‹ Documents biographiques sur P.C.F. DaunouChapitre 84 sur 136 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

génie à l'expédition d'Egypte, tué au siège de Saint*Jean d'Acre, avait été lié intimement avec M. Daunou, de qui le rapprochaient sa science et son patriotisme.

Après la bataille de Marengo , Bonaparte arriva tout glorieux à Paris. Jamais sa puissance morale ne fut aussi grande; il semblait que rien ne * pouvait lui résister. H voulut encore fortifier son gouvernement , en invoquantles services des hommes éminents qu'il pouvait employer. Daunou, loin d'aller au-devant du vainqueur, se tenait à l'écart; mais Bonaparte sut venir le chercher. Il l'invita à dîner aux Tuileries pour le 112 fructidor an viii ( 3o août 1 800 ). Après le diner, il le prit dans l'embrasure d'une croisée, et le pressa vivement, mais d'abord avec une grande politesse^ d'accepter une place de conseiller d'État, place qu'il avait déjà refusée, comme nous l'avons dit, à l'organisation de ce corps. M. Daunou refusa de nouveau. Le premier consul, itonné de cette résistance, s'échaufTa peu à peu, et finit par se livrer à un mouvement de colère, dans lequel il laissa échapper ces mots : «Ce n'est pas parce que je vous aime que je vous offre cette place; c'est parce que j'ai besoin de vous. Les hommes sont pour moi des instruments dont je me sers à mon gré.... J'aime peut-être deux ou trois personnes... ma mère, ma femme, mon frère Joseph...-. » — «Moi, répondit Daunou avec calme, j'aime la République; » puis il s'éloigna'.

' M. Sainte-Beuve {Portraits contemporains ^ t. III, p. 40 s'^st

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Le Tribunal n'oubliait pas le rôlequ'il était appelé à jouer dans la constitution; et des républicains sincères et éclairés, tels que Daunou , Ginguené, Chénier, Benjamin Constant, etc., ne craignaient pas de montrer de l'indépendance dans leurs discours et. leurs votes. C'est ainsi que plusieurs lois furent rejetées par cette assemblée, ou devinrent l'objet de sérieuses discussions.

Cette allure ne pouvait plaire au premier consul et à ses plus superstitieux adhérents. Une occa« sion se présenta surtout, dans laquelle Toppo* sition du Tribunat leur devint importune. L'événement du 3 nivôse, dans lequel la vie de Bonaparte avait couru un si gand danger par l'ex*

trompé en racontant cette scène. Il y fait jouer un rôle peu digne à Daunou , qui se serait dit : « que cet homme était capable de tout, qu'il était certes bien capable d'avoir machiné ce diner pour le perdre et le faire arrêter.» Puis M. Sainte-Beuve ajoute, en parlant de Daunou*: « Sa tête se montait; il n'y tint plus. Bonaparte, tourné vers la fenêtre, parlait sans le voir: Daunou avisa dans un coin son chapeau qu'il avait posé; tandis que le consul achève une phrase, il y court, enfile les appartements et sort du palais. »

Il est difficile de croire que Daunou, qui avait été si courageux à la Convention , lors du procàs de Louis XVI, si énergique dans le Comité de salut public au i3 vendémiaire, qui avait tenu tête à Napoléon lui-même dans la discussion de la constitution de Tan VIII, aurait eu peur d'être arrêté aux Tuileries , parce qu'il refusait une place de conseiller d'État. J'ai entendu raconter les détails de cette scène à plusieurs de ses amis de cette époque , et ils la rapportaient telle queje viens de la faire connaître. Quoiqu'on dise M. Sainte-Beuve, c'est bien le jour du diner des Tuileries oii la place de conseiller d'Étal fut refusée , que Bonaparte dit : « Ce n'est pas parce que je vous aime queje vous offre cette place. »

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piosioij d'une machine infernale^ décida te gouvernement à demander l'établissement de tribunaux- spéciaux destinés à juger les crimes et les délits politiques. Le projet de loi relatif à ces tribunaux fut vivement attaqué dans le sein du Tribunat. Daun<3u,qui toute sa vie a combattu les mesures d'exception, prononça contre ce projet un discours qui fit une profonde sen^sation par la logique serrée des arguments et par les formes du style'. La police donna ordre d'altérer ce discours dans le Moniteur. M. Daunou le fit imprimer tel qu'il l'avait- prononcé, et se plaignit , dans une note placée à la fin, des fautes, retran^ chements, additions et transpositions que l'on avait jugé à propos de lui faire subir dans le journal officiel. Le projet finit par être adopté à la majorité de quarante-neuf voix contre quarante et une. On.peut juger du mécontentement qui s'empara de Bonaparte, lorsqu'il vit que tout esprit de résistance légale n'était pas encore éteint en France : aussi chercha- 1- il dès lors le moyen de faire taire les voix courageuses qui voulaient éclairer l'opinion sur ses desseins despotiques^.

* Séance du 7 pluviôse an ix (17 janvier 1801).

> Le Journal de Paris^ du i5 pluviôse an ix, contient un article très-violent contre les tribuns qui combattaient le projet de loi sur les tribunaux spéciaux. Cet article fut attribué à Bonaparte lui-même , et il porte en effet son cachet.

On y lit : « Ils sont douze ou quinze, et se croient un parti.

« Déraisonneurs intarissables, ils se disent orateurs.

« Ils débitent depuis cinq ou six jours de grands discoui^ qu'ils croient perfides, et qui ne sont que ridicules... »

Plus loin, ils sont traites de misérables métaphysiciens,'

iy8 'documents biographiques.

Toutes ces circonstances ajoutèrent encore au sombre mécontentement qui "s'était emparé de l'esprit du premier consul. Mais voici qui mit le comble à sa colère. H apprit (|ue les amis politiques de Daunou voulaient le faire entrer au Senat, car ayant atteint sa quarantième année, son âge lui permettait de faire partie de ce corps. La nomination à une place de sénateur se faisait alors par le Sénat , qui choisissait entre trois candidats présentés par le Corps législatif, par le Tribunat et par le premier consul. Dans la séance du Tribunat du 8 frimaire an x ( ag novembre 1801 ), il s'agissait délire un candidat en remplacement de Crassous. Les amis de Daunou essayèrent leurs forces, et obtinrent pour lui un certain nombre de voix. Toutefois Desmeuniers eut la majorité. Mais Grégoire, candidat du Corps législatif, fut nommé par le Sénat. Le candidat du premier consul était' le général Lamartillière.

• Bientôt une autre place de sénateur vint à vaquer. Le Corps législatif, dans sa séance du 9 nivôse an x (3o décembre 1801 ), présenta Daunou comme candidat; il obtint cent trente-neuf suffrages, et le général Lamartillière cent vingt-

Puis y Tarticle se termine ainsi:

« Voilà ce que veulent ees douze ou quinze ciéclamaleurs.

« A qui en veulent-ils ?

« Au premier consul.

« On à , il est vrai , lancé conti*e lui des machines infernales, aiguisé des poignards, suscité des trames impuissantes; ajoutez-y, si vous voulez, les sarcasmes et les suppositions insensées de douze ou quinze nébuleux métaphysiciens. Il o|)[»os(*i'a à tous ces. ennemis le peuple framcvis. »

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quatre. Le 1 1 du même mois, le Tribunal le présenta également y en lui donnant quarante- huit suffrages contre trente-neuf qu'obtint son concurrent. c< Les deux autorités législatives , dit Stanislas de Girardin, qui élait alors lui-même membre du Tribunat, furent décidées principalement par la certitude de faire , en portant Daunou, un acte extrêmement désagréable au Gouvernement , et en particulier au premier consul. Cambacérès , d'un caractère très- modéré, disait , à l'occasion de la présentation de Daiinou au Sénat : «Que les corps constitués, qui jusqu'ici n'avaient montré que de l'opposition , venaient de se mettre en insurrection ; que la nomination de Daunou était une attaque faite à la théorie du Gouvernement actuel, et une volonté clairement manifestée de vouloir le renverser. » — « Peut-on , en effet , oublier, poursuivait Cambacérès, qu'après le 18 brumaire, Daunou a été nommé membre de la Commission législative des Cinq-Cents; que son opposition aux principes de la constitution de l'an vin a été constante; que , chargé de la rédiger, il a profilé de cette occasion pom* en faire une rédaction malicieuse et hostile; que, nommé conseiller d'État par Bonaparte,, il n'a pas voulu accepter; qu'enfin , dans la dernière session du Tribunat , il a déclaré ne vouloir plus y revenir, parce qu'il y avait tyrannie dans le Gouvernement? D'après ces faits, il parait démontré que si la majorité du Tribunat et du Corps législatif eût été attachée au Gouvernement, Daunou n'eut point été nonmié. Sa nomi-

nation doit être considérée comme une déclaration de guerre contre le premier consul. »

On. va voir maintenant jusqu'où put aller la lâcheté du Sénat et le desposisme insolent de Bo* naparte. Nous continuerons à emprunter les faits rapportés par Stanislas de Girardin , qui raconte ce qu'il a vu , et consigne , jour par jour, les événements qui le frappent : « Bonaparte , furieux de cette présentation , fit venir les sénateurs chez lui, le la nivôse (2 janvier 1802 ); il leur dit entre autres choses : « Citoyens , je vous préviens que je regarderais la nomination de Daunou au Sénat comme une insulte personnelle. Vous savez que jamais je n'en ai souffert aucune.» Les sénateurs humiliés se retirèrent. Plusieurs dirent que jamais des hommes n'avaient été traités ainsi. Le i3, le premier consul présenta Lamartillière , et, le 14) le Sénat, supposant que le message du Corps législatif qui annonçait la présentation de Daunou, ne lui était pas parvenu , quoiqu'il fût du 1 1, nomma Lamartillière, qui eut cinquante-deux suffrages sur cinquante-quatre votants'. »

La présentation de Daunou par le Tribunat, pour une place de sénateur, fut donc la principale cause de l'élimination des vingt membres les plus énergiques qui se trouvaient dans ce corps. Afin d'arriver à son but, le Gouvernement s'adressa, le i5 nivôse (5 janvier 1802), au Sénat , pour lui demander de procéder à l'exécution de l'art. 27

(Journal et Souvroirs de Stanislas de Girardin, t. III, p. ^qfl, e{ sniv.

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