‹ Documents concernant l'histoire de Neufchâtel-en-Bray et des environsChapitre 9 sur 23 · XI.V1I · texte numérisé non relu

XI.V1I

d'être décrites, et, qu'il ne convient pas de comprendre dans un si modeste ouvrage. Il se souvient d'avoir vu, sur les vitraux du temple, les armoiries de deux prélats, l'abbé de Sainte-Catherine-lès-Rouen et de l'abbé de Beaubec. Les Ma^querel, les de Clères, les Martel, les de Mailly, les de Boulainvilliers, les de Basqueville, les de Bréauté, les de Gouvis, Me Carpentier, curé de Saint-Jacques de Neufchâtel, les de Groucky, les d'Esclavelles, y avaient aussi les leurs. Ces trois dernières étaient sur les vitraux du réfectoire, tandis que celles de Pierre le Porc, de M. de Boissay et de la ville de Neufchâtel se trouvaient dans le cloître. Il y en avait encore d'autres, moins connues, placées çà et là, inutiles à rappeler, et dont il ne se souvient pas assez.

Au milieu du cloître se dressait un grand orme, à l'ombre duquel il dîna souvent avec ses amis. A l'est, était un vaste réfectoire, une grande cuisine, et, au dessus, dix cellules pour les religieux; à l'ouest, une très belle salle conventuelle, sur laquelle étaient encore dix cellules pour les religieux, comme de l'autre côté ; au sud, un vaste vestibule, aboutissant à l'église, un escalier en vis conduisant au dortoir, et, au haut d'une tourelle, une horloge, dont la sonnerie s'entendait de Neufchâtel; enfin, au sud, une grande salle de réception pour les hauts personnages, les voyageurs, les étrangers, avec une petite infirmerie. Tel était l'état des lieux, avant les ravages des guerres de religion qui les ont détruits.

Puis viennent les noms des principaux supérieurs du couvent, car il est inutile de citer les autres.

Le frère Germain Lamy, fondateur du couvent, en fut quarante ans le supérieur, et construisit tous les bâtiments

dont il vient de parler. Il joignit des parcelles de terrain à celles qu'avait données Roger, un des ancêtres de Percheval de Grouchy. Du temps de Germain, il y eut jusqu'à trente-deux moines à Bernesault, la plupart prédicateurs, dont les noms figurent sur les registres du couvent. Frère Nicolas, de l'illustre famille Beaudoin, fut son successeur pendant dix ans. Le Frère Martin, Félix Unger, le remplaça, et, après lui, le couvent se divisa, les uns voulant Tessier pour supérieur, les autres Richard. Tessier finit par laisser cet honneur à Quentin, qui fut le cinquième des premiers supérieurs ou gardiens de Bernesault. Celui-ci vit tous les malheurs qui fondirent sur le couvent, la destruction des bâtiments, l'invasion des doctrines de Luther, les maux de la guerre. Quand les fureurs de Mars furent apaisées et que les Allemands eurent évacué la France, Quentin, reprenant courage, avec les débris de l'ancien couvent, releva une modeste construction, pouvant contenir tout au plus quatre ou cinq frères, et y mourut. Après sa mort, on crut au dernier jour prochain de Bernesault, abandonné par ses moines. On envoya cependant quelques Cordeliers pour célébrer les mystères et relever les bâtiments.

Le premier fut Noël, le second Baratte, puis Tiberge, qui se livrèrent à des désordres de tout genre.

Lorsque le courroux du Ciel eut réduit Bernesault à la dernière extrémité, saint François adressa une prière à la Vierge pour implorer son secours. Il lui en fait le plus triste tableau, en rappelant tous ses malheurs et son état présent. Qu'elle voie le roi de France, protecteur des Cordeliers, qui appuie ses prières et lui adresse la même demande.

La Vierge, touchée de la supplique de saint François, intercède en sa faveur auprès de son fils.

Le Christ lui répond que, sa demande, le Ciel l'exauce, niais que, dans le cas présent, la justice et la clémence sont en lutte. Il le prouve en retraçant l'histoire de Bernesault, dont les débuts furent marqués par la piété, et les derniers temps par des désordres. Mais ses malheurs vont prendre tin avec la paix qui éloignera les coups de la justice divine, et le Christ remet à sa Mère le soin de relever le couvent de ses ruines. «

La Vierge, tenant l'enfant Jésus dans ses bras et entourée d'un chœur d'anges, apparaît à saint François et à Louis XIII, qui l'adorent et attendent sa réponse dans un profond silence. Le saint a tout lieu de se réjouir, ses vœux sont exaucés. Il verra Bernesault se relever de ses ruines et recouvrer son antique splendeur. La religion, la piété, le culte divin, la concorde y fleuriront de nouveau, et c'est à cause de lui, le patron du couvent, que la Vierge lui rend Bernesault. Il peut choisir les pères de l'ordre qu'il lui plaira pour habiter les bâtiments qui s'élèvent. Avant trois ans, le couvent aura réparé ses ruines. Pas n'est besoin de s'inquiéter de l'argent pour que les frères puissent le reconstruire. La Vierge aura soin que le Roi du Ciel y pourvoie. Un riche habitant de Neufchàtel, Louis Brumen, ouvrira toujours sa bourse aux moines de Bernesault, qui l'ont élevé dans les principes delà religion.

A ces mots, la Vierge disparaît. Le poète prie les fils de saint François d'accueillir favorablement le tableau où il a retracé la ruine de Bernesault et la suite de ses premiers fondateurs. Il songe à faire la description des nouveaux bâtiments et à rappeler les noms des nouveaux père-.

si le Ciel lui accorde la vie, et si, par leurs prières, le Ciel chasse les nuages qui obscurcissent ses yeux. Sinon, puisse un autre s'en charger ! Pour vous, frères chéris, vivez éternellement. »

Tel est le fond de ce petit poème, dont nous avons tenu à faire une analyse d'autant plus complète qu'il est en latin. Elle permettra d'en mieux saisir le contenu, qui ne manque ni de nouveauté ni d'utilité pour compléter l'histoire de Neufchàtel.

La nouveauté du texte est évidente, puisqu'on n'en connaissait que huit à neuf vers sur les 674 dont il se compose. Le reste était si bien inconnu que l'on croyait à la perte du poème, comme pour le Mémoire de Miton.

Quant à son utilité, elle n'est pas moins certaine. Sur le couvent de Bernesault, on ne possédait que la notice de Marie Jean de Vernon l. Venu cinquante ans après Percheval de Grouchy, il a bien esquissé, dans la première partie de son article intitulé : « Neufchàtel, » l'histoire des Pénitents du Tiers-Ordre, à partir de la réforme du couvent, en 1614, et, dans la seconde partie, l'histoire des Pénitents qui les avaient précédés au même lieu, « parce que l'antiquité est plus vénérable et plus majestueuse. » Il l'a fait en « alléguant des monuments antiques, » que de Grouchy a certainement consultés. Mais, pour cette mêm»s période, de Grouchy a l'avantage d'être plus complet dans la liste des supérieurs, et d'avoir donné seul, en témoin oculaire, une description de tous les bâtiments du Bernesault primitif avec l'énumération des armoiries d'une foule de familles normandes, et enfin plusieurs détails histor iques et topogra-

1 Elle est en entier, Appendices, 11-4 p. 230-238.

lu —

phiques, qu'on chercherait vainement chez son successeur. C'est vraiment un grand avantage d'avoir été le contemporain delà plupart des faits signalés et de pouvoir dire, en faisant des descriptions et des tableaux : « J'ai vu. »

Inutile de parler du mérite littéraire de ce petit poème, bien jugé dans l'article où J. -A. Guiotl'a inséré1, le sauvant ainsi d'une perte totale très probable. Ajoutons seulement que son latin macaronique, dans sa description des armoiries, est digne d'excuse, puisque le blason, même en français,

De ces termes obscurs fit un langage à part. Boileau, Satire V.

De plus, nous ne saurions blâmer le reste du poème, malgré toutes ses imperfections, à cause des services que son texte peut rendre à l'histoire. Aussi nous conseillerons aux futurs historiens de Neufchâtel de faire comme nous, et de ne pas trop médire de la forme, pour n'envisager que le mérite du fond. Il leur sera d'autant plus précieux que la Gallia christiana et la Neustria pia ne contiennent pas même le nom de Bernesault, et qu'en joignant le poème de Percheval de Grouchy aux renseignements de Marie Jean de Vernon, ils auront, pendant deux siècles, l'histoire du couvent de Bernesault, si peu connu que le nom en a presque entièrement disparu de l'histoire de Neufchâtel, non moins que du souvenir de la plupart de ses habitants.

i Apr-KNDicES, H-3, p. 228-230.

— lui

Si de ces analyses et de ces quelques réflexions destinées à mettre en lumière toute la valeur de ces deux manuscrits inédits, œuvres de deux enfants de Neufchâtel, nous passons à l'examen des services qu'ils peuvent rendre à son histoire, nous trouvons que, chacun de nos auteurs ayant creusé, à sa manière, d'utiles sillons, ces services sont incontestables.

Jusqu'à présent, en effet, on ne possède guère qu'une ébauche de cette histoire; car il est à remarquer que, dans un siècle où les monographies sont devenues tant à la mode, presque toutes les villes autour de Neufchâtel ont eu leur historien, tandis que Neufchâtel attend encore le •sien1 .

Ainsi, MM. Yitet, Potin de la Mairie, Désiré Lebœuf, Leroy, De Lérue, Semichon, Fourcin, les abbés Delamare, Decorde, ont écrit, de nos jours, les histoires de Dieppe (1833), de Gournay (1842), d'Eu (1844), de Montérollier (1859), de Blangy (1859), d'Aumale (1882), de Bully \

1 L'Histoire civile et militaire de Neu fchâtel-en-Bray, par Dom Bodin, que notre Société de l'Histoire de Normandie se propose de publier bientôt, est encore inédite.

2 M. Fourcin, de Sommery, l'un de nos sociétaires, est l'auteur d'un Recueil statistique et historique de la commune de Bully, resté manuscrit, dont il a fait hommage, en 186'6, aux Archives du département de la Seine-Inférieure. Ce travail, fruit de longues et soigneuses recherches, n'a pas moins de vu pages d'Introduction et de G47 pages de texte, in-folio. Il en a été de même pour la commune de Sommery, dont le manuscrit fut déposé en 1875.

186G), de Roncherolles-en-Bray (1865), de Bures (1872), tandis que Neufchâtel attend encore pareil honneur.

Quand les historiens s'occupent de lui, ils le confondent au milieu d'ouvrages dont il n'est point l'objet unique, mais un simple accessoire. C'est de cette sorte qu'ont procédé, vis-à-vis de lui : Toussaint Duplessis, dans la Description de la Haute-Normandie (1740); M. A. Guilmeth, Description de V arrondissement de Neufchâtel ( 1 838) ; M. l'abbé Decorde, Essai historique et archéologique sur le canton de Neufchâtel (1848) ; M. Léon de Duranville, Notice sur la ville de Neu/châtel-en-Bray, Bévue de Rouen (1844), 2e semestre, p. 161-169, et Nouveaux documents sur la ville de Neufchâtel-en- Bray, Revue de Rouen (1851) ; enfin, M. Potin de la Mairie, dans ses Recherches sur toutes les communes de l'arrondissement de Neufchâtel (1852). Et pourquoi toutes ces esquisses sommaires, et non une histoire coin- , plète? C'est que les monuments avaient surtout manqué; c'est qu'il fallait se contenter de quelques rares documents d'archives, dont on s'ingéniait à tirer tout le parti possible, par un découpage en fragments plus ou moins longs d'auteurs connus, par leur juxtaposition et leur ajustage en mosaïques plus ou moins habilement conçues. On en était réduit à ce triste procédé de composition, faute de documents suffisants pour constituer une véritable histoire de Neufchâtel.

Aujourd'hui, il n'en sera plus ainsi. La publication de nos deux manuscrits forme un répertoire nouveau, un dossier plus complet, offrant des documents qui tiendront dorénavant une place prépondérante dans l'Histoire de Neufchâtel, en raison de leur intérêt tout local. Il ne sera

plus possible de l'écrire, pour le xvie et la première moitié du xviie siècle, sans recourir d'abord au Mémoire de Miton ; sans consulter, pour le couvent des Pénitents, le Bernesault de Percheval de Grouchy. Ce n'est pas beaucoup s'avancer en disant qu'ils fournissent certains faits, certaines indications utiles qu'on ne trouve que là, et qu'ils seront désormais la base solide et résistante de l'histoire de Neufchàtel, au moins pour la période dont ils parlent, à cause du grand nombre de noms d'homme et de lieu, de faits, de dates, de curieux incidents qui serviront à faire justice d'une foule d'erreurs ou d'incertitudes fidèlement et aveuglément transmises. Il faudra donc tenir compte de ces sources d'informations nouvelles et de plus en plus précises pour les substituer aux connaissances vagues et superficielles qu'on possédait sur une foule de points de cette histoire. Elles devront plaire à tous ceux qui, s'étant fait une habitude constante de la vérité, en ont scrupuleusement conservé le goût, partout et toujours.

A vrai dire, notre publication n'est qu'un simple recueil de documen s, de matériaux, de notes qui attendent leur metteur en œuvre, car, avec eux, l'histoire de Neufchàtel n'est pas composée ; elle est à composer. Mais ces éléments nouveaux, soumis à une critique judicieuse, présentés avec art et avec habileté, permettront d'écrire désormais une histoire véritable et complète de Neufchàtel, au lieu de tant d'esquisses incomplètes, où la convention et l'hypothèse tiennent une trop large place.

Neufchàtel allait avoir son historien, comme les villes ses voisines, dans la personne de M. Ernest Semichon, quand la mort vint frapper notre regretté confrère au milieu de ses chères études d'histoire locale. Il avait même

composé, comme il nous l'avait confié, la période de 1789, sur laquelle les documents ne lui faisaient pas défaut, quand il apprit de nous la découverte que M. Chéruel venait de faire du Mémoire de Miton. Les extraits qu'il en connaissait lui avaient fait pressentir l'importance du reste, et grande fut sa joie en recevant de nous cette nouvelle inattendue. Il eût été l'ouvrier qui aurait su en faire un sain usage, les consulter avec discernement, en contrôler les données, à l'aide d'autres sources, et en rectifier les erreurs, avant de condenser ces matériaux historiques, ces notes mises bout à bout, sans méthode et sans ordre, et qu'il n'aurait pas manqué de fondre dans une œuvre méthodique et littéraire.

Aujourd'hui, Neufchâtel doit regretter que ce travail, en vue duquel l'un de ses plus honorables enfants s'était livré à tant de recherches et avait amassé tant de matériaux, soit resté inachevé :

Pendent opéra interrupta!

Virgile, Énéïde, IV.

Mais il lui reste, comme à nous, l'espoir que M. Charles Semichon pourra trouver, un jour, au milieu de ses graves fonctions d'inspecteur général des finances, le loisir nécessaire pour poursuivre l'œuvre paternelle, ainsi qu'il a bien voulu nous en donner l'assurance, et nous ne doutons pas qu'il saura la mener à bonne fin.

En attendant la réalisation de ce vœu, la publication de nos deux manuscrits sur l'histoire de Neufchâtel aura le résultat qu'un Normand, l'un des bons critiques de nos jours, a judicieusement signalé en ces termes : « Quand on

sait ce qui s'est passé en un lieu, quand on a quelque connaissance des personnes qui l'ont habité, de leurs actions, de leur caractère, tout y prend un sens, un intérêt1. » C'est l'effet que produira la lecture du Mémoire de Miton, où revivent bon nombre de Neufchâtelois du temps passé, avec la mention de leur famille, de leur état et de leurs charges, ressuscitant ainsi bien des membres inconnus du clergé, de la noblesse, de la magistrature et de la bourgeoisie du xvie et du xviie siècles. Il en sera de même pour le poème latin Salibema, par Percheval de Grouchy, relevant tous les bâtiments du cloître construits au début du xvie siècle, et complètement détruits pendant les guerres de religion, avec le souvenir de ses prieurs, de ses gardiens et de ses moines, dans cette presqu'île où les Pénitents réformés se sont établis sur leurs ruines. L'un et l'autre contiennent tous ces détails surabondants que l'histoire dédaigne, comme étant au-dessous d'elle, tandis qu'ils ont pour les lieux et pour les personnes le mérite incontestable de leur redonner l'intérêt, le mouvement et la vie. Cette résurrection du passé de Neufchâtel, ses véritables enfants ne sauraient l'accueillir avec indifférence.

Après avoir tant parlé du fond de nos deux manuscrits, il convient de dire quelques mots du travail de l'éditeur et des principes qui l'ont guidé dans l'accomplissement de sa tâche.

1 M. Jules Levallois, Autour de Paris, p. 205.

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