TOMMASEO GAR A MANIN
Flobbmce, 17 août IMS.
Honorable Citoyen,
Je suis parti de Paris le 9 courant au soir (ne me fiant pas aux voies de correspondances ordinaires) pour vous apporter moimême la décision de la France concernant l'Italie, et vous expli* quer les intentions secrètes de son gouvernement dans cette médiation proposée de compte à demi avec l'Angleterre aux parties belligérantes!* Vous aurez reçu sans doute par Caortorta une lettre de moi où je vous parlais des hésitations et des tei^versations sans fin de Tenvoyé de Charles-Albert (le marquis Ricci) ainsi que de la détermination prise par les envoyés de la Lombardie de demander pour leur compte cette intervention, devenue de plus en plus urgente. Nous deux envoyés de Venise, regrettions bien vivement en ce moment de n'avoir aucune instruction particulière à cet égard, et pendant plusieurs jours nous en attendîmes avec anxiété. Enfin nous nous sommes décidés, vu la gravité des circonstances, à nous joindre aux envoyés lombards, et à signer leur adresse; toutefois, sur ces entrefaites, Ricci lui-même avait reçu avec la nouvelle des dernières défaites de l'armée piémontaise, l'ordre positif d'invoquer immédiatement l'intervention jusque-là redoutée de la France. 11 y avait néanmoins ces deux réserves : que la France ne réclamerait pas la Savoie comme compensation, et qu'elle ne ferait pas de propagande républicaine.
Le marquis Ricci reçut pour toute réponse : ce Que la demande « était arrivée trop tard *, et que la France ne pouvait plus offrir « maintenant qu'une médiation de concert avec l'Angleterre. »
Ce coup terrible nous détermina à présenter la note dont je vous envoie ci-joint copie. Le chef du pouvoir exécutif trouva la dernière phrase un peu acerbe et dit : « Que c'était notre faute, c( non celle de la France, si les choses en étaient venues là ; qu'à « son tour, elle pourrait dire : Malheur aux peuples qui n'ont a pas foi dans la loyauté de la France ! »
1 ToDt cela était inexact. (Voir plos haut, Dépêches de lord Nomumby, des 1, 5 et 7 août, p. 33â et 336.)
Nous répondîmes que notre situation malheureuse devait nous servir d*excuse suffisante ; que ce cri était un cri à' angoisse non de reproche, et que loin de là nous mettions toute notre confîance dans la promesse et la générosité de la France. A cela il répondit : « Que par suite des troubles intérieurs et du déran- « gement des finances, la France ne pouvait risquer de se mettre « sur les bras une guerre européenne par une intervention ar* « mée en Italie ; qu'il avait donc dû s'assurer d'abord des disposi- « lions de l'Angleterre à notre égard ; que l'ayant trouvée dispo- « sée à s'interposer entre nous et nos féroces ennemiSy le jour « même, 8 août, deux commissaires venaient d^étre envoyés par « lui, Cavaignac, à Turin et à Vienne, afin de proposer un ar- « roistice et un arrangement convenable ; que si toutefois l'ar- « mistice ou la médiation était rejetée par l'Autriche, la France « interviendrait immédiatement par les armes. » Sur notre demande : quelle était la base de cette médiation^ proposée par la France? il répondit : « U indépendance delà haute Italie et une indemnité pécuniaire convenable pour l* Autriche. »
La conversation étant tombée ensuite sur la probabilité de la chute de Milan, et sur les vengeances atroces qu'exerceraient les vainqueurSi Cavaignac ajouta résolument : « Soyez tranquilles; Milan ne restera pas aux Autrichiens. » — « Et Venise ? m'écriai-je aussitôt. Est-ce que vous soufTririez que Venise soit sacrifiée de nouveau? » — « Non, certainement, nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour éviter un tel malheur. »
Là-dessus il nous congédia, et moi je résolus de partir immédiatement, afin de vous prévenir de ces faits et de ce langage, et vous prier de vous préparer à protester énergi(]uement par les armes au cas où la France, cédant aux prétentions de l'Autriche et aux conseilsde l'Angleterre *, consentirait jamais à signer un nouveau traité de Campo-Formio !
Arrivé à Gènes, j'appris avec une joie inexprimable que déjà votre courage civique avait prévenu tous mes vœux ; que délwirrassant Venise de toutes ces ténébreuses manœuvres monarchiques, vous la prépariez à une lutte nouvelle plus heureuse !
1 On a vu la corre^^pondaiire <]ui s'échaiiKeait ce jour niônie entre W^ cabineU de France cl d'Angleterre, et u t|ucl point led Italiens) élaientdans Terreur i ceté|;ard.
La ville de Gènes était dans une grande fermentation ; il y avait des gens qui parlaient d*y proclamer la république , ce qui serait fort imprudent dans les circonstances actuelles ; j'assistai aussi à une démonstration populaire en faveur de M. Bois*le- Comte, qui se rendait à Turin pour les n^ociations. Sollicité de se montrer à sa fenêtre et de faire connaître les dispositions de la France à notre égard , il descendit en uniforme sur le perrcm de son hôtel pour dire ces paroles peu compromettantes : « Je pais vous assurer que la France n'abandonnera pas la cause des peuples. »
Toffoli, que je rencontrai à Florence* m*apprit que Tommaseo partait pour la France et qu'il allait le rejoindre à Livoume ; je m* y rendis en toute hâte, et après une longue conversation pour le mettre au fait des affaires de France,' nous convînmes avec Tommaseo que je resterais ici pour le moment, afin de servir d'intermédiaire entre lui et Venise, et d'assurer l'expédition des dépèches et des vivre&qui nous arrivent delà Romagne, etc., etc. Vieusseux m'aidera dans tout cela, comme en général dans tout ce qui peut vous être utile. Aleardi reste encore à Paris où Q a rempli sa mission avec autant de zèle que d'intelligence, etc.
Je vous embrasse avec la plus grande estime et reconnaissance.
T. Gam.