Au CITOYEN FAYPOULT
Quartier général, Nice, 12 germinal an IV <1èr avril 1796). Je pars demain pour Albenga, où j'espère avoir de vos nouvelles. Gavi est une place forte qui doit résister plusieurs jours ; elle ne pourrait être prise que par trahison, et, dès cet instant, je regarderais les oligarques qui laissèrent égorger la Modeste et auraient livré Gavi comme les ennemis de la France; les remparts de Gênes ne seraient plus les remparts d'un peuple neutre, et le gouvernement de la république de Gênes aurait existé. Mais je ne pense pas que cela soit à craindre, Citoyen Ministre. Tâchez de vous procurer quelques secours; écrivez-moi souvent; que je connaisse bien votre
PORT MAURICE 1796 3l
position et vos idées, et je me charge des Autrichiens et des
Piémontais. Je vous prie d'envoyer en Piémont des espions
qui me tiennent instruit de la force et des mouvements de
l'ennemi.
Votre femme se porte bien, et la petite nièce est toujours bien
coquette ; elle fait la cour à mon aide de camp, et elle n'aime
de moi que mon bel habit.
21. A JOSÉPHINE Port Maurice, le 1 4 germinal <3 avril 1 796).
J'Ai reçu toutes tes lettres, mais aucune n'a fait sur moi l'impression de ta dernière. Y penses-tu, mon adorable amie, de m'écrire en ces termes? Crois-tu donc que ma position n'est pas déjà assez cruelle sans encore accroître mes regrets, et bouleverser mon âme? Quel style! Quels sentiments que ceux que tu peins! Ils sont de feu, ils brûlent mon pauvre cœur. Mon unique Joséphine, loin de toi il n'est pas de gaieté; loin de toi, le monde est un désert où je reste isolé, et sans éprouver la douceur de m'épancher. Tu m'as ôté plus que mon âme ; tu es l'unique pensée de ma vie. Si je suis ennuyé du tracas des affaires, si j'en crains l'issue, si les hommes me dégoûtent, si je suis prêt à maudire la vie, je mets la main sur mon cœur; ton portrait y bat, je le regarde, et l'amour est pour moi le bonheur absolu, et tout est riant hors le temps que je me vois absent de mon amie.
Par quel art as-tu su captiver toutes mes facultés, concentrer en toi mon existence morale? Vivre pour Joséphine! Voilà l'histoire de ma vie. J'agis pour arriver près de toi; je me meurs pour t'approcher. Insensé! Je ne m'aperçois pas que je m'en éloigne. Que de pays, que de contrées nous séparent!