LE BARON WESSEMBERG AU COMTE CASATI
Inspruck, le 13 Juin 1S48.
Monsieur le Coite,
« Sa M^esté Impériale et Royale, guidée par des sentimenta d'humanité et de « paix, déaire vivement voir mettre bientôt un terme à la guerre qui désole les pro- « vinces italiennes. A cet effet, je suis autorisé à ouvrir, avec le gouvememeot « provisoire établi à Milan, une négociation qui serait basée sur la séparation et « l'indépendance de la Lombardie.
« Le gonvemement de Sa Mi^^té Impériale et Royale n'y attachera que des « conditions équitables, lesquelles comprendraient principalement le transfert « d'une partie proportionnelle de la dette de l'empire d'Autriche à la charge de la
« Elle a prouvé ainsi comment la communauté du malheur crée dans les âmes nobles et fortes une généreuse fraternité ! {Applaudissements.)
« Quant au magnanime roi Charles-Albert, ses promesses et ses exploits vous sont connus. Dans nos rapports officiels avec œ gouvernement, il n'y a rien qui ne soit conforme à ses promeases. Mais les troupes envoyées par le gouvernement du roi de Naples, qui devaient se joindre aux milices romaines pour
« Lombardie, plus on règlement qui assurerait certains avantages au oommeroe ■ aatrictiien, et quelques stipulations par rapport aux propriétés particulières de la « fanUile impériale et aux pertes qu'ont éprouvées les employés militaires et civils
• à la suite des dernière événements. Vous voyes, monsieur le Comte, que J*aborde, « dte le commencement, la question avec toute la franchise possible. Je vous in-
• fonne en même temps que Sa Mi^esté Impériale vient de donner des ordres
• pour la conclusion d'un annistiee, auquel sans doute le gouvernement provisoire « almcn à concourir. 11 ne restera qu'à nommer de part et d'autre des plénipo-
• tentJalres pour conduire la négociation en question au but désiré. Receves, etc.
« SigTèé : Baron de Wessbhbeig. »
EÉPONSB DU COMTK CASATI AU BAAON DE WESSBMBBRG.
Milan, le 18 Juin 1848.
• M. le conseiller de légation de Scbnitser m'a remis une lettre de Votre Excel*
• IcDce qui contenait des propositions de pacification se résumant dans les points « suivants :
• !• Indépendance absolue de la Lombardie et sa séparation de la monarchie ;
• 2o L'obligation de la part de la Lombardie de se charger d'une partie pro- « poitionneile de la dette autrichienne, etc., etc.
« Ces propositions ayant été développées, il se présenta d'abord l'Idée que Votre Excellence regardait la question comme simplement lombarde, tandis qu'elle a tiM^onn été envisagée, par nous, comme une question italienne. Cela posé, si dons l'article l». au lieu de parler de l'indépendance lombarde, il eût été ques» Uon de r indépendance de toutes les provinces italiennes soumises au sceptre de TAutriche, les articles suivants prêteraient matière à une négociation, et nous sommes persuadés qu'on ne serait pas loin de pouvoir tomber d'accord. « Le gouvemeoient provisoire, au nom duquel J'écris, est profondément pénétré du désir de mettre fin à une guerre désastreuse et qui pourrait encore se prolonger avec des sacrifices graves pour les deux parties, mais la cause dont il s'agit est tellement sacrée à ses yeux, qu'il ne saurait la déserter, pas même en parUe. « Les déclarations des autres provinces se prononcent pour la fraternité, et notre indépendance ne saurait être garantie si elle n'existait qu'à moitié. Votre Excellence peut être assurée que l'Autriche trouverait alors dans l'iUlle voisine une nation amie, et que les Intérêts matériels des deux nations y gagneraient immensément, plus que dans le cas où les provinces italiennes devraient, ou dans leur totaliié,ou en partie, rester forcément unies à la monarchie autrichienne, etc., etc.
Signé : Comte CiSAn. »
agir efficacement sur le territoire vénète^ tandis que Farmée pié niontaise aurait opéré dans la Lombardie, ces troupes, au moment de passer le Pô, nous ont manqué subitement, ayant reçu Tordre de rétr(^:rader, et un petit nombre seulement est arrivé ici avec son illustre chef. Mais Yicence, mais Trévise, cédant à des forces supérieures, ont dû capituler; par suite 12,000 soldats, tant romains que vénètes, se trouvent hors de combat pour trois mois et tout le territoire vénëte a été de nouveau envahi par les Autrichiens ; Venise seule est restée libre ; mab elle-même est gravement menacée.
c( Dès ce moment un grand nombre de personnes ont commencé à douter que l'Italie seule pût suffire à terminer heureusement cette guerre. De nombreuses pétitions couTertes de signatures furent adressées au Gouvernement, dans lesquelles on s'attachait à démontrer la nécessité de demander le secours de la France, et où on insistait pour qu'il fût demandé.
« Toutefois le Gouvernement de Venise, toujours fidèle à la résolution de considérer cette guerre comme une guerre italienne, Eaite dans r intérêt général de toute V Italie j ne voulut pas assumer la grave responsabilité d'une si importante démarche, sans avoir préalablement consulté les autres Gouvernements italiens, afin qu'ils déclarassent : si les forces de l'Italie étaient réellement suffisantes pour chasser les Autrichiens, ou bien, dans le cas contraire, qu'ils se joignissent à nous pour réclamer le secours de la nation française au nom de la nation italienne tout entière. * « Une interpellation sur cette même question adressée au roi de Sardaigne lui fut envoyée par dépêche du 1 3 juin dernier, mais n'a pas encore reçu de réponse.
« Les dépêches aux autres Gouvernements furent expédiées le jour suivant. Les gouvernements de la Toscane et de Rome répondirent, l'un par dépêche du 18, l'autre du 21 juin. Tous deux promettent de nouveaux secours, selon leurs moyens, mais tous deux se déclarent contraires à l'intervention française. On n'a pu adresser la même question au gouvernement de Naples dans sa situation actuelle. Celui de la Sicile n'a pas encore répondu.
« Si des secours en hommes sont nécessaires pour reconquérir les provinces envahies, garder notre vîUe et maintenir les troupes
« qui la défendent, )> des secours en aident, immédiats, généreux, sont encore plus urgents. Aussi le 19 juin dernier, par une invitation pressante* avons-nous demandé de l'argent à toutes les villes de l'Italie, à tous les habitants, riches ou pauvres, de ce pays qui veut se régénérer. De même nous avons instamment sollicité des secours en argent, et en troupes régulières, et de Sa Majesté le roi Charle:H Albert, lui remettant vivement sous les yeux notre situation financière et militaire, ainsi que l'importance de celte place pour l'issue générale de la guerre qu'il a entreprise. Hier soir, Fintention de Sa Majesté d'envoyer 2,000 hommes de troupes régulières nous a été annoncée. Quant à des secours en ai^nt, aucune réponse n'a été faite encore. »
Suivent des rapports sur les finances et la guerre lus par les ministres Castelli et Paolucci, après quoi il est passé à la discussion générale.
Le député Tommaseo {minisire de r Instruction publique) : « Citoyens représentants, avant que vous vous prononciez sur les destinées de notre patrie, dans cette salle, témoin de tant de résolutions généreuses, je dirai mon avis, sans sortir des limites de la question, mais toutefois en m'élevant un peu au-dessus, car de haut la vue embrasse mieux les objets. Sans doute, une question comme celle qui nous occupe, aurait dû être traitée dans un moment plus opportun que celui-ci, où la guerre gronde à nos portes et où la différence des opinions pourrait nous devenir plus fatale que le canon ennemi ; mais, puisque les circonstances nous imposent cette cruelle nécessité, il importe que du moins elle ne soit décidée que par V assemblée des représentants et après un calme débat.
« Ce dont il s'agit tout d'abord, c'est de savoir s'il faut arrêter notre sort immédiatement, ou bien seulement lorsque la guerre sera terminée, et pour cela, si une décision immédiate est tiécessairCf utile et honorable,
« Pour qu'elle soit nécessaire, il faudrait démontrer que le roi de Sardaigne, tout en pouvant nous porter secours, ne le veut pas^ et cela par la seule raison que nous ne répondons pas assez vite à une chose, qu'il n'a jamais demandée. Il faudrait, en un
mot, prêter au roi Charles-Albert des paroles abeolument cootraires à celles qu'il a prononcées. Ceux qui jugent nécessaire de précipiter notre décision, prêtent au roi le langage saivant envers les Vénitiens :
« Je pourrais vous délivrer de l'ennemi qui vous environne, je pourrais vous envoyer des hommes, des armes, de l'argent ; je pourrais relever dès qe moment l'honneur de Titalie ; mais je ne le ferai pas ; je ne le veux pas faire, à moins que vous ne m'accordiez d'avance le prix de ce bienfait. »
« Ces paroles, ce n'est pas moi qui les impute au roi ; ce sont ceux qui aCTectent de l'exalter, de le protéger en quelque sorte, comme s'il avait besoin de leur protection ! Par leurs im{»iidentes louanges, ces hommes couvrent son nom d'une tache telle, que tout son sang honorablement versé dans les batailles italiennes ne suffirait pas à la laver ; car les actions généreuses^ dont le but n'est pas généreux, ne sont que des spéculations usuraires, et un prince qui est venu combattre, sans poser d'avance aucune condition, n'a donné à qui que ce soit au monde le droit de voir en lui un trafiquant d'âmes humaines, un accapareur de peuples. Si jamais il pouvait y avoir un motif pour lequel le roi dût nous priver de son aide, ce serait l'insulte qu'on lui ferait par cette interprétation calomnieuse de sa volonté. Si une femme, se trouvant en péril de la vie, disait spontanément à celui qui, sans mot dire, lui tendrait la main pour la sauver : < Je vous donne mon honneur, » le libérateur indigné pourrait lui répondre : « Malheureuse» qui te l'a demandé ? »
« Charles- Albert est accouru spontanément, sans exiger de nous aucune promesse ; mais lui-même a pris l'engagement solennel de ne pas remettre son épée dans le fourreau tant qu'une seule baïonnette autrichienne réfléchirait la lumière du soleil d'Italie I Craindre aujourd'hui qu'à moitié de son œuvre il n^exige l'accomplissement de conditions qu'il n'a jamais posées, ce serait mettre le roi de Sardaigne au-dessous du Bourbon de Naples ! car le Bourbon n'a jamais fait à la face de l'univers une si haute promesse ; il ne s'est pas de son propre gré imposé la générosité comme l'accomplissement d'un devoir sacré envers les Italiens^ il ne les apoint poussés à la guerre!
« Entre ce Ferdinand qui, traître à sa parole, tit assassiner des centaines de ses sujets, et un prince qui abandonnerait des millions d'Italiens, auxquels il a^ait spontanément promis la déli- Trance, qui les abandonnerait, dis-je^ à Tincendie, au viol, à la dévastation, aux ignominieuses capitulations, uniquement parce qu'ils n'auraient point fait, avant le temps, ce qu'il ne leur avait jamais demandé de faire, entre ces deux hommes, le plus in^ digne du nom de héros ne serait pas Ferdinand I
« Non-seulement je n'impute pas moi-même au roi d'aussi viles pensées, mais je suis convaincu, que même ceux-là, qui nous menacent de son abandon, si nous ne nous réunissons immédiatement au Piémont, n'ont pas réfléchi qu'ils impriment par là au nom du roi une flétrissure plus grande que ses plus cruels ennemis ne sauraient l'imaginer ou la désirer; je pose en fait qu'en refusant de précipiter l'arrêt de sa future destinée pendant ce conflit d'intérêts et de sentiments, pendant ce cliquetis d'armes et de paroles, Venise non-seulement ne porte aucun dommage et aucun préjudice au roi ; mais qu'au contraire, en invoquant son humanité et celle de son vaillant peuple, en montrant qu'elle se souvient de ses paroles, elle lui fournit seulement l'occasion de faire des actions plus grandes et plus généreuses encore, que s'il s'agissait de combattre pour un État à lui, parce que, plus le but 6nal est noble , plus aussi tous nos actes deviennent glorieux, de même que pour atteindre un but peu honorable nous sommes forcés de nous servir de moyens bas et honteux. Ainsi le veut la justice éternelle des choses I
€ Charles-Albert, dans le fond de sa conscience, sent mieux que je ne saurais le dire , que si la lutte n'est pas dégagée de toute misérable question de dynastie , il ne triomphera pasy et s'il savait la honte que lui infligent ceux qui, en véritables publicains, voudraient extorquer des peuples un pacle de mutuel déshonneur, il renierait leur indigne médiation; il punirait comme coupables de lèse-majesté et de lèse-humanité, ceux qui voudraient lui imposer une si triste récompense I Quant à moi, je le répète, je n'attribue pas leurs efibrts pour faire préjuger la question à des intentions coupables, mais à l'irréflexion, peutêtre même à un désir trop ardent du bien; comme il en est de
celui qui cueillerait un fruit non mûr pour en faire à autrui on •cadeau malsain et sans utilité.
« En déclarant d'ailleurs que son gouvernement est provisoire, Venise n'a-t-elle pas laissé à la nation toute liberté d'en changer? A-t-elle, par des menaces, par des embûches, même par de simples exhortations» pesé sur les provinces pour les engager à adhérer à la République? Et si celles-ci, après leur adhésion spontanée, ont ensuite changé Se drapeau avant le temps, peuvent-elles venir se*plaindre aujourd'hui d'être abandonnées par Venise et invoquer la sainte parole d'union? L'injustice et la cruauté d'une semblable plainte sont si manifestes, qu'il suffit de l'énoncer pour la réfuter; toutefois, au milieu de la douleur qi\'elles réveillent, ime chose console, c'est la pensée que si des hommes osent employer une pareille arme contre une ville désolée par la guerre, qui n'a provoqué personne, qui n'a même pas répondu aux provocations, préoccupée qu'elle était des communes douleurs, s'ils se laissent aller contre elle à un tel acharnement, ces hommes confessent hautement par là que ce principe républicain n'est pas tant à dédaigner, puisqu'euxmêmes y attachent une si haute importance !
« Les contrats scellés par la peur sont nuls devant toute loi humaine et divine, et nous, délibérant entre le bruit du canon autrichien et le bruit du canon sarde, nous irions engager, non-seulement notre propre avenir, mais l'avenir de l'Italie, l'avenir de nos successeurs, qui, n'ayant plus rien à craindre ni à espérer, nous citeront un jour devant le tribunal de l'histoire et feront peser sur nous une terrible responsabilité? Toute détermination, citoyens, que vous prendriez au milieu de circonstances aussi critiques, ne serait qu'un édifice bâti sur le sable, que le lendemain pourrait voir renversé, à la honte et à la douleur communes, parce que la peur ne peut ni rallier des esprits, ni unir des provinces, ni asseoir des Etats sur des fondements solides.
« La véritable union se fera, n'en doutez pas, mais ce sera par d'autres moyens et de plus nobles; si un grand et puissant Etat doit être fondé en Italie, l'amour réfléchi, la reconnaissance spontanée des populations sauront l'établir ; enfin , si Charles-Albert doit être votre roi (voilà ce que je voudrais dire à certaines per-
sonnes qui ne sont pas dans cette enceinte), commencez par Thonorcr de votre respect; ne lui lancez {las au \isage la couronne comme une arme offensive; croyez-le capable d'agir avec générosité ; ayez foi dans la dignité d'autrui et dans votre propre ave« nir ; ne mêlez pas, comme dans un rêve peureux, Legnano et C^mpo-Formio ; adressez-vous avec la hardiesse de la conscience à la conscience du roi , et dites-lui : ce Sire, on vous calomnie^
élevez votre voix pour démentir vos calomniateurs ; répétez les paroles que vous avez prononcées au moment de tirer Tépée. Vous êtes venu combattre sans marchander le prix du sang , et ces hommes-là voudraient faire de vous un aventurier, cherchant, non une récompense, mais un salaire; ils conspirent contre votre honneur; la haine autrichienne est une caresse au prix de leur imprudent amour. » A de telles paroles, parties du fond de la conscience, répondrait la conscience du genre hu * main. Avant de rien résoudre, interrogez donc le roi, et attendez du moins sa réponse.
« En tout cas, et quoi que vous décidiez, je vous prie de ne pas oublier une chose : c'est que ni le roi, ni personne, ne pourrait à l'instant même vous débarrasser de l'ennemi et vous fournir de l'argent et des troupes; que toujours vous seriez obligés, pendant quelque temps encore, de vous défendre et de vous soutenir par vous-mêmes ; que n'y eût-il pas en cela pour nous nécessité, il y aurait toujours la dette sacrée de l'honneur. Songez donc à votre défense, comme si ni Charles- Albert ni d'autres ne pouvaient vous secourir, ou bien vous périrez ; et pour ne pas périr, il faut que le nouveau gouvernement fasse tout ce que le nôtre n'eut pas le temps, ou l'énergie, ou le moyen de faire. 11 faut qu'il ravive l'ardeur attiédie des esprits, la puissance du sacrifice ; qu'il fasse des actions gé^ néreuses l'aliment journalier des âmes ; qu'il flétrisse les habitudes d'oisiveté, de mollesse, de luxe et de légèreté, comme choses méprisables et honteuses, et ne se préoccupe pas du nom de gouvernement provisoire au point de ne pas songer a fonder des institutions durables, etc., etc.
Venise doit donner par elle-même l'exemple du courage et de la générosité; elle en a déjà fourni des preuves sans vaniteuse 1. ' «t
forranterie ; ses croisés ont combattu à PaldUanuova, à Trévise, a Vicence; cette ville calomniée est défendue par plus de dix mille Vénitiens. Mais cela ne suffit pas ; beaucoup reste à faire encore; et ne croyez pas surtout qa'en tranchant aujourd'hui la question de notre sort futur^ vous dissiperiez le péril. Ce serait un remords et une humiliation de plus, mais non un devmr, ni une souffrance de moins. Voyez la Lombardie ; s'apercevant à temps du véritable état des choses, elle recommence aujourd'hui ses magnanimes efforts absolument comme si elle était seule^ et non sous la protection d'un roi ! Croyez-le bien, si la protection d'un roi pouvait unir et rendre heureuse l'Italie, moi le premier je le proclamerais maître de Venise et j 'écrirais son titre avec mon sang !
« Que Dieu accomplisse mes souhaits pour cette terre chérie et démente mes douloureux pressentiments ! »
Le député Paleocapa y ministre de F intérieur : « Citoyens ! habitué depuis quarante ans aux fatigues de la guerre et des emplois publics, je ne puis offrir que les paroles d'un homme positif et pratique; d'un homme qui, à la vérité, ne croit pas s'être jamais traîné terre à terre, mais qui n'a jamais eu non plus la force d'élever son imagination à de grandes hauteurs ; enfin d'un homme qui a toujours marché côte à côte avec les hommes d'honneur qui aiment passionnément leur pays, et par conséquent son indépendance, mais qui aiment aussi sa prospérité.
a De toutes parts j'entends dire : ce Nous nous défendrons, Venise se défendra jusqu'à la dernière extrémité I » Mais je deman* derai tout d'abonl si, de ce qu'un peuple héroïque est prêt à se réduire, même aux dernières extrémités, ce n'est pas une raison de plus pour faire tous les efforts imaginables afin de les lui épargner, et s'il ne vaudrait pas mieux le sauver avant qu'il soit réduit à ces extrémités? [Applaudissements.) Ne voudrez-^vous pas faire tout ce qui est possible, essayer, chercher du moins la meilleure Voie, la plus praticable, pour que Venise ne soit pas réduite à subir le sort de Parga pour son salut et sa liberté? Voudrez-vous faire de Venise une Parga sans tenter du moins tous les moyens pour lui éviter un sort pareil? Il me semble pourtant que cela
est évident et se concilie parfaitement avec les sentiments les plus généreux!...
« La question doit être examinée à deux points de vue : nos moyens de guerre et de résistance d'abord (y compris nos finances), puis nos relations extérieures.
m Nous avons bien entendu dire que la diplomatie est entièrement changée aujourd'hui , qu*elle est franche et loyale, et qu'il faut la traiter comme on traite toutes les autres affaires. (lecî assurément semble un vœu très-noble et très-généreux; m?is je suis homme pratique, je le répète, et je demanderai à ces messieurs eux-mêmes s'ils croient réellement que la diplomatie en est là; et cela en France tout aussi bien qu'en Angle-^ terre, en Prusse, en Russie ou en Autriche ! . . . ^ Nous avons appris tout à l'heure que nos relations avec tous les États italiens sont amicales ; mais, malgré ces sympathies, nous n'avons été Inconnus en Italie que par le seul gouvernement du roi Charles- Albert, et hors d'Italie, que par celui de la Suisse, pays dont la neutralité absolue diminue l'importance. Sans doute notre position, notre courage, notre but, qui est de nous délivrer du joug étranger, doivent éveiller la sympathie de toute âme généreuse ; mais nous avons besoin de quelque chose de plus, de quelque témoignage efficace, positif de cette sympathie !
« En Italie, il faut détruire l'opinion qui prétend que nous voulons nous isoler. Cette opinion, qu'il me soit permis de le dire, bit des progrès ; elle acquiert une certaine consistance auprès des personnes qui ne connaissent pas à fond les sentiments des Vénitiens ; elle puise surtout de la force dans la manière dont la Lombardie s'est comportée à notre égard ; la Lombardie nous a montré de telles sympathies qu'incontestablement cela constitue un des principaux arguments pour nous décider à marcher d'accord avec elle. La Lombardie nous a envoyé des hommes; elle nous a donné de l'argent; elle nous a fourni des garanties, elle nous ouvre les bras, et dit : « Soyons frères. » Et nous, nous restons là indécis et hésitant, et nous répondons ; tf. Nous verrous si nous de\ons nous réiuiir à vous, quand la guerre sera finie {a yuerra
I AUuMon aui dernières letlred des en\u>és vénitiens. Voir plud haut, pp. 178 el 187.
finità). » Mais, au nom du ciel ! pourquoi laisser planer des doutes sur notre intention de nous réunir à la Lonibardie, en disant : « Que nous nous déciderons à la Gn de la guerre ! » Comment refuserions-nous cette union, lorsqu'une des causes qui font que la Lombardie est dans une meilleure position que nous, est précisément cette circonstance (heureuse pour elle, malheureuse pour nous, et dont elle n'a pas plus le mérite que nous la faute) que la guerre fut portée à son extrême frontière par la puissante armée piémontaise, et qu'excepté Maotoue. elle eut ses provinces libres !
«c Aujourd'hui on prétend que des négociations sont entamées, que l'on fait un traité ; l'un dit que c'est à Vienne^ l'autre eu Angleterre^ tel autre encore à Inspruck; mais jamais on ne parle que de la Lombardie à laquelle on offrirait Tindépendance et la liberté ! Eh bien ! la Lombardie repousse dédaigneusement toutes ces offres ; elle dit : « Ma cause est commune avec celle a de la Vénétie... [Vives acclamations.) Ma cause est cornc< mune avec celle de la Vénétie, jusqu'à la dernière goutte de <c mon sang, jusqu'au dernier écu que je tirerai de ma bourse ! » Et Venise répondrait : « J'hésite, j'attendrai encore pour voir si « je dois m'unir à vous; j'attendrai la fin de cette guerre,» cette guerre dont pourtant la fin, plus ou moins prochaine, dépend précisément en si grande partie de la lombardie?...
« Ce drapeau, ces insignes de liberté que nous avons rétablis, rappellent les quatorze siècles d'indépendance de Venise. Pourtant, ne nous le dissimulons pas , notre République actuelle, c'est-à-dire démocratique^ la seule possible aujourd'hui, est bien plus éloignée de cette ancienne République dont elle rappelle le nom et le drapeau, qu'elle ne l'est d'une monarchie constitutionnelle, ayant une constitution vraiment libérale ; et puisque vous voulez rappeler le souvenir de ce drapeau et de cette indépendance, dus à la maturité et à la sagesse de nos pères, rappelezvous en même temps leur science pratique, leurs actes réfléchis, toujours conformes aux vrais besoins du pays, sans abstractions, sans cette politique vaporeuse qui se perd dans les nuages, et qui, trop facilement aussi, comme les nuages, peut se convertir en tempêtes ! » [Vifs applatidissements.)
Le président ; <c La parole est à M. le député Avesani. d 1^ député Avesani : c< Après le discours éloquent et positif qii*on vient d'entendre, je dirai ce qu'un homme beaucoup plus puissant et éloquent que moi a dit récemment au sujet des restrictions à apporter à la fusion des provinces vénètes : j'étais venu faire un discours, je ferai une simple exhortation : Faites r union ! »
Le député Manin : « Les discours des deux honorables orateurs qui m'ont précédé prouvent qu'il ne s'agit pas d'opinion ministérielle ; que nous parlons ici, non comme ministres, mais comme simples députés. C'est aussi comme simple député que je viens prononcer des paroles d'amour et de concorde. Mais pour cela, je demanderai la permission du président de l'assemblée de mêler un peu le second sujet au premier ; carie premier ne se |»eiit traiter, sans toucher plus ou moins au second.
« J'ai aujourd'hui la même opinion que j'avais le 22 mars, lorsque je proclamais la République devant la porte de l'arsenal el sur la place Saint-Marc ; je Vai^ cette opinion^ et, tous alors lavaient.
«c Aujourd'hui tous ne l'ont pas... [Agitation.) Je prononce dt^ paroles d'amour et de concorde, et je demande à ne pas être interrompu.
« C'est un fait qu'aujourd'hui tous ne l'ont pas ! c'est un fait aussi que l'ennemi est à nos portes ! que l'ennemi espère et désire la discorde *dans cette ville, inexpugnable tant que nous ?ommes d'accord, facile à vaincre si la guerre civile y entre! Pour moi, m'abstenant de toute discussion, et sur mes opinions < t sur celles d'autrui, je viens demander aujourd'hui aide et assistince; je viens demander un grand sacriûce; et ce grand sacrili(M% je le demande à mon parti, au généreux parti républi-nt'm ! [Applaudissements unanimes.) A l'ennemi qui est là, à nos portes, qui compte sur nos dissentiments, sachons donner un ilémenti formel ! oublions tous les partis aujourd'hui ; prouvonslui qu'aujourd'hui nous oublions d'être ou royalistes ou républicains, qu'aujourd'hui nous sommes tous citoyens!
« Aux républicains je dis : A nous l'avenir ! tout ce qui s'est
3iO DEUXIÈME ÉPOQUE.
fait ou se fait est provisoire, la décision appartient' à la diète italienne^ à Rome! »
(Acclamations unanimes prolongées. Manin retourne à sa place; Castelli et beaucoup d'autres députés courent Tembrasser avec effusion. )
Le député Castelli^ à la tribune, s*écrie avec exaltation : a La patrie est sauvée, vn-B Manin ! »
Le président demande si quelque député veut encore parler sur ce sujet. [Voix nombreuses ; Assez I c'est éptUsél votons! votons !) La proposition à soumettre à l'assemblée est celle-ci :
« La condition politique de Venise doit-elle être décidée tout « de suite ou non? »
Le député Manin, étant pris d'un malaise subit, demande quelques moments de repos. Au bout d'une demi-heure, la séance est reprise et l'on procède au vote *.
Votes affirmatifs 130
Votes négatifs 3
La proposition est adoptée.
Le président : a Nous passons à l'article 2 qui décidera : «Si «•Venise doit rester un Etat indépendant ou s'incorporer au « Piémont. »
Une discussion* s'engage sur la manière de formuler celte proposition.
* La maladie de cœur dont Manin fut atteint et dont il* est mort, existait on germe depuis de longues années. Pendant sa dernière maladie, Manin disait qu'il croyait l'avoir contractée près du lit de douleur de sa fille. Toujours f5t-Jl que, dès cette époque, dans les moments de suprême émotion, les battement:: de son coeur augmentaient au point de le suffoquer, et produisaient parfois comnie une suspension momentanée de la Yie. De là plusieurs Incidents semblables qui >e rencontreront dans ce recueil. La Gazette vénîtierme passe légèrement sur celuki parce que le contraire eût vivement contrarié Manin ; mais un correspondant de la Gazette d'Augsbrmrg, obligé à moins de réserve, le raconte ainsi:
« A ces paroles, un tonnerre d'applaudissements éclata dans tout^'s les partie^ « de la salle. Tous les représentants voulurent embrasser, féliciter l'homme géné- « reu\ qui, avec tant de dignité, venait de sacrifier ses intérêts et son opinion aa « bien de la patrie. Les acclamations ne voulaient plus cesser; ^anin fut emporté « sans connaissance. Il faut renoncer à décrire cette scène. L'émotion est profonde « et unanime. La suitlîme abnégation de Manin foudroie jusqu'à ses ennemis qui « rêvaient déjà le triomphe. » {Gazette d'Augsfjourg, du 20 juillet 1848.*
Le député Casielli : « Tout dissentiment réel Tient de dispa* raitre par Tacte magnanime d'un grand citoyen ! (Applaudisse" ments.) Je crois que, sans qu'il soit besoin d'autre discussion, Venise sera conservée à l'Italie et l'Italie à Venise. Je me bornerai à proposer à l'Assemblée de se servir des paroles suivantes qui expriment la situation du pays, en reproduisant celles dont le gouvernement lombard a fait précéder son décret du 12 mai, qui ordonne l'ouverture de registres pour la fusion :
c< Obéissant à la nécessité suprême de délivrer toute l'Italie de «I rétranger, et dans le but de poursuivre la guerre de Tindépen- « dance avec la plus grande efficacité possible, comme Vénitiens, « au nom et dans l'intérêt des provinces vénètes, comme Italiens Cl dans l'intérêt de toute la nation, nous votons pour la fusion im- « médiate de la Vénétie avec le Piémont, aux mêmes conditions « que la Lombardie, province avec laquelle nous désirons être M parfaitement incorporés, pour suivre, en toute occasion, ses il destinées, d
Votes affirmât! fs 127
Votes négatifs.. . 6
La fusion avec lb Piévont est adoptée.
La séance est levée.
LK CONSUL GÉNÉRAL CLINTON-DAWKLNS A LORD PALMERSTON
Venise, 5 Juiliet, au matin.
J'ai l'honneur d'informer V. S. que l'Assemblée s'est déclarée hier dans l'après-midi pour la réunion immédiate de la ville et province de Venise au Piémont, La première question posée était si on devait prendre de suite une décision ou attendre pour cela la fin de la guerre. Cent trente voix contre trois ont voté pour une décision immédiate, après un discours éloquent de M. Manin, où il a dit que, bien qu*il fût républicain, aujourd'hui
comme au commencement de la révolution, cependant, dans rinlérêt de l'union et voyant Tennemi aux portes de la ville, il sacrifiait son opinion et engageait les autres députés à en faire autant pour le bien du pays. La seconde question^ celle de la fusion immédiate de la ville et de la province de Venise avec les Etats sardes, a été également décidée affirmativement par cent vingt-sept voix contre six, etc. Aujourd'hui, on décidera si les membres du gouvernement provisoire seront changés ou confirmés. M. Manin a refusé de continuer ses fonctions, etc.
Glinton-Dawkiks.