RACONTÉE PAR UN CORRESPONDANT DE LA GAZETTE D*AUG8B0URG
{Voir Gazelle d'Auysbourg du t avril 1848.)
Padoce , 26 mars.
Depuis mon dernier compte rendu, Tétat des choses a complètement changé ici ; Venise a quitté son voile de deuil et s'est de nouveau couronnée des immortelles de la liberté. Padoiie aussi est libre et a adhéré au gouyemement provisoire de Venise ; et tout cela en présence d'un homme énei^ique et inflexible comme le général d'Aspre, commandant un corps d'armée bi^i oi^anisé et un parc d'artillerie formidable, tout cela sans répandre une seule goutte de sang 1
La cause de cet événement inexplicable nous est encore in* connue, et à peine puis-je croire que ce ne soit pas ua rêve. J'avais bien compris depuis plusieurs semaines que les choses en viendraient là; mais la rapidité, la manière inattendue dont tout cela s'est passé, est pour nous une énigme dont le mot parait devoir se trouver dans des événements qui probablement ont eu lieu ailleurs au même moment ; car nous n'avons aucune nouvelle certaine de Vienne, de toute l'Allemagne et même du Milanais.
Laissez-moi vous raconter ce que je puis vous transmettre comme témoin oculaire.
Le 20 courant, après vous avoir expédié mon dernier courrier, je me rendis à Venise par le chemin de fer. Quoique ce jour-là il ne s'y passât rien d'extraordinaire, je pus me convaincre que par des mesures trè&-bien combinées on s'y approchait tout doucement d'une séparation d'avec l'Autriche, et que le gouvernement vivait plongé dans des illusions inconcevables. Une affaire privée m'ayant conduit au palais du gouverneur, je pus, pendant que l'on m'annonçait, échanger quelques mots sur la
RELATIONS MYERSES. i i 5
situation ayec plusieurs hauts fonctionnaires, et m^aperçus de suite de deux dioses : la première, que dans tout Venise personne ne connaissait moins la situation que le gouTemement ; Tautre, que la direction des affaires dans un moment aussi critique, se trouvait confiée a des personnes dont ^impuissance et la complète incapacité étaient évidentes. Il faut dire toutefois, à Teicuse du gouTemement , que non-seulement il manquait de toute instruction de Vienne , mais que le gouverneur ign<Mra même pendant plusieurs jours ce qui se passait à Milan. Cependant tout dépendait de cette dernière circMsfance, chacun le comprenait.
Cest cette incertitude que les chefs du mouvement à Venise ont su merveilleusement mettre à profit, et l'exécution de leurs plans en général a été Ym vrai chef-^ oeuvre de sagacité politique fie terrain fut gagné par eux pas à pas, par l'emploi incessant d'un seul moyen : demander des garanties contre une trahison supposée de la force armée. C'est ainsi que l'on parvint a faire confier tous les points importants à la garde civique, à faire éloigner le régiment allemand Kinsky, à gagner la marine et les troupes italiennes, enfin à dépouiller peu à peu le . gouvernement de tous les moyens de défense. Les déclarations dficielles publiées dans la Gazette vénitienne^ afin]de démentir les bruits répandus à Venise, fournissent à ce sujet les meilleurs commentaires. Dès qu'on voulait obtenir une concession, le bruit de quelque projet de trahison pour incendier la ville était répandu; le peuple prenait l'alarme, et il ne restait d'autre moyen pour le calmer que de céder.
La physionomie de la ville fut complètement changée dès ce jour ; sur la place SainV-Marc où d'habitude, le soir, des milliers de personnes se réunissent, où tout ce qui a des prétentions a la beauté ou à l'élégaoce se fait admirer, on n'apercevait pas une dame. A la place des élégants, il n'y avait que des groupes des classes populaires qui y stationnaient en grand nombre pendant toute la journée. Aucun officier (la marine exceptée) n'osait se montrer, et les soldats des régiments italiens se promenaient^ bras dessus, bras dessous, avec des gens du peuple armés, aux acclamations de la foule. Le matin même, une émeute des ouvriers
de Tarsenal n'avait été calmée qu'avec peine, et en cédant à leur demande d*avoir un autre chef à la place de Marinowidi, leur sévère commandant.
Vers cinq heures le bruit se répandit que les soldats du régiment Kinsky avaient paru en armes ; en un instant toute la ville fut debout et les toits des maisons furent garnis de toute espèce de projectiles pour les lancer sur les soldats. Heureusement ce bruit n'était pas fondé et le calme se rétablit. Vers orne heures du soir, je fus témoin d'une autre scène. On prétendait que Marinowich se trouvait à bord de la corvette 1. R. qui était remplie de fusées à la congrève, etc., pour incendier la ville. Des chefs de la garde civique et des officiers de marine tinrent conseil en ma présence, et l'un des premiers s'éloigna en disant : (( Quant à moi, je m'en vais toujours faite braquer deux canons sur cette corvette, et au premier mouvement qu'elle fait je la coule. )) Ces officiers s'étant éloignés aussitôt, j'ignore ce qui se passa ensuite.
Eh bien ! en présence de pareils faits, un des premiers conseillers du gouvernement prétendait : Que tout allait à merveilley et que tout motif (T appréhension disparaissait de plus en plus.
Le lendemain 21, je retournai à Padoue où je trouvai l'excitation et la crainte au plus haut degré, crainte que l'arrivée de chaque courrier augmentait trois fois par jour par le manque de toute nouvelle de Milan : on avait envoyé un ingénieur dans cette ville pour avoir des nouvelles, et celui-ci n'avait point écrit et n'était point revenu. Chacun pourtant sentait que tout dépendait du sort de Milan. Le général d'Aspre n'en savait pas plus que nous tous.
Le matin du 22, je repartis pour Venise ; j'y trouvai la fermentation des esprits arrivée à un degré indicible, et toujours le gouvernement n'ayant aucun pressentiment du véritable état des choses !
Arrivé sur la place Saint-Marc, je vis un rassemblement où l'on racontait que Marinowich avait été assassiné. Bientôt après l'ondisaitquilavaitétésauvé par les efforts de la garde civique^
^ C'était ane erreur, il ayait été sauvé la veille ; mais il avait voulu retoumer à Tarsenal le 32 malgré toutes leà instances, et y fut tué vers les dix heures *da matin.
REIJ^TIONS DIVERSES. tl7
Entre quatre et cinq heures du soir, je retournai de nouveau sur la place. L*on y voyait quelques dames. Tout à coup une foule immense en armes s'avança de la Piazzetta avec des vivat ininterrompus. Je remarquai que trois officiers de Tétat-major autrichien qui se promenaient sur la place allèrent se perdre tout doucement dans les petites rues adjacentes. La foule approcha grossissant toujours. Un drapeau tricolore surmonté du bonnet de la liberté, entouré de gens en armes, matelots, soldats, peuple, garde civique, vint s'arrêter au milieu de la place devant le palais du gouverneur. Je vis alors Manin élevé au-dessus de la foule, parler avec enthousiasme, brandissant une épée nue dans la main ; mais je ne pus l'entendre, car il me fut impossible d'approcher. Des vivat enthousiastes lui répondirent^ les épées résonnèrent et s'élevèrent comme pour un serment solennel.
Je demandai bien à une vingtaine de gens ce qui se passait; personne ne sut me répondre jusqu'à ce qu'enfin un cri formidable de : Vive la République ! éclata. La garde civique qui gardait l'entrée du palais et le corps de garde derrière la place, me parut hésiter gn moment et se mettre en garde, mais aussitôt après elle rendit les honneurs militaires et prit part à la joie gén^le.
Je crus que c'était le moment de me retirer ; je me jetai dans la gondole qui m'attendait pour me ramener à l'embarcadère. Les gondoliers étaient hors d'eux-mêmes ; on ne pouvait les retenir. Ils ramaient avec fureur afin d'être les premiers à apporter la grande nouvelle dans les quartiers reculés, et se démenaient comme des fous, criant de toute leur force : Viva la Bepubblical Viva son Marco I
Ma situation était critique, car nous passions devant beaucoup de corps de garde qui, ignorant l'événement, auraient pu vouloir intervenir. Je vis des gens secouer la tête sur notre passage et nous regarder avec étonnement.
Arrivésenfin à l'embarcadère, à ce cri de : Viva san Marco ! des soldats de police, des soldats de douane, des sous-ofBciers du régiment Wimpfen, des employés du chemin de fer et le peuple fermèrent un immense cercle autour de nous. Mes gondoliers racontent ce qui est arrivé, me prenant toujours à témoin : // nostra
It8 PREMIÈRE ÉPOQUE.
Barone,.. Alors éclata un cri de joie vraitneat inouï; la police surtout, sans en excepter le commissairci surpassa tous les autres en cris d'allégresse qui, répétés sur Tautre rive du grand canal, se répandirent bientôt dan3 tout ce quartier de la ville. En moins d'un quart d'heure toutes les aigles impériales étaient enlevées, jetées dans les canaux, foulées aux pieds! Je fus ainsi, malgré moi, le premier messager de la République de ce côté de la ville. N'ayant pu partir, et étant parvenu enfin à imposer silence aux gondoliers, je vis plus d'un canon de fusil dirigé contre ma poi— trine, à notre retour en ville, parce que je ne répondais pas aux cris qui étaient poussés de toutes parts. Je parvins toutefois saiu et sauf à l'hôtel d'Italie. Toute la ville était devenue une mer agitée dont les flots roulaient jusque dans les rues les plus éloignées et les plus étroites ! Mais je ne voudrais pas vous fatiguer par la peinture de cette j(He sans bornes !
La garde civique parcourait tous les quartiers par petits détachements, au pas de course, le drapeau de la République et les tambours en tête. En voyant ces armes de toutes les époques, depuis celles des Romains jusqu*à nous, parmi lesquelles était une grande quantité de hallebardes, passer à la lueur terne de qudques lampions, aux acclamations incessantes du peuple,on croyait rêver, et involontairement l'on se reportait à la scène si connue à'Egmmt de Goethe.
Au milieu de tout cela^ pas un acte de violence contre la vie ou la propriété, quoique, dans un pareil moment, aticun pouvoir humain n'aurait certes pu r empêcher l
J'ai parlé avec beaucoup de gens du peuple pour connaître leurs sentiments. L'idée que l'Autriche, dans ses dernières [uro* messes, n'a d'autre but que de trahir le peuple, est générale diez toutle monde, et je pourrais vous en citer des preuves nombreuses. La méfiance s'adresse particulièrement aux autorités militaires que l'on qualifie tout bonnement de lâches et perfides valets de bourreau. Tels sont les sentiments qu'on a (ait naître dans ce peuple. Pour être juste, il faut avouer que les événements de février dernier ne peuvent qu'inspirer la plus grande horreur, même aux gens bien-pensants, et cette horreur ne fut certes pas diminuée par les mensonges officiels dont V Observateur autri-
RËUTIONS DIVERSES. i i9
cMen donnait Texemple, croyant ainsi cacher la vérité des faits. La Gaietie dAugsbourg elle-même, dans des correspondances sur ritalie autrichienne, ne portait que trop souvent le cachet de la haine. Elle ne pouvait savoir, il est vrai, que toutes ses corres* pondances étaient ouvertes, que toutes celles qui étaient conçues dans un esprit différent étaient retenues, et leurs auteurs arrêtés et punis sans droit et sans jugement, uniquement pour avoir Toulu raconter ce dont ils avaient été témoins oculaires.
Plusieurs femmes du peuple me disaient : c< On a étemel- « lement répondu non, de Vienne, à toutes nos demandes depuis « 34 ans; comment pourrions-nous aimer un pareil gouver- « nement? »
Lorsque je demandai s'ils ne croyaient pas possible de vivre heureux sous la protection d'une puissance comme TAutriche avec ses nouvelles libertés^ un homme du peuple me répondit : « Non, Monsieur, cela est impossible ; T Autriche nous doit trop d'argent, de liberté et de sang pour que jamais nous puissions avoir confiance en elle. » Ayant demandé à un autre pourquoi il y avait tant de soldats de la garde civique dans le palais du gouverneur, il me répondit : « C'est pour que nous, et vous aussi, Monsieur, puissions dormir tranquilles dans nos lits; car là dedans (montrant le palais) ils ne s'occupent jamais que de trahison {/anno sempre belli tradimentt). »
Le peuple attribue à la protection de la sainte Madone que Venise a toujours vénérée, cette victoire remportée au prix de la mort d'un traître seulement (comme il le nomme) et sans autre effusion de sang.
le ne dois pas oublier de mentionner que les gens du peuple venaient partout au*devant de iboi, parce que je leur parlais amicalement, et quoique je déclarasse ouvertement être Autrichien. Plusieurs d'entre eux me baisaient même la main et disaient tout haut : Un àuan signore ! faut ce peuple est facile à conduire quand on sait s'y prendre, ce qu'à la vérité nos fiers bureaucrates ne savaient pas plus que nos agents de police, qui voient partout la trahison.
Le lendemain matin je retournai à Padoue par le premier oonvoi) et je fislnen, car la communication, interrompue bientôt
i20 PREMIÈRE ÉPOQUE.
après, n'a pas encore été rétablie depuis. En route, j'appris que le même jour, TréTise, Udine, la forteresse de Palma-Nuova et un autre fort étaient aux mains de la garde civique et que leurs garnisons avaient capitulé.