‹ Documents des archives de la Chambre des comptes de Navarre (1196-1384)Chapitre 446 sur 509 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

l'abbé et le pouvoir archiépiscopal

Le pouvoir métropolitain était bien affaibli au commencement du XII* siècle. Il était encore effectif lorsque, par ses ressources et sa fermeté, Tarchevêque pouvait se faire respecter de ses suffragants et obtenir d'eux l'observation du serment d'obédience qui lui avait été prêté. Mais souvent le métropolitain n'avait pas grande liberté pour exercer avec efficacité sa fonction principale, qui était le droit de visite et d'enquête avec le droit de coercition comme conséquence. Tantôt appuyée et tantôt délaissée par la faveur pontificale, l'autorité de l'archevêque avait surtout conservé de son ancienne supériorité un caractère plus honorifique que la dignité des autres prélats de la province ecclésiastique. Par deux côtés elle était en gi-ande décadence: parce que la puissance métropolitaine était moins que jamais en état de lutter contre la volonté des papes ; et parce qu'elle devenait de moins en moins redoutable aux diocésains. Ces deux manières dont se manifestait l'affaiblissement des archevêques avaient au reste une mc'^me cause, à savoir le pouvoir croissant du Saint- Siège et son ingérence perpétuelle dans les affaires intérieures des diocèses. Ainsi on apercevait dans toute l'Église les effets de la révolution religieuse qui était dirigée par la cour de Rome ; les archevêques perdaient leur autorité sur les suffragants, comme les évêques perdaient la leur sur les abbés du diocèse S et c'était la puissance pontificale qui profitait de ces amoindrissements.

Vendôme étant du diocèse de Chartres, et Chartres de la

1. Cf. S. hern^Lrd (De consideralione, I, 3) : « Subtrahuntur abbates episcopis. episcopi archiepiscopis. »

province de Sens, l'abbé de Vendôme eût dû se compter parmi les subordonnés du métropolitain de Sens. Mais, abbé exempt, Geoffroi n'a point eu à se préoccuper de ce dignitaire, et il a été libre de n'en point faire plus grand cas que d'un évêque. Il importait peu à Geoffroi quel rang occupait dans la hiérarchie ecclésiastique un archevêque, puisque ce prélat ne pouvait venir qu'après le successeur de saint Pierre, et que du Saint- Sièj^e seul ressortissait Tabbaye de la Trinité. Il se souciait peu que rarchevèque fût ou ne fût pas supérieur en puissance à ses suffragants, puisque le monastère de Vendôme était indépendant de Tautorité diocésaine. L'ancien droit, qui voulait qu'au cas où l'évéque ne pourrait vaincre la résistance d'une congrégation religieuse, il s'en référât au métropolitain*, n'existait plus pour les abbayes exemptes. Une occasion mettait toujours les archevêques en relation avec les abbés des diocèses de leur province ; c'était la réunion des synodes provinciaux, où se rencontraient non point seulement les suffragants diocésains, mais la plupart des ecclésiastiques de la région. C'est ici qu'intervenait pour Geoffroi le privilè^-e de son exemption ; l'abbé n'était tenu de se présenter à d'autres conciles qu'à ceux qui étaient présidés parle pape en personne; c'est un droit qu'il tit valoir contre les légats mêmes *, et qu'il lui était d'autant plus aisé àappliquer contre le métropolitain. Ainsi le prélat qui occupait le siège de Sens n'avait point de prise sur l'abbaye de Vendôme, et en ce qui concernait les affaires du monastère, l'abbé était indépendant de rarchevèque.

Geoffroi n'était donc point intéressé -dans la question de l'autorité métropolitaine dans ses rapports avec les prélats de la province. Il pouvait montrer autant de détachement dans cette matière que dans celle do la primatie des Gaules, disputée alors entre les archevêques de Sens et de Lvon * s'il se mêla de celte lutte entre les archevêques pour la prépondérance, ce fut en passant pour ainsi dire, et par un motif particulier. Ives de Chartres s'était nui auprès du métropolitain de Lyon par un zèle trop grand en faveur de Daim-

i. Thoraassin, I, 1536.

bert de Sens ; la politique de Tévêque n'avait point été heureuse et Geoffroi, alors en bons termes avec Ives, voulait le servir auprès de l'archevêque de Lyon définitivement reconnu comme primat *. L'abbé de Vendôme était maître de considérer la puissance archiépiscopale à son gré, et il le fit diversement, comme le comportaient l'occasion et Tintérêt.

En quelques circonstances, Geoflfroi se donna pour le défenseur des suffragants contre le métropolitain. Il détourna l'évèque du Mans de se rendre à Tordre de l'archevêque de Tours enjoignant àHildebert de se présenter à la consécration de Renaud de Martigné comme évêque d'Angers : Hildebert n'y alla point et Geoffroi le loua de son abstention*. Il se fit encore le champion du pouvoir épiscopal contre le clergé de l'archevêque de Tours dans une affaire où les intérêts du monastère étaient conformes à la volonté du diocésain du Mans. (( Le maître même de ces prêtres, le métropolitain Raoul, ne pouvait vous empêcher d'agir ainsi », écrivit Geoffroi à l'évoque Hildebert^ Une autre fois l'abbé se déclara pour révoque de Saintes contre les empiétements de l'archevêque de Bordeaux, accusant ce prélat de s'ingérer sans droit et de son seul mouvement dans les affaires du diocèse de son suffragant, et appuyant son sentiment en cette matière sur un décret du pape Julien *. Voilà comment l'abbé prenait quelquefois le parti de l'épiscopat dans cette sorte de désaccords avec l'autorité métropolitaine. Quelque peu ami qu'il fut de la dignité épiscopale, Geoffroi l'aurait pu préférer à l'archiépiscopale, celle-ci paraissant avoir tous les défauts que le clergé régulier reprochait au pouvoir diocésain et les aggravant encore par quelques prétentions et quelques prérogatives qui lui étaient propres. Mais l'un et l'autre office lui étant étrangers, l'abbé n'avait aucune raison pour s'attacher particulièrement à un parti au détriment de l'autre. C'est pourquoi il a aussi défendu la dignité archiépiscopale, et même contre une congrégation immunitaire. lia reproché avec beaucoup de chaleur

Page 1