DANIEL 3IAMN A S. E. LE LIEUTENANT-MARÉCHAL DE \VELDEN
VonsB, 7 Juillet 1848.
EXCELLENGB,
£n ce moment je ne fais plus partie du gouvernement. C'est le nouveau gouvernement qui répondra officiellement à la lettre que vous m'avez fait Uhonneur de m'écrire et que j'ai reçue le 4 courant. J*y réponds pour ma part comme simple citoyen.
Votre Excellence observe avec raison que ni royaume ni république ne peuvent durer quand ils ne respectent pas la justice et ne se comportent pas dignement ; mais je m'assure que Thistoire, même auprès de la généreuse nation allemande , rocunnaîtra que le gouvernement provisoire de la république vénète a été juste et loyal envers ses amis comme envers ses ennemis.
La capitulation faite à Venise a été de notre part ponctuellement oteervée ; prévoyant le danger auquel s'exposait le lieutenant-maréchal Zichy en retournant dans sa patrie, nous lui offrîmes Thospitalité ; il refusa, on le laissa partir. Un grand nombre d'Allemands se trouvaient dans cette ville ; quelquesuns fort mal vus du |)euplc à cause de leur conduite passée ; plusieurs avaient été mes ennemis personnels et mes persécuteurs. Tous furent protégés par le gouvernement. On délivra des passe- (K>rts à ceux qui voulurent partir ; ceux qui voulaient demeurer restèrent, et dans ce nombre l)eaucoup d*einployés qui pres<{ue tous conservèrent emploi et traitement. C'est ainsi que se conduisit le gouvernement, bien que le peuple parût vouloir d'abord <iu'il en fut autrement; mais le peuple^ vaincu par rénei*gie et |H rsuadé par les raisons du gouvernement, finit par l'approuver.
Son Excellence le lieutenant-maréchal Martini est prisonnier de fjuerre; la prise de l'arsenal est une action militaire, f^cràce à laquelle il fut obligé de se rendre à la garde civique conduite |Kir moi. On a eu soin qu'il fut traité avec tous les égards dus à sou rang, dans la mesure des précautions de sûreté in<lis|)ensiiblc$.
Son Excellence le lieutenant-maréchal Ludolph et les autres oHiciers appartenant à son corps furent envoyés à Veni^'*
comme prisonniers par le comité départemental de Trévise, qui affirmait que la capitulation avait été violée. L'occupation de celte ville par les troupes autrichiennes empêcha depuis le gou* vememcnt de pouvoir vérifier la justice de cette mesure ; s*il était prouvé qu'elle a été injuste, le gouvernement n'hésiterait pas à faire son devoir.
Votre Excellence annonce : «Que Sa Majesté Impériale a fait mettre en liberté les otages italiens. » C'est une heureuse nouvelle doîit nous attendons les effets, notamment pour les vingt-quatre officiers et environ quatre-vingts soldats de la marine vénitienne qui avaient reçu leur congé avec la permission de retourner dans leur patrie, mais qui ensuite n'en furent pas moins envoyés comme prisonniers à I^ybach, et de là transférés dans d'autres villes autrichiennes.
Il serait bien désirable que la guerre fût conduite d'une manière digne des nations civilisées, et que dans ce but on s'épargnât certaines atrocités que divulgue^ le bruit public , peut-être en les exagérant. Ces actes ne sont d'aucune utilité pour les opérations militaires, ils exaspèrent les âmes et provoquent des représailles. Et puisque je parle de justice et d'humanité^ je ne puis me dispenser de rappeler que M. le comte de Crenneville fut chargé par votre Excellence d'annoncer formellement : « qu'en exécution de l'article Vil de la capitulation de Palmanuova, les croisés vénitiens qui se trouvaient dans cette place, devaient être conduits le 30 juin aux avant-postes de Maighera. d Le bruit court qu'au lieu de cela ils ont été conduits à Ferrare et, pendant la route, maltraités par leur escorte.
Lorsque les préceptes sacrés de la justice seront suivis par toutes les nations, et les nationalités partout respectées^ tous les peuples deviendront frères. Le noble cœur de Votre Excellence doit concourir à hâter cet heureux avenir ; et c'est avec un profond contentement que la nation italienne tendra alors une main fraternelle à la magnanime nation allemande. Je prie Votre Excellence d'agréer, etc.
Daniel Manin.
RÉGIME PIËMONTAIS. 325
I.E LIEUTENANT-MARÉCHAL WELDEN au TRès-HONORABLE CITOYEN DE VENISE, M. DANIEL MAN IN.
Trévisb, Il juillet.
Monsieur,
Les sentiments qu'exprime la lettre que tous m'avez fait rhonneur de m'écrire le 7 courant me fout regretter que les lagunes nous séparent ; mais j'ai sujet de me réjouir infiniment (le ne m'étre pas trompé dans l'opinion que j'avais conçue de \o\ve personne, et de trouver dans l'homme de la loi et de la justice^ le noble sentiment de l'humanité.
Des discussions ultérieures sur les causes et sur les effets no peuvent avoir lieu entre nous, tant que nous serons hostilement placés vis-à-vis l'un de l'autre. Il doit nous suffire de déplorer tous les deux une guerre dévastatrice , en la considérant de même que le déluge, comme un châtiment de notre folie, envoyé par la Providence et auquel nous ne pouvons opposer que la patience et le courage. Peut-être la raison reviendra ; ce ne sera pas, du moins je l'espère , en suivant les errements du passé, mais bien ceux que réclame le temps présent. Je m'esti* merais bien heureux alors de pouvoir me rencontrer frater** nellemcnt avec une intelligence aussi éminente que la vôtre.
J'ajouterai un mot encore relativement à l'article VII de la capitulation de Palmanuova, concernant les croisés vénitiens. Ci*t article établit qu'ils seront dirigés sur Venise sans fixer la mute ni le temps ; j'ai choisi ce qui m'a paru convenable pour notre sûreté et pour la leur, et je ne puis admettre qu'ils aient été maltraités ^.
Agréez les assurances de mon estime et de ma considération distinguée.
Signé: Wslden, Lieutenant-marédiaL
1 Le maréchal Welden était sans doute de bonne foi en repoussant ces bruits mais U se trompait, le fait était exact.
LE CONSUL GÉNÉRAL DAWTvINS AU VICOMTE PALMERSTON.
Venise, 19 juillet 1848.
Un bataillon de troupes piémontaises , fort de sept cents hommes, est arrivé ici le }5 du courant. Ces troupes sont parties de Comacchio, et faisaient précédemment partie de la garnison de Gênes. On dit que deux autres bataillons sont en roate pour Venise, et qu'ils doivent s'embarquer à Ravenne. Venise continue à être investie rigoureusement par les Autrichiens du côté de la terre ferme. Il en résulte l'impossibilité totale de tien exi)orter, le commerce est paralysé , et le manque d'argent se fait sévèrement sentir.. D'après ce que j'ai appris, il parait que les Autrichiens, ne commandant plus la mer, ne méditent maintenant aucune attaque contre Venise, mais se bornent à l'investissement des lagunes du côté de la terre ferme, se tenant prêts à profiter de tout acte de trahison ou d'imprudence des Vénitiens, chez qui l'opinion que Venise sera avant peu de temps reprise par les Autrichiens semble gagner chaque jour du terrain.
On n'a pas encore reçu de réponse à l'offre faite par les Vénitiens de se réunir au Piémont. Deux deputations poriant cette offre sont parties de Venise : une pour le camp du roi Charies- Albert, l'autre pour Turin. La première est de retour ; d'après son récit, le roi l'aurait reçue très-poliment, mais néanmoins avec réserve, et tout en s'exprimant d'une manière très*iavorable aux députés, il leur a déclaré : a que la réponse définitive et officielle ne pouvait être faite que par son gouvernement à Turin *. »
Clinton Dawkins.
' 1 L'accueil peu chaleureux de Charles-Albert provenait de ce que, en ce moment, le roi eût préféré pouvoir refuser l'annexion naguère si désirée . Sir Abercromby, ministre d'Angleterre à Turin, avait été instruit par lord Ponsonby de> négociations qui avaient eu lieu le 10 juin à Inspruck entre l'Autriche et le si^dvemement français; il savait que le généra] Cavaignae, qui probablement n'aurait pas pris l'initiative de ces pourparlers, ne les avait ponrtant pas rompus depuis d'une manit^re absolue, puisque le cabinet viennois ne désespérait pas de leur sue> ces; on savait aui^si que le moyen le plus puissant pour ralUer le ministre Bastide à ces tristes négociations avait été son aversion pour un royaume suba/pin. Dans cette situation, sir Abercromby, sincère ami de l'Italie, crut devoir faire
infonner CharieS'Albert (alors à Roverbella), de cet état de choses, et l'engager à y réfléchir sérieusement. Voici la lettre par laquelle U rendit compte de cette démarche à lord Palmerston :
Tumiir, 10 juillet.
• MlLOM),
■ J*ai eu l'occasion, U y a quelques Jours, de m'entretenir avec une personne Jouissant de toute la confiance de S. M. et qui, dans ces derniers temps, était consumaient en rapport avec elle au sujet de la guerre en Lombardie. J'ai saisi cette occasion pour lui parler à cœur ouvert de l'état actuel des affaires. J'ai rappelé que noire désir, quant à nous , était de voir constituer dans la haute Italie, un royaume fort et uni, et que la réponse du gouvernement britannique aux propositions de médiation du cabinet de Vienne, avait été conçue dans ce sens; mais j'ai ajouté ensuite que dans la situation actueiUy S. M., dans mon opinion, devrait examiner sérieusement et scrupuleusement sa position à tous les points de vue , attendu que les intérêts de son pays et de sa famille pourraient se trouver compromis dans le cas où U serait appelé à décider sur des propositions de paix ; toutefois J'ai ajouté aussi dans les termes les plus clairs et les plus explicites que j'ai pu trouver, que je n'entendais émettre aucune opinion quelconque à ce sujet, etc., etc.
• Ce matin on m'a communiqué la réponse du roi écrite entièrement de sa main, datée de Roverbella, 7 courant. Dans cette lettre, S. M. déclare : « qu'elle accepterait la proposition de faire de l'Adige la frontière de son État, et de reconnaître l'annexion au royaume de Sardaigne, de la Lombardie et des duchés de Parme et de M(Klène. » S. M. déclare ensuite: « que si le gouvernement autrichien était prêt à lui faire des propositions de paix, sur la base des susdites modifications territoriales, ou que ces [A'opositlons lui fussent faites par des ministres de S. M. Britannique en qualité de médiateur, ou bien encore que Je le fisse au nom de S. SI. la reine, elle n'hésiterait pas à les accueillir. » S. M. exprime le désir que son opinion à ce sujet me soit communiquée confidentiellement, et termine sa lettre ^que j'ai lue), en faisant observer qu'il sera facile de donner aux chambres et à la nation, des motifs suffisants pour prouver qu'il y a sagesse à accepter une paix qui, vu les forces relatives du Piémont et de l'Autriche, pourrait être considérée comme honorable et glorieuse pour le Piémont.
« J'ai réitéré au correspondant de S. M. l'assurance que je m'empresserai d'expédier ans délai cette communication à V. S., en rappelant aus^i que Je devrai faire oliserver à V. S. qu'il ne s'agit que de l'opinion, et des vues tout à fait personnelles du roi ; d'autant plus que la crise ministérielle m'empêcherait même d'émettre une opinion, sur l'accueil probable qu'elle pourrait rencontrer dans un nouveau cabinet. Afin d'éviter tout malentendu. J'ai cru devoir donner lecture de la présente dépêche au correspondant de S. M. qui a pleinement adhéré à son contenu, ainsi qu'à l'exactitude de notre conversation y relatée, etc.— ABEacnoMiT. » (Corresp., t. Ill, p. 6?.)
La coïncidence de Ui réponse du roi avec le vote de fusion de Venise a été cruellement exploitée par des adversaires passionnés de Charles* Albert, qui en ont cité des phrases détachées, sans parler de la lettre de sir Aherriomby, ni de ses ré\éla* lions. En réalité, le roi regrettait alors aver raison le vote de fusion et aurait voulu revenir sur se8 pas, dans son propre intérêt et dan.4 celui de l'Italie. Pour Venise surtout, c'eût été le salut ; libre dès lors de réclamer hautement le secours de hi France, elle l'eût obtenu sans aucun doute encore à cette éiMique. Mais les chambres sardes notèrent à l'unanimité pour l'annexion (27 juillet^ ; les commissaires royaux partirent le jour même pour Venise, et les événements eurent leur cours.
TOMASO GAR A J. CASTELLI, président du GOUTERifEMBrr
PROVISOIRB DE VeNISE.
Paris, 26 juillet 1S48.
Honorable Président,
Nous nous sommes rendus avant-hier auprès du ministre des affaires étrangères pour Tinforraer de la véritable marcbe des affaires en Allemagne et pour lui témoigner notre surprise de la phrase de M. de Lamartine à l'assemblée : c Que la France devait rechercher à tout prix l'amitié et l'alliance des Allemands, «> et aussi pour sonder ses propres intentions actuelles yis-à-vis de l'Italie.
11 convint, que les expressions de Lamartine étaient exagérées et qu'il y avait incompatibilité entre les principes de la France, et les tendances actuelles de cette Germanie semi-féodale. Mais quant à l'Italie, il disait : c( ne savoir qu'y faire ; que les sympathies pour elle s'étaient refroidies, parce qu'elle avait tou* jours reftisé l'intervention plusieurs fois offerte, et parce qu'elle semblait mettre tout son espoir dans un rot!"»
Pour toute réponse, nous crûmes devoir lui rappeler, comment^ par un concours de circonstances imprévues, la haute Italie ne pouvait avoir dans les premiers jours de son insurrection, et n'a même pas encore aujourd'hui, d'autre instrument pour recouvrer son indépendance perdue depuis tant de siècles ! que nous avions reconnu tous que c'était là la nécessité suprême, et que chacun de nous devait être prêt à y sacrifier son opinion, c'est-à-dire ce que l'homme libre et honnête a de plus précieux; qu'en un mot, il ne s'agissait pas pour nous en ce moment de forme politique, mais bien d'existence, et que nous étions persuadés que la France, sans intervenir de fait et provoquer une guerre générale, ou du moins des dissensions intestines en Italie, pourrait sauver notre cause en concluant une alliance offensiTO et défensive avec Charles- Albert, à quoi il répondit ces propres paroles : a La France ne conclura pas dalliance avec Charles- Albert ^ tant que son ministre des affaires étrangères s'appellera
RÉGIME PIÉMOiNTAIS. 329
Juies Bastide, » 11 ajouta néanmoins qu'il consentirait à une médiation, ou bien à l'envoi de troupes et d'officiers français, si on les réclamait.
En résumé cette conversation a confirmé l'opinion que nous vous avions souvent exprimée au sujet de M. Bastide et de ses collègues. Persuadez-vous bien, que le gouvernement français est très-loin de vouloir mettre en pratique les promesses généreuses <{u'il a proclamées et dont il s'est vanté à la face de l'Europe tlans ses improvisations ; que Tunique mobile de sa politique est régoîsme, et qu'il verrait avec jalousie s'élever dans la haute Italie un Etat puissant, premier acheminement et moyen d'ar* river plus tard à Y unité tant désirée !
Le nonce du Pape nous a tenu aussi dernièrement des discours fort hostiles à Charles* Albert, a contre son ambition^ contre sa manière de faire la guerre, etc. x> Nous n'irons pas certes demander des leçons d'art militaire à ce révérend prélat ; seulement si ses paroles expriment la pensée de Sa Sainteté^ elles sont un commentaire très-suffisant de sa dernière allocution, et Machiavel |K>urrait bien avoir raison même en 1848 !
ToHASo Gar.
LE fiÉNÉRAL, commandant le 2* corps dk iif:<ERVE, WtLDEN, AU GOrVEllNEMENT PHOVISOIRE DE VENISE.
Mrstre, 77 Juillet 1848.
Après un combat acharné de trois jours, l'année de Charles- Albert a été complètement détruite ; notre armée est aujourd'hui sur rOglio, je suis homme d'honneur, des mensonges seraient indignes, et même inutiles, puisifue vous pourrez en très-peu de temps les vérifier. Ce serait le moment^ mais le dernier, i)our discuter une cause avant qu'elle soit entièrement perdue.
J'ai rhonneur, etc., etc.
Lieutenant-Maréchal Weldbn*
LE GOUVERiNEMENT PROVISOIRE DE VENISE AU GÉNÉRAL
COMMANDANT W ELDEN.
Venise, 28 JaUlet 1848.
Excellence,
Nous avons reçu le 27 courant la lettre que Votre Eicelleace nous a adressée. Nous apprécions les sentiments qui l'ont dictée, et nous croyons sur parole le fait que vous nous annoncez.
Vous dites : « Que ce serait le moment, mais le dernier, pour discuter une cause avant qu'elle ne soit entièrement perdue. » Nous devons vous prier de réfléchir, Excellence, que nous ne sommes point compétents pour juger seuls une cause qui nous est commune avec tous les autres peuples de l'Italie. Mais alors même que cette cause se trouverait réduite à la seule ville de Venise, nous espérons vous fournir la preuve qu'elle serait loin d'être perdue.
Nous avons l'honneur, etc.
CaSTELLI, président. — CaMERATA. — PaOLCCCI.
Martinekgo — Cavedalis. — Reali.
ZennARI, secrétaire géoënl.
LE CONSUL VASSEUR A M. BASTIDE
(extrait.)
Venise, 2 août 1848.
U est trois heures : le courrier va partir, M. Manin, ex-président de la république, sort de chez moi ; il est venu, envoyé chez moi par le gouvernement provisoire pour me prier de me rendre auprès dudit gouvernement afin de l'aider de mes conseils dans les démarches qu'on veut faire auprès du gouvernement français. J'ai refusé de me rendre à cette invitation ; mais j'ai dit que si ces messieurs venaient au Consulat, le consul s'empresserait de leur prouver que l'indépendance italienne a toutes ses sympathies, et qu'il adresserait immédiatement à son ministre tout ce qui lui
serait proposé. M. Manin m'a prié de ne point m'absenter do chez moi demain 3 août.
La consternation règne, les fuyards de l'armée piémontaise portent l'époutante. Le parti républicain s'est déjà réuni. La France ! la France ! voilà le cri général.
Vasseur.