G. Vind. Sermo XI (Migne, P. lat., CLVII, p
gardait dans la désignation que portait encore au xviii® siècle le manuscrit de la règle de Fontevrault, le Gauffre ; on attribuait ce nom au fait que Geoffroi en aurait inspiré le contenu'. Il est à remarquer néanmoins qu'en ce qui le touchait personnellement, Geoffroi n'a fait aucune concession aux nouveautés religieuses et qu'il s'est contenté d'admirer et de suivre les préceptes de S. Benoît. Son esprit pondéré, clairvoyant et positif même dans les entraînements de la fougue et de la passion, le rendait peu disposé à s'abandonner aux excès d'enthousiasme et au zèle irréfléchi qui accompagnent d'ordinaire le réveil du sentiment chrétien et l'établissement des nouvelles associations spirituelles. Il en donna une preuve dans les observations et les conseils qu'il adressa à Robert d'Arbrissel sur les dangers de son œuvre apostolique et sur la réserve à apporter dans sa conduite. Il courait de mauvais bruits sur le compte de Robert. On lui reprochait d'user d'une étrange discipline envers les femmes converties qili l'entouraient, de ne point connaître de moyen terme entre une indulgence excessive ou une rigueur immodérée ; de pratiquer même par esprit de mortification, « un martyre inouï et nouveau, ne rougissant point de coucher la nuit au milieu de ses prosélytes^ » La rumeur publique était assez répandue pour que Marbode, évêque de Rennes, écrivît à Robert une lettre semblable à celle de l'abbé de Vendôme; Geoffroi n'affirmait nullement croire à ces accusations, mais il recommandait au prédicateur une prudence qui écartât la calomnie et les soupçons. « Le monde est couvert d'un limon glissant et il est malaisé à un homme de s'y tenir longtemps de pied ferme. On tombe lorsqu'on ne s'y attend point; il faut bien
1. Dissertation apologétique pour le bienheureux Robert d'Arbrissel sur ce qu'en a dit Af. Bayle, par le P. Mathurin Soris, fontevriste. (Anvers, 1708, in-12).— Cf. C. Port. Dict. Maine-et-Loire, à rarticle: Geoffroi de Vendôme.
2. Ce n'était point un^ussi «novt^m et inauditum genus martyrUia que le veut Geoffroi. Grégoire de Tours raconte quelques épreuves de cette sorte avec une admiration infinie. Cf. l'histoire de l'évêque Simplicius dont la femme « non passa est a stratu pontificis submoveri. » (De Gloria confessorum^ c. 75). Le peuple mécontent prétendit que : « incredibile est mulierem viro junctam pollui non posse, sed nec vir poterit artubus mulieris junctus a coitu abstinere », mais Dieu confondit par un miracle le raisonnement de ces incrédules.
des efforts pour se relever, encore n'y parvient-on pas toujours. Tu es placé dans ce monde comme sur une haute montagne ; les hommes dirigent sur toi leurs yeux et leurs langues ; prends garde que tu ne tombes de ta hauteur et que par un supplice inconnu aux saints martyrs, tu n'entaches d'infamie le principe même de la vie religieuse . Évite de scandaliser le monde partes actions» car il te suit presque tout entier et ta chute serait plus grave que la perte de plusieurs âmes*. » Les paroles sages et bienveillantes de Geoffroi marquaient un grand bon sens. Les anciennes congrégations bénédictines lui ont paru un champ suffisant pour la pratique de la sainteté monastique ; on s'y trouvait sur un terrain plus sûr et moins glissant ; moins en vue, mais plus à l'abri . Un fait qu'il n'a jamais exprimé, mais qu'il a pu apercevoir, c'est encore le tort que devaient faire aux vieux monastères les créations d'origine nouvelle qui accaparaient toute la générosité des donateurs et des bienfaiteurs chrétiens ; ce résultat était peu de nature à plaire à un administrateur aussi zélé pour la prospérité matérielle de son abbaye, que l'était Geoffroi de Vendôme.
Pour lui-môme et les siens, Geoffroi n'a donc recherché aucune réforme à la règle de S. Benoît. Telle qu'elle s'était transmise à sa congrégation, il l'a acceptée, et il a trouvé dans son observation la matière de toute sa ferveur religieuse. Il a eu pour S. Benoît de Nursie l'admiration sans bornes qu'ont professée pour lui ses disciples à cette époque. « 0 saint et bienheureux Benoît, s'écrie Anselme dans une oraison adressée au fondateur de l'ordre, une riche grâce d'en haut t'a doté ; elle ne t'a pas seulement élevé à la gloire promise et au repos bienheureux, mais à ton tour tu conduis à la même béatitude d'innombrables disciples par l'exemple de
1. Cette lettre IV, 47, fut probablement écrite en 1101 ou peut-être un peu auparavant. Mabillon (Ann. 0. S. Benèd.^\\ 424) la croit delà fin de la période missionnaire de Robert. — Il parait inutile de reprendre ici tout ce qui s'est dit sur Tauthenticité de cette lettre : elle est incontestable et c est avec autant de mauvaise foi que d'inhabileté qu'elle a été attaquée au xvii" siècle. Cf. ï Histoire littéraire, XI, 190, sqq. et surtout Tarticle de Pétigny : Robert d'Arhrissel et Geoffroi de Fendôme, Biblioth. de TËc. des Chartes, III* série, t. V, pp. 1 à 30.
ton admirable vie, par tes miracles et la douceur de tes exhortations et de ta doctrine... Chef illustre parmi les grands chefs des armées du Christ, je me suis soumis à ton commandement comme un faible soldat, et quoique disciple ignorant, c'est de ton enseignement que je veux tout apprendre *. » Ces sentiments se retrouvent dans un sermon sur S. Benoît que Geoffroi a prêché devant sa congrégation à Toccasion de la fête du grand moine ^ Il y insiste sur ce que le réformateur a renouvelé les anciennes institutions monastiques ; il y dit que les dispositions bénédictines ont eu sur celles qui les avaient précédées l'avantage de la loi nouvelle sur Tancienne et de Jésus-Christ sur Moïse. « Car il y eut avant S. Benoît des abbés et des institutions d'abbés, comme il s'était élevé le législateur Moïse avant le Christ. Moïse donna au peuple juif une loi sainte et bonne, mais le Christ a donné au peuple chrétien une loi meilleure. De même les saints hommes des âges précédents avaient disposé des règlements monastiques selon la grâce qui leur avait été accordée par Dieu; mais notre Père et législateur Benoît, ayant reçu de Dieu une grâce plus grande encore, institua une loi meilleure*. » Appliquant au réformateur les paroles de l'apôtre, l'abbé ajoute : « Avec lui, les choses anciennes sont passées, et voici qu'elles se sont toutes renouvelées*. » S. Benoît, qui, venant après les premiers fondateurs d'ordres, les a tous dépassés, comme S. Jean les auteurs des trois premiers évangiles, a « procréé des fils d'une grâce nouvelle ». « Après Dieu, nous moines, nous devons vénérer S. Benoît comme père, pasteur, médecin et maître*. » Sa règle, en un mot, « contient toute la perfection humaine et a été dictée par l'Esprit Saint* ».
Une conviction aussi profonde dans les bienfaits de la religion monastique et de la règle bénédictine amenait nécessairement un grand développement de propagande. Ceux qui
1. Migne, CLVIIl, p. 1005: S. Anselmi oratio lxxii*. Ad Sanctum Benedictum.