‹ Documents chirurgicaux du docteur Pierre FloretChapitre 4 sur 22 · DEUXIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME OBSERVATION

Kyste de la tyroïde : ablation au moyen de cautérisations de 48 heures chaque.

M. Reynier, âgé de 21 ans, habitant depuis son enfance le quai Saint-Antoine, s'était aperçu que son cou avait pris à la base un remarquable développement depuis une sixaine d'années. Comme ilchantait dans les chœurs des enfants de Saint-Nizier, il attribuait cette grosseur aux efforts et à l'exercice de son larynx. Depuis deux ans, cette tumeur faisait une saillie arrondie de la grosseur d'une pomme moyenne , qui se reposait sur le sternum , entre les insertions des sterno-mastoïdiens. Ce développement enkisté de la tyroide avait chassé la trachée et l'œsophage de leur place. La déglutition conséquem-

ment et la respiration étaient gênées, au point que le malade était obligé d'ôter sa cravate pour prendre ses repas et éprouvait ce que Ton nomme vulgairement le ronchage des chevaux poussifs.

En 1857, ce jeune malade me fit connaître que sa position était intolérable et me demanda une pommade pour faire fondre, disait-il, son goitre. Après un examen attentif, je reconnus qu'il s'agissait d'un kyste qui, se laissant facilement détacher du sternum, permettait de l'enlever au moyen des caustiques, sans avoir à soulever la tumeur avec un trident, ce qui expose les opérés à desépanchements funestes dans le médiastin. Je conseillai au jeune homme de se procurer l'avis du docteur Bonnet, qui trouva que l'ablation n'admettait pas de retard, car la compression de la trachée et de l'œsophage pouvaient compromettre par la suite la santé du sujet.

Le docteur Bonnet et moi nous procédâmes à l'opération, en appliquant sur la tumeur un carré de diachylum au milieu duquel on avait ménagé une ouvertnre ovale de cinq centimètres de long sur trois en largeur. On remplit celte ouverture de pâte

de Vienne que l'on laissa en place pendant vingt minutes. Après' ce laps de temps on essaya avec soin la plaie faite par le caustique, et à la même place nous mîmes un ovale de sparadrap de chlorure de zinc de la même dimension, que nous laissâmes en place pendant vingt-quatre heures, en le renouvelant ensuite, et cette fois en le maintenant fixe pendant quarante-huit heures. L'escharre commençant à se détacher dès le dixième jour, on enleva avec le bistouri les premières couches et immédiatement après l'on fit une application de sparadrap caustique qui dura vingt-quatre heures. Le dixième jour, on put enlever facilement les couches mortifiées et, de cette manière, nous parvînmes au kyste à la troisième application du caustique. Cette énorme escharre se détacha par une suppuration abondante. Il y eut alors une légère hémorrhagie que l'on arrêta facilement à l'aide de tampons de charpie trempée dans le coUodium que l'on tint appliqués au moyen de bandelettes de diachylum. Deux autres cautérisations furent faites sur la surface interne du kyste et le trentième jour de l'opération, les parois du sac étaient exfoliées, mais pas assez pour nous

exempter de faire une sixième cautérisation instantanée avec le chlorure de zinc liquide porté sur un boufdonnet de charpie.

Des pansements simples avec la pommade iodée on la teinture d'iode suffirent pour nous assurer la destruction radicale du kyste. La plaie se ferma rapidement et deux mois après elle était parfaitement cicatrisée.

L'importance de cette observation n'échappera à personne, soit que Ton tienne compte de cette application caustique prolongée, sans qu'elle ait produit aucun inconvénient, soit que l'on établisse le parallèle entre les deux méthodes, c'est-à-dire entre la méthode de l'extirpation par les caustiques, et celle qui consiste en une ponction, et l'introduction successive d'un liquide irritant, dans le but de provoquer une inflammation adhésive. La crainte de l'uifiltration dans le médiastin, que Floret appréhendait comme très-diflficile à éviter et amenant à des conséquences funestes, se réalisa malheureusement sur une jeune et charmante

dame, qui voulant se débarrasser d'une petite tumeur placée sur la partie inférieure du cou et supérieure du sternum, se décida à se laisser opérer, non par les caustiques qui auraient laissé une cicatrice peut-être difforme, mais avec la ponction qui ne devait en laisser aucune. Tout le monde à Lyon fut consterné d'apprendre la mort de cette dame à la suite de l'injection faite par la canule du troisquarts dont on s'était servi pour pénétrer dans le kyste ; nul doute que la mort, dans cette circonstance, n'ait été la conséquence de l'infiltration du liquide pour injections qui, pénétrant jusqu'à. se met- Ire en contact avec les poumons, aura provoqué une inflammation pour ainsi dire traumatique, dont l'issue a été aussi prompte qu'inévitable. On mettra cet insuccès sur le compte d'une opération qui a mal réussi pour n'avoir pas été faite avec tous les soins possibles ; mais pour peu que l'on réfléchisse, Ton se convaincra aisément de la grande difficulté que présente l'introduction d'un liquide dans un kyste, et plus particulièrement de pouvoir l'y tenir, sans qu'entre les tissus et la canule il ne se forme un passage, qui dd proche en proche et au moyen

du tissu cellulaire n'atteigne à des profondeurs remarquables. Lorsque le kyste est superficiel, et qu'il n'est séparé du dehors que par la peau ou par une mince couche cellulaire, le danger est infiniment moindre , mais ce danger s'augmente en raison de la profondeur à laquelle est situé le kyste même, car plus la couche est épaisse plus l'absorption est probable. Une autre difficulté présentée par cette méthode opérative se rapporte à la possibilité d'enfoncer le trois-quarts au-delà de la paroi postérieure de la tumeur, dans lequel cas l'infiltration trouve une route toute faite par l'instrument chirurgical. Ainsi une opération qui exige une adresse toute spéciale, et qui, malgré même cette adresse de la part du chirurgien, peut donner lieu à des accidents irréparables, ne saurait soutenir la comparaison avec la méthode destructive par les caustiques beaucoup plus facile à être appliquée, et n'exposant à aucune suite dangereuse.

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