‹ Doctrine religieuseChapitre 23 sur 28 · DE L'ORDRE DES FRÈRES-PRÉCHEURS · texte numérisé non relu

DE L'ORDRE DES FRÈRES-PRÉCHEURS

La principal® étude du religieux doit être de s’appliquer jour et nuil à unir son âme au Seigneur, son Dieu, au moyen de loraison, de la contemplation et d’un amour continuellement en action, ce qu’il ne réussira jamais à faire, à moins que de posséder la paix du cœur. Et pour posséder la paix du cœur, il faut être entièrement dépouillé de l’amour des créatures et de l'amour de soimême ; il faut être parvenu au mépris et à la haine de sa propre vie. Or, si le religieux veut obtenir toutes ces choses, il faut qu'avant tout il observe avec le plus grand soin chacune des règles qui sont tracées ci-après.

4° Il doit tellement aimer la pauvreté, tant celle qui lui est particulière que celle de sa communauté, qu’il soit fermement résolu dans son cœur à ne vouloir jamais posséder ni même avoir à son usage que ce qui

(1) J. Savonarole.

lui est absolument nécessaire, de telle sorte que les richesses , grandes ou petites, lui deviennent odieuses, et qu'il haïsse jusqu'a ses vêtements, sans lesquels pourtant il ne saurait vivre décemment. Il faut qu’il se réjouisse si son monastère est pauvre, qu’il s’aflige, au contraire, si tout y est en abondance, qu'il désire vivre le plus pauvrement possible, et même dans la dernière nécessité ; car c’est dans la pauvreté que le véritable pauvre doit trouver sa joie.

2° Quant au vœu de chasteté, il doit fuir si bien toutes les satisfactions de la chair, qu’il s’abstienne non-seulement des plaisirs illicites, mais encore des amusements et des récréations permises, de manière à ne jamais se départir de l’austérité qu’il s’est imposée. Au contraire, toujours irrité contre soi-même, il doit châtier son corps dans les limites d’une obéissance raisounable , réprimer toutes les délectations des sens , ne satisfaire en rien ses désirs, mais toujours se plaire dans la tristesse et dans les larmes, et chanter au Seigneur ce verset : Je repasserai toutes mes années dans l'amertume de mon âme (1).

3° Qu'il ait toujours présentes à sa mémoire la soumission de Notre-Seigneur Jésus-Christ à sa sainte Mère et à saint Joseph, qui passait pour son père, et son obéissance jusqu’à la mort et à la mort de la croix ; qu’il applique tous ses efforts et toutes ses facultés à

(1) Isaïe, xxxvur, 15. Cant. d'Ézéchias.

se soumettre non-seulement à ses supérieurs, mais encore à ses égaux et à ses inférieurs, à être le serviteur de tous et même des derniers de tous, à leur obéir autant que sa position le lui permettra, et à dire avec l'Apôtre : Quoique libre, je me suis fait serviteur de tous (1).

4° Qu'il s'étudie à gouverner sa langue, de sorte que non-seulement il ne s’entretienne point de choses défendues, mais encore qu’il s’abstienne des paroles oiseuses, où qui excilent le rire; que même en parlant de choses nécessaires , il évite d'étendre et de prolonger la conversalion ; qu'il aime mieux à écouter et à apprendre des autres qu'à parler et à enseigner lui-même, car nous transgressons tous eu beaucoup de choses, et celui qui ne manque point par la langue esl un homme parfait. Or, il n’y a rien en quoi le démon réussisse mieux à tromper le Religieux que les?péchés de la langue, par lesquels il le distrait de l’oraison et de la contemplation, deux choses qui lui sont tellement nécessaires, que, dès qu’il s’en détache ou les abandonne, il perd toute force spirituelle, et laisse dès lors à son ennemi toute facilité pour le vaincre quand il le veut et comme bon Jui semble,

5° Il doit se garder des distractions et de tout ce qui d'habitude partage le cœur, par exemple de la curiosité des sens ou de l'intelligence ; car celui qui veut tout

(1) Cor., 1x, 19.

voir et tout écouter, et qui se plaît à entendre des choses futiles, divis2 son cœur entre une foule de choses. Il reste alors dissipé et sans componction. Il dit donc laisser de côté les affaires du prochain et ses actions , en sorte qu'il ne veuille pas même en entendre parler. Quant aux affaires du couvent, laissez-les aux officiers qui en ont la charge. On en voit qui, par un zèle indiscret qui n’est point selon la science, veulent se mêler de tout, et se treublent ainsi eux-mêmes. Alors leur cœur se remplit d’imaginations , de dépit, de murmures, et quelquefois d'envie, d’ambilion, de détraction à l’égarii des Supérieurs et des autres Frères. Si vous n'avez point d’eraploi dans le couvent, il faut vous en réjouir, car vous pourrez ainsi acquérir une paix plus grande. Si, au contraire, vous en avez un, remplissez-en les fonctions avec humilité et sans vous plaindre. N'ambitionnez jamais aucune charge, mais tenez-vous dans ia paix où l’on vous laisse, et acceptez les ufices abjects de préférence à ceux qui passent pour honorables. En un mot, gardez-vous soigneusement de . tout ce qui serait de nature à vous détourner de la contemplation divine et de la paix, autant que vous pourrez le faire sans manquer à la charité ou à lPobéissance ; autrement vous ne trouverez jamais la paix.

.6° Le Religieux doit éviter la conversation des hommes , et en particulier celle des séculiers et des Religieux dissipés ; mais il doit fuir bien plus encore celle des femmes et de ses parents. 11 doit aimer la solitude,

ne se laisser voir et ne paraître en public que lorsqu'une cause nécessaire, honnête et utile l'exige, et s’en retirer toujours promptement, Avec lout cela néanmoins le Religieux ne doit juger ni mépriser personne ; il doit au contraire se mépriser lui-même, faire peu de cas de sa réputation, et se regarder comme indigne de porter l’habit religieux et d’être admis dans la société des autres Frères,

7° Il doit s'appliquer avec un soin et un zèle extrême à l’oraison et à la contemplation, de manière à élever très-fréquemment son âme à Dieu par de courtes prières, à table comme à l’église, dans les rues comme à la maison , lorsqu'il marche comme lorsqu'il est en repos. Qu'il répète bien souvent ce verset : Mon Dieu, venez à mon aide; Seigneur, hâtez-vous de me secourir (1) ; et cet autre : Que votre miséricorde, 6 mon Dieu; soit avec moi, afin que j habite éternellement dans votre maison (2). En agissant ainsi il obtiendra la tranquillité de l’âme, et s'unira si parfaitement à Dieu, qu'il ne pourra plus penser à autre chose qu’à lui, aimer autre chose que lui, et qu’il sera, pour ainsi dire, bienheureux dès cette vie.

Celui-là donc qui observera ces sept règles sera rempli des sept dons du Saint-Esprit; et son âme, sous l'impression de ce divin esprit, goûtera ces délices dont l'Apôtre disait que l'œil n'a rien vu, l'oreille rien en-

(1) Ps. 69.

. (2) Ps. 929,

tendu, ni le cœur de l'homme jamais rien deviné des b'ens que Dieu réserve à ceux quil'aiment (1). I regardera comme rien les peines de la Religion, et Les jours lui paraîtront courts, à cause de la grandeur de son amour (2).

Au contraire, les Religieux qui ne pensent point à ces choses, qui vivent sans considérer leur fin dernière, deviennent tièdes, inquiets, murmurateurs, ambitieux , irascibles , grands parleurs , sensuels, bouffons, et plus ennemis de la pénitence que ne le sont les séculiers. Et si Dieu, dans sa miséricorde, ne les arrête et ne les préserve, ils tombent dans d’autres précipices dont il leur sera impossible d’être délivrés. Car, dit saint Thomas (3), les Religieux qui pèchent par malice deviennent tout à fait mauvais et incorrigibles. Et saint Augustin assure que, comme il n’a jamais trouvé d’hommes meilleurs que ceux qui se sont perfectionnés dans les monastères, de même aussi il n’en a jamais vu de pires que ceux qui y sont tombés et y ont retourné en arrière.

Efforçcons-nous donc, mes Frères, d'acquérir dans le Monastère une perfection telle, que nous puissions, en quelque manière, ressembler en perfection à notre Père qui est aux cieux (ki), et conquérir cette couronne qu'il nous a préparée, et qu'il nous garde là où il règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

(4} I Cor., 11, 20.— (2) Genèse, xx1x, 20.— (3) Somme théol., 2e section de la 2e partie.— (4) Matth, 1v, 48.

Page 1