CHAPITRE IV
Beugnot, qui fut aussi renfermé avec lui à la Force, dit dans ses Mémoires : ce Daunou , déjà recommandable par l'étendue de ses connaissances, ne dérobait pas une demi-lieure à l'étude '. »
Tant de résignation était d'autant plus méritoire que le régime des prisons, à cette époque, était affreux. Daunou en a tracé un tableau Hdèle au moment même où il en fut délivré. « Sous Jes rois du moins, dit-il, les prisonniers d'État n'étaient point traités sans égards; on ne les confondait point avec les malfaiteurs, et les malfaiteurs eux-mêmes pouvaient jouir de la consolation de voir leurs parents : les deux cent mille prisonniers du comité de salut public ont été tourmentés dans toutes leurs affections et, pour ainsi dire, dans tous lés points de leur sensibilité. On leur a successivement enlevé leurs biens, leurs assignats, leurs meubles, leurs aliments, le feu , la lumière^ les secours réclamés par leurs plus urgents besoins, et les soulagements nécessaires à leurs infirmités, la connaissance des événements publics, enfin les communications soit immédiates, soit même par écrit , avec leurs pères, leurs fils, leurs épouses. On a dépensé des sommes énormes pour les investir de murs, de palissades, de grilles et de verrous, de gardiens et de satellites , au milieu desquels ils ont langui, quel que fut leur sexe ou leur âge, entassés dans des cacbots étroits et infects, privés de tout ce qui rend la vie suppor-
* Troisième extrait des Mémoires de Beugnot, inséré dans la Hevue française de novembre i838, p. a6a.
58 DOGUMEKTS BIOGRAPHIQUES.
table , environnés de tout ce qui la tend dégoûtante. S'ils cherchaient dans les arts quelques distractions passagères, on s'empressait de leur en ravir les moyens; s'ils prenaient des habitudes de fraternité 9 de résignation, de patience, on venait subitement agiter leurs chaînes en les transférant en d'autres prisons ; on les y conduisait aTCc l'appare'd des supplices, exposés auz regards et aux insultes d'une multitude trompée; et lorsqu'ils arrivaient dans ces nouvelles demeures de l'infortune, ils commençaient par y passer une ou plusieurs nuits sans gite, sans lit et sans paille. Cependant, de vils espions,- qui semblaient partager leur sort, recueillaient leurs plaintes et leurs soupirs, dénonçaient également leurs paroles et leur silence. Victimes sans défense de calomnies lâches , ils étaient périodiquement outragés par les journalistes du gouvernement et dans les ordres militaires d'Henriot. On appelait sur eux les soupçons et la vigilance de la haine; on suscitait contre les asiles de leur captivité les fureurs homicides de septembre. Leurs récréations innocentes étaient transformées en joies criminelles, leur concorde en conspirations. Telles ont été les prisons de Robespierre; ceux qui en ont habité d'autresque moi, trouveront qu'il manque des traits à ce tableau. Je n'ai dit que ce que j'ai vu. Aucune loi n'avait établi cet aiTreux régime; les triumvirs eux-mêmes ne s'étaient pas occupés d'en tracer les dispositions. Ils avaient en général commandé d'être barbare, ils avaient décrété la férocité en principe, et abandonné aux municipaux les for-