CHAPITRE XI
la bien connaître et de la chérir. N'en doutez pas, Messieurs, la civilisation acUielle de l'Europe, fruit (les ëtudes et des arts des quatre derniers siècles, repousse autant l'inquiète et séditieuse démocratie des tribuns de Rome que l'inique aristocratie des patriciens; et c'est en se reportant aux réflexions,* d'ailleurs profondes , que vient de nous présenter Machiavel , et qu'il écrivait il y a environ trois cents ans, qu'on s'aperçoit des progrès qu'ont faits, depuis, les idées et les mœurs sociales, progrès auxquels il a contribué lui-nnéme. Étudions l'histoire de Rome : elle est pleine de leçons morales et politiques; elle est riche en grands caractères et en actions mémorables, parce que les vices mêmes des institutions plaçaient les hommes dans des situations critiques , qui exigeaient, pour soutenir la bonne ou la mauvaise cause ^ le plus haut degré d'énergie et souvent de vertu. Mais n'empruntons ni aux sénateurs ni aux tribuns de cette république les idées qu'ils avaient du patriotisme et delà liberté. Outre que ces idées ne seraient aucunement à notre usage, la fausseté en est immédiatement démontrée pat* les effets qu'elles ont produits , par quatre siècles de révolutions et de désastres, suivis, comme il était infaillible , du plus honteux et du plus profond asservissement. Admirons, ii^itons, quand ils nous en offrent des exemples, leur désintéressement, leur générosité, leur courage : préservonsnous de leurs erreurs, de leur esprit de faction, (le leur système de discordes et de conquêtes '..»
' T. XIV, p. 208.
Étail-il possible de faire entendre a une jeunesse éclairée, mais vivement impressionnée par la grande lutte des partis, des conseils plus remplis de sagesse et de modération ?
M. Daunou, racontant d'après Tite*Live les vengeances qui suivirent la mort, de Virginie, trace d'admirables lignes, dignes de la plume et de l'âme de Fénelon, sur les réactions expiatoires auxquelles les partis sont souvent trop disposés à se. livrer après une grande catastrophe.
Voici comment il s'exprime : « \insi, dit l'historien, Virginie était plus heureuse depuis sa mort que pendant sa vie : ses mânes, après avoir erré sur toutes les maisons où ils avaient à demander vengeance, se reposèrent enfin quand il ne resta plus^ de coupables à punir : Manesque VirginiiEy mortuœ quant vwœ felicioris , per tôt ilomos ad petendas pœnas vagatiy nullo relicto sont€j tandem quieverunU Cette étrange réflexion nous montre comment l'imagination des anciens, et fort souvent celle des modernes, a su recommander et pour ainsi dire consacrer la vengeance, en la supposant nécessaire au repos des défunts : comme si, dans le séjour de l'éternelle félicité, des âmes pures ne devaient pas être délivrées de tous les tourments, et par conséquent de la haine, qui est le plus déchirant de tous! Mais il convient aux vivants de nourrir et de sanctifier leurs ressentiments implacables, en les attribuant aux morts et aux immortels; et, quelque grossière que soit cette erreur, elle a été, dans près-
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c|ue tout le cours de riiîstoire, le prétexte des l'éactions et d^s fureurs vindicatives, qui , pour la paix des tombeaux et la gloire des cieux , éternisent la discorde sur la terre '.»
Nous terminerons ces citations, qu'il nous serait facile de multiplier à l'infini, par les considérations suivantes sur la popularité, à l'occasion de Camille.
« Il est bien vrai , Messieurs, que , dans un État libre, il ne faut attendre aucune sagesse ni aucune fidélité des hommes publics qui veulent devenir populaires; c'est un avantage toujours périlleux et souvent ignoble, qui ne s'acquiert , qui surtout ne se conserve que par de lâches complaisances et par de criminels excès : mais , prendre à tâche de s'attirer ou même de mériter la haine publique est un travers funeste à ceux qui s'y livrent, et surtout à la société à laquelle ils font haïr leurs services et leurs vertus. La liberté et la tranquillité publiques sont également compromises et par le vain enthousiasme et par l'aversion profonde i|ue certains hommes inspirent à la multitude. Au sein d'une nation à laquelle il faut ou des idoles ou des victimes, il n'y a de chance que pour la tyrannie ou pour l'anarchie; la liberté veut d'autres mœurs : soit qu'on ait à défendre les droits du peuple, ses vrais intérêts, ses vœux légitimes, soit qu'il faille réprimer sa licence et s'opposer à ses caprices, on cesse de lui rendre des services réels, du moment où Ton y met de l'ostentation,
• T. XIV, p. :«ai.
'2^7, DOCU3Ih:NTS BIOGRAPHIQIIHS.
de Tappureil et du fiacas; en un mot, lorsqu'on aspire, non à l'estime des hommes sages, mais à la popularité, comme la plupart des tribuns de Rome, ou bien à une impopularité orgueilleuse , comme faisaient certains patriciens \ »
L'un de nos historiens contemporains les plus célèbres, M. Augustin Thierry, rendant compte, dans un journal, du cours de M. Daunou, quelques mois après son ouverture, disait : « Nous avons admiré M. Daunou ; apprenons quelle force a créé son caractère, élevé son âme, agrandi sa pensée ; il nous le dira lui-même : quarante ans de retraite et d'études'*. »
La publication du Cours et Études historiques est donc un véritable service rendu à la plus saine et à la plus noble littérature^.
M. Daunou a professé au Collège de France jusqu'à l'époque de sa réintégration aux archives du royaume en i83o. Ne voulant pas donner l'exemple du cumul , dont il sentait tous les in-
» T. XV, p. 4».
> Censeur du 5 juillet 1819. Cet article a été reproduit dans les Dix années cTétudes historiques , p. 187 de Tédition de i84^-
3 La reconnaissance exige que nous mentionnions ici toutes les personnes qui veulent bien concourir à cette œuvre difficile. En première ligne nous devons placer M. Gorré, employé aux archives du royaume , qui prépare la copie et revoit toutes les épreuves avec le plus grand soin ; puis MM. Natalis de Wailly, Guéraixl , Boissonade, Letronne, membres de l'Académie des inscriptions, qui ont revu successivement les difTérntes parties du Cours jusqu'à Xénophon; puis enfin M. Dehèque, qui a consenti <à se charger de la révision des épreuves depuis et y compris ce dernier historien. Leur zèle soutenu, dans Taccom plissement d'une aussi grande tâche, est un pieux hommage payé à la mémoire de M. Daunou.