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de certitude. Nul doute sur le nom de famille de l'auteur : c'est bien un « de Grouchy, » comme le porte le titre du poème. Mais lequel d'entre les nombreux membres de cette grande famille normande?
Sans tenir compte du texte : « Per P. Gruchium advocatum in eadem urbe novi Castri, » c'est-à-dire : « Par P. de Grouchy, avocat dans la même ville deNeufchâtel, » Marie Jean de Vernon, en 1667, dit que : « Ce beau poème latin (ètoit) de Gaston de Grouchi sieur de Matlionville l . » Le G initial de Gaston ne répond pas du tout au P placé dans le titre.
Un siècle plus tard, en 1780, « l'abbé de S. C., » dans sa Lettre à l'auteur des Annonces de la Normandie, parle de « Messire P. de Grouchy, » et il demande : « Mais quel étoit ce P. de Grouchy, dont on a un poème latin assez ignoré, intitulé Saliberna? » La question a d'autant plus lieu de surprendre qu'il ajoute immédiatement : « Le frontispice de ce manuscrit annonce qu'il étoit Avocat du Roi en la ville du Neufchàtel, » et, dans une note française au bas, on apprend que son nom était « Gaston de Grouchy de Mathonville2. » Sa question prouve qu'il n'était pas pleinement satisfait de l'attribution où « P. de Grouchy » devient : « Gaston de Grouchy. »
J. A. Guiot vint à son tour et mit en tête de l'article
1 Voir Appendices, II-4, p. 237.
2 Voir Appendices, II— 1, p. 226. — Il est clair pour nous que cette note a été mise, au bas du « frontispice du manuscrit », par Jean Marie de Vernon, lorsqu'il l'a consulté pour faire l'article où il invente, le premier, cette fausse attribution du poème.
qu'il lui consacre, clans son Morèri des Normands : « Gkouchy, Pierre, neveu du précédent1. » C'est avec une trop grande facilité qu'il a cru, suivant l'usage le plus ordinaire, que l'initiale P indiquait le nom de baptême de « Pierre, » et que l'auteur du poème était un « Pierre de Grouchy. » Cependant, son opinion était si peu ferme, que l'article se termine ainsi : « Le Grouchy dont il est parlé dans la tirade du blason, est Gaston de Grouchy, sr de Mathonville, qu'on pourrait croire être l'auteur du poème. » Il renvoie au numéro des Affiches de Normandie, dont il a été question plus haut et où se trahit la même incertitude sous une forme dubitative. Ainsi « Pierre, » déclaré l'auteur du poème, au début de l'article, est en passe de céder cet honneur à « Gaston, » par une contradiction flagrante, malgré le tour dubitatif de la iln de la phrase.
Aussi, M. le vicomte de Grouchy, qui a dressé avec tant de soin la généalogie des diverses branches de sa famille, en l'étayant de pièces à l'appui, nous disait-il, par deux fois : « J'ignore tout-à-fait qui était ce Pierre de Grouchy, neveu? de Nicolaus Gruchius Rothomagensis? » (Lettre du 25 août 1882). Et un peu plus tard : « Le fâcheux, c'est que je ne puis établir l'état civil de ce Pierre. > (Lettre du 24 juin 1883.)
1 Voir Appendices, II-3, p. 228-230. — Nouvelle erreur, car ce Pierre est un être imaginaire, comme on va le voir.
2 Nous avons le regret que le cadre de notre travail ne nous permette pas de publier ces longues recherches, mais elles nous ont fourni d'utiles indications pour éclairer certains points douteux. Nous remercions M. le vicomte de Grouchy de son extrême obligeance à prévenu même toute demande de renseignements.
La raison en était bien simple; c'e stque l'initiale P. désignait « Percheval » et non « Pierre » de Grouchy, ainsi que le prouve le texte même du poème, corroboré par celu i de Mi ton et par une pièce authentique.
De Grouchy, en effet, parlant de la ligne maternelle de ses ancêtres, dit : « Roger, mon ancêtre, était du noble sang de la Mothe, seigneur de Vimont, de Quièvrecourt et d'Esclavelles... Il fut l'aïeul de notre mère l. » Sa filiation, dans la ligne paternelle, est établie par le texte d'une requête du 11 décembre 1585, où l'abbé de Beaubec exige le paiement d'une rente, à l'occasion d'immeubles « que tenoit Me Percheval de Grouchy, avo eut du roi en la vicomte de Neufchâtel, fils et héritier de défunt Me Nicolas de Grouchy, ledit Nicolas de Grouchy fils et héritier de feu Gaston de Grouchy 2. » (Tabellionnage de Rouen.)
Or nous trouvons, dans Miton, un texte qui réunit les noms des père et mère signalés plus haut. C'est le « déceds de damoiselle Nicole de la Mothe, veuve de feu Me Nicolas de Grouchy, sieur de Mathonville , avocat du Roy, le 20e novembre 1584 A. »
C'est donc bien « Percheval » ou « Perceval, » surnom peu commun , emprunté au héros d'un roman de chevalerie très célèbre au moyen-âge, sous ce même titre4, que désignait l'initiale en question, et c'est bien « Percheval
1 Voir plus loin le texte, page 192, vers 128 à 136.
2 Voir Appendices, II— 2, p. 227. — J. M. de Vernon, en faisant de Gaston de Groucliy l'auteur de Bernesault, attribuait au grand-père l'œuvre du petit-fils.
3 Voir plus loin, p. 49.
4 Perceval le Galloys, romau du \uc siècle.
de Grouchy, » que visent ces mots du titre : « Per P. Gruchium advocatum regium in eadem urbe Novi Castt'i. »
Son nom se retrouve souvent dans le Mémoire de Miton, son ami, avec ces mêmes titres et qualités et quelques autres détails sur lui et sur sa famille. En voici plusieurs exemples :
« L'an 1575, le 19 janvier, ma femme accoucha d'un fils qui fut tenu sur les fonts par Me Percheval de Grouchy, avocat du Roy
« En 1575, M0 Percheval de Grouchy, avocat, épousa damoiselle Barbe Carpentin, d'Abbeville, vers la Saint- Remy
« Mort de damoiselle Barbe Carpentin d'une pluresie (sic), âgée de 38 ans, femme de Me Percheval de Grouchy, avocat du Roy, sr de Mathonville, le 25e décembre 1586.. .
« Noces de Mc Antoine Piart, avocat, et de damoiselle Marguerite de Grduchy, fille de Me Percheval de Grouchy, avocat, en 1606
« En ladite année (1610), Me Antoine Piart fut reçu avocat du Roy, en cette Vicomte, par résignation du sr de Grouchy, son beau-père
« Enfin Miton donne encore le « déceds de Me Percheval de Grouchy, sr de Mathonville, audit an 1622 l. »
La résignation de ses fonctions d'avocat du Roi, en 1610, laissèrent à Percheval de Grouchy le temps de se livrer à son goût pour la poésie latine, et bientôt des circonstances locales lui offrirent un sujet à traiter. Ce fut la reconstruction du monastère de Bernesault, aux portes de
1 Voir plus loin, Mémoire de Miton, pages 18, 19, 51,118, 123, 145.
Neufchâtel, suivie de la réforme des Pénitents du Tiers Ordre de Saint-François, qui devaient l'habiter. « Le 13 septembre 1614, la ville en corps posa une première pierre '. » L'idée vint alors à de Grouchy de chanter le couvent primitif, que la piété des Neufchâtelois et de ses ancêtres avait élevé au même endroit. Comme il mourut en 1622, c'est donc entre ces huit années qu'il faut placer la composition du poème latin de Bernesault, ou même entre les cinq dernières années de sa vie, à partir de 1617, à cause d'une prédiction que le poète met dans la bouche de la Vierge : « Il ne se passera pas trois ans que Bernesault sortira plus florissant de ses ruines2. » Faite, suivant l'habitude des poètes, après les événements accomplis, la prédiction certainement dut se réaliser.
Voici la marche du poème, composé de 674 vers latins hexamètres :
Si le poète rappelle les premiers fondateurs de Bernesault, les premiers supérieurs et les nouveaux restaurateurs du couvent totalement détruit pendant les guerres, c'est qu'il ne veut pas laisser périr le souvenir de tant de travaux, ni celui des dons dûs à la piété de ses ancêtres, et que son intention est de porter leurs descendants à les imiter.
Après une invocation à saint François, le fondateur de l'ordre des Pénitents, viennent quelques détails historiques et étymologiques sur Neufchâtel et sur Bernesault, qu'il
1 Histoire de Tordre de Saint- François, par Marie de Vernon. Voir plus loin, p. 231.
* Terno vix Delius anno
Signiferum percurret iter, cùm marcida grandi Clade reflorescet reparatis Berna ruinis. (Vers 647-649.)
fait venir de « salix, » saule, au lieu de « saltus, » bois taillis1.
A l'origine, un certain Mathieu, surnommé « deBrene » ou« de Berne, » se construisit une cellule, sur les bords de la Béthune, au milieu des saules, et y vécut bon nombre d'années. Pauvre et content de peu, il couchait sur la paille; la besace sur le dos, le bâton à la main, il quêtait, une fois par semaine. Les habitants, touchés de sa sainteté, lui donnèrent le nom de père et d'ermite.
Il salue le couvent de Bernesault, qui a remplacé la solitude des saules, et souhaite tout le bonheur possible aux religieux du xvne siècle, que saint François a envoyés pour le relever de ses ruines. Puissent-ils l'habiter longtemps et échapper aux maux de la guerre civile !
A la mort de l'ermite Mathieu, la douleur fut générale et sa cellule resta sans religieux pendant vingt ans. Mais, en 1504, des religieux du Tiers Ordre, venus de Calais, s'établirent à Bernesault, et remplacèrent l'ermitage par de nouveaux édifices.
Leur supérieur, le frère Germain Lamy, était doué de toutes les qualités nécessaires pour mener l'entreprise à bonne fin. C'est alors qu'un ancêtre du poète, nommé Roger, de la noble famille de la Motte, seigneur de Vimont, de Quiévrecourt et d'Esclavelles, donna aux religieux le terrain pour bâtir un couvent, en y joignant d'autres largesses.
Le frère Lamy, ses compagnons et les habitants de
1 M. Ch. de Beaurepaire a déjà remarqué que « Saliberna était une traduction fantaisiste de Bernesault, en latin Berne Saltus ou Bernonis Saltus. » — Bulletin de la Société de l'Histoire de Normandie, 111, p. 196.
Neufchâtel en grand nombre se mirent à l'œuvre, et, en huit mois, les murs étaient élevés et les bâtiments construits. L'église, richement bâtie, à la place même de la cellule de Mathieu, les domine tous.
Le poète désire faire la description du couvent et rappeler la suite des anciens supérieurs, afin qu'on voie, dans ses écrits, ce qu'on n'a pu voir de ses yeux. L'église subsiste encore, mais dévastée par les reîtres et les huguenots, qui ont brûlé tout ce qui pouvait l'être. Une grande porte, s'ouvrant avec un tour au-dessous de la chapelle, donnait accès à tous dans la communauté. Une fois entré, un portique ou vestibule vous conduisait aux portes du cloître, que le poète va s'efforcer de décrire. Il n'était pas très vaste, à cause du peu d'étendue de Bernesault, mais il offrait bien un carré régulier de vingt pas de chaque côté. Chaque côté du carré offrait dix colonnes rondes ou même davantage, symétriquement placées sur des socles en marbre blanc, faites en cœur de chêne et de l'ordre corinthien . Elles étaient peintes en outre de diverses couleurs. Au dessus du chapiteau de chaque colonne, il a vu des armoiries variées, sculptées en bois, avec leurs pièces, leurs métaux et leurs couleurs, habilement exécutées, dont le nombre s'élevait à trente et même davantage. C'étaient celles des familles nobles, comtes, ducs, barons et bienfaiteurs des Pères de Bernesault, tenus à prier pour eux leurs familles et leurs descendants. Il supplie la Muse de lui rappeler quelques-unes des armoiries de ces ancêtres, que leurs descendants ne purent voir, quand elles décoraient Bernesault.
Il y a vu les armes du duc de Longueville, du comte d'Aumale, du comte d'Eu, trop connues pour avoir besoin