ADRESSE
DE PLUSIEURS DÉPUTÉS SARDES AUX TRIUKVIRS MANIN , 6RAZIA?I1, GAYEDALIS , chefs du gouvernement provisoire de Venise.
TcHiN, 10 octobre 1848.
Les séances du parlement sarde, suspendues vers la fin de juillet, vont reprendre le 16 de ce mois. Nous ne pensons pas qu'on puisse niéconnaitre la grande importance qu'auront sur les des* tinées de l'Italie les votes de cette nouvelle assemblée.
Aucune paix ne saurait être acceptée, si elle u*est digne et durable ; et on ne peut la considérer comme digne et durable, si elle ne maintient le royaume de la haute Italie selon la volonté librement exprimée des populations. Aussi les idées et les discussions des députés et des sénateurs pousseront- elles à la guerre et à tous les moyens d'en assurer le succès et particulièrement aux secours qui doivent sauvegarder votre glorieuse Venise.
Certes, l'Angleterre et la France, si intéressées à ce que la question italienne soit résolue avant que l'Europe n'en Tienne aux armes, donneront une attention sérieuse aux délibérations du parlement sarde. Et si nous nous montrons inébranlables dans notre volonté et décidés à ne nous point arrêter tant que le fait de notre union n'aura pas répondu à notre droit y les Français alors, sans que les Anglais s'y opposent, nous prêteront l'appui qu'ils nous ont déjà promis, afin d'abréger la lutte et d'assurer Iv triomphe de nos principes nationaux.
Mais, malheur à nous si nous manquions de concorde ; malheur à nous si on pouvait répondre dans le parlement aux partisans de la guerre, à ceux qui veulent soutenir Venise, comme étant le symbole de l'indépendance italienne et le plus précieux joyau du nouveau royaume : « Les Vénitiens ne sont pas avec nous; ils « renient l'union et la repoussent; et comme ils attribuent les « revers et les erreurs qui ont produit la honte et les dangers do <( la trêve à la déloyauté du ]>rince, ils se croient autorisés à a rompre le pacte de juillet et veulent se gouverner en républi- (c que. » Alors, il serait à craindre que la majorité des r4hajnbri*> ne voulût pas seconder nos vues; les bons se décourageniieul.
les rétrogrades et les tièdes s'en feraient une arme et en tireraient un argument pour dire : que Tunion est une chimère ; que le royaume de la haute Italie est impossible; qu'il serait inutile de faire de nouvelles dépenses et de nouveaux efforts; que la paix est une nécessité; en un mot qu*il faut ramener les idées, les aspirations et les droits dans les limites du municipe. Nous verrions ainsi s'anéantir les votes des mois de mai et de juillet qui ont élevé si haut notre voix en face de la diplomatie ! l'Angleterre et la France finiraient par dire que les Italiens ne savent ni faire ni vouloir, et se chargeraient d'arranger nos affaires comme si nous-mêmes n'étions que des mineurs et des pupilles; on nous imposerait sans appel des conditions qu'aujourd'hui on n'ose pas même avouer.
Nous connaissons la prudente réserve de l'Assemblée vénète qui, le 13 août, afin de pourvoir à sa défense, que les commissaires royaux ne pouvaient plus soutenir pendant l'armistice, a choisi des Triumvirs sans donner ni nom ni forme déterminée à leur gouvernement. Nous savons que les Triumvirs, fidèles aux intentions et aux délibérations de l'Assemblée, ont déclaré, dans leur dépêche du 20 août au ministère sarde :
<c Que le nouveau gouvernement s^était constitué sans aucune « forme politique déterminée : que c'était un gouvernement pro- « visoire dans la plus large acception du mot , provisoire dans t( ses attributions, provisoire dans les personnes, un gouvernea ment n'ayant reçu son mandat que pour la défense à l'extérieur « et le maintien de l'ordre et de la sûreté à l'intérieur; que toutes « les conditions politiques précédentes et futures restaient les « mêmes, et qu'aucun préjudice n*était porté aux droits et aux « devoirs de la ville et de la province de Venise, quant à son « régime et à son appartenance politique ; qu'enfin le gouver- « nement provisoire, sous tous ces rapports, n'était qu'un simple « gouvernement de conservation. »
Mais si, d'un côté, ni l'Assemblée du 13 août, ni les Triumvirs n*ont révoqué l'union votée le 3 juillet (et ils ne pouvaient à eux seuls la révoquer, puisque le protocole des provinces vénètes de terre ferme du 29 mai, comme les décrets du 5 mai du gouvernement lombard, et ceux du 12 mai du gouvernement
vénète, ont établi l'indivisibilité quant aux destinées politiques de toutes les provinces de la Lombardie et de la Vénétie, si d*un autre côté cette union ne saurait non plus être dissoute sans le concours des pouvoirs législatirs qui, d'après les dispositions du statut subalpin, en ont fait une loi du royaume de la haute Italie ; si enfin le gouvernement du roi, tout en tolérant comme uo Tait militaire Tarmisticc dont un article exigeait le rappel des troupes et de la flotte sarde à Venise, a néanmoins déclaré et par l'organe des ministres actuels et par celui de leurs prédécesseurs que cet armistice ne pouvait avoir aucun effet politique, ni léser par cooséquent le fait accompli de Funion ; il n'y a personne qui ne comprenne que la raison et la sagesse civile s'opposent à toute {)ensée ou à toute entreprise qui tendrait^ au nom de Venise, à détruire ou affaiblir cette union.
11 est fâcheux que vos deux représentants auprès des puissances étrangères n'agissent pas conformément aux principes que vous avez si sagement exposés dans votre susdite dépêche du 20 août ; que le premier laisse entrevoir des velléités républicaines qui, dans Tétat actuel d'un pays encore occupé par Tennemi, seraient inadmissibles; que le second, par trop limité dans ses espérances, écrive que le gouvernement français n'est pas bien disposé en notre faveur, et qu'il faudra que les provinces Lombardo- Vénitiennes se résignent à accepter un Etat de façon hongroise sous le régime d'un archiduc d'Autriche; comme si le gouvernement de la YTdJice pouvait nous refuser le pauvre secours que nous lui demandons, sans que cette magnanime nation n'en fût révoltée, ou comme si la Hongrie n'était pas une preuve vivante du malheur où tombent ceux qui croiraient à des constitutions octroyées par l'Autriche ! 11 est fâcheux surtout, que la consulte vénète ne soit pas encore arrivée à Turin (laquelle, d'après la loi de l'union) devrait être composée de deux membres [)our chacun des c(»mités respectifs de Padoue, Vicence, Trévise et Rovigo, et pour Venise des sept membres du gouvernement provisoire élus dans l'assemblée des 3 et 4 juillet.
Nul doute que la présence de cette consulte dans la capitale subalpine serait d'un grand poids. Réunie à la consulte lonibaixle, elle montrerait à nos amis et à nos ennemis la réalité
MKDIATION. 4H)
i\e ruiiion ; elle serait une prolcstalion permanente contre Fin- \ision et les prétentions du barbare et contre toute pressiort iliplomatique contraire à ce royaume que nous considéi*ons comme le rempart indispensable de Tindépendance, des libres institutions et des contins naturels de l'Italie ; elle ouvrirait aux Vénètes et aux Lx)mbards l'entrée aux conférences; elle st»rvirait à rappeler à notre gouvernement (si jamais il venait à faiblir), qu'il a contracte le devoir de protéger et de maint4*nir, non-seulement la Lombardie mais aussi toute la Vénétie, et aux ambassadeurs élrangei's, que les destinées des peuples ne peuvent être décidées en dehors de leur volonté; ce Siérait déclarer que la reine de l'Adriatique n'entend point se voir réduite au faible rôle d'une ville anséatique qui Hnirait bientôt par périr de misère et d'épuisement : ce serait déclarer que les Vénitiens, de même que tout bon et loyal Italien^ placent dans l'union le salut, la gloire, la \raie et durable sauvegarde de la patrie : ce serait enfin déclarer aux adversaires de notre autonomie et de notre union que tous et d'un commun accord nous sommes prêts à leur faire une longue et incessante guerre, à quelque prix que ce soit, et à verstT jusqu'à notre dernière goutte de sang.
Déjà deux des sept membres de la consulte de Venise, MM. Castelli et Paleocapa se trouvent à Turin : les délégués du comité de Vicence y sont également; mais malheureusement il t*st certain qu'ils ne voudront pas entrer en fonctions avant de connaître les intentions des triumvirs, et celles des délégués des comités de Padoue, Trévise et Rovigo.
C'est pourquoi les signataires, dé{>utés au |mrlement sarde s'adressent à vous et vous prient :
Qu'il vous plaise mander à vos envoyés auprès des puissances étrangères d'écarter toute autre combinaison politique et de provocjuer la protection diplomatique et au besoin l'appui de la France en vue de maintenir le royawnc de la hnutc Italie. Qu'il vous plaise mander aux membres de la cousuitt» vénète actuellement à Turin, d'entrer en fonction elti'insistcr sur le mainlien dudit royaume en leur propre nom, ou^ mieux encore, de concert avec les comités des autres provinces vénètes fusionnées.
Qu'il vous plaise adresser au plus tôt au président de notre chambre des députés une pétition qui confirme les termes de votre dépèche du 20 août et demande chaleureusement les secours d*hommes et d'argent dont tous pourriez avoir besoin.
Le parlement, pénétré de votre constance, ne refusera pas d*accéder aux instances que nous renouvellerons en faveur de votre magnanime Venise.
Ne vous arrêtez point au petit nombre des signataires de cette adresse ; nos autres collègues sont encore absents. Nous, inlerprêtes du vœu de la grande majorité du parlement piémontais, n'avons point voulu tarder plus longtemps à vous manifester nos sentiments, notre sollicitude, notre attachement et notre respect.
BiANCHi. — Cadorna. — Cambibri. — Cavallim. —
De Pretis. — Farina. — Gioberti. — Tosn. —
MeLLANA. MoNTAZEMOLO. RaTAZZI. SwEO.
CORNERO. VaLERIO — VaLVASSOR.
Députés du parlement piémontais.
M. DE PERONNE. hinistre des affaires étrangèkes de s. v. le roi de SARDAiGNE AUX PUISSANCES MÉDIATRICES •.
Tdrim« 9 octobre I84S.
Le gouvernement du Roi, après avoir épuisé tous les moyens de réconciliation pour obtenir de l'Autriche Texécution de ses engagements, étiit sur le point de s'adresser de nouveau au bienveillant intérêt des puissances médiatrices pour atteindre le but légitime qu'il se propose ^ lorsque sur ces entrefaites une nouvelle et grave complication est survenue.
1 Ce document est tiré de la Correspondance officielie soumise an Paricment anglais en 1849, t. UI, p. 491. Nous le plaçons exceptionnellement dans le coipt même de l'ouvrage^ parce qu'il concerne directement Venise, ifu'il explique la position du Piémont et certains faits qui suivent, et aussi parce qu'il est des plus honorables pour un ministre alors bien et souvent et injustement attaqué, qui sîi mois plus tard périt glorieusement en combattant pour l'indépendance Italienne.
* La remise du parc d'artillerie de Peschiera, indûment retenu par r Autriche.
On annonce que TAutriche, contrairement à rarliclc IV de l'armistice, vient de bloquer Venise et se prépare à attaquer cette ville pour la soumettre de vive force. Une telle violation de la convention ne peut êti-e tolérée et le gouvernement du roi ne saurait, sans manquer à ses devoirs et sans se déconsidérer à la face de toute Tltalie et de l'Europe, souffrir que l'Autriche, enorgueillie par un succès momentané, viole ainsi la foi des traités. Il se doit donc à lui-même d'agir d'une manière énergique, propre à lui assurer l'estime des nations, comme le maintien de ses droits.
En conséquence il s'est non-seulement décidé à renouveler Tordre à la flotte sarde de ne pas quitter l'Adriatique, mais il a encore décidé qu'elle retournerait d'Ancôneà Venise, pour la débloquer^ si nous nefrecevons pas le plus tôt possible l'assurance positive que l'Autriche s'abstiendrait de toute hostilité contre cette ville et que le reste de notre parc nous serait enfin rendu sans aucun délai.
Avant de mettre à exécution une détermination irrévocable, que le soin de sa dignité et même de sa propre conservation lui fait un devoir de ne pas différer davantage, le gouvernement du roi aurait cru manquer aux sentiments de reconnaissance qui l'animent envers les puissances médiatrices, s'il ne les mettait pas avant tout au courant de la position grave où il se trouve et des résolutions qu'il est forcé de prendre.
11 n'entend point par là reprendre les hostilités, ni rompre Tarmistice tant que l'Autriche ne le dénoncera pas elle-même; il ne se méprend aucunement sur les conséqnences qu^une telle détermination peut avoir pour le maintien de la paix ou du statu quo; mais il s'y est décidé, parce qu'il a la conviction profonde, qu'aucun gouvernement ne peut avoir l'assentiment de la nation dont les intérêts lui sont conGés, s'il ne défend pas son Aonnef/r autant que ses intérêts matériels.
Le soussigné prie, etc.
Baron DE Peronnk.
452 QLATRIÉME ÉFOOIE:.
MANIN A TOMMAShIO, a paris.
Venise, iO octobre 1848.
Nos doutes sur la levée réelle du blocus inariiime se sont coih firmes. Le gouvernement autrichien a déclaré de bonne prise tout bâtiment qui se dirigerait sur Venise chargé de munitions de guerre, de drap, de cuir, ou de vivres.
Cette déclaration produit déjà son efiTet par la pénurie de viande fraîche, dont il est impossible de s'approvisionner à Venise où il n*y a ni prés, ni fourrages.
La France n'ayant pu nous venir en aide par une intervention armée, mais seulement par une médiation qui, devant aboutir à des traités, exigera nécessairement beaucoup de temps, sa médiation nous deviendrait absolument inutile, si pendant toute sa durée nous devions être abandonnés à nos seules ressources.
Nous avions espéré que les puissances médiatrices stipuleraient du moins la cessation des hostilités pendant la n^ociation ; mais les violences auxquelles nous sommes en butte, après les démarches diplomatiques déjà intervenues, prouvent que nous nous sommes trompés en espérant une assistance quelconque. L'inaction complète des bâtiments français, ou plutôt leur alnmdon a achevé de nous enlever toute confiance ; car depuis plu« sieurs jours déjà les deux vaisseaux sont à Parenza, et ce matin la frégate, après avoir renvoyé notre pilote, est également partie pour Trieste !
Notre position devient insoutenable, et nous nous croyons en droit d'exiger une explication. Nous vous prions donc d'interpeller nettement le ministère français, afin de savoir si Venise doit compter sur une assistance réelle, ou bien se considérer comme abandonnée par tous, et livrée à la formidable puissance de l'Autriche.
Dans le cas où l'honneur national, le respect de sa propre dignité induiraient la France à nous assurer de nouveau de son assistance, il faudrait que cette assistance se manifestât par des actes ^ que ces actes fussent de nature à assurer à Venise, pen-
«laiit les négociations, des vivres et des moyens de défense , c'està-dire que la France empêchât le blocus maritime, et qu'elle lions procurât la possibilité de solder nos troupes, soit par un prêt, soit en nous donnant sa gai-antie pour un emprunt direct.
Au fait, ou les puissances désirent la paix, et la non-occupation de Venise facilitera toute négociation en enlevant de la force i\u\ prétentions de l'Autriche, ou bien elles se trouveront poussées à la guerre, et dans ce cas la possession de la forteresse de \'enise sera d*une importance majeure pour assurer le succès.
De toute manière, une explication est devenue pour nous indis()ensable; le temps seul sufGrait autrement pour nous faire succomber sans remède ; nous insistons pour avoir une réponse |K)sitive et prompte; car, si d*autres veulent nous tromper^ nous, du moins, ne voulons pas tromper notre pays!
Toutes les fois que, sans accroître par là les difBcultés de la cause commune, il vous sera possible de combiner nos intérêts avec ceux de la Sicile, nous serons heureux de vous voir agir ifaccord avec les représentants de cette ile également malheureuse.
Manin.