‹ Documents des archives de la Chambre des comptes de Navarre (1196-1384)Chapitre 264 sur 509 · INTRODUCTION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION GÉNÉRALE

On avoulu, dans Tétude qui suit, examiner, à roccasion de la vie, des actions et des écrits d'unhomme, les préoccupations de toute une époque et de toute une catégorie de la société ecclésiastique. Une vie où, par le défaut de dates précises, il est malaisé de marquer les étapes ; où les faits saillants sont rares ; où les mobiles d'action semblent complètement étrangers à nos 04)nceptions actuelles, pouvait paraître médiocrement propre à devenir le sujet d'une étude biographique. Mais si Ton veut considérer que sous la trame un peu vague et flottante des menus événements de Texistence, s'affirment claires et nettes des idées invariables ; que dans la conduite quotidienne des plus petites affaires se révèle un caractère de décision et de domination ; que ce caractère, en quelque matière que ce fut, s'est mis au service du plus grand idéal politique et religieux du moyen âge, le gouvernement théocra tique, — peut-être se persuadera-t-on que l'analyse de la vie de Geoffroi, abbé de Vendôme, pouvait contribuer à augmenter notre connaissance de l'histoire de son siècle. Quoique nous ne puissions toujours suivre Geoffroi de Vendôme en quelque sorte pas à pas et au jour le jour dans les divers événements de son existence et de son administration,

CoMPAiN, Geoffroi de Vendre. 1

il nous reste une assez nombreuse collection de faits auxquels il a pris part, pour qu'il soit aisé de reconnaître l'esprit qui Ta dirigé dans la pratique de ses théories et de ses idées. Celles-ci, il les a lui-même exposées dans ses écrits, il a dit souvent et nettement comment il comprenait le rôle général et les institutions particulières de l'Église à son époque. De telle sorte qu'au sujet de ses doctrines on est amené à étudier la manière dont était organisé le grand corps ecclésiastique ; et que de la besogne que s'est attribuée l'abbé, de la façon dont il s'en est acquitté, ressort son caractère personnel et se marque la place qu'il doit occuper parmi ses contemporains. L'étude de l'homme et l'étude des institutions se mêlent dans ce volume, et l'on a cherché à observer de près, sur un exemple particulier, le lent travail par lequel l'effort individuel modifie sans cesse le moule social que Thomme tout à la fois crée et subit.

La société dont il va être question est la société ecclésiastique de la fin du xi® siècle ; le point particulier de cette société, la congrégation exempte de Vendôme. On trouvera en premier lieu un résumé des origines et des privilèges de l'abbaye de la Trinité, les principaux faits concernant son histoire avant l'avènement de Tabbé Geoffroi, et sa situation matérielle vers la fin du xi** siècle. C'est sur ce fondement qu'on pourra ensuite bâtir l'exposé de l'activité de Geoffroi ; les règles du fonctionnement intérieur de l'abbaye, ses ressources temporelles, ses exemptions spirituelles ayant été auparavant indiquées. Les dernières surtout devront être remarquées, car l'histoire du rôle de Geoffroi de Vendôme n'est que le développement des effets pratiques de l'affranchissement monacal. On abordera ensuite Geoffroi là où son être se révèle en quelque sorte le moins complexe, et dans son essence même, en tant que moine ; on étudiera sa conception du monachisme, puis sa pratique de moine et d'abbé dans l'enceinte de la Trinité premièrement, dans la sphère plus vaste de la grande confraternité régulière ensuite. Mais une congrégation, à quelque indépendance qu'elle prétendit, et quelque indifférence qu'elle affectât pour tout ce qui n'est pas monastique et affranchi de toute autorité sauf une seule, n'échappait point aux relations que lui imposait une société

déjà constituée lorsqu'elle y avait pris naissance. Les nécessités de la vie matérielle elles-mêmes eussent arraché les religieux de leur isolement ; moines et propriétaires, ils vivaient par les laïques, à côté d'eux, parfois malgré eux. On verra donc la nature des rapports de Geoflfroi de Vendôme avec la société laïque. Les relations obligées de l'abbé exempt ne s'arrêteront point là, et Geoffroi se présentera à nous en communication constante avec ceux que les termes absolus des privilèges monastiques semblaient devoir écarter de son chemin, les évêques. Mais si l'histoire de la rencontre entre le pouvoir abbatial et le pouvoir épiscopal démontre combien était inévitable la nécessité que cette rencontre se fît, elle en déroulera les conséquences désastreuses pour les représentants du clergé séculier. Enfin lorsque Geoffroi de Vendôme, en vertu de son état de moine et de moine affranchi par privilège particulier, aura fait l'éloge de la vie monastique ; maintenu les intérêts de son monastère contre les entreprises de ses collègues réguliers ; manœuvré auprès du laïque qu'il méprise et qu'il redoute ; décrié, bafoué ou dédaigné évêque, archevêque et légat, on le verra défendre sa conduite, expliquer ses audaces, proclamer son droit, en développant les conséquences de la clause qui fait du pape son seul supérieur. Le Saint-Siège, qui peut tout dans l'Eglise, veut tout pour le plus grand avantage de la congrégation qu'il reconnaît comme r^evant directement de lui. Etre avec lui, c'est être avec le plus fort; accroître sa force jusqu'à la toute-puissance, c'est, pour ceux dont la fortune dépend de celle de Rome, travailler à leur propre triomphe. Les relations de Geoffroi avec les souverains pontifes étaient à la fois le principe et le but de toute son activité ; sa conduite s'expliquait par la protection de l'autorité pontificale ; elle était inspirée par la pensée de servir cette autorité.

On aura ainsi une vue de la position prise par l'abbé de la Trinité à l'égard des diverses catégories d'hommes qui l'entouraient. Son jugement sur les éléments qui constituaient sa vie se marquera nettement par ses écrits et par ses actes. Peut-être l'examen successif des matières différentes auxquelles sera rapportée l'activité de Geoffroi semblera-t-il présenter un inconvénient. Le fil de la vie de l'abbé n'appa-

raitra point continu ; on ne verra point une âme humaine se développer et se modifier selon la suite des circonstances ; la chronologie, dont rétablissement importe parfois tellement à la psychologie elle-même, n'occupera dans cet essai qu'une place assez peu importante. En un mot, on aura moins une biographie, dans le sens où Ton entend souvent ce mot, que l'étude de la pensée et de la conduite d*un homme pour un nombre déterminé de matières. A cela on peut répondre que le plan suivi se justifie par le caractère de Geofiroi de Vendôme. Ses théories, son tempérament, les principes de son action, ne varièrent point. Sur une période de près de quarante ans l'esprit qui lui dicta ses paroles changea non d'après les années, mais d'après la qualité de ceux auxquels il s'adressait. Il y a autant de concordance entre les sentiments qu'il marqua pour le Saint-Siège dans la première et dans la dernière lettre qu'il écrivit à un pape, qu'entre ceux que du commencement jusqu'à la fin de sa carrière il exprima pour les représentants de l'épiscopat. Il n'y eut point d'évolution dans l'âme de l'abbé Geoflfroi, ou tout au moins cette évolution ne saurait-elle être perçue par Thistorien. Tel au début on trouve l'abbé de la Trinité, tel on le quitte. A travers une longue suite d'événements, son âme parait entière, invariable tant qu'on l'expose à un même jour, ne modifiant son aspect que lorsque la lumière, projetée en quelque direction nouvelle, révèle un côté jusqu'alors caché. A la vérité, obligé de retourner ainsi l'objet de son analyse, on retrouve souvent quelque trait entrevu déjà. Si l'on veut considérer combien de portées diverses un même fait peut avoir et combien sont multiples les combinaisons auxquelles il se plie, peut-être accordera-t-on cependant que ces répétitions elles-mêmes ne nuisent pas toujours à l'exactitude de l'impression qu'on recherche dans la reconstitution d'une pensée étrangère. De telle sorte qu'il ne semble pas que l'étude des choses fasse tort à celle de l'homme, Geoffroi se posant entier devant chaque matière nouvelle. Et comme l'âme de cet homme fut très simple, qu'il eut très peu d'idées et qu'il les eut d'autant plus fortes, le relief de son empreinte personnelle se dessine sur les choses qui l'enveloppèrent. Une grande foule courait alors vers Rome pour y édifier les fondements de la toute-

puissance pontificale sur Tunivers entier : pris dans les rangs de ces serviteurs dont le zèle ne connaissait aucune entrave, Tabbé exempt de Vendôme marcha de leur pas, fut entraîné dans leur course, en accéléra lui-même la rapidité, et d'une pression vigoureuse poussa toujours plus avant la masse de ceux qui le précédaient. Le suivre, c'est suivre en même temps ceux avec lesquels il marche, se diriger avec lui vers l'objet qu'il veut atteindre, voir les obstacles qui entravent sa route et qu'il devra écarter. Les réalités de la vie sociale, les vieilles institutions de l'Église, s'opposaient à la pratique paisible ou normale des libertés dont l'abbé se réclamait. L'histoire de la vie de Geoffroi montrera quelques-uns des caractères des relations entre la société laïque et la société religieuse à son époque, et plus particulièrement le jeu, dans l'Église même, de l'esprit nouveau qui triompha au xi° siècle, contre les anciennes tendances et l'organisation établie du corps ecclésiastique.

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