vous n’affaiblissiez l'autorité qui vous est nécessaire pour les gouverner. Cependant vous devez en

demander pardon à Dieu, le Maître commun des uns et des autres, qui sait quelle affection vous portez intérieurement à ceux que vous reprenez peut-être avec un peu trop de rigueur.

I ne faut pas que l’amour qui vous unit soit charnel, mais tout spirituel.

Obéissez à votre Supérieur comme à votre père, et ayez encore plus de soumission pour le Supérieur majeur, qui a la conduite de vous tous.

Afin donc que toutes ces règles puissent être ponctuellement observées, et qu'aucune transgression, s’il en arrive, ne demeure impunie, mais que les coupables, au contraire, puissent être repris et corrigés, le Supérieur local pourra en référer au Supérieur majeur qui tient le premier rang parmi vous, pour tout ce qui dépasserait ses forces ou son autorité.

Du reste, que celui qui est à votre tête ne s’estime pas heureux de l'autorité qui lui donne le droit de commander, mais bien plutôt de la charité, qui lui fait un devoir de servir. Tandis que l'honneur que vous lui rendez l’élève à vos yeux, que devant Dieu la crainte le tienne prosterné à vos pieds, qu'il se montre pour vous tous un modèle de vertus ; qu’il corrige les esprits inquiets, console les faibles et soulage les in-

firmes ; qu’il soit patient à l’égard de 108 qu’il aime pour lui-même la sévérité de la règle, mais qu’il ne l’impose aux autres qu’en tremblant ; et, bien qu’il soit nécessaire d’unir l’amour à la crainte, qu’il travaille à se faire aimer, plutôt qu’à se faire craindre de vous, n’ou- -bliant jamais qu’il doit rendre compte à Dieu de vous tous. Ainsi appliquez-vous à lui rendre une plus fidèle obéissance, par compassion, non-seulement pour vous-mêmes, mais aussi pour lui, puisque le péril qu’il court est d’autant plus grand, qu’il est plus élevé au-dessus de vous.

Que le Seigneur vous fasse la grâce d’observer toutes ces choses comme il convient à des hommes épris de la beaulé spirituelle, et exhalant par la sainteté de leur vie la bonne odeur de Jésus-Christ; non point comme des esclaves sous le joug de la loi, mais comme des enfants établis dans la liberté de la grâce.

Afin donc que vous puissiez vous considérer dans ce petit ouvrage comme dans un miroir, et de peur que l'oubli ne vous en fasse négliger quelque point, où vous en fera la lecture une fois par semaine. Et si vous trouvez que vous ayez agi conformément à ces enseignements, vous en rendrez grâces au Seigneur, qui est l’auteur de tous les biens ; si, au contraire, quelqu'un s'aperçoit qu’il a manqué en quelque chose, qu’il se repente du passé, qu’il se tienne sur ses gardes à l'avenir, en priant Dieu de lui remettre sa faute, et de ne point le laisser désormais succomber à la tentation (1).

(1) Tiré du Pater.

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