‹ Documents des archives de la Chambre des comptes de Navarre (1196-1384)Chapitre 146 sur 509 · III. — Saadya et la philosophie · texte numérisé non relu

III. — Saadya et la philosophie

Le commentaire de Saadya sur le Séfejr Yesira ne nous aide pas seulement à mieux comprendre le Séfer Yesira, il nous fait mieux connaître Saadva lui-même ^ L'illustre Gaon

1. Nous avons indiqué à propos de chaque paragraphe les passages correspondants des éditions avec les variantes, les omissions et les additions de quelque importance.

2. Comme une édition complète des œuvres de Saadya, accompa;:fnée de thèses critiques, doit paraître à Toccasion de son millénaire (1892), nous laissons à des personnes plus compétentes le soin d'exposer la vie et les ouvrages de Saadya, et nous nous contentons ici de consigner les

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s'y montre sous le triple aspect de philosophe, de grammairien et de savant :

A le juger d'après VAlamariat wàlitiqadat (Emunôt ivedéôt)j Saadya serait surtout un théologien. Dans ce livre, qui est de deux ans postérieur au commentaire sur le Séfer Yesira, le Gaon accepte les données de la Bible, les enregistre et les dispose dans un ordre convenable. Il prend à la lettre les prédictions et les prédications dos prophètes, et fonde là-dessus ses crovances et ses convictions : il s'efforce seulement de prouver que la raison confirme les paroles de l'Ecriture. Dans le Séfer Yesira, Saadya n'est pas théologien, mais théosophe. Tout en reconnaissant que Ton ne peut avoir une notion adéquate de la Divinité et de ses rapports avec le monde, il pense qu'on peut s'en faire une idée approchante; on peut en parler en se servant de figures et de comparaisons. Saadva veut donc nous faire savoir comment Dieu est dans le monde et le remplit^ Pour lui. Dieu est en communication avec le monde par l'intermédiaire de l'air; il est partout dans cet air qui pénètre tous les corps, même les plus compacts. Dieu est la vie du monde, comme l'âme est la vie du corps, et de même que dans l'homme l'âme est toute-puissante, de même Dieu est tout-puissant dans le monde, où il crée perpétuellement les accidents. Dieu est aussi la raison suprême du monde, et comme dans l'homme la vie est dirigée par la raison, de même la puissance divine est dirigée par la raison divine. Mais si Dieu est dans le monde, il n'est pas divisé par lui, ni atteint par la mort des créatures, ni entaché par leurs souillures, pas plus que l'âme n'est divisée par le corps, ni ne périt avec lui, ni n'est souillée par lui. Dans son traité de théologie, Saadya ne parle plus de cette théorie. Là il cherche à prouver la création et son corollaire, l'existence de

renseignements que peut fournir le Séfer Yesira. Pour la bibliographie relative à Saadya, on peut consulter Gruttmann {Philosophie des Saadya y p. 18, noie) et Bondi {Bas SpriuMuch nach Saadya, p. 5-7. Halle, 1888). 1. Ch. 17, § 2.

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' Dieu, mais il ne tente plus d'exposer les relations de Dieu et du monde.

Une autre différence très sensible entre le Séfer Yesira et VAmanat existe au sujet des systèmes philosophiques relatifs à la création. Ces systèmes sont exposés bien plus complètement dans YAmanat que dans le 8éler Yesira, où Saadya s'étend seulement sur lès théories (jui font des éléments Torigine du monde. M. Guttmann [Phllosoij/iie des Saaclyay p. 2(J et 49) a cru devoir expliquer cette différence en supposant que Saadya aurait fait de grands progrès dans la connaissance de la philosophie grecque entre un livre et Tautre. Mais cette hypothèse n'est guère admissible, car si Saadya a étudié la philosophie, c'est à Fayoum, et non pas en Babylonie, où il a composé le Séfer Yesira (931) et VAmaliât (933). D'ailleurs, dans son Commentaire sur les Proverbes (ix, 13-18), antérieur au Séfer Yesira, Saadya cite plusieurs systèmes dont il ne s'occupe pas dans le Séfer Y^'esira. Les divergences entre ce livre et VAmanat s'expliquent bien plus simplement. Saadya expose toujours ses idées d'une manière conforme au but qu'il poursuit. Dans le Séfer Yesira, Saadya veut montrer les différentes origines qui ont été assignées au monde, même par ceux qui le tenaient pour créé. Les systèmes qui nient la création sont alors réunis en un seul. Dans VAmanat j au contraire, Saadya cherche à prouver la création; il réfute donc en détail tous les systèmes qui la nient et abrège ceux qui l'admettent. Notre auteur procède en philosophie comme en exégèse. Bien des textes sont expliqués par lui tout autrement dans ses ouvrages théologiques que dans ses livres d'exégèse proprement dite. Dans ceux-ci il s'attache au peschat, à l'interprétation simple; dans ceux-là il admet le clerasch, l'interprétation allégorique; il cite les versets sans se soucier de leur contexte ni des explications qu'il a données lui-même ailleurs. Ce serait donc se faire une idée très fausse de son exégèse, que de prendre pour base le Séfer Y'^esira ou VAmanat. On aurait de

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même tort de croire que si Saadya n'expose pas ses idées de la même façon dans un livre que dans un autre, c'est qu*ii les a modifiées^ car, le but étant différent, la façon de traiter les sujets varie également.

Nous trouvons un exemple frappant de la manière dont Saadya procède, en comparant les deux explications qu'il donne d'une même Mischna (Hagiga, ii, 1), Tune dans le Séfer Yesira, Tautre dans VAmanat : « Celui qui examine quatre choses eût mieux fait de ne pas exister : ce qui est en haut, ce qui est en bas, ce qui est devant, ce qui est derrière. » Dans le Séfer Yesira, Saadya dit que cette parole s'applique à celui qui cherche a connaître ce qui était avant que le monde fût créé, mais non à celui qui raisonne sur le monde créé. Dans VAmanaty Saadya a dit que ce mot s'adresse à celui qui veut faire de la philosophie pour mettre en doute les croyances religieuses, mais qu'il est permis de raisonner pour prouver ces mêmes croyances. On voit aisément que, dans le premier ouvrage, le Gaon veut légitimer l'étude de la création ; dans le second, Saadya veut justifier les spéculations théologiques. Ce que l'on remarque à la fois dans le commentaire sur le Séfer Yesira et dans VAmanat y c*est que Saadya reste tout à fait indépendant de cette philosophie grecque qu'il connaît si bien. Bien supérieur en cela à Maïmonide, qui se plie trop souvent à la doctrine aristotélicienne et qui veut à toute force que la Bible s'accor(]|e avec des conceptions qui lui sont absolument opposées, Saadya reste toujours fidèle à l'esprit du judaïsme. Il montre que la philosophie n'est pas contraire aux idées monothéistes. Maïmonide, au contraire, même quand il combat les philosophes, veut montrer que l'Ecriture n'est pas contraire à la philosophie, et il arrive à dénaturer le génie de la Bible.

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