CHAPITRE VII. l
contenir intérieurement les deux républiques ; il n'y en aurait pas assez, je ne dis pas pour attaquer, mais même pour se défendre soit contre l'Empereur, soit contre le roi de Naples, si l'un ou l'autre venait à rompre le premier les traités : idée que le spectacle de notre faiblesse en Italie pourrait leur inspirer. Quant à Tétat intérieur de la république romaine, le seul obstacle sérieux que nous éprouvions , c'est la finance. Nous ne pouvons trop vous répéter qu'il est urgent que vous cherchiez ailleurs des ressources pour Corfou et pour là Corse. Observez qu'au même moment où nous avons fait cesser les dilapidations, les vols, les extorsions, les tables somptueuses, les vexations individuelles, etc., nous sommes devenus nous-mêmes des exacleurs impitoyables. Vous en avez dû trouver la preuve dans l'une de nos dernières dépêches relative atfx finances. Après avoir fait payer les quatre mois d'arriéré de la solde, satisfait aux besoins les plus pressants de la Corse et de Corfou , et pourvu aux frais de l'embarquement de Civita - Vecchia , nous espérions pouvoir adoucir le joug dés impositions extraordinaires. Voici de nouvelles circonstances qui nous forcent à l'aggraver et qui dérangent nos calculs : i** en remplacement des troupes qui s'embarquent, on commence à nous envoyer des corps militaires qui ne sont pas payés xlepuis plusieurs mois. Dès qu'ils arrivent, le général vient réclamer leur solde : cela est tout simple, sans cela point de discipline; comment contenir des corps non payés à côté de ceux qui le sont? a*' Le général Desaix apprend que ceux qui s'embarquent à Gênes ont été payés sur le nouveau pied ; nous n'avons pu payer que sur l'ancien ceux qui vont s'embarquer avec lui; il réclame vivement qu'on les mette au niveau des autres. Tu peux voir par ces deux exemples comment nous sommes trop souvent forcés à demander aux consuls de nouvelles ressources : les malheureux n'y peuvent ordinairement satisfaire que par des anticipations ruineuses, par des aliénations à prix inégal , et par conséquent en se préparant beaucoup de difficultés pour la suite... Observez bien que la population de la république romaine n*est que de dix-huit cent mille habitants ; que la surface des huit départements n'équivaut pas
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à celle de six des nôtres ; qu'à Texception dti Musodo et dix TroQto, le reste est peu fertile, surtout trop peu cultivé, et qu'eu général l'agriculture^ le commerce et l'industrie ont été laissés par l'ancien gouvernement dans l'état le plus déplorable. Si vous voulez que ce peuple reste libre , ne le laissez pas épuiser et saigner jusqu'au blanc. Que désormais les charges se réduisent à la solde et à l'entretien absolu de huit ou même de d ix mille hommes de troupes françaises : on se trouvera heureux, on vous bénira, et la liberté s'affermira de plus en plus.
Les dilapidations et les impositions sont en Italie les seules causes réelles de mécontentement : il faut faire cesser partout les premières et modérer les secondes le plus possible. Quant à l'affaire de Venise, à l'autorité militaire des Français et à leur influence politique, ce ne sont là que des prétextes dont les correspondants de vos exclusifs se servent pour agiter la Cisalpine. D'une part, ceux des Vénitiens que l'on a le mieux traités se sont très-mal conduits ; de l'autre, il est évident que si vous abandonnez trop tôt l'Italie à elle-même, elle sera ou conquise par des rois , ou déchirée par des anarchistes. Il faut amener par degrés les deux républiques à l'indépendance, et la leur donner en effet dès qu'elles auront organisé leurs forces militaires, et que les citoyens les plus éclairés, les plus probes et les plus sincèrement, républicains, auront pris dans l'une et dans l'autre de ces républiques l'ascendant qui doit leur appartenir.
Le tribunat et le sénat font des lois : ils en ont fait une assez bonne sur les transactions entre particuliers. Le principal usage que nous avons fait de notre pouvoir législatif^ a jeté pour les lois organiques, dont le besoin était pressant. !Nous avons aussi mieux aimé prendre pour nous-mêmes, qui sommes ici eu passant, la défaveur des lois relatives aux impositions, que d'exposer les autorités <lu pajs à se dépopulariser» En général, nous les excitons à faire eux-mêmes tout ce qui peut leur attirer de l'estime et de la confiance 5 nous leur proposons des projets ou nous examinons les leurs. Mais ce ne sont point là des Français actifs, entreprenants, laborieux, expéditifs; ils ont beaucoup de peine à commencer et
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etlcore plus à finir. Peut-être n est-il pas bien malheureux qu'ils ne. s'a£coutument point j con^me en France, à faire des lois tous les jours. Jus<]i('ici le tribunal a vaqué de deux jours Tun ; et le sénat deux jours sur trois. Nous leur avons proposé une loi sur les actes de Tétat civil : le consul Visconti met à cela beaucoup d'importance; mais la besogne n'avance point, et je vois qu'ils aimeraient assez que nous nous chargeassions encore de cette innovation. J'avais apiporté avec moi les rapports de Leclerc '; s'ils ne se hâtent point, nous ne partiroifs pas sans avoir fait ce travail.
Le projet du traité d'alliance est rédigé ; nous avons commencé de le discuter ; je crois qu'avant dix ou douze jours , nous serons en état de vous l'envoyer; et, quand vous l'aurez rendu tel que vous le désirerez , sa ratification ici ne pourra , selon toute apparence, causer aucun embarras. Je pense qu'il est temps que la Commission accélère la fin de ses travaux : il ne serait pas bon qu'une autorité de cette nature subsistât trop longtemps. Mais il sera essentiel que vous nous r^emplaciez par des Français qui, sous d'autres titres, puissent exercer une grande influence par le^ conseil et par l'instruction ^j savoir ; par. une légation bien composée, peut-être au^^i par deux ou trois citoyens éclairés , envoyés sous un préteste quelconque , comme pour communiquer des vues sur l'agriculture , sur l'économie politique, etc. (mais point pour enlever des objets d'art).» Vous pouvez aussi rétablir , sans délai, l'académie de peinture. Nous avons cru devoir saisir l'occasion de doter cet établissement ; nous lui avons affecté des effets dont il était difficile de tirçr un meilleur parti, et qui produiront vingt-cinq mille livres de rentes; et comme, il: possédait déjà quelques maisons autour de lui, la trésorerie nationale n'aura guère d'autres dépelis^s à faire, du moins cxrdinairement , que les frais des voyages des élèves et des maîtres. Tu conçois qu'il serait bien à propos que ,
' 1 Lecierc (de Maine-et-Loire) avait communiqué au Conseil des Cinq-Cents, dans ses séances du i6 et 17 brumaire an vi, un rapport et un rèf;lement sur les institution» relatives à l'état civil des citoyens.
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pour la première fois surtout , le directeur et même aussi Rs élèves fussent choisis d'une manière utile à raffermissement de la liberté dans Rome. Quant aux militaires, le général Saint- Cyr fait parfaitement bien; il est doux , honnête, et ferme quand il le faut. Il a de la dignité sans f;iste ; il est trèsagréable aux Romains. Si vous pouvez Tenvironner de gens qui lui ressemblent , vous ferez beaucoup par ce moyen. Restent les administrateurs et agents de finances : faites qu'il y en ait le moins possible, car il est difficile d*en trouver qui puissent honorer le nom français. Nous pourrons, avant notre départ, vous envoyer une liste de ions les Français, autres que les militaires , qui seront alors à Rome, afin que vous puissiez ou les y conserver ou les en retirer, selon que vous le jugerez convenable. Ce point est fort important ; il faut, durant plusieurs mois, qu'il y ait à Rome un assez grand nombre de Français :. ils y feront du bien ou du mal et à Rome et à la France , selon qu'ils seront bien ou mal choisis.
J'observe qu'un des articles de la loi sur l'Institut national de France porte que quelques-uns de ses membres seront envoyés comme voyageurs.... Si, en vertu de cet article, vous faisiez partir pour ce pays-ci un homme tel queCreuzé- Latouche, par exemple^ il leur serait d'une extrême utilité à tous égards , surtout à Tégard de l'agriculture , etc. ... En un mot, vous devez rechercher et saisir les occasions d'influer sur ce pays-ci par des Français d*un républicanisme pur, éclairé et solide.
L'Institut national de Rome est occupé en ce moment d'un projet sur les écoles. Quant aux théâtres , ils sont encore très-patriotiques. On y joue nos airs républicains : on y représente quelques-unes de nos pièces républicaines; ils en ont fait aussi dans le même genre ; mais ils accompagnent les unes et les autres de farces insignifiantes , pour lesquelles ils ont un goût dont on ne les guérira point de sitôt. Sur certains théâtres, on ne peut entendre de suite les cinq actes d'une tragédie; il faut de nécessité qu'on joue une farce entre le troisième et le quatrième, etc. Au total, les spectacles, malgré ces abus et quelques autres, font ici assez de bien.
GBAPITRK VU. tSq
11 y a longtemps que nous avons engagé Bouchard , imprimeur-libraire, et d'autres citoyens, à publier une nouvelle carte de la république romaine avec les divisions actuelles ; ils nous l'ont promis, et rien nese fait. £n général, ils ne font ici aucune entreprise. Celle*là était bien petite. Monge avait transporté les nouvel lesdi visions sur d'anciennes cartes qu'il avait coloriées ; il n'a pu ODtenir encore qu'ils fissent usagede ces modèles. Nous presserons de nouveau, et, dès qu'il existera de nouvelles cartes , nous vous en enverrons ; si cela tarde , nous vous en adresserons d'anciennes, colorié<»s et divisées avec exactitude, selon les circonscriptions actuelles.
Il vous paraît aussi fort simple que , dès qu'il y a une loi sur des costumes, et des costumes faits et portés, on en fasse aussitôt des figures enluminées : on n'en a rien fait encore. Les costumes sont de la façon de Visconti.
Salut et amitié.
P. S. Nous chargeons le courrier de remettre au Directoire exécutif, avec notre dépêche, un paquet contenant, pour le Muséum d^histoire naturelle : i^ une grosse émeraude provenant de la couronne de Jules II ; 2^ une plasme d'opale en forme de poire. Ce sont deux bijoux du pape, sauvés du naufrage : la première était l'un des ornements de l'une des trois tiares.
Rome , 16 floréal an vi (5 mai 1798).
Mon cher ancien collègue,
La nouvelle de Vienne produit ici de fâcheux effets. Des séditions ont éclaté dans quelques communes voisines de la Toscane et de l'État napolitain : le général nous «a demandé la loi que je joins ici. Nous espérons qu'elle contiendra les provocateurs de ces mouvements. Il est plus difficile de se tirer des difficultés de finances, que cette nouvelle a beaucoup accrues : la cédule recommence. à baisser; la vente des biens nationaux est à peu près suspendue; la contribution et l'emprunt forcé ne rendent presque plus rien depuis quelques
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jours. Le départ de ]*anibas$946u^ a été bien brusque : un Polonais de sa suite, envoyé par lui à Brune, et par Brune à Desaix, nous a raconté les détails de cette affaire,, dont il a été témoin. Vous aurez reçu des renseignements plus précis et plus sûrs. Vous seuls pouvez juger s'il n'y a pas un peu d'é* tourderie dans le fait de Bernadotte '.
Notre dépêche vous rend coiDpte de notre position finan^ cière : vous vejcrez qu'épui/sé par.le^ frais de I*e»pédltion de Civitu-Vecchia et pfir l'entretien, d'environ dix-sep( raille hommes depuis près de quatre mois, ce pays-ci ne peut plus rien du tout pour Corfou et pour la Corse.. 11 nous reste sans doute d'assez grandes ressout'ces en biens-fonds, savoir : ceux «jui ont été confisqués au profit de la république française, et plus de cinq millions de biens camériaux qui lui ont été cédés ' par la conventiou du 5 germinal. Mais la nouvelle d'une guerre prochaine nous ôte de plus en plus les moyens de vendre et de réaliser de tels fonds. Il n'y a plus que les fournisseurs à qui l'on doit qui se présentent aux ventes, même d'effets mobiliers D'un autre côté, l'embarras n'est pas moindre àiMilan, et nous doutons fort que Duveyrier, qui va y retourner, et qui se dit nommé administrateur général des à* nances de Tarméc d'Italie, soit s|U niveau de cette place : il a les talents du barreau beaucoup plus que ceux de Tadminis^ tratioii. Vous tireriez un bien meilleur parti de Faypoult : Haller soutenait les affaires par sa hardiesse, par sa rare habileté, et ménie aussi par son crédit personnel; Faypoult y porterait.de la probité, de Tintelligence, et l'habitude du travail. Au reste, il est, je crois, bien éloigné de désirer un emploi qui va devenir de plus en plus difHcile. Ce qui est seulement bieu certain ^ c'est qu'il je remplirait beai^coup npieux que Duveyrier. .^ ,
* i Bernadotte, ambassadeur à Vienne, avait', pâi^ les ordres du Directoire, fait placer sur la porte de son hôtel Técusson de la république, où figuraient des drapeaux tricolores. Cette circonstance amena une émeute, à la suite de laquelle Bernadotte quitta Vienne ; ce qui faisait présager une rupture prochaine du traité de Campo-Formio et la dissolution du congrès de Rasladt.