‹ Documents et pièces authentiques laissésChapitre 5 sur 144 · NOTICE SUR DANIEL MANIN · texte numérisé non relu

NOTICE SUR DANIEL MANIN

Qu'il nous soit permis de faire précéder . notre œuvre par quelques lignes sur riiomme illustre dans lequel s'incarna pour ainsi dire la révolution de Venise, et dont le nom est devenu parmi nous synonyme de patriotisme et de souffrances noblement supportées.

Le caractère et les actes publics de Daniel Manin ressortiront complètement de ces documents ; quant à sa vie privée dans les années antérieures à 1848^ il eût été, sans doute, désirable de pouvoir la raconter de la même manière. Bien que dévoué jusqu'à l'abnégation aux affections de famille, jamais dans le cœur de Manin (et nous pouvons ajouter dans le cœur de tous les siens) ce sentiment ne fut séparé du culte de la patrie. Ses lettres intimes augmenteraient certes au plus haut degré les sympathies universelles pour cette nature d*élite ; on y verrait que jamais homme peut-être ne réunit à un degré aussi également exceptionnel la tendresse infinie du cœur, l'inflexible énergie du caractère, l'élévation et la souplesse de l'inlelligence.

Nous devons toutefois nous imposer à cet égard une grande réserve par respect pour les sentiments de cet homme illustre, qui voyait une sorte de profanation dans ce genre de publicité. Nous espérons ne pas faillir à ce religieux respect en faisant exception pour quelques pièces qui touchent de près à sa vie publique et qui y jettent une vive lumière. On ne pourrait, en effet, apprécier les sacrifices faits par Manin à sa patrie, si l'on ignorait que la tendresse du père de famille le disputait chez lui à l'ardent patriotisme du citoyen.

Un profond chagrin empoisonnait la vie de Manin ; sa fille unique, objet d'un culte pour son père, douée des plus rares

NOTICE SUR DANIEL MANiN. M

qualités du cœur et de l'intelligence, souffrait depuis sa naissance d'une cruelle maladie nerveuse. Rien ne put arrêter les progrès du mal ; chaque tentative de guérison le fit empirer. La tendresse des parents ne voulait admettre les soins d'aucune main étrangère ; la mémorable année de 1847 trouva Maninle cœur déchiré, luttant contre les difficultés de tout genre qu'entraînait ce triste état de choses. Quelques lettres écrites pendant une courte absence, imposée par le devoir de sa profession, suffiront pour donner une idée de la vie de famille de Manin à cette époque ; elles feront deviner quels obstacles, quels chagrins il lui fallut surmonter pour se dévouer à sa patrie, ainsi qu'il le fit.

Feibabe, 19 mars 1847.

CflfefiE Tb&rèsb,

Nous sommes arrivés ici hier au soir à 9 heures. Demain nous partons pour Bologne. Je pense sans cesse, trop à vous que j*ai quiUés I Embrasse mes pauvres, mes chers enfants. Crois bien que je vois, que je sens tout ce que tu souffres, toi aussi, ma pauvre femme. Crois bien aussi qu*aucun sacrifice ne me paraîtrait grand s*il pouvait alléger vos souffrances. Adieu, ma Thérèse, adieu 1 Votre Daniel.

Bologne, 23 mars. Ma chère Thérèse,

Je n*ai reçu qu*hier soir tes lettres des 19, 20 et 21. J*y vois que notre Emilia continue à aller mal, et que les effets du magnétisme ne diminuent pas. Vous pouvez vous imaginer quelle profonde douleur j*en éprouve, quoique je fasse des efforts inouïs sur moi-même, pour n*y point penser; et ces efforts, quelque cruel que cela puisse paraître, je les crois nécessaires, je les crois un devoir dans la profession que j'exerce, et quand ma Tamille doit être nourrie des fruits de mon travail.

Mais cette violence que je croi^ devoir me faire, et que je me fais, sert peu ou point, et même peut-être cette lutte augniente-t-elle les angoisses de ma situation. Avoir entrepris moi-même celte cure magnétique a\ec tant de feu, tant d'énergie, tant d'espérance, et en voir aujourd'hui les tristes conséquences, comprendra, sentir que j'ai moimême attiré sur cet ange, sur cette pauvre martyre de nouvelles souffrances... t'est par trop douloureux !

Remercie Emilia et (leorges des lignes qu'ils m'ont écrites. Kmbrassoles; embrasse-les encore ! Adieu, chère Thérèse. Voire Daniel.

XII NOTICE SDR DANIKL MAMN.

Plus tardy dans l'exil, Manin eut à subir la suprême douleur de voir sa pauvre enfant, sa sainte martyre^ périr sous ses yeux dans les tortures et la nostalgie, privée de sa mère, privée de son pays. Les efforts du père, seul désormais pour la soulager, furent surhumains ; chaque jour, chaque heure accrut les fatigues, les veilles, les angoisses physiques et morales. Pour se faire une idée de cette lutte désespérée, il faut y avoir assisté, et le souvenir en fait verser des larmes de sang. Après cinq ans de douleurs sans nom, la mort d'Emilia Manin, de cet ange de pureté et de souffrance, vint y mettre un terme, mais du même coup elle brisa le cœur du père ; les trois ans qui lui restaient à vivre ne furent qu'une douloureuse agonie ; la nuit se fit autour de lui, les ombres de la mort l'environnèrent de toute part ; mais la lutte contre l'oppresseur de son pays ne cessa point pour cela; elle s'anima d'une ardeur nouvelle au souvenir sacré de son ange perdu ; elle ne finit qu'avec le dernier souffle de Manin.

 l'époque dont nous parlons, comme plus tard, ni chagrins, ni difficultés, ni affections domestiques ne purent détourner pour un moment la pensée patriotique de Manin. Jamais il ne laissa échapper une occasion de combattre directement ou indirectement la domination étrangère, de relever de plus en plus le moral de ses concitoyens, de défendre Venise contre d'injustes préjugés.

Le 13 septembre 18i7, le congrès scientifique se réunit à Venise ; il y rouvrit une nouvelle ère de vie publique ; la dernière séance se termina par une lecture de M. César Cantù, qui jugea opportun de dire aux Vénitiens « que les conquêtes de la science étaient plus durables que cell(3s de Tépée, que l'histoire en fournissait un exemple mémorable dans la république vénète qui, agrandie par la conquête, avait péri par la conquête l »

Manin fit une réponse dont la censure empêcha la publication ; elle commencera ce recueil.

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