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MM. ALEARDI ET GAR, A MANIN

Paus, 16 juin 1S48.

Citoyen PRismENT,

Nous devons vous dire, qu'ici la politique des hommes du pouvoir, du moins de quelques-uns d'entre eux, semble devenir plus favorable à Charles-Albert ; en politique, celui qui réussit a toujours raison. Mais il est possible aussi qu'ils ne voient pas de meilleure combinaison pour le moment, ou même qu'ils désirent pousser Charles-Aibert à des entre{M'ises hasardeuses pour le renverser ensuite. Toutefois, s'il en est ainsi, je pense

qu^il est trop fin lui-même pour se laisser prendre à leurs tara* quenards ^.

* Les paroles de M. Aleardi, qui peuvent sembler sévères, étaient malhenreuse-

in«nl plus fondées que lui-même n'eût osé le soupçonner, et l'attitude mystérieuse

dn cabinet français envers les agents vénitiens est expliquée par le fait suivant. Ce

jour même, le cbargé d'albires de France, M. de la Cour, se trouvait à Inspruck

cbargé de reprendre; ou wmi de la République française, la transaction repoussée

par lord Palmerston, qui devait rendre Venise à TAutriche, et M. de Wessemberg

écrivait à la même date ce qui suit au comte Dletrichstein, ambassadeur d'An-

triche à Londres.

Vienne, 16 juin l848.

• M. de Bummelaner est de retour depuis trois {ours, le résultat de sa mission

■ ne nous laisse aucun espoir pour l'appui du gouvernement anglais dans la

■ question italienne, etc. Entre temps, le gouvernement français a fait une dé

■ marche auprès de nous par l'organe de son chargé d'albires, M. de la Cour, etc. »

\Corresp.,i, 11, p. 619.)

L'entrevue de MM. de Wessemberg et de la Cour avait eu lieu le 12 Juin, et eut pour premier résultat une lettre datée du lendemain 13, par laquelle le premier ministre autrichien proposait directement au gouvernement provisoire lombard d'acheter son indépendance par l'abandon de la cause vénitienne. {Corrtsp,, t. Il, p. acw.) Quant aux clauses secrètes de la négociation entre la France et l'Autrlcbe, elles semblent avoir été d'une nature négative pouvant se résumer ainsi :

Promesse de la France , non d'aider, mais de laisser faire l'Autriche en Vénétie. Contre-promesse de l'Autriche, non d'aider, mais de laisser faire la France sur tout autre point de l'Italie, ou même en Allemagne. •

Plusieurs pièces officielles, dont une dépêche de lord Ponsonby, du 28 Juin, et ime de M. Wessemberg du 5 juillet, font allusion à cette aflhire. Voici un extrait de la lettre de l'ambassadeur anglais à lord Palmerston :

« Vienne, 28 Juiu.

« Mtlord,

« Plusieurs choses ayant été portées à ma connaissance qui ont trait à la situation

• éventuelle de l'Autriche, si elle se trouvait forcée d'abandonner l'Italie, il est

• de mon devoir d'en informer V. S. On est persuadé que le but des personnes

• qui Influencent le roi de Sardaigne, est que finalement la Toscane aussi soit in- « eorporée au Piémont Le cabinet impérial croit savoir que la France ne permettra € pas la formation d'un aussi grand royaume, et la question a été délibérée au cofi-

• seil, ai, oui ou non, l'Autriche doit s'entendre avec la France, pour constituer

• la Lombardle en état indépendant en faisant révoquer la fusion projetée ? « t'n autre point en délibération est celui-ci :

« Même au cas où l'Autriche serait forcée de quitter toute l'Italie, et de se reti-

• rer complètement dans ses anciennes limites, ne seralt-U point encore dans son « intérêt de contracter avec la France une alliance favorable à son commerce, et « de se montrer en même temps complètement indilTérente aux conquêtes et aux « agrandis.^ments éventuels de la France en Italie, indifference qui pourrait « même s'étendre à ce qui concerne d'autres contrées ? L'Autriche n'est plus dé-

• somuiis ohliaée ni Intéressée h surveiller avec la même Mlllrltude l'état de l'Ai-

Toujours est-il qu'à sa dernière réception, M. de Lamartine s'est avancé vers nous, disant : a qu'il venait se féliciter avec nous de l'excellente tournure que prenaient les affaires de Feiiùff.»Sur notre demande de quoi il voulait parler, « si c'était de notre exisience, ou bien des affaires de la guerre? » il répondit « que c'élait

« lemagne; elle n'a. plus un si grand intérêt personnel à la défense de certaines « parties de la Confédération qui lui servaient de barrière contre la France ; les

• changements survenus dans la situation intérieure de TEmpire, et les senti- « ments présumés d'une grande partie des populations encore soumises à mo « sceptre pourraient être pour TAutriche un motif suffisant de s'arranger à Ta*

• miable avec la France, etc. — PoNSO^nv. » (Corresp., L lU, p. 10.) Huit jours plus tard, M. de Wessemberg voulant s'excuser auprès de lord Pod-

sonby de ne pouvoir même encore à ce moment (c'est-à-dire au bout de piu* (Tun mois), ni accepter ni refuser catégoriquement les propositions de lord Palmerston, au sujet de la Vénélie, explique cette longue hésitation, par diverses circonstances, et il en termine ainsi rénumération :

ViE!i!Œ, b juillet 1848.

... « D'autre part, S. E. M. l'aml^ssadeur a eu connaissance des ouvertures « que le gouvernement français a fait faire au gouvernement impérial, peu de « jours avant le départ du soussigné d'inspruck, par rapport aux oomplîcatioDS

• italiennes. Le gouvernement français est venu ainsi se mettre de lui-même en « contact avec les affaires en question, et il importe au gouvernement impérial « d'obtenir des notions plus précises, sur le rôle que la France compte s*y méoi-

• ger, etc. — Wessemberg. > (Corresp., t. lU, p. 32.)

A ce moment la chute de M. de Lamartine, à la suite des journées de juin, et lincertitude; malheureusement courte, sur les dispositions de son successeur, avaient rejeté le ministère autrichien dans l'hésitation, et le rendaient de nouveau plus disposé à se rapprocher des propositions de lord Palmerston. On Toit ce qo'il faut penser de la fermeté indignée avec laquelle, selon certains de ses amis, l'Antriche aurait toujours repoussé les sages conseils de l'Angleterre, et quelle fat la véritable cause de son refus.

Trois choses ressortent avec évidence de tous les documents que nous avons sous les yeux :

1° Si, au mois d'avril ou de mai, le gouvernement de la République française avait reconnu la République vénète, i'Autriciie aurait quitté immédiatement l'iulie, heureuse d'obtenir une équitable compensation pécuniaire.

1*0 Si après le refus, au mois de juin, du cabinet anglais d'acquiescer à la proposition Hummelaucr, l'envoyé français à Vienne n'était pas intervenu anssitôt pour reprendre la négociation au nom de la République française,VAu\ndit eût accepté les propositions de l'Angleterre au sujet de la Vénétie, pour le pins grand bien de l'humanité , de la pai\ européenne, et de l'Autriche elle-même.

3° La même chose serait arrivée encore au mois de juillet, si le général Cavaignac avait répudié, non seulement les secrètes velléités de conquêtes, mais tout l'ensemble de la politique de M. de Lamartine.

Nous croyons qu'en manquant à son principe et à ses promesses formelieB, le gouvernement républicain a préparé sa chute.

« des grands saccès remportés par Charles-Albert. » Bien que S4.*s |)aroles tiennent toujours de rénigme, Ténigme semblait (lu moins cette fois un peu plus transparente.

Comme du reste la commission executive reçoit chaque jour quelque nouvelle blessure dans la lutte parlementaire, que sa Faiblesse se révèle de plus en plus, que la faveur populaire se retire d'elle avec une rapidité croissante, il serait très-possible qu'un de ces jours, elle tombât pour faire place à d'autres plus heureux. Nous tâchons dans cette prévision de voir quelquesuns de ceux qui pourraient lui succéder ; parmi ceux-ci est I^mennais, le plus eminent des républicains purs, sincères et incorruptibles, et M. Thiers récemment nommé à l'assemblée romme représentant du parti constitutionnel et régentiste.

Nous avons trouvé ce dernier tout absorbé par la crainte, (railleurs assez juste, de voir sa maison assaillie ou saccagée; ce n'élait guère le moment de tirer quelque chose de lui au point de vue politique, ce qui du reste sera assez difficile en tout étal «le cause.

Quant à Lamennais, il a été plein de franchise, ouvert, {maternel avec nous. Ce grand écrivain, descendu depuis février des hauteurs spéculatives, s*est fait connaître pour un véritable homme d'État, très-pratique , très^visé dans les choses de gouvernement. Républicain sincère, il nous a témoigné ses craintes sur la durée de la République en France. 11 dit qae le pouvoir y est inepte, le peuple point mûr et manquant des vertus nécessaires; matérialisme et égoïsme sont, selon lui, les deux mots sinistres ({ui caractérisent la société, telle que l'ont laissée les derniera rois ; et ce sont les hésitations à l'intérieur qui se reflètent aussi dans la politique extérieure. Pour ce qui concerne I Italie, il reconnaît que tout conspire en faveur de Charles- Albert, et quoiqu'il déteste la forme de gouvernement qu'on veut nous imposer, il croit impossible de s*y soustraire, quant k présent, à moins d'exposer le pays à de grands malheurs, et d'encourir ime terrible responsabilité.

Des jours orageux semblent se préparer pour Paris ; peu s'en est fallu que la tempête n'éclatât le 13 courant. Le prétexte cette fois-ci était Louis-Napoléon Bonaparte, de même que la

veille c'était Barbes, ou que demain ce pourrait être Henri Y.

Le yéritable motif est, d'un côté la cupidité, de Tautre une misère toujours croissante. D'un côté la France éprouve depuis février une surabondance de vie qui demande absolument à s'épancher ; de l'autre il y a une telle perspective de misère devant le peuple, que c'est un problème que de savoir comment on pourra y parer, ou bien comment on contiendra la population. Aussi les votes pour Barbes, républicain rouge et socialiste, et pour Louis-Napoléon, dictateur et empereur, sont-ils en grande partie inspirés par la misère. A l'idée de leur avènement se rattache un vague espoir de guerre, de pouvoir prendre le fusil, et s'en aller trouver du pain et une vie plus énergique, soit en Allemagne soit en Italie. De là aussi la profonde aver* sion du peuple pour le gouvernement actuel, dont il n^espère^ ni le morceau de pain quotidien de la paix, ni la solde et les profits de la guerre ; de là encore la confusion babélique des dernières élections, où, à côté de M. Proudhon, socialiste, et M. Pierre Leroux , saint-simouien , nous voyons figurer M. Thiers, l'homme de la régence !

Aussi Lamennais a-t-il beau crier : « que l'avenir de la France ne se trouve pas plus sous la coupole des Invalides que dans les tombes de Saint-Denis! » il n'en tremble pas moins, lui comme les autres, à la seule idée d'un prétendant, et surtout du prétendant napoléonien ; non pas à cause de l'intelligence ou de la valeur personnelle de Louis-Napoléon, contre laquelle semblent protester ses deux expéditions avortées, mais parce que le nom de Napoléon renferme l'idée de baiaiile et de gloire^ et que, surtout dans les provinces, il a toujours de profondes racines dans le cœur du peuple.

En résumé : notre position ici est fausse; nous sommes tombés dans un mauvais moment ; la politique se fait de jour en jour plus mystérieuse vis-à-vis de nous; on dirait une sensitive au toucher de la main !

Signé : Aleardo AleaUdi. — Tommaso Gar.

LE PRÉSIDENT MANIN A M. LAURENT PARETO, ministre Dtes

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