‹ Documents authentiques et inédits pour servir à l'histoire de la marine normande et du commerce rouennais pendant les XVIe et XVIIe siè cles [microforme]Chapitre 7 sur 24 · VOYAGES A TERRE-NEUVE · texte numérisé non relu

VOYAGES A TERRE-NEUVE

Pendant les premières années du xvr° siècle, ies négociants rouennais ne semblent rêver que voyages maritimes ; les récits des excursions lointaines des Bethencourt et autres n'étaient point oubliés et leur souvenir semblait réveiller l'ambition de nos marchands et faire germer dans leur esprit des projets dont l'exécution devait tôt ou tard les enrichir ; mais trop prudents pour s’élancer bien loin à la suite des découvreurs, vers des îles encore trop peu connues, ils se bornaient aux voyages à Terre-Neuve pour y pêcher la morue. On voit, à dater de 1508, quelques navires s'essayer à ce voyage; ils sont généralement d’un tonnage qui varie de 60 à 90 tonneaux ; je cite entre autres la Bonne-Aventure, capitaine Jacques de Rufosse; la Sibille et le Michel, appartenant

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à Jehan Blondel, puis la Marie-de-Bonnes-Nouvelles, arméc par Guillaume Dagyncourt, Nicolas Duport ct Loys Luce, bourgeois associés; le commandement du navire est confié au capitaine Jean Dieulois. Cependant, à partir de l’année 1527, il semble que nos marchands ont abandonné leurs essais de ce côté. Pour leur rendre cspoir et courage, il ne fallut rien moins que la tentative de colonisation du Canada et des autres îles voisines, confiée en 1540, par François Ier à Jean-François de la Roque, sieur de Roberval. En effet, dès les mois de janvier et de février 1541 (1542), plus de 60 navires mettent à la voile, non pour aider à coloniser la Nouvelle France, mais uniquement « pour aller pêcher des morues aux terres neuves. » En 1543. 1544 et 1545, cette ardeur se soutint, et l'on voit partir de Rouen, du Havre, de Dieppe et d'Honfleur, pendant les mois de janvier et de février, environ deux navires par jour. Mais à partir de 1545, le gouvernement français ayant échoué dans sa tentative et nos marchands ne trouvant plus la sécurité nécessaire à leur trafic, le mouvement cessa presqu'entièrement. Il reprit en 1560, et j'ai compté 38 navires qui, pendant les mois de janvier et de février partirent des petits ports de Jumiéges, de Vaiteville et de La Bouille « pour faire voyage aux terres neuves ». Déjà le tonnage est augmenté, et si l'on trouve encore des navires de 70 tonneaux, le plus grand nombre atteint 100, 120, 140 et 150 tonneaux.

C'est peut-être cette reprise des relations de nos marchands avec Terre-Neuve qui inspira au gouvernement français la pensée de faire une nouvelle tentative de colonisation et de main-mise sur le Canada

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en 1564. La preuve do cette tentative résulte d'un acte reçu par les notaires de Rouen. le 18 avril de cette année. C'est un marché aux termes duquel « Robert Gouel, maréchal de blanche œuvre, vend « à messire Guillaume Le Beau, receveur général « des finances du Roi en sa marine du ponant :

« 50 louchets, à 12 solz pièce;

« 50 houzeaux à 10 solz pièce;

« 25 manes à 16 solz pièce ;

« 25 haches à faire bois à 12 solz pièce ;

« 50 serpes à couper bois à 6 solz pièce;

« Le tout pour porter en la Nouvelle-France où le Roy envoie présentement pour son service (1). »

Déjà, peu de jours auparavant, le 7 avril, noble homme Jehan Garnier, sieur de Vestry, lieutenant de la compagnie du capitaine Lagrange, avait donné « quittance au même Guillaume Le Beau, d’une « somme de 400 livres qui devait être employée en « achats d’arquebuses et fourniments nécessaires à « l'infanterie française, qu'il plaît au Roy envoyer « présentement en sa Nouvelle-France, pour la défense « d'icelle, et pour le service de sadite majesté, sous « les ordres du sieur Lagrange, colonel de ladite in- « fanterie française (2). »

Ces deux actes, jusqu’à présent ignorés, sont très importants, car ils prouvent que, malgré l'échec de 1541 à 1543, la France ne perdait pas de vue la colonisation du Canada.

Cependant l’histoire n'ayant point enregistré la

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(1) Tabs de Rouen, 18 avril 1564.

(2) Taboe, 7 avril 1564.

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nouvelle tentative de 1564, on se sent porté à croire qu'elle ne donna aucun résultat.

Trente-deux années s’écoulèrent encore dans une inaction complète; mais en 197, Henri IV,débarrassé de sa lutte contre les ligueurs, reprit en main la conquête du Canada. Il chargea messire Treslus de Mesgouet, marquis de la Roche, d'organiser une flotte dans ce but, et par lettres-pateutes du 16 janvier 1598, il l’investit du titre de son « lieutenant général ès Iles « de Sable, Terre-Neuve, Canada, Ochillaga; Labra- « dor, Rivière de la grande Baye de Norembergue et « autres pays adjacents, et ce avec le pouvoir de « bâtir, démolir, commander, gouverner, etc (1). »

Cependant, malgré l’ardent désir du Roi, la flotte ne fut en état de prendre la mer qu’au mois de janvier 1599. Le marquis de la Roche, après de longs débats avec le Parlement, partit enfin avec un noyau de colons composé de deux cent cinquante hommes et femmes condamnés aux galères. Mais, arrivés à l'Ile de Sable, les futures colons s’insurgèrent, et, à l'exception de cinquante, refusèrent de débarquer et se firent ramener en France par de la Roche, dont la mission expira quelques temps après.

Quant aux cinquante malheureux qui avaient consenti à débarquer, ils ne tardèrent pas à s’en repentir. Abandonnés sans guide, sans provisions d'aucune sorte, sans munitions et presque sans armes, mal vêtus et sans abri, ils se trouvèrent immédiatement aux prises avec tous les besoins à la fois. Au cœur de l'hiver ils n'avaient rien pour se garantir contre le

(1) Parlement de Normandie, arrèt du 2 mars 1598.

froid, la neige ct la pluie. Obligés de pourvoir à leur nourriture, ils n'eurent d'autre ressource que la pêche et la chasse. La terre n'ayant pas été cultivée ne pouvait leur fournir aucun aliment. Quatre années se passèrent ainsi pendant lesquelles les cinquante eurent à souffrir tous les maux imaginables; beau- -qup succombèrent, mais les plus robustes, s'étant peu à peu familiarisés avec la misère, employèrent leur industrie à tâcher d'améliorer leur sort. Ils se mirent à chasser le castor et le loup-marin, et après s'être vêtus des peaux de leurs premières victimes, ils continuèrent la chasse et, dans la nrévision d’une délivrance possible et de leur retour en France, ils amassèrent des peaux dans l'espoir d'en tirer alors un bon profit.

En quittant l'Ile de Sable, le marquis de la Roche - avait bien conscience du triste sort qui attendait les cinquante malheureux qu'il laissait derrière lui. Cette pensée finit par l’obséder si vivement qu'il ne put résister au désir de les secourir ou de les rapatrier. À cet effet, il traita avec un capitaine de navire nommé Thomassin Chefd’hostel, et le chargea d'aller à l'Ile de Sable au secours de ces malheureux et de les ramener s'ils le désiraient.

En septembre 1603, Chefd’hostel aborda l'Ile de Sable, mais au lieu de cinquante hommes débarqués en février 1599, il n’en trouva plus que onze; trenteneuf avaient succombé dans cet intervalle de quatre ans six mois.

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Les noms de ces onze Rouennais méritent d’être conservés, les voici:

Jacques Simon, dit la Rivière,

Olivier Delin,

Michel Heulin,

Robert Piquet,

Mathurin Saint-Gilles,

Gilles le Bultel,

Jacques Simoneaux,

François Prevostel,

Loys Deschamps,

Geuffrin Viret,

François Delamare.

Au marquis de la Roche, succéda en qualité de lieutenant du. Roi, au Canada, Pierre Chauvin, seigneur de Tontuit, demeurant à Honfleur ; c'était un négociant-propriétaire, associé de Henri Couillard,

également d'Honfleur. Ils possédaient deux navires :

le Don-de-Dieu et l’Espérance, avec les quels, de moitié avec Gion Diez, ils faisaient, depuis plusieurs années» de fréquents voyages au Canada (1). D’un autre côté, Chauvin du Tontuit était associé aux opérations commerciales de Jean (rouverneur, seigneur de Villepoix, de Jean Martin, seigneur de la Guerandaie, de Jean Sarcel, seigneur de Prévert et de plusieurs autres marchands de la ville de Saint-Malo, tous exploitant le Canada.

Chauvin du Tontuit, qui se souciait peu de la colonisation de la Nouvelle France, mais qui voulait cependant y conserver le plus d'influence possible,

(1) Tabellionage, 14 et 23 février 1600.

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ayant connu à Saint-Malo un honnête homme du nom de Gravé, dit de Pont-Gravé, fort désireux de contribuer à la conversion des sauvages et à la colonisation de ce riche pays, se l’attacha et le fit nommer en son lieu et place lieutenant général du Canada, avec le privilége exclusif du commerce des fourrures. Avec un homme du caractère de M. du Tontuit, les bonnes intentions de Pont-Gravé ne devaient produire aucun résultat; mais, en 1603, il mourutetlaissa de Pont-Gravélibre desuivresesinspirations généreuses; cependant depuis la mort du marquis de La Roche, le Roi s’était borné à entretenir un simple lieutenant au Canada. Au décès de du Tontuit il nomma Aymar de Chastes qui, depuis longtemps, était gouverneur de Dieppe, son lieutenant général sur toute la colonie. Malheureusement, ce gouverneur, put à peine entrer

en possession de son commandement, car, nommé

en 1602, il mourut au commencement de 1603.

C'est à ce moment que Champlain, arrivant des Antilles, s’entendit avec de Chastes pour une grande expédition au fleuve Saint-Laurent, mais par suite du décès de de Chastes, l'affaire en resta là.

Pour remplacer de Chastes, Henri IV choisit le sieur de Montz, homme capable et honnète, mais protestant ; le Parlement, par ce seul motif, essaya de refuser d'enregistrer ses provisions, mais le Roi tint bon et le Parlement dut céder.

Pendant tout ces débats de Montz était à Rouen, y organisait une flotte et formait une association commerciale avec les marchands de la ville de Rouen, de la Rochelle et de Saint-Jean-de-Lux, lesquels étaient représentés par un fondé de pouvoirs nommé

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Samuel Georges, bourgeois de la Rochelle, et par un sieur Macain. Pour sa part dans la société, de Montz versa dix mille livres entre les mains de Corneille de Bellois, marchand à Rouen. L'acte de société est très long et fort intéressant. Il est daté à Rouen du 10 février 1604, et porte les signatures de: Pierre Dugua, de Bellois, Georges, les notaires et les témoins.

Gravé, ou de Pont-Gravé, se trouvait à Rouen on même temps que de Montz, ils en repartirent ensemble en mars 1604, sur le navire la Bonne-Renommée, que commandait le capitaine Morel ; arrivés en Acadie, ils y trouvèrent Champlain, et tous trois s’entendirent pour donner au commerce des peaux de castor et de loup marin le plus d'extension possible,

La pêche entra également pour une large part dans leurs spéculations. Mais la discorde vint bientôt diviser les associés et retarder la colonisation rêvée par Champlain, de Montz et Pont-Gravé.

La mort de Henri IV acheva le désordre qui régnait en Acadie depuis 1606, car on avait laissé ce pays sans gouverneur et livré son avenir à des lieutenants qui, sans direction, gouvernaient chacun à son point de vue particulier.

Cependant, en 1612, le Roi Louis XIIT confia le gouvernement de la Nouvelle-France au comte de Soissons, lequel étant décédé avant d’avoir pu prendre possession de son gouvernement, fut remplacé, en novembre de la même année, par le prince de Condé, lequel, en 1620, fut remplacé à son tour par le duc de Montmorency, qui fut nommé vice-roi du Canada et de la Nouvelle-France.

Il me paraît inutile de suivre plus longtemps le

gouvernement du Canada. Par tout co qui précède j'ai voulu seulement constater que la ville de Rouen avait été depuis, et mème bien avant l'essai de Roberval, le centre commun, le comptoir général où se traitèrent les intérèts de cette colonie. Pour s’en convaincre il suffira de jeter les yeux sur les nombreux actes du Tabellionage et sur les arrêts du Parlement intervenus entre les associés, les intéressés et les gouverneurs (1). Jusqu'à l’avénement du duc de Montmorency, cinq sociétés de commerce avaient, en concurrence, exploité la Nouvelle-France, mais à dater de cet avénement, une seule les absorba toutes, et obtint pour cela un privilége de quinze années, qui suscita un grand nombre de procès, ce fut la fameuse compagnie Montmorency. Ces procès nous révèlent des noms qu'il peut être bon de recueillir. Ce sont ceux de Daniel Boyer, Guillaume Lebreton, Mathieu d'Insterlo, Pierre Fer-

manel, Jean Pepin, Guyonne Pepin, Julien Arthur, François Porée, Richard Boullain, Thomas Porée, Guillaume Decaen, Jean-Jacques Dollu, Arnault de Nouveau, Roqueur, Houel, Lattaignant, Dablon, Duchesne, Catillon, et d’autres encore.

Ici se terminent mes notes sur le Canada (2).

(1) Arrèts du Parlement, 3 novembre 1540, 30 mai 1541, 17 avril 1597, 2 mars 1598, 6 mars 1598 et 18 mai, À mars et 14 décembre 1613, 25 juin, 12 juillet 1633.

Tabellionage, 15 et 7 avril 1564, 14 et 23 février 1600, 10 f6vrier, 20 février, 1°" mars 1605, 18 novembre 1606; 8, 16, 19 janvier, 24 avril 1607; 9 avril, 4 et 11 décembre 1609; 13 août, 3 septembre 1612; 25 janvier, 15 octobre 1613; 10 février 1607, 1° eue 1608, 25 janvier 1613, 18 mars 1615.

(2) Voir au surplus : Gosselin, Nouvelles Glanes Miloriques normandes, Rouen, Boissel, imprimeur, 1873.

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