Sainte-Hélène, 1er mai 1816; Las Cases
. . . «Après tout, ils auront beau retrancher, supprimer, mutiler, il leur sera bien difficile de me faire disparaître tout à fait. Un historien français sera pourtant bien obligé d'aborder l'empire, et s'il a du cœur, il faudra bien qu'il me restitue quelque chose, qu'il me fasse ma part, et sa tâche sera aisée; car les faits parlent, ils brillent comme le soleil. J'ai refermé le gouffre anarchique et débrouillé le chaos. J'ai dessouillé la révolution, ennobli les peuples et raffermi les
Rois. J'ai excité toutes les émulations, récompensé tous les mérites, et reculé les limites de la gloire! Tout cela est bien quelque chose! Et puis sur quoi pourrait-on m 'attaquer, qu'un historien ne puisse me défendre? Serait-ce mes intentions? Mais il est en fond pour m'absoudre. IVÎon despotisme? Mais il démontrera que la dictature était de toute nécessité. Dirat-on que j'ai gêné la liberté? Mais il prouvera que la licence, l'anarchie, les grands désordres, étaient encore au seuil de la porte. M'accusera-t-on d'avoir trop aimé la guerre? Mais il montrera que j'ai toujours été attaqué. D'avoir voulu la monarchie universelle? Mais il fera voir qu'elle ne fut que l'œuvre fortuite des circonstances; que ce furent nos ennemis euxmêmes qui m'y conduisirent pas à pas. Enfin, sera-ce mon ambition? Ah! sans doute il m'en trouvera, et beaucoup; mais de la plus grande et la plus haute qui fut peut-être jamais ! celle d'établir, de consacrer enfin l'empire de la raison, et le plein exercice, l'entière jouissance de toutes les facultés humaines ! Et ici l'historien peut-être se trouvera réduit à devoir regretter qu'une telle ambition n'ait pas été accomplie, satisfaite ! . . . Mon cher, en bien peu de mots voilà pourtant toute mon histoire.» . . .
27 1 . (Sainte-Hélène, 1 er juin 1 81 6 ; Las Cases)
. . . «Quand un de mes ministres ou quelque autre grand personnage avait fait une faute grave, qu'il y avait vraiment lieu à se fâcher, que je devais vraiment me mettre en colère, être furieux ; alors j'avais toujours le soin d'admettre un tiers à cette scène; j'avais pour règle que, quand je me décidais à frapper, le coup devait porter sur beaucoup; celui qui le recevait ne m'en voulait ni plus ni moins; et celui qui en était le témoin,
dont il eût fallu voir la figure et l'embarras, allait discrètement transmettre au loin ce qu'il avait vu et entendu: une terreur salutaire circulait de veine en veine dans le corps social. Les choses en marchaient mieux; je punissais moins, je recueillais infiniment et sans avoir fait beaucoup de mal »...