CINQUIÈME DOUTE
Suivons cet Kvtndt As Âsiertions: le premier reprocke ^'on y fait aux Jésuites tombe sur Tuhit^ de doctrine. Ou ne vput pas dire sans doute que cette unité soit un crime; ôe seroit une impiété. Saint Paul souhaitott qv« tous les chrétiens n'eussent qu'un esprit et qu'un lan«- ^ge ; et c'est, dans le sens de l'apâtre, que le législateur de la Société e&horle ses ^ifants à penser et à dire les mêmes choses, juœtâ Apostelum; mais croifK>n et veut^n croire que cette unité de sentiments existe réellement diez les Jésuites, par rapport à toutes sottes d'opinions; en sorte que, dépuis deux cents ans, il s'y fasse, d'un boutdumondeà l'autre, un accord etcomme un échange mutu^ d'idées et de façon de pen^r? C'est visiblement le but du^onipilateur. Mais l'histoire de tous les peuples et l'expérience de tons les jours^ lui démontrent qu'il est un fourbe, et la raison qu'il est un sot. Mille faits déposent contre la réalité d' un système, dont le seul énoncé est un paradoxe.
Suit le piK>BADii.isufe. Je fais grJlceau compilateur dëb fckirberies sans nombre dont tout cet article est tissu. Lé^ discussion^ sont pour peu de personnes ; mais cequi sera entendu de tout le monde, c'est que l'Eglise itUre ia doctrine du proiaiiiisme, quand elle est bien expliquée ; c'est que cette doctrine n'appartient nullement a la Société, qu'elle lui est antérieure de plus de deux siècles{i) ; c'est que mille docteurs l'ont poussée, cette doc<
i«»Mii^.«*MiMM
(i) {Voyez DupiH , Bibliothèque des auteurs du dix-septième sîhcte») Cest sut* la doctrine du Prohabilisme que Pascal s^est surtout égayé ,
trinei plus loin que les Jë&uiteB; c'esl enfin que les-lésuir tes Tout combattue, qu'ils ont eu même là gloire de,]a combattre les premiers* Tous ces faits sont certains; on n'a pu les ignorer : pourquoi les a-t-on tus? ^
Plus bas, on annonce le pécve philosophiqijB) et on n« traite guère que ïipionmce invinciUe : première supiircberie. Parmi les partisans du péché philosophique, on compte ceux-là même qui en nient la possibilité : seconde supercherie Enfin on y donne comme Vexpression du péché philosophique, l.es propositions les plus, orthodoxes (i) : troisième supercherie* >
Que dirai-je de Vignçraince mvincihle? Cest ici que le compilateur se démasque^ Qui eût jamais cru que sa hai' diesse eût été jusqu'à vouloir ériger en dogmes des erreurs qui déshonorent la rai&on» que la foi. réprouva, et
ayec beaucoup d'ignorànoe et eacore plus de mauvaise foi. A la Tarifiez il raiUe admirablement i on ne sauroit manier avec plus d^art et de talent , Parme redoutable du sarcasme et de Fironie ; et si des plaisanteries étoientdes raisons, il n'jr auroit rien à lui répliquer. Ceux qui lui repondirent alors , étoient gens qui s6 petsuafdoient qt?il y a^ctft pins sujet de s^indignér que défaite le bouffon, ea' téfuUj^t uncalftm*niâteur : ils trait^emt >donc là cbose sériettsement{ et l'on, pe4|t fvfi^e* nfknt concevoir que les rieurs ne furent pas de leur côté. Il faut espéi^er qu'aujourd^hui leurï répliques seront plus favorablement écoutées j et que , dans des questions aussi graves, la première condition qu*exigera le lecteur ne set-a'pâs'd*#tre Amusé. «L^auteur des Imm<irteUes • Men^ itusBs (*) , oe génie taitt vanté., dont la v^îk ëloqmte est terrible n'a dessé de retentir, à travierfi dfeux siëdeâ,. accSu^pt S9i9s cesse )es Jé^uitos, va donc être mis luî-m^me en cause , et pàroitra bientôt sur le ba»c des accusés : les bommes de bonne foi-p];ononceront.
(i) La doctrine de V ignorance invincible est approuvée et enseignée ptttrËglise ; elle rejette dbmme erronnée celle du féché ffkUosophiéfUe , et Alexandre VIU l'a formelleneiit coodamoée.Or, les adversaires idos Jésuites falsifioient las texties pour prouvei; que ces religieux saute-, noient Tune et l'autre doctrine, et les c6nfondoîcnt ensemble. C'est ce que léut reproche ici l'auteur, et ce que nous prouverons dans Pexamen du livre des As$^rUonâ. {Note de l'Éditeur.)
(*) Ainsi sont éirergiqiienieiit qualifiées les Provinciales par Tillusire comte de Màistre. Certes, t*mi\n me triste iimnortalite. (Note de VEditeur.^ )
que TEglise a tant de fois frappées de ses foudres? N'estce pas cependant le dessein monstrueux qui se décèle de toutes parts dans les extraits des Assertions ^ sur Xignorcmce invincible? Pour accréditer les dogmes chéris ^»'i7 y a des préceptes impossibles^ qu'on pèche sans liberté ( i ) J on veut flétrir plus de deux cents propositions évidentes , et qui sont la contradiction la plus directe de cette proposition anatfaématisée par Alexandre YllI : «Quoiqu^ly ait une H ignorance invincible du droit de la nature, elle n'ex* à cuse pas du péché formel celui qui agit en conséquence, « dans rétat de la nature déchue. » Pour asservir tout au joug d'une concupiscence impérieuse, on met au rang des assertions dangereuses et pernicieuses, l'existence des actes indifférents en théologie, tandis que TEglise a assuré ' cette existence par tant de décrets solennels; enfin, dans un livre où la passion franchit toutes les bornes , et répand à grands flots la calomnie , on ne rougit pas de vouloir persuader que toutes et chacune de nos actions doivent , sous peine de péché, « être anii^iées par le principe de la charité. » Est-ce donc^les Jésuites qu'on attaque? N'est-ce pas plutôt la foi de l'E* glise qu'on hait, et l'erreur qu'on veut établir sur les ruines de la catholicité? Je ne finirois pas, si je voulois nombrer toutes les infidélités qui sautent aux yeux dans cet extrait. Par exemple, Tolet,.âur un. cas proposé, rapporte le sentiment de Cajetan et de Soto, sans prendre lui-même de parti : c'est un simoniaque ; un autre dé* finit la simonie , temporale aliquid velut pretium pro spirituali: c'est un simoniaque. Un troisième distingue, avec Pontas, deux sortes de simonies: c'est encore un simenia* qne.Qiie falloit-il donc dire pour ne l'être pas?
Antoine est parjure, parce qu'il enseigne avec toute la
(i) Cette propos) itioti est une conséquence dû fatalisme des Jansénistes,, fatalisme qui est la base de toutes leurs doctrines.
{Note de rÉditeur.)
terre , qu'un accusé , qui n'est point interrogé juridiquement, n'est pas tenu de confe9ser son crime. Syrmond n'ose marquer le moment précis où. un enfant est obligé y sous peine de péché , de faire un acte d'amour de Dieu: Sj^rmond est un impie, il n'a point de religion. ' Je passe l'astrologie et la magie : notre siècle n'a pas grande foi aux sorciers. Je viens à l'idolâtrie. Pour en CQniraincre les Jésuites, on cite les bulles qai prescris veM les rits malabares et chinois ; et , pour disculper les Jésuites, il ne faut que rapporter les bulles qui loléroient les mêmes cérémonies ; il y en a plus de dix : c'est ma première réponse. Depuis que Rome a parlé j a-t-on vu les Jésuites permettre a leurs néophites le culte proscrit? Le R. P. Raulin , ex*général des Augustins , dépose le contraire dans son histoire de l'Eglise malab&re : c'est ma seconde réponse. Et parce qu'on voudroit persuader que Daniel croyoit quelque chose de cette calomnie , j'avertirai le public qu'on le joue et qu'on le trompe. Ce qu'on cite de Daniel est de lui; mais ce n'est qu'une partie de ce qu'a dit Daniel. Une ligne plus bas, il ajoute que la/aasseU de cette accusation est démontrée; paroles dé-' cisives : on les a retranchées dans l'extrait. Cette infidélité dit tout : c'est ma troisième réponse. Finissons : pour apprécier tant d'objets disparates , il faudroit un temps f une patience et des secours que je n'ai pas. En deux mots, retranchons de ces extraits les propositions, ou vraies ou problématiques , qu'on y relève comme fausses, et je doute que , de quatre volumes, il en reste deux; cette moitié sera encore réduite à la moitié d'ellemême , si l'on restitue les textes de quantité d'auteurs , qui, tels qu*ils sont cités, peuvent être condamnables, mais qui cesseroient de l'être, s'ils étoient cités comme il faut; enfin, des écarts réels échappés à quelques auteurs jésuites, on fera peut-être un volume, mais je doute qu'on remplisse une feuille d'erreurs qui leur soient propres et personnelles ; et je défie qu'on cite une seule
opinion cendamnée que les JésuitQ3 aient défendue^ après ta c^itdànMéUiûH.
SIXIÈME POUTE.
Yent-on cependant nne idée plus nette et plus précise de cette compilation' et de ceux qui Vont faite? Un seal article seulenient. Je choisis l'opinion ta plus justement condamnée : c'est l'opinion affreuse du tyrannicide. L^extrait nous présente soixante-dix-neuf auteurs qui paroissent former une chaîne depuis 1590 juqu'en 174^. Or, je dis que ce nombre est visiblement faux , et plus feux encore Vordre chronologique dans lequel on TOudroit nous persuader que ces auteurs ont écrit*
En effet, remarquons, d'abord, que, pour enfler le cata^ logue, on a nommé deux fois BeRarmin, ToHet, Salmeron, Lessius et Becan : ainsi, qui de soixante-quatorze dte cinq , reste soixante-neuf. Je retranche ensuite les prétendus complices de la conjuration des poudres; et j'en appelle aiix Anglois qui en ont eux-mêmes disculpé les Jésuites : ainsi , qui de soixante-quatorze ôté Oamet , Holte , Crevel , Parsons , Valpole , Baldoin , Gérard , Tesmond, Haul et par conséquent Eudemond-Jean, leur apologiste, etVTmago primi Sctculi (i) y qui les absout, i'este soixante-trois. Je retranche encore , avec Lisbonne et Paris, les Pères Maiagrida , Alexandre et Mathos , qui n^ont jamais rien enseigné de pareil ^ quoi qu'en dise l'abbé Salems et les pièces vraimeitt otigt* nales, reste donc soixante.
Je retranche Jouvenci,Turselin, Berruyer, D'Avrigny, La Santé , Mamaki, de Dessus-le-Pont, parce que ce qu'on cite d'eux ne prouva jamais ce dont on lès accuse.
La voilà donc cette liste qu'on avoit annoncée avec
(i) \À Imago primi Sœculi est un recueil de pièces à la louange de la Compagnie de Jésus. Il en sera parlé, avec plus de détails, dans la suite de ces Documents. (JYote de ^Editeur.)
tant d'euQure, qu'on a affiehée par toute FEcurope, qu^on a envoyée à tous ks éréques de Franee., comme pour insiilter à leur estime pour les JéauUes. La voilà d'abord réduite à près de la moitié. Mais, si je me borne à la question du tyrannicide ^ dont on &it le ehef principal d'accusation ,• à quoi se réduira cette multitude d'antenrs ? au nombre de quatorze. Car en quoi Cq1o« nia est*il coupable? Qu'a dàt Zacbaria sur cette matière? Muska précis aux ckrcs la soumission aux lois : le voila réf icide ! Qu'on lise les testes cités de Fle{;eli, de Panl Layman ^ du cardinal Bellarmia t n'on.t«ils pas con* damné le tyrannicide? Quoi! on avoit annoncé une doc* trine pernicieuse et persévéjramment soutenue dans la Soeîétéi et parce qu'on ne la trouve pas, cette doctrine, aussi généralement répandue qn'on l'avoît annoncé ^ parce qu'on ne la trouve que dans dix ou douae auteurs f tous étrangers , allemands , italiens ^ espagnols , polonois ou portugais » il a fallu confondre l'innocent avec le coupable y envonimer les propositions les plus amples 9 adopter les fables les plus décriées, et flétrir des noms que l'Eglise et l'Etat révèrent I
C'est par le même principe et pour la même fin , qu'on »e suit, dans ce m^e tableau, ni l'ordre des temps , ni le rapport des auteurs entre eux* Tolefc est antérieur à Belkirmin ; bientât après il lui est postérieur. Jamais il n'est cité dans son siècle. Sérarius écrit deux ans après sa mort; Salmeron, sept ans; Vasques, huit ans; Becan , dix ans. Pour Molina , Gretzer et Layman , on les rajeunit de plus d'un siècle. On me dira qu'on an«- Bonce rédition dont on se sert, sans prétendre que ce soit ou la seule ou la première : et moi, j'avertis que cette réponse est une défaite, pour en imposer aux simples , et non pas une excuse vis-k-vis ceux qui pensent. Car y enfin , qn'avoit-on promis ? Qu'annonce*t-on au«jourd'hui? Je l'ai dit , et je le répète : Une doctrine per^ nicieuse, soutenue pwsévéramment et dans tous les siècles*
36f MES DOUTES
C'ëtdit doticr cette suite, cette chaîne, cette traditicm d'auteurs régicides qu'il étoit important de mettre sous nos yeux. Car, où seroit la persévérance de cette doctrine , si , depuis plus de cent ans , aucun Jésuite n0' TaToit enseignée? On a senti la difficulté ; et , pour remplir un vide que l'œil le moins clairvoyant auroit aperçu, des magistrats , des juges ont eu recours à l'artifice. Depuis 1659, cène sont qUe fausses dates , que faits apocryphes , qu'éditions nouvelles faussement supposées , que productions surannées d'auteurs , morts depuis un siècle. Et c'est d'après un exposé si frauduleux que, toutes les chambres assemblées ,* Messieurs prononcent « que la doctrine du régicide a été constamment et persévéramment soutenue par les soi-disant Jésuites ! » Le public f qui lit l'arrêt, qui voit un grand étalage de textes latins, croit tout, frémit d'horreur, et s'écrie 2 « Quels hommes que ces Jésuites! • Or, c'est cette révolution des esprits qu'il étoit important d'opérer, avant que de détruire la Société- C'étoit donc peu d'àter aux Jésuites leur état, il a* fallu leur enlever leur honneut*; et, pour les diffamer, fouler aux pieds les monuments de l'histoire , falsifier la vérité des faits , altérer Tauthenticité des dates , tout bouleverser, tout yicrifier , tout confondre, ne respecter ni son rang , ni sa place, ni sa patrie, se méconnoi6*e et s'oublier soi-mémel
Mais la Société les a-t-elle approuvées, ces erreurs jus*' tement proscrites? les a-t-elle adoptées, de manière à en &ire son code? sont-elles la doctrine propre et constante de la.société?« Oui, dit M. de La Chalotais; » et nous al-' Ions voir comment il s'efforce de le prouver. « Non ^ dit Famide la vérité,» et voici comme il le prouve.
Dans toutes les sociétés, le grand nombre fait le corps. Donc « pour qu'une doctrine soit réputée celle de tout un corps, il faut qu'elle ait été suivie par le grand nombre de ceux qui le composent. Ce principe est sûr , et je l'applique aux Jésuites.
Un sur vingt, c'est bien pea; un sur cent, ce n'est rien : deux sur mille , c'est moins encore. Comment donc dix ou douze écrivains constitueroient-ils le corps de toute une Société , qui compte vingt-deux mille sujets répandus en même temps sur la terre ; qui en a eu près de d^'ux cent mille, depuis qu'elle est établie? Je demande à M. de La Chalotais une réponse nette et précise.
Il croit l'avoir trouvée , et voici son raisonnement : « Chacun des auteurs de la Société, dit-il, est approuvé par trois censeurs ; voilà donc une classe de réviseurs trois fois plus nombreuse et aussi coupable que celle des auteurs mêmes. Ajoutez-y autant de supérieurs que d'ouvrages , alors le calcul sera juste. »
C'est-à-dire, qu'à plus de vingt-deux mille Jésuites qui n'ont point parlé ou qui ont bien parlé, qui n'ont point écrit ou qui ont écrit selon les bons principes , on peut en opposer, outre ceux qui ont écrit mal , trente ou quarante au plus qu'on peut soupçonner d'avoir mal pensé. Faut-il demander encore où est la pluralité, où est le Corps?
Que seroit-ce , s^ usant de tous les avantages que cette manière de raisonner me donne, je décuplois iout-à-coup la somme des Jésuites innocents? Car , enfin, on meurt chez les Jésuites comme partout ailleurs: ceux du premier siècle de la Compagnie n'ont pas été ceux du secohd, et ceux qui vivent aujourd'hui, on ne les attaque que par ce que ceux qui les ont immédiatement précédés , ne sont plus que des ombres inaccessibles aux arrêts. Je le demande donc, pour la troisième fois, et j'en fais juge toute la terre : où faut-il chercher la doctrine d'un corps? Est-ce dans les sentiments d'une poignée d'hommes ou dans les principes de cent mille Jésuites? Est-ce dans dix ou douze volumes ou dans plus de cent mille? Est-ce dans quarante ou cinquante propositions extraites de tant de livres in-folio, ou dans plus
de douze millions de propositions répandues dans ces ouvrages?
On insiste cependant ; et parce que l'on yeut avoir raison contre la raison méme^ on abandonne un calcul qui prouve tout y pour se jeter dans des possibilités qui ne prouvent rien, a S'il est vrai , dit-on , que ces écrivains et leurs approbateurs , forment entre eux une union ^ un concert de sentiments ; s'il est vrai qu'ils soient les seuls qui nous aient transmis la doctrine du corps ; si les supérieurs n'ont jamais réclamé ; s'ils n'ont jamais élevé la voix; s'ils n^ont ni flétri ces opinions erronées j ni puni leurs défenseurs ; je le demande à mon tour^ ajoute-t-on , où est le corps , et par conséquent où est la doctrine des Jésuites?»
L'adversaire des Jésuites a parlé : Je le suivrai pied à pied.
1* Les auteurs de la Société unis et ligués entre eux I Mais quelle union , quelle ligue ont donc pu former ensemble ceux en particulier qui ont été flétris , dont la plupart f n'étant pas du même siècle , n'ont pu ni se voir , ni se connoitre, ni avoir entre eux aucun rapport? En supposant même, contre l'évidence des faits , qu'ils aient pu en avoir , quelle uiriou , quelle ligue peut-on soupçonner entre des hommes, qui ne s'accordent pas même sur les points qu*on leur reproche, qui s'attaquent mutuellement, qui se combattent et se déchirent? D'ailleurs , toute ligue dit un chef : or , où est-il ce chef, ce premier moteur , ce centre de réunion , l'âme de la conspiration ? On indique les Constituticns ; mais je défie le plus hardi des imposteurs d'en citer un seul texte qui favorise cette calomnie. On nomme encore Saint-Ignace et ses successeurs dans le généralat; mais nommer,' est-ce prouver ? J'en demande pardon aux anti-Jésuites ; mais je ne puis leur passer des assertions qui n'ont pas même la vraisemblance ;
3<^ On va plus loin ; et parce qu'on veut^ à quelque
prix que ce soit, envelopper toute la Société dans les égarements de quelques-uns de ses auteurs , on les élève ^ on lesenfley on les dénature, en quelque sor^e, en leur donnant un mérite et une réputation qu'ils n'eurent jamais^ Mais où la trouver donc, la morale de la Société, si ce n'est pas dans ceux de ses écrivains qui ont traité, par état, de la morale? Où la trouver? 1® Dans les mœurs ^t la conduite de ses membres, parce que les vrais sentiments percent tôt pu tard à travers le masque le plus épais; 2» dans renseignement public, parce que c'est là où Tamour-propre et la rivalité aiment à produire et a répandre ce qui distingue un corps d'un autre corps. Où la trouver, cette doctrine de la Société? Dans ses livres, mais dans tons ses livres, et non pas seulement dans quelques volumes aussitôt oubliés que publiés, et qu'on ne méprise pas même aujourd'hui, parce qu*il faudroit les connoilre tous. Dans ses livres, mais dans ses livres entiers, et non pas dans quelques lignes échappées à l'inattention, à la distraction, à Fimprudence, à l'indiscrétion, ou données au préjugç du temps et des lieux. Où la trouver encore, cette doctrine de la Société? Sur toute la terre ; car, par une singulière faveur de la Providence, il n'y a petit-étre pas un point connu dans Funivers, où la voix de ses prédicateurs ne se soit fait entendre; de sorte que la Société pourroit répondre en quelque sorte à ses adversaires, ce que l'Homme-Dieu répondoit aux siens : « Vous me demandez compte de mes sentiments ; « mais quoi! les ai-je tenus secrets et cachés? Je les al « prêches à découvert et sur les toits : interrogez cette « foule qui me suit et qui m'écoute ; interrogez-vous « vous-mêmes, car vous m'avez entendu. » Où la trouver enfin, cette doctrine de la Société? Dans tous les cœurs vertueux. S'intéresseroient-ils aux malheurs des^ Jésuites, soUiciteroient-ils pour eux et la force des lois et l'équité des magistrats, s'ils ne croyoieht perdre, dans
leurs personnes 9 que des hommea vendus au crime et voués aux trahisons?
3^ « Le corps entier des Jésuites n'a pas pu ne point penser comme quelques-uns de ses auteurs: » c'est la troisième supposition dont on appuie la supposition générale. On croit prouver celle-ci par deux textes des Constitutions; le premier dit : « Si quelqu'un étoit d'un « sentiment contraire au sentiment commun del'Eglise a et de ses docteurs, il doit soumettre son sentiment au *« jugement de la Société. » A la bonne heure ; mais si le sentiment de ce quelqu'un est commun à celui de tous les docteurs, s'il esttoléré dans l'Eglise, que devientle texte, et comment appeler la preuve qu'on en tire? Le second texte porte : a Soyons tous de même sentiment. » Les adversaires des Jésuites en restent là, et ils ont leurs raisons; mais saint Ignace, qui avoit aussi les siennes, ajoute: « autant que faire se pourra ; o et, par ce seul mot, la difficulté est résolue. Aussi les Jésuites, dans leur cinquième congrégation générale, ordonnent-ils a qu'on ait à se prêter au goût de chaque nation, dans « les points qui ne sont que d'opinions. » Décret sage, et qui prouve lui seul ce que j'ai avancé, que.le corps de la Société a pu penser, et pense en effet autrement que quelques-uns de ses auteurs.
J'ayois promis deux mots sur La Santé, Berruyer et d'Avrigny ; mais combien d'autres demanderoient, de ma part, la même, réclamation? On les calomnie, je le sais. Aucun terme n'est assez fort pour exprimer la manière honteuse dont on défigure surtout d'Avrigny. Pour avoir prise sur cet auteur illustre, on le découpe^ on le déchire, on le met en pièces ; à force de points, on fait un régicide de l'apologiste le plus décidé de l'indépendance de nos rois; Berruyer se trouve dans la classe des assassins, lui qui a fondu tout Marca, dans sa préface sur les épltres de saint Paul.
. Après touty rien ne peut m'étonner, quand je vois La Santé au nombre des régicides. LarSante €tssassin des rois! Ah! messieurs, à qui prétendez-vous faire illusion? Ce n'est pas ici un Allemand , un Espagnol , un homme ignoré : tout Paris a connu ce La Santé que vous méconnoissez ; collègue du grand Porée, il en eut les talents et les vertus. Vous-mêmes Tavez-vous oul^lié? Vous fûtes ses élèves, il fut votre maître. A quel titre aH-il mérité de votre part un si indigne traitement (i)?
Mais les Jésuites peuvent-ils abjurer indistinctement toutes les propositions relevées dans cet Extrait? S* &k doute. Eh ! (2) que deviendront-ils , puiscjue c'est à cette abjuration que les parlements de Rennes, de Bordeaux et de Rouen ont attaché l'honneur et la subsistance? Ib périront donc, et la vie qu'on paroit leur laisser, n'est qu'une mort plus lente, mais plus affreuse que la mort
même Quelle révolution dans les siècles! Nous voilà
revenus à ce premier âge du christianisme, où un préfet de Rome disoit à un chrétien : Meurs, ou reiwnce à la religion. Qu'on ne me reproche pas ici d'outrer les choses : encore quelques jours, le parallèle sera sensible; Je crois déjà voir un magistrat monter sur son tribunal;
(i) Quelque concluants que puissent parçitre les raisonnements de l'auteur sur cette doctrine du tyrannidde^ si faussement imputée aux ^ Jésuites , on peut dire , en quelque sorte , qu'il effleure à peine cette question , l'une des plus importantes parmi celles dont leurs ennemis ont fait contre eux des chefs d'accusation. Elle reparottra plus d'une fois , dans la suite de ces documents , plus deTeloppée , plus approfondie 'y et l'innocence des Jésuites sur le fait du tjrrannicide , y sera tellement démontrée , que la révoquer en doute seroit aussi insensé que de nier la lumière du jour, en face du soleil. (Note de rEditeur.) (a) Pour entendre ce passage , il faut se rappeler ce que l'auteur a dit plus haut , <c que , dans VJExtrait des Assertions , plusieurs propo- 4»sitions sont ioondamnées , que l'Église a formellement approuvées ^ » tandis que l'auteur de ce livre en soutient plusieurs qu'elle a déclarées fausses, hétérodoxes, et la plupart appartenant à l'hérésie jansénienne.
(JYole de r Editeur,)
un huissier m'appelle : me Toilà devant mon joge ; il me dit : a Abjure cet institut et cette doctrine (i). -— Mais, monsieur, cet institut est l'ouvrage d'un saint , et cette doctrine est approuvée par l'Eglise. — Abjure. — Mais Rome... — Ecrivez, greffier, que frère tel tient encore inconsidérément à Rome. — Mais la foi, mais la religion... — Abjure, ou point d^état ni de pension. » Que faire alors et que devenir & J'ai soixante ans; mes parents, ou ils sont morts, ou ils ne me connoissent plus. J'ai quelques amis; mais quelle amitié ne seroit pas effrayée k la vue des besoins d'un vieillard infirme? Me voilà donc sans ressource. Voulez-vous encore ce sacrifice, ô mon Dieu? je l'ajoute à tant d'autres, je boirai toute l'ignominie de mon sort; j'irai, comme le père André, demander en grâce un lit à Thàpital, ou j'irai mendier de porte en porte (i). Je me présenterai devant tel qui m'aura proscrit: je fus autrefois son maître et son père ; je lui dirai :
Mon fils Il respectera peut-être mes cheveux blancs;
mais dùt-il être sourd à ma voix, dût toute la France me refuser un morceau de pain, on ne me verra jamais déshonorer ma vieillesse par une action iniâme. Ces règles qu'on flétrit et qu'on m'arrache sont écrites dans mon cœur; elles seront encore mes règles : je les consulterai, elles m'apprendront à porter ma croix et à aimer mes persécuteurs.
(i) A Parrét qui détruisoit la Société, étoit annexé un serment que tout Jésuite deyoit prêter, sous peiné d'être déclaré inhabile à remplir aucune place : c^étoit d'abjurer ses yœux , de reuoncer à l'institut , et de tenir pour impie toute la doctrine des Assertions^ c'est-à-dire, de se faire à la fois parjure et Janséniste. {Note de V Editeur, )
(2) Le Père André , Jésuite de l'Académie de Caen , ci-derant professeur de mathématiques , auteur de VJEssai sur le Beau, âgé de quatre- , vingt-huit ans , est actuellement â l'hôpital de Caen.
(lYote de l'Auteur. )