CHAPITRE VI
Que dis-je? distrait lui-même par tant d'événements, froissé par les partis 9 atteint par les malheurs communs, et partageant surtout avec un dévouement assidu les saints devoirs que la patrie imposait à tous les citoyens, le talent retrouvait-ii assez pleinement, pour ses travaux paisibles et solitaires, ce loisir calme, ce recueillement religieux , cette attention immobile et profonde reclamés peut-être à uu degré encore plus éminent dans les beauxarts que dans les sciences, et sans laquelle il n'est pas donné au gépie de perfectionner ses ouvrages ?
• Mais qui mieux que la liberté , par qui tout s'agrandit et se régénère, peut rouvrir le temple du goût et recommencer un siècle de gloire? Ce peuple qui jadis brilla, dans la Grèce, de l'immortel' éclat des arts, était un peuple républicain; et parmi nous, sous l'empire même de la monarchie, c'étaient encore les leçons et les exemples des nations libres , leurs monuments et leur histoire; c'étaient les pensées, les sentiments et le génie de la République qui fécondaient les talents et leur inspiraient des chefsd'œuvre. Quelle renaissance auguste est donc promise à ces arts sublimes quand la France est devenue plus que jamais leur patrie, et qu'environnés d'institutions républicaines comme eux, ils se retrouvent dans leur antique et naturel élément?
«Il est vrai que l'on a contesté quelquefois l'utilité politique des beaux-arts ; des hommes qui les idolâtraient ont feint de redouter leur influence. Mais l'expérience que de grands événements ont donnée , et le progrès qui doit en résulter dans l'étude du cceur humain ; mais l'établissement des fêtes publiques , et surtout cette alliance solennelle que contractent dans l'Institut le goût et la raison , la littérature et les sciences, tout annonce que désormais, plus éclairée et moins ingrate, la philosophie ne méconnaîtra plus dans les beaux-arts ses organes les plus éloquents et les interprètes qu'elle a besoin d'avoir auprès des nations. Elle sendra tout le prix de l'enthousiasme qu'ils propagent et sans lequel il ne s'est opéré rien d'utile et de grand sur la terre. Si , dans les sciences même les plus sévères, aucune vérité n'est éclose du génie des Archimède et des Newton sans une émotion poétique , et je ne sais quel frémissement de la nature intelligente , comment, sans le bienfait de l'enthousiasme , les vérités morales saisiraient elles le cœur des humains ? Comment circuleraient-elles privées de ce véhicule ; comment , dénuées de cette chaleur animatrice , pourraient-elles, au sein d'un grand peuple, se transformer en desi
sentiments, en des habitudes, en des mœurs , en un caractère? Que deviendraient tant de maximes sociales , tant de généralités abstraites, si les beaux-arls ne s'en emparaient pas pour les replonger dans la nature sensible , les rattacher aux sensations d'où elles dérivent, et leur redonner ainsi des couleurs et de la puissance ?
«Voila, citoyens, quelles ont été jusqu'ici parmi nous, et quelles peuvent devenir sous les aspices de la liberté, les destinées des sciences, de la philosophie et des afts dont l'Institut national est appelé à seconder les progrès. Rassembler et raccorder toutes les branches de l'instruction «reculer les limites des connaissances et rendre leurs éléments moins obscurs et plus accessibles, provoquer les efforts des talents et récompenser leurs succès , recueillir et manifester les découvertes ; recevoir, renvoyer, répao* dre toutes les lumières de la pensée, tous les trésors du génie : tels sont les devoirs que la loi impose à l'Institut, et que ses membres, réunis dans cette enceinte, vont partager avec ceux qui, dispersés dans les diverses contrées de la République, forment avec nous une seule et même société, jusqu'à ce que la liberté française ayant été garantie par des traités honorables, il soit donné à l'Institut de se rattacher encore, 'sur tous les points du globe, les hommes qui, par l'utilité et la gloire de leurs travaux, appartiennent à tous les pays comme à tous les siècles.
«Aujourd'hui, citoyens, la paix la plus pressante à consommer est la paix de l'intérieur de la République. Ahl s'il est une influence digne des arts et conforme à leur caractère, c'est de ramener au sein de l'État la concorde et la douce fraternité, de détourner l'attention nationale vers les méditations des sciences , vers les chefs-d'œuvre du génie; de substituer aux rivalités des partis Témulation des talents, et à tant d'inquiétudes aveugles et meurtrières la civique activité des industries réparatrices. Le temps est venu pour la philosophie et les lettres de se montrer envieuses de cette gloire immortelle dont resplendissent aux yeux de l'Europe épouvantée les triomphantes armées de la France républicaine. O vous qui cultivez les arts et les sciences, des victoires non moins glorieuses peuvent être remportées par les lumières sur les préjugés de l'esclavage comme sur les délires jde l'anarchie. La statue de la liberté s'élève sur des trophées innombrables; hâtezvous de la couronner des lauriers de tous les talents, que vos mains l'environnent de l'éclat de toutes les vérités, des bienfaits