Go/fridi Vindocinensis epistolae, IV
4. Pétigny (J. de) : Histoire archéologique du Vendômois, p. 253 (!'• édit.).
Targent monnayé figurait aussi parmi les redevances qui procuraient au monastère le bien-être, grâce au rendement de ses dépendances.
Il s'en fallait cependant que les productions du sol et de la nature formassent la seule richesse des prieurés vendômois. Chacun d'entre eux était habité, non par des moines seulement, mais par des laïques qui à divers degrés et à divers titres relevaient de l'autorité abbatiale. L'abbé exerçait sur la population de ses domaines les droits que la coutume féodale assurait au propriétaire et au suzerain. Les terres du monastère étaient occupées tant par des hommes libres et de classe noble que par des serfs, ou par une population très voisine de l'état servile, telle que celle des hôtes et des colliberts.
Ce serait rappeler incomplètement la situation d'un abbé propriétaire au moyen âge, si l'on n'ajoutait pas que la propriété entraînant, d'après les idées féodales, la souveraineté, le chef de la congrégation de Vendôme jouissait de véritables droits politiques dans les diverses parties de son domaine. La seule restriction mise à la juridiction temporelle de l'abbé paraît avoir été le droit suprême d'appel que le comte d'Anjou, fondateur et défenseur de la Trinité, s'était réservé en matière de justice. Sauf cette réserve, l'action de l'abbé était indépendante. La preuve la plus frappante de cette indépendance était l'impuissance du comte de Vendôme à rien réclamer sur la population du Bourg-Neuf abbatial, quoiqu'elle fut établie au pied môme de son château. La charte de fondation mentionnait expressément que dans ce bourg l'abbé seul posséderait « les droits de rapt, de vol et d'incendie », c'est-à-dire la répression de ces crimes et la perception des amendes dont ils étaient frappés ; il y jouissait encore des droits de viguerie et de banlieue, ainsi que de toutes les coutumes'. Le comte de Vendôme contesta vainement à l'abbé Geoffroi le pouvoir d'affranchir sans l'autorisation comtale. Le caractère religieux des possesseurs de la Trinité ne faisait
1. Charte de fondation. « In Castro Vindocinensi terram ad burgum faciendum, cum rapto et furto et incendio, vicaria et banleuga et consuetudinibus universis. y»
même qu'accroître leurs droits politiques : par respect pour la sainteté du lieu, le comte d'Anjou avait décidé qu'en cas de difficultés entre le monastère et le comte de Vendôme, les contestations seraient jugées devant le tribunal de l'abbé et non à la cour du seigneur laïque*. La possession d'une juridiction temporelle entraînait pour les moines l'organisation d'une administration domaniale semblable à celle de toutes les seigneuries du temps. L'abbé et les religieux employaient pour l'exercice de leurs droits des officiers laïques. Par suite les possessions vendômoises furent réparties en douze prévôtés laïques*. Au reste, les textes manquent sur les rapports de l'abbé avec cette fraction de ses subordonnés. L'organisation du temporel de la Trinité au temps de Geoffroi de Vendôme est malaisée à connaître avec précision par suite de ce défaut de documents, mais ce qui vient d'être dit sur les caractères généraux de la propriété abbatiale suffit pour les besoins d'une étude sur la vie de Geoffroi. L'intérêt de son histoire est ailleurs. Son administration domaniale fut sans doute excellente, mais elle ne s'écartait en rien des pratiques ordinaires des seigneurs propriétaires, laïques ou ecclésiastiques, à cette époque. Son caractère personnel, sa conception de l'Eglise et de la société, font au contraire la véritable originalité de l'abbé de Vendôme.
Le nombre des religieux qui profitaient des donations de terres, d'hommes, de droits et de coutumes, faites à la Trinité depuis sa fondation jusqu'à la fin du xi* siècle, était considérable. En 1088, une centaine de moines, y compris les représentants des prieurés, assistaient au chapitre général'. Une charte mentionne en 1100 la présence de soixante
1. Ch. de fondât. « Quod si forte abbas ejusdem loci adversus patrie principem vel quemlibet suorum hominum habebit querelam, non in curia comitis neque in qualibet alla judicium cogatur persolvere, sed in curia abbatis, pro dignitate loci ac reverentia, querimonia ipsa finiatur. »
2. C'est ce que dit l'auteur de V Historiae cardinalis abbaliae Trinitatis Compendium(Wû\. nat. ms. lat. 11.819) c. III, sans ajouter à quelle époque fut fixé ce chiffre.
3. Hist, Cardin, abbat. Trin. compendium, c. IV : « Berno succedit. Tantus jam sub illo erat monachorum numerus ut an. 1088 in festo S. Trinitatis, computatis praepositis seu prioribus obedientiariis qui ad capîlulum générale vénérant, centum ferme choro assistèrent. »
moines au monastère lorsque le comte de Vendôme y fit satisfaction à l'abbé. Dans ce chiffre n'étaient pas inclus les religieux répartis dans les diverses obédiences, la congrégation importante de TÉvière, peut-être une portion des moines de Vendôme même\ La sollicitude de Tabbé Geoffroi pour Taccroissement de son abbaje ne put qu'augmenter ce nombre. On recrutait surtout les moines de la Trinité dans les régions vendômoise, chartraine et angevine, à la fin du xi® siècle, quoiqu'on les acceptât de quelque pays qu'ils vinssent; mais à l'origine la fondation de Geoffroi Martel n'avait été, par la composition de son personnel, qu'une annexe de l'abbaye de Marmoutiers, ses premiers religieux ayant tous été pris dans cette congrégation*. Il est vrai que Tindépendance des Vendômois, à l'égard de la grande communauté religieuse de Touraine, ne fut pas amoindrie dans cette circonstance.
Parmi les moines, les dignitaires d'ordres divers se trouvaient dans la proportion ordinaire à toute abbaye. L'histoire de Geoffroi de Vendôme ne le montrant en relation qu'avec les prieurs des obédiences, il est superflu de récapituler ici les autres offices monastiques qui étaient confiés à un titulaire spécial. Chaque abbaye en reproduit la liste. Pareillement on rappellera seulement que parmi les moines l'on distinguait les religieux en titre, des novices qui n'avaient point encore fait profession de vie régulière, et des convers qui ne s'engageaient point complètement par les vœux monastiques. Les uns et les autres avaient à leur service des famidi^, laïques en général.
La question des conditions de l'élection abbatiale à Vendôme est beaucoup plus importante pour l'histoire de Geoffroi. Au XI** siècle les nominations d'abbés se faisaient d'après trois procédés qui étaient la compromission, .le scrutin et l'inspiration. Geoffroi Martel, créateur de l'abbaye de Ven-
1. V. la charte : D. Martène : Thésaurus anecdotorum, t. I, p. 344.
2. Cf. Salmon : Recueil des Chroniques de Tour aine ^ p. 122 {Chronicon Turonense magnum): « Idem cornes... construxit ecclesiam Trinitatis et de Majori monasterio monachos ibi posuit. »
3. Lors du règlement d'une contestation avec l'abbaye de Saint- Aubin, on voit élire à Vendôme deux moines pour délégués, famulique eorum. Rec. des Histor. de Fr., t. XIV, p. 87.
dôme, n'avait pas voulu qu'un événement aussi important que l'élection abbatiale restât à la merci du hasard. Aussi avait-il réglé les conditions de cette cérémonie dans sa charte de fondation, et avait-il voulu que les élections se fissent dans son monastère sous la surveillance de scrutateurs \ A la vérité, les textes ne aous renseignent pas sur la manière dont fut observée cette clause de la charte de fondation. Le premier abbé de la Trinité fut Reinaud, un moine de Marmoutiers, qui refusa en 1033 la dignité de chef de la congrégation de Saint-Nicolas d'Angers, que lui offirtut Foulques Nerra, pour prendre la direction de la congrégation vendômoise *. Reinaud mourut en 1045 et fut remplacé par Odéric, dont la longue préLskture semble avoir été particulièrement heureuse pour l'abbaye. Cest sous Odéric que le Saint-Siège conféra la dignité de cardinal de TÀgiise de Sainte-Prisque au chef du monastère de la Trinité*. On yem par la suite quelle fut l'importance de cette donation et sa portée. David, qui succéda à Odéric, gouverna l'abbaye pendant moins de trois ans. L'abbé Bernon, déjà vieux lorsqu'il arriva au ponrmr^ et dont l'administration selon toute apparence ne fut pas toujours prospère*, dirigea le monastère de 1085 à 1093. Il finit par se retirer volontairement de ses fonctions abbatiales''*.
1 . « Volumus ut quando abbas hujus loci obierit, successor ei eligatur de eadem congregatione, si tamen sancto regimine dignus inveniatur, non tamen sine trium abbatum testimonio, quos religiosores in vicinis iocis haberi contigerit. Si autem dignus prelatione apud eos non fuerit inventas, quod absit, a Clugniaco sive a Majori Monasterio, vel ondecumque melius poterunt, summa cautela procurent patrem secundum Deum monachi et abbates illic congregati eligere. »
2. V. Sirmond, note 153 à la lettre II, 26, de Geoflfroi de Vendôme. 3-. V2L\xie\iTdeVHi8t.cardin,abbat. Trin, compend. dit de lui (cap. IV):
« Tanta apud Alexandrum II, quem an. 1051 adiit, aestimatione floruit, ut dignitatem cardinalitiam sibi et successoribus promeruit. Illo abbate multi nobiles, in primis Odo et Girardus nepotes fundatoris, se et sua monasterio tradiderunt. » Cf. Rec. Hist. deFr., t. XI, p. 30.
4. Cf. G. Vind. ep., I, 9. La chronique de la Trinité d'Angers (Rec. Hist. de Fr., t. XI, p. 30) parle de lui comme aelate fessus, aegritudine pressus.
5. « C'est ce que dit la Chron. déjà citée, à l'année MXCIII. Abba Berno baculum pastoralem aetate fessus, aegritudine pressus ultra non valens ferre coram cunctis fratribus in capitulo dereliquit, atque in ipso capitulo electus est domnus abbas Goffredus... XII Kal. septembris et ab IvoneepiscopoIX Kal. earumdem honorabiliter consecratus. »
Les moines chargés de le remplacer choisirent un simple diacre, Geoffroi, qui devint ainsi cinquième abbé de la Trinité de Vendôme. Son élection eut lieu le 21 août 1093. Malgré la teneur des privilèges de sa congrégation qui le dispensaient de s'adresser pour sa consécration à son supérieur diocésain ordinaire, Tévêque de Chartres, lui laissant le libre choix de son consécrateur parmi les divers prélats de l'épiscopat français, le nouveau dignitaire ne jugea pas devoir s'adresser à un autre qu'à Ives de Chartres. Celui-ci consacra Geoffroi dès le 24 août, et obtint même de l'abbé une promesse d'obéissance, ou selon l'expression du temps une profession de soumission, qui fut par la suite la source de longs conflits. L'ordination du nouvel élu avait besoin d'être ratifiée par le pape ; il avait été stipulé que les abbés et les moines qui venaient de faire choix du chef de la congrégation notifieraient sans retard au Saint-Siège les résultats de Télection*; cette prescription dut être suivie lors de l'avènement de Geoffroi, quoique le premier témoignage sur la manière favorable dont Tabbé fut agréé par le pape soit relatif au voyage que quelques mois après sa nomination, et conformément aux dispositions de la charte de fondation, Geoffroi entreprit pour se rendre à Rome. Le nom des abbés qui pré-
— Il est à remarquer que Fauteur du Compendium, c. IV, met la mort de Bernon au 22 septembre 1092 : Obiit X calend. oct., an. 1092, de même que D. Aubert (ms. lat. 12,700. f. 262) d'après Tobituaire de la Trinité : « L'an MXCIII bulle adressée par S, Père à Bernon déjà mort. Le jour de la mort de l'abbé Bernon est le X, des KaL d'ocl. dans notre obituaire an. MXCIL Un livre Ms. du chœur le met le Mil des Kal. d'octobre. » Ni l'un ni Tautre ne parlent de démission volontaire. Il est vrai que le même ms. lat. n° 12700 porte au folio 277 cette note : Gaufridus abbas eligilur XIL KaL sept. et inscrits près de la marge du . papier, regardant la ligne citée, ces mots : 1093 Gaufrido abbate. On peut supposer une erreur dans la date 1092 donnée pour 1093. Peut-être Geoffroi ayant été élu le 21 août, Bernon, ex-abbé, mourut-il le 22 septembre 1093. Le témoignage très précis de la Chronique de la Trinité sur Tabdication de Bernon ne saurait être récusé.
1. Ch. de fondation : « Ordinato vero abbate, quomodo vel qualiter fuerit facta ordinatio, studeant tam prefati abbates quam etiam monachi ejusdem loci pape litteris intimare ut aut emendetur, si opus fuerit emendendum, aut si fuerit secundum Deum ejusque voluntatem facta electio sive ordinatio, bono studio congratuletur, et quod factum fuerit sua auctoritate corroboretur ».
sidèrent à l'élection ne nous est pas parvenu, et il n'est pas possible de savoir si la retraite de Tabbé Bernon ne cachait pas quelques intrigues de moines dont profita Geoffroi. Les textes ne disent pas davantage si Ton omit une précaution sans laquelle l'observation des pratiques canoniques eût souvent été rendue vaine, celle de faire agréer le candidat de la majorité par le pouvoir laïque. Il est probable que malgré l'entière indépendance que le fondateur de la Trinité avait stipulée pour les moines, en ce qui concernait leurs affaires intérieures, on ne négligea point cette formalité : le comte d'Anjou, protecteur particulier de Tabbaye, était, comme on le verra, assez puissant pour qu'on évitât de l'indisposer, et assez bienveillant pour ratifier une nomination qui ne marquait aucune hostilité à son égard. D'ailleurs Geoffroi, de famille noble angevine, élevé à Angers, pouvait moins qu'un autre se dispenser de cette preuve de déférence à l'égard du comte Foulques IV.
Le nouvel abbé était depuis quelque temps déjà moine delà Trinité*. Il avait, à en croire la chronique du monastère, toutes les qualités propres à réunir sur son nom les suffrages de ses frères. « A la place de Bernon, dit-elle, on élut en chapitre général le seigneur abbé Geoffroi, jeune d'âge mais mûr d'esprit, de physionomie modeste, et beau de corps ; très instruit dans les lettres et riche de diverses autres qualités^ » La jeunesse de Geoffroi, qui n'avait pas encore été ordonné prêtre, est particulièrement signalée par les textes qui parlent de son avènement'^; il semble en effet avoir eu moins de vingt-cinq ans. Que cette circonstance ne faisait point obstacle à son élection, on peut l'induire des très nombreux exemples qui montrent avec quelle facilité l'on passait à cette époque sur les prohibitions touchant les candidats n'ayant point encore atteint le nombre d'années prescrit. On verra comment il se fit que ce jeune homme.
1. Cf. Bibl. nat. ms. lat. 12700, p. 224: «Goffridus,transactisjuvenilibus annis inter Vindocinenses monachos, mortuo Bernone abbate, Vindocinensibus praeficitur. »