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TÉRÉSA MANIN A MADAME

Vemsc, 3 avril 1848.

CfliRBAHn,

L'ivresse dans laquelle nous avons vécu tous ces jours passés, et dont nous nous ressentons encore, ne m'a pas permis de m'occuper de quoi que ce soit ; c'est ce qui a retardé ma réponse. Tout, jusqu'à ma famille dont j'ai toujours si grand soin, a étô négligé ! Penser aux événements miraculeux qui nous ont délivrés d'une tyrannie de trente-trois années, c'était mon unique oc-

> Cette lettre nous a été donnée par la personne même à qui elle fat écrite.

cupation. Ces événements me semblaient un rêve, notre condition actuelle une vision. Oh! chère amie I comprenez notre félicité. Se lever le matin de son lit esclave ^ s'y coucher libre le soir! Si ceci ne semble pas un rêve, qu'est-ce qui le semblera jamais ? Chère amie, pourquoi n'étiez-vous pas là le jour de notre rédemption! De pareils jours ne se retrouvent pas deux fois dans le courant de la vie humaine.

J'avais beaucoup souffert avant ce jour, car je savais parfaitement à quels dangers s'exposait mon mari ; mais jamais je ne lui ai dit : Arrête-toi. Et cependant, je vous l'assure, en le voyant comme hors de lui-même par la tension d'esprit, et à force de méditer sur la forme de gouvernement qu'il conviendrait d'adopter, j'ai craint parfois pour sa raison ! Mais mon anxiété et ma terreur furent au comble, lorsqu'il vint m'annoncer que peutêtre Venise serait bombardée dans la journée ; quand je le vis écrire aux divers consuls pour protester contre cette mesure, et que je l'entendis appeler Geoi^es et lui dire : « Viens avec moi à l'arsenal ! » Ce que j'ai souffert dans ce moment, vous pouvez l'imaginer beaucoup mieux que je ne saurais le décrire. Je crois que peu de femmes se seraient conduites alors comme je l'ai fait. Je ne voulus pas même embrasser mon mari ni mon fils pour ne pas m'attendrir davantage. Quelles heures que celles de onze heures à cinq heures ! J'étais certaine que si l'un de mes bienaimés était tué, l'autre ne voudrait pas survivre.

Enfin sur les cinq heures, les cris d'une grande foule qui s'avançait vers ma maison, vint délivrer mon âme de ses angoisses. J'entendis distinctement les cris de : Vive Maninf Dès ce moment je fus siïre du succès, et je m'écriai à mon tour : Vive saint MarCj vive la République! car je savais que mon mari devait proclamer la République sur la place Saint-Marc.

Pour la seconde fois depuis cinq jours, je vis mon mari ramené comme en triomphe à la maison. Deux fois en cinq jours, c'était trop pour mes forces ! Pourtant je me contins dans ma joie, comme j'avais fait dans ma douleur. J'embrassai mon mari comme le libérateur, le premier entre tous, de ma patrie; j'embrassai mon fils, qui à 16 ans, avait montré le courage et le sangfroid de l'âge mûr, et en moi-même, je me glorifiais des deux I

RELATIONS DIVERSES. i45

Je Toudrais tous dire mille choses, mais le temps me manque. J^ai lu à mon mari votre lettre et celle du citoyen Louis, et il en a été ému. Pour Totre fils aussi, me disait^il, une belle et glorieuse voie est ouverte dans notre République. Quiconque réunira talent et honnêteté y trouvera honneur et récompense ; cela est indubitable. L'avenir de nos fils est donc assuré, chère amiel Je vous embrasse.

VoTKB Thérèse.

RÉPONSE

QUI PRÈTBffDBNT QUE NOTRE RÉPUBLIQUE EST NÉE DU HASARDA

Venise, 17 avril 1848.

Dans le silence de sa prison, Daniel Manin méditait profondément sur la condition de sa patrie et sur ses destinées futures ; et par patrie, il n'entendait pas Venise seulement, mais Tltalie tout entière.

Les événements de Rome, de la Toscane, et enfin ceux de Vienne lui firent considérer comme très-prochaines des vêpres lombardo-vénitiennes ; il ne se trompait point. Mais ces vêpres et la fuite des Autrichiens ne pouvaient avoir immédiatement pour résultat la parfaite délivrance, moins encore la parfaite unité de toute Tltalie. « Dans Tintervalle, » pensa Manin, « le pays pourrait tomber dans l'anarchie, à moins qu'on n'instituât un gouvernement conforme aux besoins du moment et du lieu, un gouvernement qui puisse, en outre, s'harmoniser avec ceiui (|ue toute l'Italie voudrait établir par la suite. »

Plus les événements se précipitaient, plus aussi Manin voyait approcher le jour où le peuple de Venise se lèverait comme un seul homme pour briser les portes de sa prison. « Après

1 Getta reUUon est traduite »ur un manuscrit de Térésa Manin.

demain, demain, disaîUil, aujourd'hui peut-être, je ser^i lilnrey et le moment de ma délivrance sera en mènle temps celui de la rédemption de Venise. Quel régime dcTra dès ce jour ren^placer l'ancien régime? lequel convient actudlement à ce peuple? Serait-ce un roi constitutionnel ? Mais les . peuples aujourd'hui aspirent à tout autre chose qu^aui rois constitutionnels ; dès lors une monarchie constitutionnelle entraînerait , d'ici à. peu de temps, une autre révolution, et par suite d'autres calami<tés. D'ailleurs quel sens aurait pour ce peuple-ci le mot constitutionnel? Il serait nuil compris, ou pas compris du tout^ tandis que la république, avec ses traditions de gloire, de grandeur, avec les espérances que ce mot renferme aujourd'hui pour tous les esprits, sera compris par tous, trouvera de l'écho chez tous, et ne nous obligera pas à faire plus tard une nouvelle révolution. Il y aura sans doute des difficultés, des embarras, des obstacles; il y a des gens qui voudront faire de l'opposition, même à un gouvernement républicain ; mais en somme, les autres peuples italiens finiront par nous comprendre, nous triompherons; le flambeau de la liberté s'allumera partout à notre feu. »

Ces idées jetées ici sans ordre, à peine indiquées, coûtèrent à Manin bien des insomnies, des angoisses, des craintes et des fatigues d'esprit. Mais plus il réfléchissait sur la chose publique, plus il se persuada qu'il ne pouvait mieux faire pour servir, non-seulement Venise, comme on voudrait l'en accuser aujourd'hui, mais l'Italie entière.

La dernière prophétie de Manin s'accomplit comme tant d'autres. Le 17 mars (il y a aujourd'hui un mois), all heures du matin , le peuple en masse courut le délivrer. Enlevé de sa prison y porté triomphalement par les rues, mattre absolu des flots du peuple qui n'attendait, qui ne demandait, qu'un signe pour se jeter sur ses tyrans, il s'abstint de proclamer la République^ recommanda la modération, l'ordre, la tranquillité, et il fut obéi.

Mais, rentré au sein de sa famille, Manin se dit : <c L'heure de la rédemption est venue, il faut agir I » *

Le citoyen Michiel, jeune homme aux sentiments généreux, et qui avait donné des preuves de courage, alors qu'il y avait

péril à en donner, vint ce jour même, à quatre heures, lui dire que lé drapeau tricolore avait été élevé sur la place Saint-Marc, qu'il s'en était suivi un tumulte, que les troupes avaient croisé la baïonnette et qu'il fallait songer à prendre des mesures. « Qu'on institue la garde civique, » s'écria Manin ; Michiel, comprenant l'urgence^ courut aussitôt chez Palffy, mais n'obtint rien. La garde civique ne fut instituée que le lendemain, alors que les Croates avaient versé le sang des citoyens, et que la municipalité avait deux fois répété sa demande.

Ou 17 au 22 mars, Manin- resta presque entièrement renfermé chez lui, tantôt seul, tantôt entouré de quelques amis, réclamant et donnant des conseils ; mais lorsqu'il disait : « Aujourd'hui ou demain Venise sera à nous, » ses amis eux-mêmes paraissaient stupéfaits. Un soir, il demanda à Tommaseo quelle forme de gouvernement il jugeait la plus convenable pour* Venise dans le cas où on s'en rendrait maître ? A quoi Tommaseo répondit : « Mon ami, il ne m'est pas encore possible de faire une pareille supposition, p Un autre soir, il dit à Pincherle : « C'est demain ou après-demain le grand jour où nous proclamerons la République. » Pincherle demeura tout ébahi {trasofjnato) et ne sut que répondre ^

Le 21 au soir, Tommaseo, Pincherle^ Zilio Bragadin, Benvcnuti et plusieurs autres se réunirent chez Manin et y restèrent

^ Le eorretpoodaiit allcnumd de la Gazette d'Augsbourg lui écrit à ce sujet le •1 aTTll : • Pour qui ne connaît pas les Vénitiens, il est impossible de se faire une idée

• de reflet que produit sur eux ce cri : Vive saint Marc llèï yu des vieillards s'age-

• DooUlcr en pleurant devant rétendard sacré, et supplier Dieu de ne pas les laisser

• nsourir maintenant! Les femmes, les enfants, suivaient leur exemple. C'est

• aa*si à ces antiques souvenirs qu'on doit la complète tranquillité de la ville et

• la confiance sans bornes qui règne dans tous les cccurs. »

tens une minute d'Êmllia Manin, datée du 25 mars, on lit : • Le 2 1 mars au soir,

• un grand nombre de personnes se réunirent i la maison, pour délibérer sur le

• cri qu'il conviendrait d'adopter pour soulever le peuple, et ce cri impliquait en « même temps la forme de gouvernement que nous entendrions établir. Après

• une longue discussion quelques-uns émirent i'avis de crier : Vive Key nier, roi

• constitutionnel! mais mon père leur fit observer que ce cri ne serait compris par « personne, et que d'ailleurs notre but réel étant notre libération pleine et entière,

• mieux valait faire une révolution que deux, »

t4S PREMIÈRE ÉPOQUE.

jusqu'à deux heures et demie du matin. Après de longues discussions, il resta convenu qu*on crierait : Vive saint Marc! La puissance de la parole de Mauin les avait convaincus que c'était là le seul cri efficace.

La séance enfin levée, Manin se mit au lit, agité, épuisé de fatigue, et pour la troisième fois il ne put fermer l'œil.

Le 22, dès sept heures du matin, Zilio Bragadin revint. Dès qu'il le vit, Manin lui dit : « C'est bien entendu : Vive saint Marc! » Ils se mirent à parler bas ; mais en sortant de la chambre Bragadin s'écria: Vive saint Marc !

Une demi-heure après, vint Zanetti qui parla longuement avec Manin; puis presque tous les amis de la veille vinrent l'un après l'autre, et chacun d'eux resta quelques instants avec lui. Vers dix heures, un inconnu monte rapidement l'escalier et dit qu'il a absolument besoin de voir Manin. Celui-ci avait défendu de laisser entrer qui que ce fût dans sa chambre ; que faire? L'inconnu n'attendit pas qu'une décision fût prise, entra résolument dans la chambre inviolable et s'écria : « Venez vite prendre l'arsenal, ou vous ne le prendrez plusl Venise sera bombardée dans la journée et probablement saccagée. Dépêchez-vous, je vous en conjure! » Qu'on se figure l'effet que produisirent ces paroles sur Manin ! « S'il n'est besoin que de courage, nous prendrons l'arsenal, mais s'il faut des connaissances stratégiques, je n'en ai pas. » L'autre insiste et dit : « La marine est toute pour nous. Ne vous laissez pas arrêter par les difficultés ; ne discutons pas, nous n'en avons pas le temps, habillez-vous (Manin était au lit] ; réunissez le plus de gardes civiques que vous pourrez, et à l'arsenal ! » Il repartit sans attendre la réponse.

La présence d'esprit n'abandonna pas Manin dans ce moment suprême. 11 appela Degli-Antoni, lui dicta des lettres aux divers consuls pour les prier de protester en cas de bombardement ; ensuite il se leva, marcha en long et en large dans sa chambre, s'habilla et parut plus tranquille.

Dès qu'il fut habillé, il alla embrasser sa fille, lui recommanda d'avoir du courage en cas de malheur ^ et dit à son fils Georges :

A Tanenal 1 — Vous faire tuer 7 dit sa femme. — Oui, s'il le faut ! répondit Manin, et ils partirent.

Arrivé au bas de Fescalier, il n'y trouva pas sa compagnie qui se tenait habituellement dans une pièce du rez-de-chaussée. Cette circonstance le surprit, mais ne l'empêcha pas de s'acheminer vers l'arsenal, avec l'intention de recruter tous les gardes nationaux qu'il rencontrerait sur sa route. Avant de partir, il recommanda sa maison et sa famille à Camploy et à Casarini» les seuls gardes civiques de sa compagnie qui étaient venus ^.

L*arsenal fut pris ; Manin a l'intime conviction d'avoir par là préservé Venise du bombardement et peut-être du massacre. A la porte même de l'arsenal, où le peuple était rassemblé, il s'écria: Vive la marine vénitienne! Vive Pie IX l Vive l' Italie l Vive saint Marc/ La foule répondit à chacun de ces cris; il les renouvela lorsqu'il fut devant la caserne du Sépulcre, et

* Ëmilia est plus explicite au sujet de cet incident. D&nsles réunions de la Teille, on avait fini par s'entendre sur le cri à élever en cas d'événement ; mais quant au pr(>iet de Manin de tenter dès le lendemain la conquête de l'arsenal, il parut d'une témérité folle à presque tous, mais notamment à Mengaldo/ commandant en chef, et àBenvenuU, l'un des capitaines de la garde civique, qui le repoussèrent alisolumeol. « Mon père, dit Ëmilia, éprouvait un grand cliagrin de n'avoir pu persuader ses amis ; il hésitait s'il devait exécuter son projet à lui seul, et passa une nuit d angoisse. • Toutefois, dès 7 heures, Manin avait communiqué son projet au comte Correr, qui en fut épouvanté (souvenirs de Degli-Antoni), et il pressait de nouveau Mengaido, revenu avec quelques autres auiis de la veille, de lui céder pour ce jour le commandement de la garde civique, certain, disait-Il, de s'emparer de larsenal, bien qu'il ne pût développer un plan arrêté. Mengsldo refusa, et même, en sortant, aidé de Benvenuti, il s'arrangea pour enlever à Manin la disposiUon de sa propre compagnie : ne voulant pas la laissera la merci iTun fou. Manin exténué et souflhmts'était renfermé dans sa cbam]>re, lorsque vers dix heures vint rofllcier de marine Saivini. Ici laisâons parler Emilia : « Il dit à mon père, que s'il le voulait, l'arsenal était à nous, que le commandant Marinowich venait d'être aasaasiné. Mon père demanda le temps de s'habiller et de faire réunir la garde civique, mais on lui répondit que s'il tardait, Venise serait bombardée. Mon père envoya de suite prévenir Benvenuti afin de faire réunir sans délai la garde civique; mais celui-d fit réponse *• Qu'il avait défense de laisser même un seul homme à la ditftntition de Manin. » On peut plus facilement se figurer que décrire la colère où cette réponse Jeta mon père. U commença par dire : Tai fait mon devoir ; quoi qu'il arrive maintenant, ce ne sera pas ma faute, » Il dit ensuite à maman de ne pas s'effrayer si quelques boulets tombaient sur Venise. Bientôt cependant, ne pouvant résister à son inquiétude, Il dit : c Advienne que pourrai » et partit seul aiec mon frère.

iSO PREMIERE ÉPOQUE.

le peuple y répondit avec un enthousiasme toujours croissant Manin se décida à entrer, avec son fils, Zanetti et Canetti dans un petit cabaret et à prendre un peu de repos, par lassitude, mais plus encore pour être sûr de trouver le peuple réuni sur la place Saint-Marc, et déjà instruit des événements. La foule qui raccompagnait le laissa entrer et poursuivit son chemin ; Manin resta là à peu près une demi-heure, prit un peu de nourriture, se reposa, et ensuite s'achemina vers la place.

Une demi-heure avait suffi pour répandre d'un bout à Tautre de ta ville l'heureux événement ; tout Venise se mit en mouvement. Tous se précipitèrent sur la place afin d'épancher le trop plein de leurs émotions dans des vivats et des cris de joie. C'était de l'ivresse, du délire ; les vieillards pleuraient, les jeunes gens s'embrassaient; celui-ci battait des mains, celui-là les élevait vers le ciel en actions de grâces ; tous semblaient avoir perdu la raison.

Arrivé au milieu de la place, Manin, salué par le peuple du nom de libérateur, monta sur une sorte de tribune improvisée ; d'une main il saisit son épée, de l'autre un pan du drapeau tricolore qu'un garde civique élevait à côté de lui, et paria à peu près ainsi : «Vénitiens ! l'arsenal est à nous, nous l'avons conquis a à force de courage, sans verser une goutte de sang ; notre coûte rage a étourdi nos ennemis, et c'est là notre triomphe ! etc. » Il termina en criant : Vive l'Italie/ Vive Pie IX! Vive la République de Venise!

La joie alors n'eut plus de bornes ; il n'y a point de parole qui puisse la peindre. La garde civique, comme par inspiration, se forma en carré, et jura de défendre la nouvelle république et son fondateur au prix de tout son sang.

Ainsi finit à Venise la tyrannie, ainsi y ressuscita la liberté et s'accomplit une révolution, sujet d'étonnement pour les contemporains, et que la postérité appellera fabuleuse !

(22 MARs^ li AOirr.)

On t dit que nout aviont péché par trop d'tadvlgcnce. Quel mal a produit notre indulgence T Avonanont été rooina énergiquea que ceui qui prechaienC la tévéritc ? La léTérité aurait-elle prolongé d^ane heure notre exiitence ? Le touTenlr de notre gênéroiité n'ett-il pai une force T N*eat-«e n'en que d*avoir imposé le respect même à ses adTcrsaires politiques Y

(MariRi Pentéeê détaehéei.)

Doge de Venise ? Mon ambition Tisait bien plus haut, j*ofe à peine me Tavouer — Washington I !

( llAmif, PemétM détaehéet.)

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