CHAPITRE V
les talenls^ comprimer les caractères, imposer à la raison publique le silence dé la terreur. Eh bien, c'est pour avoir conçu le projet de dénoncer à la France le plan, les préparaHfs et les premières manœuvres de cette tyrai/nie, que nous portons encore les fers dont elle 6ous a chargés. Il est temps qu'ils soient brisés. »
Daunou avait occupé aussi les loisirs que lui laissait son incarcération, à rédiger un mémoire explicatif de sa conduite, destiné à ses commettants. Faute de papier sans doute, il l'écrivit sur les marges d'un vieux livre. Nous y avons remarqué le passage suivant :
a J'aurais pu, comme d'autres, borner ma défense à dire : J'ai été trompé, égaré; je n'ai pas bien connu, dans le premier instant, la nature des mouvements du 3] mai et du 2 juin; je n'ai vu que plus tard que c'était une révolution salutaire; on ne peut me reprocher qu'uiie courte eireur. Voilà ce que je pourrais dhe , car dans tous les cas, en effet, je ne pourrais être accusé que d'avoir erré, non d'avoir prévariqué. Citoyens, si je pensais effectivement que je me fusse trompé , je n'hésiterais pas à en faire l'honorable aveu ; mais à dire je me suis trompé quand je persévère à regarder le 3i mai et le 2 juin comme des journées de contre-révolution , il n'y aurait de ma part que lâcheté et fourberie. Une telle justification , repoussée par ma conscience, ne convient ni à un ami de la liberté, ni à un représentant du peuple, ni à un homme éprouvé par douze mois d'infortunes. Iraîs-je, par un mensonge d'esclavage, ter-
nir l'honneur de ma longue captivité , et après l'avoir soufferte avec autant de courage que d'innocence , la terminer en me souillant d'un opprobre inerfaçable, au moins à mes propres yeux? Irais-je, oubliant la plus sacrée de mes obligations envers mes commettants, leur déguiser la vérité qu'ils m'ont commandé de leur dire, et confirmer, par un criminel témoignage, les fourberies de mes oppresseurs? Moi, persuadé que ce langage imposteur que l'on tient depuis un an sur le 3 1 mai et le 2, juin est l'une des causes des malheurs de mon pays, et qu'il n'est d'espérance de salut public qu'à l'époque où l'on cessera de tromper les citoyens. sur ces deux journées, irais-je m'associer hypocritement aux proclamateurs de ces mensonges politiques, continuer leur ouvrage et leurs perfidies? Non. Ce que j'ai trouvé dans mon âme, ce qu'ils trouvent eux-mêmes dans leur conscience, ce qu'ils savent aussi bien que moi, ce qu'ils déguisent avec une pénible gstuce, j'ai dû le dire et je l'ai dit. Sans doute, ils ont le pouvoir de s'en venger; qui l'ignore? J'ai vu distinctement le péril, et j'ai voulu le braver. Us peuvent m'assassinèr; je suis entre leurs mains et sous leurs verrous; mais ils n'empêcheront pas que ce que j'ai dit ne soit tôt ou tard l'opinion publique. Il y a pour toutes les vérités un moment d'explosion qui fixe leurs triomphes et qui dévoile les fourbes ; il y a une époque où le peuple saura que les panégyristes du 3i mai ont abusé de sa confiance j et si j'ai pu avancer cette époque de la raison et de la sagesse, je n'aurai pas été inutilement coura-