‹ Documents des archives de la Chambre des comptes de Navarre (1196-1384)Chapitre 377 sur 509 · RAPPORTS DE GEOFFROI AVEC LA PETITE FEODALITE · texte numérisé non relu

RAPPORTS DE GEOFFROI AVEC LA PETITE FEODALITE

On a dû, dans Thistoire des rapports de Geoffroi, abbé de la Trinité, avec le monde laïque, faire la part la plus grande à Tétude des relations qu'entretint la congrégation exempte avec les puissants suzerains dont les domaines enclavaient les propriétés monacales, et dont Tautorité pouvait directement ou indirectement s'exercer au profit ou au détriment des religieux. A s*en tenir à ces exemples on risquerait cependant de juger les faits d'une manière inexacte. Quoiqu'il fût bon que la congrégation connût toujours les dispositions des grands féodaux à son égard, afin de chercher à se les rendre le plus favorables possible, ses appels au comte d'Anjou ou au duc d'Aquitaine, les mesures prises par ces princes envers elle, étaient des faits qui, sans être rares, pouvaient être tenus pour exceptionnels. L'abbé ne harassait point perpétuellement le suzerain de requêtes ou de réclamations : le comte ou le duc, parfois indisposé contre la Trinité, allait cependant rarement jusqu'à user de tout son pouvoir pour nuire aux moines. Malgré quelques accrocs, le monastère réussissait assez bien à s'entendre avec les grands féodaux, et pour y parvenir la prudence conseillait aux moines de faire preuve de déférence envers leurs puissants voisins. C'est pourquoi les rapports de Geofiroi avec Foulques IV, Foulques V ou Guillaume VII n'ont eu aucun caractère particulier d'hostilité. Ce n'étaient point en quoique sorte des rapports de tous les jours, amenant avec eux, par le choc continuel des intérêts ou des ambitions, l'exaspération des ressentiments ou des jalousies. Trop rapprochés du centre de la congrégation, gênés en tout par sa présence, les comtes de Vendôme avaient déjà une beaucoup plus grande peine que les comtes d'Anjou ou les ducs d'Aquitaine, à s'accorder avec le monastère; ils

y réussirent fort mal. Mais ce qui représentait véritablement pour Geoffroi et ses moines Télément laïque, c'étaient beaucoup moins les grands feudataires du royaume que les petits seigneurs des régions où se trouvaient les divers prieurés de la Trinité. Chevaliers pillards prêts à détrousser une caravane de moines cheminant sur la route ; voisins jaloux méditant l'incorporation à leur domaine d'une pièce de terre appartenant aux religieux ; propriétaires peu scrupuleux, cherchant à attirer sur leurs terres les colons et les serfs du monastère, presque chaque jour ils créaient des embarras aux administrateurs des possessions abbatiales. De temps en temps on rapportait à Geoffroi que le comte d'Anjou ou le comte de Poitiers prétendait prélever des taxes dans une terre du monastère, et l'abbé y avisait ; mais c'était tous les jours que le chef de la congrégation de la Trinité devait s'occuper de menus actes de violence commis tantôt sous les murs mêmes de la maison de Vendôme, tantôt dans les prieurés les plus éloignés, par quelque seigneur dont l'impiété bravait parfois victorieusement l'excommunication que lui valaient ses forfaits. C'étaient des hostilités de cette sorte qui constituaient véritablement pour les moines la partie la plus importante et la plus constante do leurs rapports avec le monde extérieur, et pour eux le laïque par excellence était le chevalier qui guettait les religieux sur la route ou assaillait à l'improviste leurs prieurés.

La correspondance de Geoffroi de Vendôme, les chartes du temps, offrent d'abondants exemples de ces difficultés entre seigneurs et religieux. On verra l'abbé adresser aux évèques et au Saint-Siège de nombreuses requêtes à ce sujet. Aussi ne saurait-on énumérer ici tous les cas particuliers fournis par les textes ; quelques faits choisis dans l'ensemble suffisent à montrer les préoccupations que causaient au chef d'une grande abbaye les déprédations continuelles des chevaliers. Adelard de Chiiteau-Gontier* prélevait sur les hommes du

1. Les détails de cette affaire se trouvent dans une pièce rédigée vers 1107 et publiée par Marche^^ay; Chartes Angevines des xr et XII" s. n. 23, dans la Bib. Éc. Chartes, an. 1875, p. 419, sqq., et dans la lettre de Geoffroi, \', 25.

faubourg de TÉvière des droits qui avaient auparavant déjà été imposés par son père Renaud, mais dont Tabbé de la Trinité contestait la légitimité, rappelant que le faubourg avait été cédé en toute franchise à la congrégation par Geoffroi Martel \ L*influence dont le seigneur de Château- Gontier jouissait à Angers encouragea Tabbé à protester avec beaucoup de force contre les prétentions d'Adelard, de crainte qu'elles ne finissent par triompher des privilèges du monastère. Irrité de ces plaintes, Adelard se vengea en mettant la main sur le bourg, et en chassant de son obédience un moine qui y représentait Tautorité des Vendômois. Quoiqu'il fût apparenté à son adversaire, Geoffroi l'avertit alors avec menaces qu'il l'obligerait bien à changer de conduite :

(( Tu nous as causé bien des maux, et en nous, ses serviteurs quoique indignes, tu as grandement provoqué Dieu à la colère. Nous avons supporté ta conduite avec une assez grande patience tant que nous avons pu espérer que tu finirais par reconnaître tes torts. Mais puisque tu n'as pas craint d'ajouter de plus grandes fautes à celles dont tu t'étais déjà rendu coupable, nous te prions, comme notre très cher parent", de réparer sans retard le mal que tu nous as fait et de nous restituer la propriété que tu nous as enlevée. Si tu refuses de te rendre à mon conseil, il est à craindre que tous tes domaines ne soient frappés d'un interdit dont seul le siège apostolique pourra te délier, car l'abbaye de Vendôme est l'alleu de ce siège. De plus, dans cette dite abbaye et dans les églises qui lui appartiennent, tous les jours s'élèveront des plaintes contre toi devant le très saint corps et sang de Notre Seigneur Jésus-Christ, afin que celui qui peut tout daigne par sa main puissante réprimer ta violence. Pour nous, ce n'est pas en faisant appel aux forces humaines que

1. La suite du récit où il est parlé d*un moine expulsé de son obédience montre qu'il n'est pas question de la maison même d'Évière avec tout le territoire qui en dépendait, mais d'une des attenances du bourg seulement. L'occupation du faubourg de l'Évière tout entier par Adelard eût amené bien d'autres conséquences encore.

2. Le texte porte seulement : sicut charissimum nostrum, mais on peut rapproclier ces mots de la charte : iicel consanguineus Adelardi esset (Go/JYidus).

noas pouvons ni ne devons la réprimer, et pour toi il vaut mieux que tu expies maintenant ta faute que de brûler éternellement à cause d'elle par la suite. Salut *. »

Adelard persistant à ne tenir aucun compte des menaces abbatiales, Geoffroi se plaignit du spoliateur au pape Pascal qu'il rencontra en 1107 au concile de Troyes. Le pape chargea Tôvêque d'Angers de poursuivre l'affaire : celui-ci excommunia Adelard et jeta l'interdit sur ses terres. Effrayé, le seigneur de Château-Gontier consentit alors à se désister de ses prétentions, à rendre aux moines ce qu'il leur avait pris, et à s'engager à défendre désormais la Trinité contre ses adversaires. Comme Adelard avait fait solennellement cette dernière promesse entre les mains de l'évêque Renaud de Martigné, remettant comme otages de son engagement quatre vassaux de sa baronnie, l'abbé Geoffroi, « afin de ne point rendre le mal pour le mal, mais le bien, )) céda en toute propriété, moyennant une certaine quantité de blé, de seigle et d'argent, cent mesures de terre que le seigneur de Château-Gontier tenait du monastère. L'affaire se termina donc par l'intervention directe de la papauté et par des concessions réciproques.

Le seigneur de FrétevaP, Nivelon, fut un de ceux qui donnèrent le plus de mal à la congrégation et à son abbé. Dès 1087 on voit Nivelon contester au monastère la possession de certaines terres et en particulier celle de Buisseau ; il est vrai que, les moines lui ayant accordé une somme d'argent, le chevalier se désista de ses réclamations et promit même d'être désormais l'ami et l'auxiliaire de la Trinité'. L'argent dépensé, Nivelon oublia ses engagements ; avec son fils Ursion et sou frère Payen il se livrait à des actes de violence au détriment des moines, sans respect pour le caractère religieux de ceux qu'il attaquait et dont il enlevait les terres*. Un jour son fils Ursion vola mille moutons et quatorze bœufs aux Vendômois'. Une autre fois son frère Payen incendia les moulins que le

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