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DE FRANÇOIS DEGLI-ANTONI

Le 16 mars, le bruit se répandit à Venise, qu'une révolution venait d'éclater à Vienne et que le peuple avait arraché à l'empereur la promesse de libertés constitutionnelles.

A cette époque d'agitation et d'anxiété pour chacun, on organisait chaque jour dans les réunions de la place Saint-Marc, des manifestations pour la soirée, au milieu de groupes plus n<Hnbreux que d'habitude^ et le soir au théâtre on en organisait pour la journée du lendemain. Le peuple avec une rapidité surprenante, était instruit des décisions prises, et il accueillait avec enthousiasme ces occasions de manifester hautement ses sympathies, ses rancunes et ses désirs.

Le 16, au moment des vêpres, on décida sur la place Saint- Marc de faire le soir même, au théâtre de la Fenice, une démarche imposante auprès du gouverneur, pour obtenir la mise en liberté de Tommaseo et de Manin. Les avocats Benvenuti et Forlis offrirent de rédiger une adresse à cet effet ; et, prévenu de cette démonstration de citoyens notable, le peuple résolut de se trouver à minuit sur la place, afin de l'appuyer. La police, avertie du projet, supprima la représentation, de sorte qu'en arrivant au théâtre, on le trouva fermé. Après quelques clameurs, on résolut de remettre la manifestation au lendemain à quatre heures de l'après-midi.

Mais le lendemain, à neuf heures du matin, arriva le paquebot de Trieste. Une foule de personnes se portèrent à sa rencontre, non-seulement sur le môle et la Miva degli Schiavonij mais en se

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jetant dans des barques afin d'obtenir des nouvelles par les Toyageurs, avant même que le bateau fût admis en libre pratique.

Un négociant français, nommé Albano Gatte, domicilié à Venise, se tenait sur le pont au milieu de plusieurs autres personnes. 11 répondit aux premières interpellations qu'on lui adressa, par ces paroles laconiques : Publication d'une constitution à Vienne ! liberté de la presse ! reconnaissance de la nationalité italienne ! armée et administration italiennes, représentation nationale, garantie des droits civils, garde nationale! etc., etc. » En même temps, il montrait aux personnes les plus rapprochées du navire un fragment de cadre d'un por^ trait de Mettemich qu'on avait brûlé à Trieste le soir précédent au milieu des cris de la jubilation publique.

Par le même bateau, le gouverneur de Trieste avait envoyé au comte Palffy, une relation circonstanciée des événements de Vienne. Cm nouvelles se répandirent rapidement parmi la population qui se porta devant le palais du gouverneur, faisant retentir l'air des cris mille fois répétés : En liberté Manin I En liberté Tommaseo l Le gouverneur apparut à sa croisée et demanda ce que lui voulaient ces messieurs f Une commission improvisée s'apprêta alors à monter dans les appartements du gouverneur, pour lui demander la mise en liberté immédiate de Tommaseo et de Manin ; le gouverneur voulut s'esquiver, mais les cris de la place Tobligèrent à reparaître au balcon pour dire : « Qu'on devait s'adresser au tribunal criminel qui seul disposait des prisonniers. »

Mais le peuple ne se contentant pas de cette fin de non-recevoir, et insistant sur sa demande, Pàlffy promit enfin d'envoyer sur-le-champ auprès du président de la Cour criminelle, afin de l'engager à satisfaire le désir général.

Pendant ce débat la foule, peu soucieuse des hésitations du gouverneur, s'était portée en masse à la prison, et se jetant avec fureur contre les grilles de fer, elle avait déjà commencé à les briser, et les aurait détruites si le gouverneur avait tardé davantage à faire .donner l'ordre au président de libérer les prisonniers.

La mise en liberté de Manin et de Tommaseo eut lieu à onze

heures du matin. Hanin refusa de sortir à moins que le prési* dent du tribunal qui devait le juger ne déclarât que sa mise en liberté avait lieu en vertu d'un ordre légal. Cette libération fût suivie de celle de tous lés autres prisonniers politiques.

Manin et Tommaseo furent portés en triomphe autour de la place SaintrMarc au milieu des acclamations populaires. Déjà un grand nombre d'individus attachaient à leur boutonnière la cocarde tricolore, et mettaient au bout de leur canne le drapeau italien ; ce drapeau apparut au même instant comme par enchantement au sommet des trœs mâts qui se trouvent devant la basilique de Saint-Marc.

Cependant le commandant de la forteresse avait pris ses dispositions pour réprimpr les mouvements populaires; des signaux étaient établis, et vers trois heures de l'après-midi, au moment où les manifestations patriotiques éclataient avec le plus d'ardeur, quelques coups de canon retentirent, et peu d'instants après plusieurs compagnies de grenadiers et de Croates faisaient irruption sur la place, environnaient les mâts et tentaient d'en arracher les flammes à quoi cependant ils ne réussirent pas. On ordonna alors aux soldats de faire évacuer la place en se servant de leurs baïonnettes. La foule voulait opposer de la résistanœ, mais des personnes plus intelligentes lui firent comprendre que la place était le lieu le moins propre pour la résistance; qu'A valait mieux attendre l'ennemi dans les petites rues étroites de la ville, barricader les portes, et foudroyer les soldats de dessus les toits. La foule se retira alors aux cris : Ai copi ! Ai copi ! (aux tuiles, aux tuiles !) et en s'armant de barres de fer arrachées aux balustrades des ponts, et de tout ce qui lui tomba sous la main pouvant servir à sa défense. Deux individus restèrent blessés sur le terrain dans cette occasion ; un troisième fut étoufie par la foule.

Le soir, l'agitation ayant augmenté de plus en plus, et la place étant plus encombrée que jamais, le comte Palffy se montra de nouveau aux fenêtres du palais, exhortant le peuple à la tranquillité et disant : « Qu'il n'avait pas encore reçu la nouvelle officielle concernant la constitution octroyée, mais qu'aussitôt ces nouvelles arrivées, il les publierait immédiatement. »

Le lendemain 18, l'agitation recommençant dès le matin,

le gouverneur envoya prier Manin d'employer toute son influence pour calmer cette effervescence. Plusieurs citoyens se trouvaient réunis chez ce dernier pour s*entendre sur les ré* solutions à prendre en présence des événements. On oon* vint de répondre à la demande du gouverneur que Manin ne pouvait garantir la tranquillité publique qu'à deux conditions : 1* le renvoi des troupes dans leurs casernes respectives ; 2"" l'organisation immédiate d'une garde civique.

Une commission fut nommée pour porter cette réponse au gouverneur. Elle reçut un refus formel motivé sur ce qu'il ne pouvait y faire droit sans outre-passer ses pouvoirs et que l'in* stitutioo d'une garde civique devait être demandée au vice-roi lui-même et non à lui. Immédiatement deux membres de la commission, Domenico Fabris et Jean-Baptiste Morosini (députés provinciaux), partirent pour Vérone afin d'obtenir du vice^roi Tautorisation nécessaire.

Dans l'intervalle l'agitation allait toujours croissant ; l'insolence des soldats, l'animosité des citoyens augmentaient de minute en minute ; les manifestations patriotiques se multipliant partout, principalement sur la place Saint-Marc, on ordonne à la troupe de mettre en joue ; un enfant arrache la baïonnette du fusil d'un Croate, et cela devient le signal de la lutte entre la troupe et le peuple.

Oubliant les conseils de la prudence et d'une meilleure défense la foule n'écoute plus que son ressentiment. La troupe charge le peupie à la baïonnette sous les Procuratie et sur la place; enfin oo ordonne de faire feu et l'ordre est exécuté. La foule alors dépave la place et lance des dalles contre les soldats. Le nombre des insurgés grandit sans cesse ; on s*arme de cannes et de barres de fer arrachées aux balustrades des ponts. Un officier à qui il répugne de commander le feu sur le peuple, s'élance devant les Croates et s'écrie : « Si vous faites feu, vous me tuerez avant d*atteindre ce peuple désarmé. » L'auteur de cette action gêné* reuse était le lieutenant Louis Wincklor, Hongrois (depuis ca* pitaine dans la compagnie de sa nation au service de Venise). Dans cette rencontre quatre citoyens furont tués et sept furent Messes grièvement.

Dès lors une lutte plus générale et plus sanglante semblese préparer; les points stratégiques sont reconnus avec un discernement surprenant par les citoyens ; tous les ponts sont barricadés, tous les toits couverts de combattants prêts à lancer la mort sur les soldats qui oseraient s^avancer dans les rues; le pont de San- Felice qui réunit le Canareggio au reste de la ville était renda impraticable par la masse de peuple qui s'y était agglomérée après s'être armée comme elle avait pu. Le pont de Rialto était gardé aux deux extrémités par des Croates, afin d'empêcher la population de San-Giovanni de se réunir aux révoltés, et pour la tenir éloignée du foyer de l'insurrection ; mais le peuple franchissait le canal sous les yeux des soldats qui laissaient faire.

Au plus fort du tumulte, le patriarche de Venise traversa la place^ se rendant auprès du gouverneur pour déplorer auprès de lui l'emploi des moyens violents, et le disposer aux mesures coociliatrices. Au même moment, quelques courageux citoyens, Maniu à leur tête, se présentaient à la municipalité pour insister sur l'urgente nécessité de réclamer de nouveau l'organisation de la garde nationale, vu Textrême agitation de la ville, et afin d'éviter une plus grande effusion de sang. Le corps municipal agréa la demande, la fit rédiger immédiatement, et aussitôt après, le comte Correr, maire de Venise, accompagné de ses conseillers, alla la présenter au gouverneur. Pendant ce temps les r^Iements de la future garde nationale furent rédigés par les mêmes citoyens qui en avaient réclamé l'organisation.

Palffy résista quelques instants aux sollicitations du corps municipal, mais cédant enfin au danger d'un plus long refus» il accorda l'autorisation d'armer 200 citoyens qui recevraient leur règlement de la direction générale de la police.

C'est a quatre heures de l'après-midi, que la municipalité obtint cette autorisation ; elle en avertit aussitôt la population, sans se préoccuper autrement du nombre strictement limité par le gouverneur ; de sorte que, lorsque M. Strobach vint à la municipalité présider à la rédaction des règlements de la nouvelle institution, il s'aperçut, aux dispositions déjà prises, que le nombre des gardes civiques fixé par le gouvernement serait de beaucoup dépassé. 11 adressa une sévère remontrance à Manin

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qui lui déclara nettement : « qu'il y en avait déjà plus de 2,000 organisés. — Et les armes ? » dit l'adjoint. « Cela nous regarde, » répondit Manin. « Mais vous préparez donc une révolution? vous voulez donc nous forcer à mettre la ville en état de siège ? — Je suis venu ici pour rétablir l'ordre dans la ville », s'écria Manin ; « mais si vous voulez vous opposer aux mesures nécessaires pour le maintenir (il se leva avec impétuosité et saisit son fusil), moimême je me mettrai à la tète du mouvement, et c'est vous qui aurez appelé cette révolte que vous craignez tant. » Cette menace prononcée d'un ton ferme triompha de l'opposition de la police, qui se voyait impuissante devant ce prodigieux armement de toute la population.

L'avocat Angelo Mengaldo, ancien officier de l'empire, fut désigné pour être commandant de la garde civique. Dès cinq heures de l'après-midi, les listes d'enrôlement étaient couvertes de signatures, et les premières patrouilles parcouraient la ville en tous sens.

A minuit arriva à l'improviste un bateau de Trieste; ses fanaux étaient blanc et rouge, couleurs que le gouvernement avait baptisées dé nationales^ et les cris de : Vive Venise! Vive la constitution ! retentissaient à bord. Le peuple se jetadans des barques pour aller à sa rencontre, et on apprit que ce bateau était envoyé par les habitants de Trieste et qu'il portait une deputation venant tout exprès pour apporter plus vite aux Vénitiens la nouvelle ofBcielle de la constitution octroyée par l'empereur d'Autriche.

Peu de temps après, le gouverneur lut en effet, du Iiaut de son balcon, à la multitude qui encombrait la place, le décret qui accordait cette constitution ; il termina par quelques paroles courtoises pour la population vénitienne, a dont il se glorifiait, dit-il, de faire partie, et pour ce^ de Trieste qui avait eu la généreuse pensée de faire parvenir le* plus vite possible aux Vénitiens cette importante nouvelle. »

La lecture de ce décret, et pfus encore le récit des principaux détailsde la révolution viennoise, furent accueillis avec transport par les Vénitiens. En un clind'œil tous les principaux édifices de la ville furent illuminés.

Pendant la nuit du 18 au 10, la garde civique rendit des

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services si importants que, le 19, la^ municipalité crat deToir lui en témoigner publiquement toute sa satisfaction. Le même jour, le gouverneur fit des démarches auprès des officiers de la garde civique pour leur persuader de faire adopter par leurs soldats la cocarde blanche et rouge (couleurs du drapeau lombardo-vénitien et de la marine autrichienne). 11 s^aboucha plus tard dans le même but avec le podestat Gorrer, et il fut convenu entre eux qu'on adopterait la cocarde blanche^ motivant cette decision sur ce que la mission des gardes nationaux était une mission toute pacifique, et que, d'ailleurs, ils portaient déjà comme niarque distinctive une écharpe blanche. Le premier jour quelques gardes se prêtèrent à cet arrangement et portaient la cocarde blanche, tant qu'ils étaient de faction ; mais aussitôt la faction finie, ils la remplaçaient par la cocarde tricolore.

Le 19, le 20 et le 21 furent employés à organiser la garde civique et à lui faire occuper pacifiquement les postes les plus importants. Dès le 19 au soir, elle gardait le théâtre de la Fenice par moitié avec les grenadiers, et celui de San-Benedetto seule. Le 20 (d'après la Gazette officielle elle-même, quoique ce journal fût encore sous la direction de la secrétairerie autrichienne), Tordre et le calme étaient parfaitement rétablis à Venise. La garde civique augmentant d'heure en heure, et faisant son service avec la régularité de vieux soldats, prévint plusieurs tentatives de désordre, et quelques compagnies, déjà complètement équipées, se faisaient remarquer par leur belle et martiale tenue ; le poste très -important du clocher de Saint- Marc lui était confié.

Dès que la nouvelle de la<x)nstitution fut parvenue, le gouverneur avait nommé une commission, composée de membres de rinstitut (parmi lesquels Miuotto), afin de proposer une loi sur la liberté de la presse. Cette commission, en venant présenter son projet au gouverneur, se plaignit en même temps qu'on eût empêché, sinon par une défense formelle, du moins par un avertissement sous forme de conseil, la publication d'un article dans la Gazette; le gouverneur s'excusa comme aurait pu le faire un enfant vis-à-vis de ses professeurs, et il avait un air tout humble et craintif. La marche rapide des événements empêcha^ du reste, la publication de cette loi.

Le malin do SI , oo fut prévenu par les ouvriers de l'arsenal (arsenalotti) que Ton chargeait des fusées à la congrève sur la gondole du colonel Marinovich pour les transporter dans les bâtiments, notamment sur la corvette La Ciemenza, Ce bruit produisit une grande fermentation ; on envoya sur-*le-champ de la garde civique à bord des bâtiments, afin de vérifier le fait ; cet officier ne trouva à bord de la corvette que les bouts des fusées ; et le corps municipal fit publier sa déclaration. Mais les ouvriers de Tarsenal ne se tranquillisèrent pas pour cela ; ils restèrent convaincus que, si des mesures funestes à la ville avaient été momentanément suspendues, ce n'étaient ni la volonté, ni les moyens qui nuinquaient aux Autrichiens.

A quatre heures, une émeute éclata à l'arsenal contre le colonel Marinowicb, homme détesté non-seulement par les ouvriers, mais par la marine tout entière, à cause de ses habitudes tyranniques et vexatoires. Dans ce danger^ le colonel se mit sous la protection des gardes civiques du poste de l'arsenal qui parvinrent, quoique avec peine, à faire évacuer le pont en dehors de l'arsenal, sous lequel la barque était obligée dépasser. Ils le garantirent de la fureur populaire en faisant la baie tout le long du rivage; mais ils lui recommandèrent néanmoins de ne plus s*y montrer.

Ce même jour le gouvernement autorisa, engagea même ses employés à s'enrôler dans les rangs de la garde civique. Ce corps augmentait toujours ; il avait obtenu de l'arsenal maritime 200 sabres, de celai de terre 400 fusils, il avait cinquante hommes de garde au palais du gouvernement, et occupait tous les postes les plus importants de la cité : le pavillon, la grand'garde, le palais ducal, d'où on dominait les canons de la Piaxetta). Son seirioe, lait avec une régularité sorprenante, lui valait de noovean les remerctments publics du conseil municipal; les ouvriers de l'arsenal demandèrent a en faire partie, mais pendant la nuit seulement, ne voulant pas suspendre leur travail.

Dans la nuit do 21 an 22 mars, des démarches pressantes furent faites auprès de Manin par plusieurs citoyens désireux de s'entendre avec lui sur la marche à suivre pour soustraire le pays

à la domination autrichienne et sur le gouyemement à lui substituer. Les uns bornèrent leurs espérances à obtenir un gouvernement constitutionnel italien, séparé, mais toutefois soumis à r Autriche; d'autres tournaient leurs pensées vers un royaume lombardo-yénitien entièrement indépendant, avec un prince autrichien pour roi ; ceux-ci désignaient l'archiduc Régnier et conseillaient de faire des propositions en ce sens.

Quant à Manin, loin d'approuver de semblables propositions, il dit : a Que vouloir employer avec l'Autriche des moyens de conciliation, n'aurait jamais d'autre résultat que la perte d'un temps précieux; que sans la force on ne ferait rien; qu'on perdrait seulement l'occasion favorable à l'affranchissement de la patrie; il ajouta que, pour y arriver, il était indispensable de s'emparer avant tout de l'arsenal ; que c'était là le principal motif pour lequel il les avait réunis et qu'il fallait dans ce but concerter pour le lendemain un mouvement populaire appuyé par la garde civique. Quant à la forme du gouvernement, celle qui lui paraissait le mieux adaptée aux habitudes, aux désirs comme aux souvenirs du peuple vénitien, était la forme républicaine; que le cri : Vive la République I était le seul compris par ce peuple, et que faire retentir le nom de Saint-Marc était peut-être aussi le seul moyen d'avoir de l'écho en Dalmatie. »

L'opposition fut vive ; les citoyens qui entouraient Manin trouvaient ses idées impraticables, surtout la prise de t arsenal! Ce projet semblait à tous sans exception trop audacieux et même absolument dénué de bon sens. Le fait suivant suffira pour fedre juger à quel point on trouvait inexécutables tous les projets de Manin qui cependant se réalisèrent tous si vite : beaucoup de personnes étant venues, dès la matinée du 17, féliciter Manin de sa mise en liberté, l'illustre patriote leur avait exprimé son désir et son intention d'obtenir l'organisation d'une garde civique. Tous les auditeurs avaient alors trouvé ce projet complètement irréalisable, Venise étant sous la domination autrichienne. L'avocat Gastelli surtout s'y était opposé fortement, et, après avoir omibattu les arguments de Manin, lui avait conseillé « de se tenir tranquille, afin de ne pas attirer de nouveau sur lui le courroux du gouvernement. x> En s'en allant il dit à Degli Antoni :

« Pauvre Manin, la prison lui a affaibli le cerveau. Croire que le gouvernement nous accordera l'organisation d'une garde civique» en ce moment d'effervescence populaire, c'est vraiment de la folie ; c'est positivement Touloir retourner en pri-, son ! » Degli-Antoni lui ayant objecté que les circonstances actuelles pouvaient peut-être, au contraire, aider à l'obtenir, Castelli s'écria : « C'est folie, c'est folie I vous dis-jc, et si vous voulez encore le seconder en cela, tous à qui on a déjà montré les portes de la prison, vous pouvez compter que cette foisci on vous y enfermera pour tout de bon. d

La municipalité, aux sollicitations de laquelle était due l'institution de la garde citoyenne, se trouvait embarrassée devant la marche rapide et grandiose des événements. Dès le 19 mars, elle avait appelé dans son sein, pour l'assister dans ses graves et difficiles fonctions, les avocats Avesani, Castelli et Lantana, les négociants Pincherle et Reali, le propriétaire Revedin, et le conseiller Cameral Guido Avesani ; mais Lantana et Guido Avesani n'assistèrent toutefois qu'à la première réunion.

La commune ainsi augmentée faisait son possible pour obtenir des autorités toutes les concessions qui pouvaient contribuer k maintenir la tranquillité et la sûreté de la ville, aidant ainsi elle-même aux exigences toujours croissantes de la multitude. Son intention était réellement d'organiser l'établissement des libertés octroyées à Vienne au milieu du tumulte d'un soulèvement, et non de faciliter et donner des armes à une révolution à Venise, révolution qu'aucun d'eux ne croyait si prochainement possible. Le seul, peut-être, qui eût quelque pressentiment desévénements ultérieurs, fut Pincherle, qui, plusieurs fois, posa à ses collègues cette question : « Si un jour la domination autrichienne venait à disparaître de Venise, la municipalité auraitelle la force et le courage de saisir les rênes du gouvernement ? » Mais Ton croyait un tel événement si éloigné et si peu probable, que dans les journées du 19 et du 20, personne ne voulut même discuter cette hypothèse.

Dans la matinée du 21, les nobles Piétro Giovanelli, Mario Molin et Berbicci Balbi-Valier, se présentèrent à l'Hôtel de ville pour demander : ce que la municipalité comptait faire dans ces

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graves circonstances. Us disaient : « qu'ils étaient délégués à cet effet par les plus notables citoyens de Venise, et qu'ils croyaient nécessaire de convoquer immédiatement le Conseil communal. » Ces messieurs savaient parfaitement que le Conseil municipal s'était déjà adjoint des citoyens d'une honorabilité et d'une in* telligence notoires, afin de s'aider de leurs lumières et de leur coopération; mais probablement ils prétendaient les remplacer^ parce qu'étant de l'ancienne noblesse, et les autres de simples bourgeois, ils présumaient avoir des droits supérieurs. Le podestat , peu désireux d'un pareil changement , répondit , non sans dignité : <c Que la commune avait pleinement conscience des graves difficultés du moment, et que précisément pour cette raison, elle avait déjà réclamé l'aide et les conseils de personnes intelligentes et populaires ; qu'elle ne faillirait à aucun de ses devoirs, et ne manquerait pas de faire tout ce qui pourrait devenir nécessaire dans l'intérêt du pays. » A la suite de cette démarche, la commune jugea toutefois opportun de régulariser la situation delà junte municipale en envoyant des lettres de convocation officielle aux divers individus qui la composaient.

Le 22, de grand matin, les citoyens Avesani, Manin, Castelli, Reali, Revedin, Pincherle et Costi reçurent l'invitation officielle de se rendre à la municipalité, vu les graves circonstances du moment. Mais Manin refusa de faire partiejde cette junte, comme il avait déjà refusé d'assister aux réunions précédentes, parce qu'il voulait éviter la nécessité de mettre tant de personnes dans la confidence de ses projets.

Le 21 mars, dans la séance du soir, Pincherle avait appelé de nouveau l'attention de ses collègues sur l'hypothèse qu'il avait déjà posée ; et ce jour (le mouvement ayant fait des progrès trop rapides pour ne pas en tenir compte), le conseil voulut bien se décider à discuter cette hypothèse séance tenante. Après beaucoup de paroles oiseuses qui ne concluaient à rien, le podestat demanda « quelle pouvait bien être la raison pour laquelle Manin avait toujours refusé d'assister aux réunions du Conseil, malgré les invitations réitérées qu'on lui avait adressées? » Aucun des membres présents n'étant en mesure de répondre, on chargea Pincherle de se rendre immédiatement chez Manin afin de l'in-

ierpeUer sur les causes de son abstention et sur ses projets. Piocberle arriva chez Manin à dix heures du soir, et lui exposa le but de sa mission ainsi que le désir de la Clommune de connaître sa pensée. Après un court entretien, il retourna à THôtel de Tille et y rapporta cette réponse : « que quant à un projet, Manin en avait un sans aucun doute, mais qu'il ne jugeait pas utile de Tébruiter en le communiquant à tant de personnes ; que cependant, si le podestat voulait se rendre chez lui le lendemain à sept heures du matin, il le lui communiquerait, mais à lui seul. » En même temps Pincherle prévint secrètement Avesani, de la part de Manin, de ne pas se formaliser de sa réserve, mais d'aller le trouver le plus tât possible; la séance municipale ayant été levée après minuit, Avesani et Pincherle se rendirent chez Manin, qu'ils trouvèrent excessivement fatigué et ayant presque perdu l'usage de la voix, tant il avait dû parler dans la soirée. ^Son enrouement ne le quitta même que fort avant dans la matinée du lendemain.)

11 leur fit brièvement part des conférences qu'il avait eues pendant la journée avec plusieurs citoyens ; dit qu'ils n'étaient arrivés à aucune conclusion, et exposa ensuite succinctement ses propres idées sur ce qu'il y avait à faire et sur la forme de gouvernement qu'il fallait adopter.

Après une courte discussion, Pincherle et Avesani lui-même tombèrent d'accord que le cri de : Vive saint Metre I était le seul que l'on pût espérer de faire retentir avec succès ; Manin alors leur serra la main et dit : « Donc, nous sommes d'accord ! »

Le 22 mars à sept heures du matin, le podestat se rendit chez Manin ainsi qu'il avait été convenu. A la suite de cette visite, il revint déclarer au corps municipal : « qu'il ne pouvait commu- « niquer les projets que Manin lui avait confiés ; » mais il paraissait trèfr-préoccupé et tout bouleversé.

Dès l'aube de cette journée, quelques patriotes ardents étaient accourus chez Manin, l'engageant à profiter de l'espèce de stupeur et d'atonie où était le gouvernement; mais Manin leur réponditqu'il ne voulait pas s'arroger la direction du mouvement, et les renvoya au corps municipal expressément constitué, disaitil, a cet efleU

Voyant toutefois que les heures s^écoulaieat et que rieo ne se décidait, Manin qui craignait de Toir s'échapper le moment le plus fayorable et se refroidir l'enthousiasme populaire, ne fut plus maître de son impatiente ardeur et prit lui-même les mesures qu'il jugea nécessaires au succès de son entreprise. U chai^ea Degli-Antoni (qui, dans ces jours de pérO, ne l'a jamais quitté} de dire à tous les chefs de la garde civique sur lesquels on pouyait compter, et qui viendraient, soit pour presser le mouvement, soit pour demander des instructions , de se rendre vers midi avec leur monde , d'une manière pacifique, aux environs de Saint- Marc ou bien de l'Arsenal, de manière à pouvoir facilement se concentrer là où besoin serait.

Des officiers de marine et des ouvriers de l'arsenal étant venus prévenir Manin dès la nuit précédente, que le gouvernement faisait à l'arsenal des préparatifs hostiles contre le peuple, Manin, tout en instruisant la Commune du fait, résolut de faire tourner ces préparatifs mêmes en faveur de la révolution.

Depuis l'institution de la garde civique, son idée dominante était de s'emparer de l'arsenal. Idée qui, du reste, était partagée par beaucoup d'autres citoyens sans qu'il y eût précisément entente à ce sujet. U fit donc propager partout, et même exagérer, les bruits qui couraient sur les intentions' hostiles du gouvernement, particulièrement sur les préparatifs faits à l'arsenal. Se fondant sur les sympathies de la marine et des ouvriers qui travaillaient à l'arsenal, il conçut l'espoir d'y faire pénétrer la garde nationale sous prétexte de vérifier les faits, et de pouvoir ainsi s'en emparer.

Un officier de marine (Salvini) qui était déjà venu de grand matin trouver Manin et lui communiquer d'importants renseignements, revint encore pour l'engager à faire tout son possible pour pénétrer sous un prétexte quelconque dans l'arsenal, l'assurant que de leur côté il ne trouverait aucun obstacle. Manin fit alors demander pour la seconde fois à l'avocat Benvenuti (chef de quartier de la garde civique) de vouloir bien mettre à sa disposition pour onze heures quelques hommes résolus et bien armés. Beuvenuti qui, le soir précédent, avait été un des adversaires les plus acharnés du projet de Manin de s'emparer de l'arsenal, ré-

pondit à Degli-Antoni chargé de lui faire cette demande : « qu'il « ne mettrait pas son monde à la merci dun fou I » Manin ainsi refusé, ne se laissait toutefois pas décourager, lorsque le meurtre inattendu de Marinowich irint faciliter son entreprise.

Dès qu'il eut appris ce tragique éyénement, Manin ne perdit plus un instant : tout malade qu'il fût, il prit avec lui les quelques gardes civiques qu'il avait dans sa maison comme chef de section, et s'achemina vers la place Saint-Marc, grossissant sa suite de tous les gardes qu*il rencontrait sur sa route. En quit^ tant sa maison il laissa Tordre de lui envoyer Degli-Antoni dès qu'il serait revenu, et de lui dire d'amener également tous les gardes armés qu'il pourrait réunir.

Je dois dire ici que« vers les dix heures, un arsenalotto s'était présenté devant le conseil municipal dans un état d'exaltation délirante et avait raconté qu'on venait de tuer Marinowich à l'arsenal; puis après quelques mots sur le mérite des arsenalotti^ sur le cas qu'en faisait l'ancienne république, sur la confiance qu'elle leur avait toujours témoignée, il s'était écrié : « Maintenant que ce chien est mort, nous ne voulons plus d'Allemands à l'arsenal ! » (Adesso che quel can i xe marto , no volemo piu Tedeschi in arsenal!) Le conseil crut devoir faire enfermer cet arsena* loiio dans le corps de garde de l'Hôtel dé ville jusqu'à plus ample information, ce à quoi il se prêta de bonne grâce.

Dans cette même matinée, un des chefs de la garde civique, Cottich, avait chargé le capitaine Minotto d'aller avec six hommes monter la garde au palais du gouverneur. Comme le bruit cou* fait qu'un grand nombre de Croates étaient cachés dans ce palais, Minotto s'adressa à Zichy pour lui communiquer ses soupçons. Mais Zichy assura sur son honneur le contraire, et chargea un oolond de laire avec Minotto même une minutieuse perquisition qui n'amena aucun résultat. Revenu vers Zichy, Minotto demanda quelles étaient les instructions données aux Autrichiens qui de» vaient garder le palais avec la garde nationale. Zichy répondit qu'ils agiraient d'accord avec elle et ajouta : « qu'il était bien étonné de voir les bons Vénitiens si changés ! p On lui répliqua que la bonté et la patience aussi avaient leurs bornes. Zichy répéta fdusieurs fois : c qu'il aimait les Vénitiens, qu'il lui répu->

gnait d'employer contre eux des mesures violentes ; qu*il comprenait fort bien qu'on aurait voulu que les Autrichiens s'en al< lassent, mais que cela était contraire k son devoir et qu'il ne pourrait y prêter les mains sans risquer sa tèle. »

Quelques instants après, Minotto fut averti que les Croates, de garde à la porte du palais, avaient ordre de faire feu sur le peuple dans le cas où celui-ci tenterait d'y pénétrer. Les Croates interrogés refusèrent de faire connaître leur consigne à cet égard ; ils disaient qu'ils n'avaient ni Tordre d'agir de concert avec la garde civique, ni celui de lui être subordonnés en quoi que ce soit; Minotto alla retrouver Zichy, qui était auprès de Palffy, et se plaignit hautement de cette mauvaise foi. On' assura que ce ne pouvait être qu'un malentendu, et pour le faire cesser , on chargea un colonel de se rendre avec lui auprès des Croates : ils allèrent donc ensemble, d'abord au grand corps de garde de la Piazzetta, où le colonel parla en allemand à deux ofBciers. Revenus de là au palais, le colonel, après avoir causé quelques instants avec les Croates qui y étaient de garde, assura à Minotto que désormais ils dépendraient entièrement de lui, et comme les officiers ne parlaient qu'allemand, on convint qu'en cas de besoin on se servirait d'un interprète. De ce moment les choses se passèrent tranquiUement.

Peu d'instants après , l'amiral deMartini vint lui-même ap|»endrc à Palffy et à Zichy le meurtre de Marinowich par lesarsenalotti.

Quant à Manin il venait à peine d'arriver sur la place Saint- Marc à la tête des gardes nationaux qu'il avait pu réunir, lorsqu'il fut rejoint par Degli-Antoni qu'il avait envoyé au consulat d'Angleterre, afin de prier le consul de vouloir bien se rendre près du gouverneur pour l'engager à tranquilliser le peuple sur les bruits alarmants qui couraient, et sauver cette belle cité du massacre dont elle était menacée.

Le consul anglais (qui apprit la nouvelle de la mort de Marinowich pendant sa conversation avec Degli-Antoni) lui répondit : « que rien n'était constaté au sujet des bruits dont on lui parlait; que toutefois le gouvernement britannique, dès les premiers mouvements populaires de l'Italie, avait cru devoir faire mouiller un vaisseau dans la rade, vis-à-vis la Piazzetta, dans rin-

iérèt de ses nationaux ; mais qu'il ne pouvait empêcher le gou- Temement de prendre les mesures qu'il jugerait nécessaires au rétablissement de Tordre public; et qu'il verrait avec plaisir le peuple de Venise se tenir tranquille, ce qui, du reste, était Tunique moyen d'éviter une répression sévère, déplorable pour tout le monde. » Degli^Antoni insista pour qu'il voulût bien lui donner sa réponse par écrit, et il écrivit alors cette lettre dont une copie fut insérée dans les documents présentés au gou- Temement anglais sur la révolution de Venise, mais que Manin avait décbirée et jetée dédaigneusement après l'avoir lue.

Cette réponse peu concluante fut reçue vers onze heures et demie, et Manin avec Degli-Antoni et les gardes nationaux qu'ils avaient rassemblés, se dirigea alors vers l'arsenal ; la petite troupe s'était sans cesse augmentée des gardes civiques qu'elle rencontrait sur son passage. Arrivés à la Bragora, Manin partagea sa suite en deux groupes d'à peu près cinquante hommes chacun ; la colonne conduite par Manin précédait celle que commandai Degli-Antoni, mais à quelque distance, pour ne pas donner l'éveil; elles marchaient lentement afin d'avoir l'apparence d'une patrouille. Grâce à ces précautions, ils arrivèrent sans obstacle à h porte de l'arsenal où ils se rangèrent en bataille.

Manin n'apercevant dans l'intérieur de l'arsenal que douase gardes civiques, qui y étaient entrés pour rétablir l'ordre après le meurtre de Marinovrich, chargea Degli-Antoni d'y faire pénétrer, d'abord une partie des gardes qu'ils avaient amenés et successivement tous ceux qui surviendraient, mais pas en trop grand nombre à la fois pour ne pas éveiller de soupçons, et en ayant soin de laisser au dehors une réserve suffisante.

Pendant ces préparatifs l'amiral de Martini arriva, sortant de cbexPalCTy; on l'interpella sur les mesures rigoureuses que le gouvernement, disait-on, avait l'intention d'employer contre la ville ; cette conférence dura à peu près une heure, et eut lieu dans les bureaux de l'arsenal; Manin, plusieurs officiers d'étatmajor et quelques chefs de la garde nationale en firent partie.

De Martini afiirma que tous ces bruits de préparatifs hostiles étaient mal fondés, qu'il n'existait aucune trace de semblables mesures ni à l'arsenal, ni ailleurs, et il invita les citoyens pré-

sents à faire eux-mêmes les investigations les plus rigoureuses.

Saisissant avec empressement cette occasion, on chargea immédiatement une conunission, composée de deux gardes civiques et du capitaine de génie Ponti, de procéder à une perquisition générale.

De Martini mit aussi sous les yeux des personnes présentes, des dépêches récemment expédiées à Tescadre, qui ne contenaieDi non plus rien d*alarmant pour la population yéniticune ; sortant ensuite de la salle où avait eu lieu la conférencCi de Martini pâlit en voyant un grand nombre de gardes nationaux armés (bien que de sabres seulement) rangés sur la plate-forme de Tarsenal.

La commission à son retour rapporta : a que Tarsenal de terre pouvait être facilement envahi , attendu qu'il n'était séparé de l'arsenal de mer que par une grille de bois, tandis que la défense en serait fort difficile à cause des dégâts faits à un pont par les arsenalotti pour empêcher Marinowich de fuir, i^

Alors Manin, accompagné des officiers de marine Ponti, Burowich et Palla, et des officiers de la garde civique Canetti, Zanetti, Georges Manin et Degli-Antoni, alla faire lui-même une reconnaissance dans Parsenal. Pendant cette reconnaissance* les officiers de marine qui Tentouraient lui indiquaient les endroits qu'il était essentiel d'occuper tout d'abord : la certosa (où se fabriquaient la poudre et les projectiles de guerre) et la salle d'armes. On convint aussi alors que le commandement de l'arsenal serait donné à Graziani, celui de la flotte à Marsich, celui de l'artillerie et de la marine à Paolucci.

A ce moment Zilio Bragadin vint rejoindre Manin et lui dit : « que le vice-amiral Martini avait chargé le chef d'état-major de la garde civique, Giuriati, de demander qu'on le laissât partir pour conférer avec le gouverneur militaire Zichy, offrant du reste au même Giuriati, d'assister à l'entretien qu'on aurait soin de tenir en italien; mais que la garde civique s'était énergiquement opposéeà cette demande et, au contraire^ avait déclaré de Martini prisonnier, à la suite de quoi on lui avait demandé son épée qu'il avait rendue aussitôt. ]»

De retour de son inspection, Manin ordonna qu'on envoyât surle-champ un nombre considérable de gardes civiques garder la

grille de communication qui séparait l'arsenal maritime ; il y fit braquer en même temps des canons et raccommoder le pont brisé. De Martini ayant voulu s'opposer à ces mesures, Manin prit dès ce moment le ton absolu du commandement. 11 ordonna qu'on sonnit la cloche de la maestranza (qui appelle les ouvriers) et fut obéi sur*le-éhamp. Il exigea ensuite qu'on ouvrit les portes de la salle d'armes, afin de pouvoir armer les gardes civiques et \eé arsenalotti qui accouraient en foule ; et comme on répondit : « qu'on avait égaré les clefs, » il s'écria : « que si dans cinq minutes (tirant sa montre qui marquait une heure cinq minutes) on ne lui avait pas consigné les clefs de la salle d'armes, il en ferait enfoncer les portes. »

Cependant quelques arsenalotti impatients, ayant brisé les clôtures d'un endroit où se trouvaient de longues échelles montées sur des roues, les appliquaient contre le mur de la salle d*amies, et s'apprêtaient à y entrer par les fenêtres. Manin, se faisant une tribune d'une de ces échelles, harangua alors les gardes civiques et les arsenalotti, les priant <c de rester calmes et dignes, et d attendre que le délai accordé fût expiré. » Les clefs furent apportées en ce moment ; il termina son discours en disant « qu'il remetiaii le commandement de V artillerie à Pao^ lucci, celui de la marine à Marsich, et celui de V arsenal à Graziani. » Immédiatement après, il quitta l'arsenal.

Graziani très-ému, placé entre l'amour de la patrie et la sainteté du serment, aurait désiré, avant d'entrer en fonctions, d'être formellement délié de ce serment par de Martini ; mais cdui-ci, malgré la prière qu'il lui en faisait à genoux et les larmes aux yeux, s'y refusa obstinément, en disant que luimême n'avait cédé qu'à la force. Graziani alors n'hésita plus ; il prit le commandement au milieu des cris de confiance et de joie des citoyens, et fit immédiatement exécuter toutes les mesures nécessaires à la défense de l'arsenal.

La salle d'armes ouverte, on n'y prit que les fusils et les épées ordinaires, sans toucher à aucune arme précieuse. (On a pa constater depuis qu'aucune de ces armes n'avait été égarée.)

Peu d'instants après, le major Boday apparut en face de Tarsenaly sur la Piazzetta, à la tête d'un corps d^infanterie de

i38 PREMIÈRE ÉPOQUE.

marine (composé entièrement d'Italiens), puis, s'approchantdes gardes civiques qui gardaient les abords des bâtiments, il manifesta rintention d'en forcer l'entrée ; à la Tue de ces troupes, les gardes qui se trouvaient dans l'arsenal firent fermer les ^lles et se formèrent en carré, afin de se défendre, tandis que ceux du dehors se préparaient également à une' défense Tigoureuse. Voyant cela, Boday commanda le feu ; mais pas un de ses soldats n'obéit ; l'un d'eux même lui asséna sur les épaules un coup de baïonnette qui le blessa légèrement ; un garde civique lui arracha en même temps son épée, et il fut entraîné dans l'arsenal. La foule qui l'entourait, en proie à la plus grande exaspération, dirigeait déjà contre sa poitrine des poignards et des pistolets, et l'aurait infailliblement tué malgré ses larmes et ses prières, si Degli-Antoni ne Teût couvert de son corps, suppliant ceux qui l'entouraient d'épargner un homme désarmé, prisonnier et blessé. Boday fut confié à la garde du Prussien Stiegliz qui soutenait le mouvement révolutionnaire avec ardeur, et auquel on avait déjà confié de Martini et plusieurs ofBciers autrichiens prisonniers.

Partout s'organisait la défense ; les mesures les plus intelligentes furent prises pour la garde de l'arsenal et pour défendre la ville contre les violences que les Autrichiens auraient l'intention d'exécuter. Tommaseo aussi vint à l'arsenal, et par un chaleureux discours, exhorta ses concitoyens à achever l'œuvre si bien commencée.

U est bon de dire ici que l'avocat Benvenuti était accouru de son côté dès qu'il eut appris que l'arsenal était au pouvoir de la garde civique, et qu'il en était reparti en toute hâte pour annoncer cette nouvelle à la Commune ; chemin faisant, il rencontra Mengaldo. Celui-ci lui dit qu'il sortait de chez PalfTy, auquel il avait déclaré : « que le seul moyen de tranquilliser la population était de mettre tous les moyens défcnsifs et offensifs qui pouvaient menacer la ville entre les mains des citoyens ; » mais que Palffy avait objecté : « que chaque concession accordée était aussitôt suivie d'une demande plus forte ; que cette situation ne pouvait se prolonger ; qu'il invitait donc le corps municipal à venir formuler une bonne fois toutes les demandes qu'il

croirait devoir faire; que si ces demandes ne portaient aucune alleinte à la domination autrichienne, il les accorderait volontiers ; mais qae, dans le cas contraire, il prendrait toute mesure qu'il jugerait convenable. »

Le corps municipal reçut ainsi à la fois et la nouvelle de la prise de Tarsenal et l'invitation du comte P&lffy. On résolut de nommer une commission chargée de réitérer la demande déjà présentée par Mengaldo. On nomma comme président de cette commission le podestat, qui accepta sans hésiter, et on lui adjoig:iiit les assesseurs municipaux Dataïco Medin et Luigi Michiel, qui acceptèrent aussi; puis les deux négociants Reali et Pincherle ; le dernier accepta, mais Reali dit qu'il ne se souciait pas de risquer sa tète; Avesani fut alors nommé à sa place. Les cinq membres du corps municipal et le commandant de la garde civique, Mengaldo, se rendirent au palais du gouvernement avec le député central Fabris qui, sans avoir été nommé, s'était joint à eux. Us arrivèrent chez le gouverneur vers trois heures et demie de l'après-midi.

Hanin, en s'éloignant de l'arsenal, accompagné de son fils et de plusieurs autres personnes, était allé se reposer dans une petite taverne de la rue del Selciato sant' Antonin. Il était très-fatigué et souffrait horriblement d'une irritation de vessie qui depuis quelque temps déjà le tourmentait, et que la fatigue de ces derniers jours avait augmentée au plus hautd^ré. Après une heure de repos, il s'achemina vers la place Saint-Marc à travers les ovations d'une masse de citoyens de toutes classes qui, ayant appris la prise de l'arsenal, accouraient en foule au-devant de lui. Dans le trajet de sant' Antonin à la place, il prit par la Riva degliSchiavont ; les soldats de garde devant la caserne du Sépulcre s'étant mis sous les armes et lui ayant rendu les honneurs militaires, Manin, tout en répondant à leur salut, s'écria : Vive l'Italie! Vive saint Marc! Et aussitôt le peuple qui l'accompagnait d'éclater en cris frénétiques de : Vive saint Marc ! vive la République! L'officier autrichien, en entendant ces cris, crut devoir faire rentrer ses soldats dans l'intérieur delà caserne ^

« M. DeglUAntoni était resté à l^arecnal ; de là une lacune dans cette iwrtie de ■on rëcit. Georges MInotto raconte le trait sultant dans la Gazette du 34 mars : • En

ArriyésurlaplaceSaint-MarCyManinyproclainalaRépubliqiie.

La foule immense qui y était rassemblée accueillit sa proclamation avec enthousiasme, et bientôt la ville entière retentit des cris frénétiques de : Vive la République! Vive saint Marc l

En ce moment même la commission municipale arrivait chez Palffy pour discuter avec lui les articles de la capitulation ; on peut juger si les cris de la place et la nouvelle de la prise de l'arsenal contribuèrent à en faciliter la conclusion.

La république proclamée, Manin rentra chez lui complètement épuisé et se mit au lit, donnant ordre de ne laisser entrer personne, si ce n'est Degli-Antoni dès qu'il serait revenu de l'arsenal où il l'avait laissé.

Degli-Antoni arriva bientôt en effet pour rendre compte à Manin de ce qui s'était passé après son départ. Il témoigna en même temps sa surprise de ce que la commission municipale, qui de son chef, venait de se constituer en gouvernement, ne l'eût pas appelé pour en faire partie ; mais Manin lui répondit avec son calme habituel : a qu'ils faisaient bien, et quails faisaient même œuvre de miséricorde en le laissant tranquille^ ayant vraiment assez travaille. »

Il envoya toutefois Degli-Antoni porter à Avesani, érigé en pré* sident de la commission gouvernementale, une note du consul sarde, qui approuvait la forme de gouvernement que Manin avait proclamée. Avesani ayant pris connaissance de cet écrit, s'écria d'un ton d'impatience : « Veuille dire à Manin qu'il y a bieu

< sortant de rareenal, Manin annon<;a à ceui qui étaient restés en dehors, c<m»- « ment il était tombé en notre pouvoir. Une Joie frénétique accueillit cette nonm velle ; les soldats du bataillon Wimpfen et ceux de la marine n*eurent tiNis m qu'une seule et même inspiration : Jeter loin d'eux le pompon yaune et noir; en « sorte que le canal en fut bientôt couvert, comme si les eaux de Venise étaient m chargées de laver, les premières, la honte que ces couleurs ont si longtemps

< infligée à litalie! » — Un des compagnons de Manin raconte ceci :

« Arrivés àSainte-Apollinaire, nous vîmes un vieillard vénérable qui se tenait « là debout, la tête découverte, écoutant la proclamation de la République. Tout à

< coup il vient me serrer avec transport dans ses bras, et tirant de son sein on m vieux lion sculpté en bois, U s'écrie : « Ah ! Je le savais bien, mol, que Venise m ressusciterait un Jour: J*en étais tellement sûr, que depuis cinquante ans. J'ai m toujours porté sur mol ce lion pour le Jour où Je redeviendrais républicain ; main- « tenant Je n'ai plus rien à demander à Dieu, et Je puis mourir en paix. > (Gtitf- /tfiûift. Réminiscences de ia première époque de la Mpubiiqye,]

RELATIONS DIVERSES. Ul

autre chose à faire en ce moment que de discuter sur la forme do gouvernement ! » Cette réponse étant rapportée à Manin , celuici dit tranquillement : « Eh bien ! qu'ils fassent alors comme ils Fentendent ; quant a moi, je m*en lave les mains. » Seulement, sur le reproche que lui fit Degli-Antoni de prendre la chose avec trop d*tndiOérence, il ajouta : « Eh bien, tu verras « que ces messieurs auront encore recours à moi. »

Cependant Manin redoutait les conséquences de Tirritation po« pulaire. Cette irritation était extrême en effet. Le peuple se montrait exaspéré de ne pas voir le nom de Manin figurer dans la commission gouvernementale; il craignait qu'on n'eût l'intention de modifier la forme de gouvernement qu'il avait acclamée avec tant d'enthousiasme. Pour empêcher qu'il ne se portât à des excès, Manin résolut de l'exhorter au calme et à un maintien digne de la liberté conquise, et Degli-Antoni ayant eu soin de faire mettre h son entière disposition la typographie de Térésa Gattei, Manin lui dicta à onze heures du soir le célèbre manifeste qui fut imprimé dans la nuit même, et affiché dans toutes les rues de Venise * :

t La paurre Tërésa Gattei e«t morte depuis, Tictime de ion dévouement per* sâstant. Voici sa triite histoire :

Manin dans son exil n'avait pour vivre et faire vivre ses enfants qtfe le produit de ses lerons et ce!ui de la vente du mobilier et d'une belle bibliothèque qu'il avait biases à Venise; mais i* Autriche mettait mille obstacles à la réalisation de cette dernière ressource. Non-seulement toute vente publique fut interdite, mais tout •rhéteur isolé devenait aussitôt l'objet des soupçons et des tracasseries de la police.

tn Français, résidante Paris, se décida alors à acheter la bibliothèque de Manin, màï» à rinsu de ce dernier, qui aurait pu refuser, ou bien se considérer eomme TobUgé de son amt 0 fit prier madame Gattei d'annoncer à Manin que ses livres étaient vendus à une personne qui désirait rester inconnue, et en même temps lui envoya on effet sur Paris en la cbarceant de le remettre de son côté à Manin. Cette rase innocente réussit en ce sens, que Manin a toujours ignoré le nom de raoqoérear ; mais poor la panvre Gattei elle eut des conséquences funestes, qui pèacntcooune un remords sur le cœur de celui qui s'est servi de son intermédiaire.

Madame Gattei avant, selon sa promesse, fait transporter chei elle les livres de Manin, fut appelée à la police pour expliquer œ fait. Elle dit la vérité. Bientôt après elle fui de nouveao mandée à la police, accusée d'en avoir impoté, en disant que taapsértur dtt livru habitait Paris , puisqu'on savait qu'une traite avait été expédia de Venise, et sonmiée de nommer le Vénitien assex hardi, pour avoir osé acheter les livres de Manin !

Il fljini lemaïqner id que même si les acquéreurs eussent été Vénitiens, il n'existait ombre de prétexte ponr leur en faire un crime ; car oe n'est que plus tard que

23 mars.

VÉnrtERs!

Je sais que tous m'aimez, et au nom de cet amour, je vous demande que dans la manifestation légitime de votre joie, vous vous conduisiez avec cette dignité qui convient aux hommes dignes d'être libres.

Votre ami,

Manin.

Néanmoins, l'irritation causée par Tabsence du nom de Manie et de Tommaseo et par le bruit que la commission qui avait pris le pouvoir, ne voulait pas de la République, ne cessa point. Elle trouvait une cause de plus dans une certaine impopularité qui pesait sur Avesani depuis les agitations du mois de janvier ; à tort

l'Autriche régularisa ses spoliations, en séquestrant tous les biens meubles ou iatmeubles des exilés et des émigrés.

Malgré cela la pauvre femme eut beau protester, produire des lettres, donner le nom et l'adresse exacte de la personne ; elle fut jetée en prison et retenue pendant cinquante-quatre jours ; c'est là le temps qu'il fallut aux autorités autricliiennes pour faire prendre à Paris les renseignements nécessaires. La yéracité de madame Gattei démontrée par des preuves irrécusables, elle fut enfin relâchée avec tonte sorte de menaces. Mais son commerce avait périclité pendant sa détention; son associé se retira bientôt, effrayé des persécutions de la police; ses affaires si honorablement conduites depuis de longues années se dérangèrent déplus en plus ; la pauvre femme, craignant la ruine et le déshonneur, poussée au désespoir, se jeta dans un puits !

Qnelces lignes du moins servent à venger sa mémoire !

Quanta la bibliothèque de Manin gardée jusqu'à sa mort à Venise dans Tespoir de la lui faire retrouver un jour, elle est passée entre les mains de lord Ash, qui deux ans auparavant avait vainement tenté de faire accepter à Manin un don qui peut-être eût prolongé ses Jours; car il Teût mis en état de renoncer aux leçons devenues de plus en plus pénibles avec les funestes progrès de sa maladie ; Lord A... ne connaissait pas Manin personnellement lorsqu'il alla lui faire sa proposition ; elle lui était inspirée par une admiration qui llionore. 11 conservera à jamais la bibliothèquq de Manin, comme un monument glorieux; il en est digne; le prix dont il l'a payée doit servir à la publication de ces documents et au soulagement de quelques pauvres Vénitiens.

RELATIONS DIVERSES. i43

OU à raison Iç peuple lui en voulait de n'avoir pas été emprisonné en même temps que Manin et Tommasco, puisque lui aussi avait présenté une motion à la congrégation centrale.

A trois heures du matin, à la suite d'une réunion au caie Flo* rian^ les membres les plus influents de la bourgeoisie chargèrent TaTocat Bellinato d'exprimer à la commission gouvernementale le mécontentement général de l'exclusion de Manin, et de demander au président de la commission de se démettre du pouv^oir. Aussitôt la commission entière donna sa démission et remit le gouvernement entre les mains de Mengaldo, commandant de la garde civique.

Le 23 de grand malin, Mengaldo, Correr, podestat de Venise, el plusieurs autres personnes vinrent chez Manin qui était encore couché, et là, ils concertèrent avec lui tout ce qui fut fait dans cette journée.

Cest ainsi que le gouvernement républicain se trouva dès ce jour installé à Venise avec l'entier assentiment du peuple vénitien.

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