I.K GÉNÈHAL FEHRARI AU GÉNÉRAL DUHANDO
cou M ARDA NT SUPÉRIEUR DU CORPS D*OPÉ RATION EN VÉNÉîlE.
Bou)GNE, 22 avril 1848.
N'ayant pas reçu de réponse à la letire que je vous ai adressée lo !8, je vous fais renieltre celle-ci par mon aide de camp le colonel Masi ; il m'en coùle'de vous répéter que lorsqu'une armée t»st composée de vieilles troupes et de recrues, il est de devoir pour celui qui en assume le commandement supérieur de mêler h s vieux et les nouveaux régiments, de les faire appuyer par les armes accessoires (cavalerie, artillerie et génie), en raison de leur force, afin d'éviter les désastres qui arrivent toujours Utrsqu'uii général divise complètement les vieilles et les jeunes troupes pour les faire agir séparément. J'espère donc que mes justes obsiTvations vous feront réfléchir et que vous vous déciderez a me céder la moitié de vos troupes contre la moitié des miennes ; voici pour l'infanterie. Quant à ce qui regarde la cavalerie, l'artillerie et le génie, ces armes doivent être réparties en égales fractions; cela est d'autant plus nécessaire que les deux divisions, la vôtre comme la mienne, sont appelées à m<inœuvrer en pays plat, avec cette différence, que la vôtre s'appuie, pour ainsi dire, sur la droite de l'armée piémontaise, tandis que la mienne, selon vos instructions du 17 courant, est destinée à agir a longues distances, loin desa base d'opérations, dans une contrée ((ui n'offre d'autres ressources que celles de quelques corps francs (l'infanterie. II importe donc que cette contrée reçoive un prompt secours de tous ceux qu'on appelle les défenseurs de l'honneur et de rindépendance italienne ^ D'autre part, général, étant habitué depuis longues années à cette franchise particulière aux tH)ldats, je vous dirai que la responsabilité en pareille circonstance et le hlàme de l'opinior^publique doivent retomber sur celui ou ceux qui ont entre les mains le pouvoir. Ma division
' IMiiH* dut capituler dans rrtte mrnie journée* '23 avril.
208 DEUXIÈME ÉPOQrK.
sera concentrée demain à Bologne^ et après quelques jours de repos, je me porterai vers Ferrare pour passer le Pô. J'attends donc de vous, général, des instructions claires et positives.
Général Ferkari.
LE (;onVERNEMENT PROVISOIRE DE VENISE A S. E. LE ^^OMTE
FRANZIM, MIMSTRE DE LA GIERHE DE S. M. SARDE.
Venise, 23 avril 18 18.
Nous élevons un nouveau cri du fond de notre âme, vers le Piémont et vers son Koi ; au nom de l'Italie, de Thumanité, de la justice, nous demandons de prompts secours.
Udine vient de succomber, par suite de la discorde des généraux ; chaque heure qui s*écoule peut enlever une partie de notre territoire, une partie de Thonneur commun. S. M. le Roi Charles-Albert nous fit les plus généreuses promesses ; elles enflammèrent davantage encore les espérances nourries depuis de longues années ; toute l'Italie avait compris que le jour de leur accomplissement était arrivé ! Nous ne prétendons point pénétrer les plans du Roi , mais nous ne pourrions nous taire sans remords, lorsque notre pays se trouve en un péril imminent, nous ne pourrions pas ne pas invoquer son secours, sans que le sang répandu ne retombe sur notre tête. L'espoir déçu augmenterait la méfiance et les discordes qui feraient de nous la risée et la proie de l'ennemi.
C'est d'ailleurs ua pour nous devoir sacré de vous informer, Excellence, de ce qu'on pense et dit dans notre pays; on y pense et on y dit presque unanimement qu*on aurait pu détacher de l'armée piémontaise de quoi couvrir et défendre du moinsle Frioul qu'on a laissé sans aucune défense à la merci de l'ennemi ; que cela eut pu retarder mais non empêcher l'attaque de Vérone et de Mantoue, tandis qu'en se rapprochant de Vérone l'armée autrichienne mettra l'armée piémontaise en péril.
Quoi qu'il en soit à cet égard, Uespoir qui s'attachait au passage du Pô par le général Durando, avait d'abord ralenti l'élan |>opulaire ; et aujourd'hui que cet espoir est trompé, le découragement s'empare des populations. Ce n'est point pour nousmêmes que nous prions , c'est pour tout un peuple. Si nous |K)uvions croire que la forme de notre gouvernement fait tort à rette j>artie de Ultalie dans Tesprit du roi, nous lui dirions que ni nos actes ni nos opinions n'exerceront d'influence sur sa future destinée politique, dont la nation seule doit rester juge et arbitre souverain. Mais nous croirions offenser l'âme de S. M. et la dignité humaine en descendant dans un tel péril à de telles t»xplications.
Nous nous bornons donc à réitérer, au nom de l'Italie et de riiumanité, notre prière en rappelant que le péril est extrême et ipie le moindre retard pourrait rendre le secours pire qu'inutile.
Au nom du goaTeraement provisoire ,
Le Président^ Manin.
Paolicci.
MANIN AU GÉNÉHAL LA MARMORA (sur le taguamcmto).
Venise, 24 avril 1848.
Excellence,
Nous regrettons d'apprendre que les forces réunies sur le Tavrliamcnto ne font aucun mouvement pour venir au secours de leurs frères en péril. Au nom de l'Italie et de l'humanité mettez de côté votre peu de conGance dans des troupes volontaires; .inimcz-les du courage dont vous-même êtes animé, et conduis<'Z-les au combat ! Quelle qu'en soit l'issue, votre honneur n'en S'aurait souffrir; tandis que l'honneur du malheureux Frioul et l'honneur de bien d'autres serait atteint si l'on restait inactif ! Ia*s trois bataillons que le général Durando envoie vous décideront à marcher en avant ; nous n'ajoutons donc rien. Vous con-
208» . DELXIEMIi: ÊROQUE.
naissez les bruits qu'on propage ; il importe d en éviter même le prétexte. Nous réitérons nos recommandations avec toute conliance.
Le Président, Manin.
LB (lOMTE FRANZINl, ministre de la guerre du roi de pi£hont, A M. PALEOCAPA, envoté ek mission auprès de cbarles-albert *.
TuBiN, :4 «Tril 1848.
Diaprés le tableau que vous avez fait à Sa Majesté de la triste position de quelques provinces vénètes, menacées par des troupes
> Le général Durando figure pour la première fois dans ce document comme placé officiellement sous les ordres du roi de Sardaigne Ici une explication deTieot indispensable.
Après avoir le 26 mars, béni du haut du Quirinal les bannières de toutes lei troupes régulières, volontaires ou corps francs partis de Rome pour la guerre sainte, Pie IX se retrancha dans une attitude purement négative. Sans s'opposer ouvertement aux mesures belliqueuses de ses ministres (ce qui lui eût coûté immédiatement sa popularité), il refusa de s'y associer, se contentant de laisser faire. C'est aussi de cette façon peu régulière que le contingent pontifical avait été placé sous les ordres dé Charles -Albert, et, ainsi qu'on l'a vu, ce fut une des causes de la longue et funeste hésitation du général Durando i passer le Vh, Dès que le passage fat enfin exécuté ^6 avril;, il devint impossible de prolonger davantage cette position équivoque qui plaçait les troupes pontificales en dehors du droit des gens et exposait les prisonniers de ce corps à mourir d'une mort ignooiinieuae. l^e ministère romain insista donc énergiquement sur une déclaration de guerre à l'Autriche ; mais les cardinaux allemands à Rome se réunirent de leur côté, et le 26 avnl vinrent déclarer formellement et en corps à Pie IX que cette démarche de sa part entraînerait leur séparation immédiate d'avec le Saint-Siège, tandis que par une déclaration contraire, le pape pourrait espérer d'obtenir plus tard de l'Autiiche la restitution de tous les prlvilégesenlevés i l'Église par Joseph II. (Voir : renice^y Edmund Flagg, etc., etc., publiée en 1863, c'est-A-dire deux ans avant la signature du concordat autrichien avec le pape.)
Pic IX, supposant, selon son expression, « que tous les récolutiomnaires étaient p€triis pour la fjueire, » se décida alors à frapper le grand coup et, le 20 avril, sans s'être consulté avec personne, 11 prononça la fameuse encyclique qui démontre par des motifs clairs et irréfutables rimpossibiiité morale et matérielle
antrichiennes venues de Tlsonzo, Sa Majesté m'a donné des instructions pour charger le général Durando (commandant des
poar le chef du catholicisme d'être l)on Italien oa de remplir les devoirs d*un prince temporel. Nous nous homerons h en extraire les passages saillants au poiDt de Tue du sentiment national :
• Vénérables frères, nous avons maintes fols blâmé Taudace, etc., etc.
« Les Allemands ne sauraient non plus nous en vouloir de ce qu'il nous a été
• iaiposslUe d'arrêter Tardeur de ceux de nos sujets temporels qui, approuvant
• les événements de la haute Italie et partageant la haine de tous les Italiens
• contre la nation allemande, ont voulu coopérer à la cause r4)mmune.
• Mais, comme aujourd'hui plusieurs demandent que, nous réunissant aux peu-
• pies et aux princes italiens, nou^(/^c/ariofu la guerre à r Autriche, nous avons « cru qu'il était de notre devoir de protester hautement et dans cette solennelle
• assemblée contre une telle résolution entièrement contraire à nos pensées, at-
• tendu que, malgré notre indignité, nous tenons sur la terre la place de celui
• qoi est Fauteur.de la paix, Tami de la charité, et que, fidèle aux obligations de
• notre suprême apostolat, nous embrassons tous les pays, tous les peuples, m toutes les naWong dans un égal sentiment de imtemel amour, eic, etc. !... »
En entendant Pie IX prononcer ce discours, le cardinal Lambruschini s'écria avec raison : « Enfin 11 a parlé en Pape ! » Mais, dans le peuple, cette allocution excita un orage épouvantable, et qui probablement eût tranché à Jamais Ui question de la papauté sans l'intervention de gens moins clairvoyants que bien Intentionnés qui s'obstinaient i ne voir dans la défection de Pie IX que l'effet d'une faiblesse de caractère ou d'une influence étrangère accidentelle, au lieu d'y voir l'inflexible nécessité dés choses et des positions.
Le 29 avril au soir, le ministère en masse donna sa démis.<ion, le 30 une émeute terrible éclata. Un historien contemporain, M. Montanelli, dit : « Jusqu'alors le
• peuple romain n'avait cessé de prodiguer ses ovations au Pontife, parce qu'il « l'avait cm le saint protecteur de Tltalie. Dès qu'il le vit se confondre en ten- « dre^^ paternelle envers l'Autriche, l'émotion et la fureur du peuple furent telles « qu'il voulut à l'Instant même en finir avec le régime théocratique. Us lettres
• adressées aux cardinaux les plus suspects furent in terceptées. leurs palais
< assiégés. Le peuple s'empara du château Saint-Ange, la garde nationale donna
• la main aux Insurgés. Jamais plus favorable occasion n'avait été olferte de se
• débarrasser à Jamais de la domination des papes, etc., etc. »
Le même Jour, les délégués de la Lombardie, de la Vénétie, de la Sicile, à leur tête le Père Ventura, adressèrent au Pape une lettre collective dont nous extrairons aussi quelques passages remarquables : « Très- saint Père, l'allocution pro-
• noncée hier par Votre Sainteté dans le consistoire secret a rempli le avur de
• tous vos fils bons patriotes d'une immense douleur, à csuap des interprétât inns . que peuvent y donner et qu'y donnent en efl'rt la malviillance ou l'Iunorance.
• Non, saint Père ! vos ÛU ne peuvent pas croire que ces interprétations S4>ient
< en hannonie avec les intentions de votre cœur, où vivent et se concentrent les <• sentiments de ceux qui croient i la puissance du droit, et maudls^ent la rai- « son du plus fort, de ceux qui aiment les opprimés et combattent les oppres- « seurs. Mieux que tout autre, vous saves que les nationalités ne sont pas œuvre « bomaine, mais divine, que redevenir Italiens est pour les Italiens un droit sa-
troupes pontificales) de se porter de ce c6té avec la totalité de sa division, et je lui ai transmis aujourd'hui cet ordre royal.
FRAHZmi.
« cré et imprescriptible. Non ! vous ne pouvei voir avec indiflérence tes faibles « égaras t les femmes outragées, tes prisonniers brûlés dans tes fours, les en- « fonts percés par tes baumnettes et tancés contre tes murs sous tes yeux de « leurs mères^ vous ne pouvez voir enfin avec indifférence les massacres^ de la « Galicie, qui ont épouvanté le monde, se renouveler dans tes belles coniréet « civilisées de Htatie ' C'est sons votre glorieux nom que nous nous étions ton» « reconnus comme flrères, et ralliés sous une même bannière. Vous ne voudra « pas, aujourdliui que nous en avons le plus besoin, aujourd'hui que reculer est « devenu impos^le, nous retirer le palladium de la concorde, nous rejeter dans « les di!UM)rdes et les haines, et retarder ainsi l'accomplissement des desseins « de la Providence ! Votre ftme est trop pénétrée de cette sainte vérité que per- « sonne n'a donné aux princes le droit d'opprimer les peuples, ni à une nation « celui de tenir une autre nation en esclavage! etc., etc.. »
Pie IX, touché peut-être de ces représentations, trësK^ertainement épouvanté du formidable soulèvement populaire, se hâta alors de rentrer dans les voies de l'équivoque que tout le monde, il faut le dire, s'efforçait de lui applanir, soit par on reste d'attachement pour l'initiateur, jusque-là adoré, du mouvement, aoit par désir de prolonger des illusions pourtant bien dangereuses.
Quoi qu'il en soit, le ministère démissionnaire rentra le l«'mai, renforcé bientôt parle populaire Mamîani qui, en 1831 , avait combattu contre le pouvoir temporel des papes ; et à la place d'une déciaratinn de guerre on s'arrêta au singulier expédient d'une lettre autographe du Pape à l'empereur d'Autriche, l'exhortant à quitter volontairement l'Italie, et dont nous allons également reproduire les principaux passages :
RoBB, 3 mai.
c Le Saint-Siège a toujours eu coutume de prononcer quelques paroles de paix « dans les guerres, qui ont ensanglanté l'ère chrétienne, etc., etc. ; que Votre « M^esté ne prenne donc pas en mauvaise part que nous venions nous adresser « à sa piété et à sa religion pour l'exhorter avec une paternelle affection à reti- « rer ses armes d'une guerre qui, sans pouvoir reconquérir à l'empire les cœurs « des Lombards ni des Vénitiens, traîne après elle le funeste cortège des cala- • mités qui accompagnent toujours les luttes à main armée, et qui sont certai- « nement abhorrées de Votre Majesté. Que la généreuse nation allemande ne « prenne pas en mauvaise part si nous l'Invitons à déposer toute haine et à con- « vertir en utiles relations de bon voisinage une domination qui ne saurait être c ni noble ni profitable si elle ne reposait que sur la force. Nous espérons ferme- « ment qu'une nation si justement flère de sa propre nationalité ne mettra pas son « honneur dans de sanglantes entreprises contre la nation italienne, etc., etc... •
Monsignor Morrichinl fut envoyé i Vienne, chaîné de porter et d'appuyer la lettre. M. de Wessemberg qualifia justement la lettre et la mission de mesure dérisoire et de démonstration imposée an Pape par la faction dominante. (Voir : Correspondence respecting affairs of Italy.)
Le ministère Mamîani n'en crut pas moins à son succès ou fit semblant d'y
M. ZANARDINl AU GOUVERNEMENT PROVrSOIRE DE VENrSE«
(Extraits.)
Pakis, 4 mal 1848.
Le retard qu*a subi le départ du Brasier est pour nous un malheur incalculable, mais certainement ce n*est pas notre faute !
Dès le 17 avril, le ministre Arago avait consenti à mettre ce bâtiment à Tapeur à notre disposition, pour aller chercher Targent nécessaire à Venise, et il nous assura que l'ordre serait expédié à Toulon dans la journée même ; le lendemain le colonel Charras, sous-secrétaire à la guerre, dit que Tordre était expédié et il fit même réserver une place dans la malle pour Caotorta, afin d*arri?er plus vite à Marseille; à notre retour de Londres, le 23, on nous dit que le Brasier devait être en mer, et voilà que, le 27, une lettre de Caotorta nous apprend que rien n'était disposé à son arrivée à Toulon ! c'était pour nous le coup de la mort ! Arago assura sur son honneur avoir expédié Tordre ; on consentit toutefois à en envoyer un second par le télégraphe. Eh bien , cet ordre, arrivé le 28 à Toulon, fut la première nouvelle qu'en eût reçue le préfet maritime! le Brasier n a pu partir que le 1*' mai.
Nous nous perdons en conjectures, toutes plus tristes les unes que les autres, nous ne pouvons parvenir à démêler le fil de cette intrigue. Dix jours de perdus pour nous et des jours si précieux ! Avant-hier en recevant les tristes nouvelles du Frioul,
croire pendant six moU; on le remit à crier de plus belie : Vive Pie 1X1 mais malgré cela la confiance ne se rétablit jamais. Lu scission entre Pie IX et l'Italie date de ce Jour ; la défiance ne fit que s'accroître de plus en plus ; elle aboutit, six mois plus tard (15 novembre), à une déplorable catastrophe qui devint le prétexte de l'expédition et du bombardement de Rome.
La défection de Pie IX est un événement trop considérable» elle eut une influence trop funeste sur le sort de Tltaiie, pour la passer sous silence. Elle eut lieu aussitôt après l'évacuation de Milan et de Venise par les Autrichiens.
L'esprit de parti s'est obstiné à convertir l'effet en cause, en attribuant cetta défection an meurtre de Rossi, qui eut lieu sept mois plus lard (IS novembre), et à la République romaine qui en fut la suite (le 9 février 1840).
11 importe de rétablir la vérité des fait^ en leur restituant leur date.
j'ai couru chez Lamartine ; je Tai conjuré, au nom de l'humanité, de faire partir immédiatement les fusils de Toulon sur un bâtiment de rÉtat et de les envoyer directement à Venise ; il promit d'appuyer cette demande auprès du gouvernement; je le révisa cinq heures, il n'en avait rien fait ! il promit de nouveau d*en parler le soir, et il ne tint pas plus parole. Ni hier, ni aujourd'hui, |
malgré cinq heures d'antich^tmbre, je n'ai pu le voir, etc., etc. ^.
Voici maintenant les nouvelles politiques :
Lamartine afGrme avoir des raisons à peu près positives de croire que Charles-Albert nous trahit ; que lord Minto a proposé de donner Milan à Charles- Albert, Venise à F Autriche^ la Sicile à l'Angleterre, la Savoie à la France !
Lui-inéme, Arago et les autres protestent bien ne pas être du complot, mais je crains, je crains même fortement le contraire ! Lamartine ajouta même qu'il considérait Venise comme perdue pour nous ! A l'entendre, l'Autriche renoncerait à Milan, mais pour Venise elle sacrifiera plutôt son dernier soldat et son dernier écu. (( H craint beaucoup, dit-il, que Charles* Albert ne cède aux menaces de l'Angleterre et ne se contente de Milan l » Et il me disait cela tout tranquillement, comme une simple nouvelle que venait de lui donner M. d' Apony , qui sortait de chez lui !
Je lui suppose pourtant trop de bon sens pour abandonner aussi lâchement l'Italie ! . . .
Il continue toujours à protester de ses sympathies, «c mais, dit-il, on est trop pauvre pour faire la guerre. »
Lamennais me disait hier que nous sommes trahis de tous les
1 Les faits qui paraissent inexplicables à l'agent vénitien ne le sont plus aujourd'hui. Le Jour même où l'ordre de départ devait être envoyé au Brasier (18 avril), M. de Lamartine adressait à Tommaseo la lettre qu'on a lue, et qui indique suffisamment d'où pouvait provenir le mystérieux contre-ordre. Peu de Jours après, la notification du blocus de Venise par l'Autriche vint fournir un argument pour faire revenir le gouvernement provisoire sur sa promesse d'envoyer directement les fusils par un bâtiment français. Le projet élaboré de compt» k demi entre l'envoyé autrichien et le ministre de la république française, au sujet de la Vénétie, nous a été révélé depuis par ce dernier {voir page 197) ; mais alors un tel aveu aurait amené sa chute ; aussi n'en parla-t-il à ses collègues et à ses propres agents diplomatiques que comme d'un plan concerté entre VAngleterrt et Charieê'Albert, Ce fut la source de bien des Jugements erronés et d'aocnsaUons injustes.
côtés ; que le gouvernement français adhère ouvertement au complot européen contre toutes les nationalités et contre la liberté. Je saurai aujourd'hui ce qu'en pense M. Thiers^ etc., etc.
Si le gouvernement croit que le sacrifice de la République ne suffit pas pour nous sauver, qu'il envoie donc immédiatement un envoyé officiel pour être reconnu par la France. Je suis persuadé que quand même le gouvernement ne le voudrait pas, TÂssemblée le voudra. J'ai vu beaucoup de représentants, même des anciens légitiniistescommeLarochejaquelein,Gustave de Beaumont,etc. ; tous veulent l'indépendance et la liberté de l'Italie, et ne feront aucune concession ; les républicains sincères, qui sont la majorité, sont aussi pour nous; espérons donc! Mais tous les hommes politiques s'accordent à penser qu'une rédemption réelle de l'Italie n'est possible qu'avec une diète nationale à Rome.
6 mai.
Arago nous est contraire, il a une peur affreuse de l'Autriche, et n'ose rien faire qui puisse le compromettre. Il n'est que trop certain qu'excepté de bonnes paroles, il n'y a rien à espérer de ces messieurs. Quant à Lamartine, il me semble qu'au milieu de ses phrases retentissantes et de ses images splendides, il ne fait autre chose que copier le système de M. Guizot, et je dois vous dire que je ne suis pas le seul à le trouver....
7 mai.
Hier M. de Lamartine m'a enfin exprimé sa douleur de ne pouvoir, par des considérations de sa politique extérieure, consentir à ce que les fusils soient envoyés directement à Venise ! !
U parait positif qu'une conspiration contre les libertés européennes se trame en Angleterre, personne toutefois n'en tient encore le fil....
8 mai.
Hier soir enfin, grâce à une espèce de miracle, nous avons pu découvrir la trame du complot, et connaître d'une manière po-
sitiire les conditions de ce marché infâme dans lequel la France elle-même figure comme complice !
Les paroles ambiguës de Lamartine (toujours contredites par les faits), certains propos de ses intimes, les discours tenus par deux personnages désignés par lui pour les postes de Rome et de Florence, etc., nous aTaient déjà mis sur la Toie de cette affaire ; aujourd'hui nous pouvons tous la garantir.
Quant à un royaume de la haute Italie, ils n'en veulent pas : ce qu'ils veulent le voici :
c Un morceau de la Lombardie à Charles^Alberl. — La « Vénétie à f Autriche I — Modène et Parme à la Toscane. — « Un prince toscan à Naples. — Un prince de la maison de « Savoie à Paierme. — Assemblée nationale ; mot beaucoup <i trop nouveau et impossible tout au plus : un congrès régula- « teur des princes I — La Savoie, bien entendu, à la France. « — Le protectorat de la Sicile à l'Angleterre. »
La France est plus monarchique que jamais ; c'est, comme je vous l'ai dit, le vieux système avec des mots nouveaux 1
Pour l'amour de Dieu, vous, notre premier citoyen, ne dédaignez pas cet avis et agissez en consé<pience ; tous les meilleurs d'entre les nôtres sont prévenus du complot ; Milan se fera raser plutôt que d'abandonner Venise aux Autrichiens. Que ce soit donc Charles- Albert ; mais ayons V unité, et ne nous donnons pas sans stipuler une Assemblée nationale à Rome. Le moment est solennel, il n'y a pas de temps à perdre; nous sommes vendus, lâchement vendus par celui-là même qui inaugura le principe de la reconstruction des nationalités ! Je n'ajoute rien, ce serait une sotte chose que de vouloir donner des conseils à un homme de votre cœur et de votre esprit ; les faits suffisent, mais soyez persuadé qu'ils sont exacts et que le cœur me saigne d'avoir à vous les dire. Vous comprenez facilement maintenant pourquoi je n'ai rien pu obtenir pour les fusils. Aujourd'hui on doit nommer le nouveau gouvernement, nous verrons demain !
ZAlfARDIlfl.
P. S. Le gouveraement à peine nommé, je demanderai à Lamartine (qui sans doute en sera le chef) de m*accorder une audience particulière ; je le conjurerai de nous dire franchement sa pensée pour Tavenir. Mais je sais d'avance qu'il me répondra : sympathie^ amitié^ désir j et qu'ensuite il s'en tiendra au marché déjà conclu !
Zanahdini.