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CHAPITRE VI

Thomas de la Marche gouverneur de Haute-Auvergne

Saint-Floar clef de la France du cAté du Midi, apràt le traité de Brétigny. — La Harche & Saint-Floar- Conflit avec les consnls, l'évAque et Raymond de fiérenger, bailli des Montagnes poar le comte de Poitiers. Les assises dn bâtard de France à Saint-Flour et à Âurillac- — La guerre de Gnibert de Marcenat et des Bertholène contre les officiers de Thomas et contre Aurillac. Siège de Harmiesse. — Bataille de Jassac. — Destitution de Thomas ; saisie de ses biens. — Confiscation de Nonette au profit de Jean de Berry- (8 juin-26 octobre i36o).

Le traité de démembrement de la France fut signé le 8 mai i36o à Soures, paroisse de Brétigny, à deux lieues de Chartres'.

Ce traité trop contiu transférait à l'Angleterre la valeur d'environ dix-sept de nos départements et fixait la rançon du roi à trois millions de francs du temps payables en cinq années. Nous n'avons qu'à retenir la cession du Rouergue aux Anglais et l'abandon définitif du Limousin et du Quercy. L'Auvergne devenait ainsi frontière de France ; la Haute-Auvergne, avec son massif monta-

I Une circulaire du roi Edouard, daiée de o Soures devant Charires ■ le lo mai i36o pour l'eiécuiion de la trêve de Brétigny. fut envoyée à louï ses capitaine*. Lea archivo de Saint-Flour en realermeat une expédition. {Chap. IX, titre 1, art. i, dt t).

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gneux déchiré de gorges profondes, refuge en tous les temps de la liberté aquitaine, barrière enfin entre la France du Nord et la France du Sud, se trouvait être maintenant la principale ligne de défense de ce qui restait à la patrie. Du pied nord de la chaîne des monts Cantal, les plaines ondulées s'étalent, en effet, jusqu'à Paris et jusqu'à la mer ; de leur base méridionale elles courent jusqu'à Toulouse et jusqu'à Bordeaux.

Aussi les documents changent-ils de langage immédiatement après Brétigny. Saint-Flour, là capitale des IVlontagnes, n'est plus simplement « l'une des prééminentes et plus fortes places du royaume' », il devient dans la bouche des généraux, dwgoUTerneurs et des rois « la place frontière indispensable à la sécurité de la patrie^... la clef du royaume du côté du duché d'Aquitaine 3... qu'il faut garder de jour et de nuit^... la clef de la France 5 ». Pendant tout le surplus de la guerre de Cent ans, Jean de Berry ' duc'd'Auvergne, Louis de Bourbon, les rois Charles V6, Charles VI ?, Charles VU B; et, depuis, Louis XI 9, François I" 'S Henri II*', Charles IX '', pendant les guerres de la Praguerie, du Bien public

I Civitas Sancii Flori, farlis, defentabiHi... dt preheminenlibta et Jbrtioribiu regni txiitil. Lettres de Jean, contie de Poitiers, lieutenant du roi en Languedoc et Auvergne, du i6 janvier i36o. (Arch. dt Sl-Flour, chap. IH, an. [, n* 3. Orig.}.

3 Villa Sancti Flori... m fronteriis inimicorum noitrorum et securitali patrie multum neetuaria. Lettres de Thoma» de la Marche du i5 juin i36o. {,ATch. dt Sl'Flour, ch. IX, art. 1, n* 3. Orig. sur parch.). De forlioribua totius patrie et in fronteriis intmicomm. 8 août i36o. Lettres de Jean comte de Poitiers. {Ibid., chap. II, art, 2, n' 19).

dacatia Aquitanie. (Ibîd.,

dta dt nocte et die laeienda. [Ibid., chtp. Il, art. 1, n- 3o. Inveni. dt 178g,

I nastri regni. Lettres de Charles V du 4 )uin 1373. (Itid., chap. X, titre I, 4).

clef de notre royaume devers la pai^e de Guihenne >. Lettres du métne rot er 1393. (Ibid., chap. X. titre I, art. i, n- 14Ï.

s i^orte place pri« du duché de Guienne et l'une des cleb de notre roiaume iluy duché ». Lettres de Charles VI du 3o mat 1413. (Mémet arch., chap. II, 61). s Une des plus fortes villes de ce roiaume >. Lettres du mCme du bre 141g. [Même) arch., chap. Il, art. 3, d- 67).

* expression* de Charlea VII les 14-30 mai 1437. [Ibid., chap. III, art. 1, n( , p. lis).

chap. IX, art. 3, n" 3o et 3i. Invenl., p. 363. Autre lettre du mïme roi de 6. (Ibid., chap. III, art. 2, n" 4. Jnvent., p. Si). ■ Ciel des pal» d'Auvergne,

Querci, Guienne et autres et l'une des plus fortes villes du "'

I mSme Louis XI du 3i juillet J473. Jbid., chap, IX, art. a, n'

VI de Frtntois I" de i33«. {Ibtd.). JAsws arch; ch. III, art. 3, n* 4. Intient,, p. B>.

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THOMAS DE' LA MARCHi . 14^1

eftide>-la^ Réforme, lai om donné la même qualification '. r»y«4»afea'n-ducâté du Midi. On la trouve acciden-tellemen à*A)uriUaceft.i368'', cette qBalificatianv etencore à' d'haut! nwia-pou^'Sai-nt-iFittiw.ce n'était-pas une flatwrieeni. vérité.

Atl& jo<Ktiiiin<^duiriiiss«au dei Voizas, drt de. Lescqve avjou ^',

etidé.Ja;irtTière d'Ande-sous-'affluem dm Lob, déiuimaiée. L'andei atr uw d^fo5niation> qui ine date> guère que d'um^iècle^.setdzessc.à ceoc; vingKtnq. niètres au-dessus du fond des vallées un faisceau de prisauss basaliiiq.u«9«.auisommet duquel la ville< étaitiassiset-nuey faroaobB.^. npkci'edbattue de tous les vents de l'horizon^ Ses murarllea* d<K quifiEc à vingt-mètres de haut continuaient de trois côtés la. Iiga«ivertkalfi. des rochers- de basalte qui leur- servaient de^ bese:^l'éwoifie bfinda.de terre de cent à cent vingt inètFes environ de -largec qui; Tcli^ic le promontoire au 'Surplus d^i pays était dëfandu pat un-', reoïpart protégé lui-même par un. fossé, une palissade, une série. de citernes et divers autnes travaux. Aux deux extrémités dèr cette face,- les portes des Lacs et de Muret très fortifiées ftanquaienti lf;9 -encoignures ; la porte des Lacst au sud-ouest., -aveC' son AvaatAporte et son don}on des Agials ; la double porte> de Maretiavtcc sa. toun. d'entrée au nord-ouest. Les deux porte» de cet étroit front de place étaient reliées par une muraille en pierre ^d'appareil'; hprissée -d'une quantité de bayettes, de chadefauds, d'échau guettes •< et par une.tourd'observacion s'avançani-juBteau milieu, ce poucquoi-. on l'appelait la tour du Megh. En ootre.de ces tours et-da. celles du', ch&teaU'dit de Brezons assis sur le rempart au<devant>et de^la tour da.'Sagnevftire, quinza à dix-huit bastions carrés faisaleorsaUlie-sar.; roMsintâi L^s irois autres faces étant absolument 'inaccessibles^.lac vtHS' pauv.ti£t jeter sur la quatrième tous ses bras et^toutes ses', raasources pécuniaires.. Elle. représentait ainsi> la force d'une pbice : dittyfai&.plua peuplée, mais mais moins favorisée. par la .nature. Sft.principale.«Dtrse, celte du Tuile au sud,, dont il subsista d-into^ressants vestiges, était défendue par huit obstacles successifs, deux barrières, deux herses, trois portes blindées et un grand bastion C4SB^ihAUt dp vingt mètres au. moins, sans compter les -chaînes' et une voûte étroite et basse percée de deux ouvertures au sommet,

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par lesquelles on pouvait couvrir d'huile bouillante ou percer de traits les assaillants engagés dans l'étroit corridor. L'eau sourdait à l'intérieur à travers les fissures des prismes et ne pouvait lui être coupée. Une ceinture de trente à quarante châteaux ou forteresses protégeait les approches de la place. Les habitants, plus nombreux qu'aujourd'hui — 7,000 environ en i36o ' — étaient animés d'un esprit militaire développé par les périls quotidiens. Ils'se partageaient en deux corps à peu près égaux de vingt-cinq « dizaines » chacun, l'un chargé de la défense des remparts où chacun avait son emplacement marqué d'avance, l'autre chargé des expéditions, des reconnaissances et des sorties ^. Ils organisèrent un corps d'espions et de batteurs d'estrade appelé emboschadores, ayant leur bannière. Un système de signaux arborés sur la tour des Agials ou des Lacs, la plus élevée de toutes, avertissait le pays de l'approche comme de la direction des Anglais^. Pour tout dire, Saint-Flour n'a jamais pu être pris malgré les innombrables attaques dont il a été l'objet '*-. Telle était la pauvre reine des Montagnes qui se meurt maintenant sur son rocher, lorsqu'elle fut appelée à jouer un rôle national par le traité de Brétigny.

Personne ne se trompa en i36o sur l'importance stratégique de la position ; ni la cour de France qui ne cessa d'avoir les yeux sur elle, les archives de Saint-Flour en contiennent bien des preuves, ni Edouard Ul qui la fît assaillir avec acharnement de i36o à i365 par les bandes anglo-gasconnes de Bertucat d'AIbret.

Le maréchal de Sancerre, qui en fit sa base d'opérations en i3S[-83, s'occupa de la rendre encore plus forte en y envoyant son propre ingénieur en chef, son « maître des mines », chargé d'utiliser pour la défense le chapelet de citernes appelé « les Lacs », qui s'étendait de la porte des Agials à celle de Muret ; et l'on voit dans les registres consulaires que le conseil du roi lui-même, voulant avoir sous les yeux en 1 377 le plan de ses fortifications, les consuls

1* 6S. Docu menti

1 Voir la noie précédente.

3 Complet Consul. (Paisim).

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partirent pour Paris emportant avec eux « la figura de la viala » et un plan « peint » dans une bouge de cuir '.

Le pays était déjà fortement entamé par les Anglais. Bertgcat d'Albret, à lui seul, y possédait plusieurs forteresses en i36o, notamment celles de Messillac et de Caylus dans l'arrondissement d'Aurillac. Chaque jour il étendait ses conquêtes et menaçait les deux principales villes de la province^. Ses bandes faisaient des dégâts affreux. Ils furent évalués en i363 à quatre cent mille francs d'or et plus de mille hommes tués en détail depuis dix ans 3.

Il fallait dans cette région un général résolu, capable et fidèle ; il l'aurait fallu aussi plein de tact et de modération dans ses rapports avec les villes. En vertu de leurs vieilles coutumes, les Sanflorains avaient la garde exclusive de leur cité, leur arsenaH, leur étendard, leurs capitaines exclusivement élus par eux, le droit de faire la guerre et la paix sauf à leur seigneur et au roi, de s'imposer, de s'assembler sans l'autorisation du seigneur \ Ils prétendaient même avoir le droit qui fut jugé exorbitant de garder en armes la demeure de ce dernier qui était en même temps leur évêqueG. Les assauts incessants des Anglais, toujours victorieusement repoussés, avaient donné à ces montagnards l'orgueil et la passion de leur cité. Une enquête de 1405 les accuse d'être fiers et rudes?. En i36o, il n'y avait pas quatre ans que leurs consuls répondaient au bailli royal du Gévaudan, Velay et Vivarais, qui leur offrait le secours de ses troupes : « Per la grassa de Dieu, sem pro fort a guardar nostra

i Reg. des Compta consulaire) de i^??. (Àrch. de Sl-Flour).

1 Le 19 septembre r36n, Rertucal donnait Meisillac et Caylus en gage d'un duel qu'il iivaîi avec Penny (Pierre) Rolland, chevalier. 11 étail ators sur le point de se battre, lui el son lieutenant Raymond Bernard de la Roque, dit Sandos, contre Penny Rolland et son i'rère Olivier, à Rodez, devant te comte d'Armagnac. {Bibl. nat., coll. ttoat, t. 194, fol. \i.-\i(i). Caylus fui racheté par les Etats des Montacnes le même mois, avec l'autorisation du duc de Bourbon. La prévôté de Saint-hlour contribua pour 3,000 livres. Lie gouverneur de Carlad^s imposa aussi la vicomte. {Arch, de St-t'lour, chap. XIV, art. 5, n" 1. Invent, de lyS^, p. 379- Rôle de taille de i36o).

3 Arch. de St-Flour, chap. IV, art. 6, n- ï. Orig. — Lettres du roi Jean.

4 Ils avaient en i3!4c) sept canons, deux balistes dont une très grande appelée « le gros engin ou • la Brède <•. En Languedoc on disait la Bride. {Comptes consulaires. 3rch. feSt-Hour).

h et À'ch. Je Sl-Floui-, chap. I, art. 4, A. Oria. d'expédition du iiv" siècle sur parch. des transactions de décembre ]3i5 et 8 mai iJag, etc.

7 Mêmes arch., chap. IV, art. 6.

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viala' o. Ils considéraient comme un de leurs privilèges les plus précieux de ne recevoir pour commander dans leur enceinte aucun capitaine du roi ^ et de n'y admettre aucune garnison. N'y pouvaient pénétrer avec des troupes que le roi et sa famille. Pour le connétable, c'était douteux 3. Les maréchaux de France n'y entraient qu'avec une escorte de dix ou douze hommes.

En vertu de l'ordonnance de Compîègne (iSSy) prescrivant d'établir des capitaines royaux sur les frontières, le duc Louis, qui marchait toujours parfaitement d'accord avec le régent, avait exécuté ses instructions et placé à Saint-Flour, peu après la dernière révocation du comte de Poitiers (20 octobre iS^g), Béraud de Dienne, commandeur de Saint-Jean de Jérusalem, de Blaudeix et de Lieuzargues*. Choix excellent, Béraud jouissait d'une très grande autorité dans le pays. Alors, mais alors seulement, le comte de Poitiers institua de son côté un « bailli des Montagr.es », le premier qu'il ait nommé. Comme tel, cet officier avait pouvoir sur les capitaines des places. Le comte d'Armagnac, son lieutenant en Languedoc, lui fît prendre une de ses créatures, Raymond de Bérenger seigneur de Bertholène, son vassal en Rouergue ^. C'était « noble Erzène dame de Bertholène », qui venait de nourrir de son

I Même* arch.

1 Le comte de Poitiers et le duc de Bourbon comme lieuienanii du roi, essayèrent en i36o el t3fn d'y meitre des capitaines royaui. Ils furent obliaés de Ice reiirer. On n'essaya plus jusque sous Louis Xi. qui pta(> un eouverneur, Hugues de Rochefort d'Aly, dans cette ville dévouée aux d'Armaenac rebelles. Elle ne put le souffrir ; il y eut des émeutes ; Saini-Flour finit par lui acheter son départ. Les habiunts lui servirent une renie de 400 livres pour qu'il ne les gouvcrntt point. {Ibid., chap. 111, art. 1, n* 1. Orig.). Gbarles IX y nomma François d'Antil, seigneur de Ligonis, qui n'y put rester davantage. Ce sont avec un autre cas les seuls enetnples connus de capitaines royaui dans cette ville ; aucun ne put s'y maintenir. Les rois avaient reconnu ce privilège ; ils le respectèrent Les çiuatre gouvcrn ;urs mis par eui dans la ville pour y exercer le commandement militaire en leur nom et encore daos des circonstances tout exceptionnelles, n'y resiércni pas quatre ans, à eux toui, en quatre

3 Les archives de Saint-Flour contiennent une lettre du duc de flerry de 1371. rappelant aux consuls qu'ils ne driivcnt recevoir le connétable, el ce connétable était Du Gucsclin, qu'avec une dizaine d'hommes d'escorte.

. Orig, sur parch. — Lreuïargjes, comni.

mm. de St-Jean (Creuse). — Sii ans plus it grand prieur des Hospitaliers d'Auvergne.

I, n" I. Orig. sur parch. — Bertholène. comm.

'■ naae parait être le parent de

ir Jes>losp)t;iliers de Casiel-

... .. , 'u Velay, ia3), firand maître

de Rhodes en l'iiii (Ail de vérifier les dates. V. 3tq', mort très âgé en i.''74, ex dont ''écu ligure à la ssUe des Croisades de Versailles. {Omerie du Palais de Ver$ailles, t. VI, '• partie, p. 537).

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lait au château de Gages, près de Rodez, le tils aîné du comte Jean II, Bernard d'Armagnac, le futur connétable, le chef terrible de la faction de son nom'. Le comte de Poitiers conféra de plus, le 16 janvier i36o, à ce même Raymond de Bérenger, les fonctions de « gouverneur et capitaine de Saint-Flour », en outre de celles de capitaine et bailli des Montagnes qu'il lui avait précédemment confiées *.

Leurs modestes ressources autant que l'amour de leur indépendance poussa les habitants à demander au duc le rappel immédiat de Béraud de Dienne. Il répugna au bon duc Louis de vexer de braves gens qui jusque-là s'étaient fort bien défendus sans troupes royales ; et, par lettres données à Riom le i3 avril i36o, il rappela le commandeur 3. Le prince Jean n'éprouvait pas de ces scrupules; il maintint, lui, Bertholène. Entré dans la ville comme bailli des Montagnes, chef de la justice et des troupes royales, celui-ci y resta comme capitaine et laissa crier les habitants. Le duc de Bourbon avait pour instructions du régent d'éviter autant que possible toute rupture avec le jeune prince ; il céda encore et sauva la situation en donnant des lettres de maintenue à cet officier-*.

Dans les entrevues qu'ils eurent ensemble lors de la signature du traité de BrétignyS, les deux beaux-frères arrêtèrent les mesures de défense que comportaient les nouvelles frontières faites à la France. Le commandement au nom du roi des deux Auvergnes, du Berry et du Maçonnais contigus à son duché du Bourbonnais, fut plus que jamais conservé au duc Louis, et, pour déjouer l'obstination du comte de Poitiers, ils décidèrent de confier le gouvernement supérieur de la Haute-Auvergne à un homme sûr, avec pleins pouvoirs sur tous les officiers, y compris le bailli royal.

Ce fut Thomas de la Marche qu'ils choisirent de concert.

1 It Rouergue sous tts Angiah, p, 396. (Abbé RouquctteJ.

2 Arch. de St-Flour. {Loe. cit.).

3 Arch. de St-Flour, chap, 111, an. 5, o* 1. Orig. sur parch. — Ces lettre» ne parlei aucunement, bien entendu, des pouvoirs que le comte de Poitiers persisiaii à s'arrog' ei ne motiveni la suppression du capitaine royal que sur les prières el les privilèges 3 habitants.

4 Arch. de St-Flour, chap. II, art. 3, n* 23.

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Les choses ainsi réglées, Louis de Bourbon repartit pour son gouvernement ; et, par ordonnance délibérée à Aigueperse le 8 juin i36o, en son conseil où étaimHe sire de MontaJgu, Jean de La Tour, Pierre de Neiivy et autres seigneurs, il nomma « son cher et aimé cousin, Messire Thomas de la Marche, seigneur de Nonettc, son lieutenant pour tout le bailliage des Montagnes et des ressorts d'iceluy '. . de la volonté et ordonnance et mandement de Mons. le Régent » en considération, ajoute-t-il, a de la loyauté et diligence qui est en sa personne... et aussi de la bonne et vraie amour qu'il avait en nostre très chier seigneur et père ou temps qu'il vivoit et qu'il auroit à nous et à la couronne de France * ».

Injonction était faite à tous les capitaines, baillis, à tous les

justiciers et sujets du roi de lui obéir comme au duc de Bourbon et

au roi en personne i aux villes fortifiées de lui ouvrir leurs portes

« nonobstant toutes prohibitions contraires ». Louis II lui transmit

« de point en point » tous les pouvoirs qu'il tenait du régent ;

s'engagea même à l'avance à ratifier toutes ses décisions ; et, pour

que nul n'en doutât, il lui fit délivrer par le procureur royal de la

chancellerie de Riom une expédition authentique de sa propre

commission de lieutenant général, « afin que plus grand foi y soit ».

La commission dont on trouvera le texte à la fin de ce récit

donnait à La Marche le droit discrétionnaire de faire dans son

gouvernement toutes les guerres et tous les sièges qu'il jugerait à

propos, de rendre à l'ennemi et d'en racheter les forteresses, de

lire tous tes châteaux qu'il jugerait utiles, de faire abattre

ceux des particuliers s'il les estimait non défendables, de

)utes les troupes françaises et étrangères en tel nombre et à

ges qu'il trouverait convenable, d'occuper tous les lieux

i, d'y mettre des garnisons à sa guise, d'instituer et de

lis la conqufile de Phi lippe- Augusie, l'Auvergne se divisait en deux circonsadministratives : i' le bailliage ou séncchaussùe d'Auvergne proprcmcni dite. int à peu près le Puy-dc-Mme et quelques lerritoires dans le Cantal. l'Allier, -Loire ; i' le bailliage appelé des Montagnes d'Auvergne ou simplement des :s, comprenant à peu près le Cantal à partir de l'érection de l'éviché de Sainti3i7. Les documents idcntilient parfois la circnnscription administrative des ;s avec celle de lévechi!. laquelle englobait le Brivadciis. Mais régulièrement cl -alivcmcnt, le Brivaduis i5lait Ji la'Uasse-Auvcrgnc ; il envoyait ses députés 1 du Bas pays.

!-hnn. VI. an. I. n* i . Orïe. (V. nièces iustificalivesl. — Pii .

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destituer les chefs et capitaines à son gré. Dans l'ordre civil et judiciaire , ses pouvoirs étaient plus absolus encore , s'il est possible. Non seulement il pouvait octroyer et renouveler les privilèges des villes, nommer et révoquer tous les fonctionnaires, suspendre le paiement des dettes, rappeler les bannis, remettre 'es amendes, faire grâce de toutes les peines, même des peines capitales, et pour toutes espèces de crimes, sauf celui de lèsemajesté, unique réserve à sa toute-puissance ; légitimer les bâtards, anoblir les roturiers ; mais il recevait « toute justice » comme l'aurait eue le roi, et son autorité souveraine était portée, en cette matière, à ce point extrême qu'il pouvait décider en justice, même contrairement aux contrats particuliers et « aux arrêts du Parlement », C'était plus que la vice-royauté, c'était ta dictature avec l'état de siège.

Ainsi par les deux échelons du régent et du duc Louis, l'autorité souveraine du roi prisonnier était descendue à peu près tout entière sur la tête de Thomas de la Maiche.

Le bâtard de France entra en Haute-Auvergne pour chasser les Anglais une quinzaine de jours après sa nomination, à la tête ' d'environ huit cents hommes d'armes, parmi lesquels beaucoup de ses dévoués bretons qui le suivaient depuis plusieurs années ', de même que d'autres bretons suivaient Du Guesclin partout où il lui plaisait de les conduire. Il emmenait aussi des nobles d'Auvergne et de ces gens d'armes de tous tes pays * enrôlés par lui l'année précédente pour livrer bataille à Robert Knolles. Il avait encore ses vassaux de Noncitc et de très bons chevaliers du Bourbonnais. Son principal lieutenant était un ancien serviteur de son père le roi Philippe, Aimon de Bonnebaud 3, fils d'un chevalier de l'hôtel

I Ils ëtnient encore avec lui en i3Gi en Auvergne. {Areh. de Riom. Letcres de Jacauci de La Marche aux consuls âe Riom. ci Requête des • pouvres gens d'Auvergne u). Pour Le nombre de ses troupes à son arrivée à Saiul-Flour, comp. la charte visée dans la note suivante avec celle portant le n° 19 dans la mâmc boiie des Archives de St-Flour, iiiiilulce : Chap. II. On y voit que la nourriiure de 5oo hommes d'armes de Robert de Sancerre, frère du maréchal de Guy de la Tour en i35g, au retour de la campagne

contre Knolles. coûta lop florins à la v'" "" ' ^"' "' '~ """"

ccuï de Thomas de la Murehe pour m

1 n Gens de nations diverses », dit u an. I, n- ï3. Orig, sur parch. 24 juin

3 Bonnebaud, omm, de Saint-Pierrt Fief noble. Les Bonnebaud .nvaieiil i Auvergne.

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i5o THOMAS DE LA MARCHE

du duc Louis I"' de Bourbon ', chevalier lui-même de Louis II. Il connaissait le pays à merveille, l'ayant gouverné comme bailli et chancelier des Montagnes^ pour le roi, et il y possédait, en outre, la seigneurie de Naucelles^. Audin de Chazelles chevalier*, Gillet de Crèvecoeur écuyer 5, Jean de Quincampoix vassal de Nonette 6, Guillaume de Pertus 7, hier de Villebeuf 8 figuraient parmi ses officiers principaux. On trouve auprès de lui jusqu'à des parisiens tels que Jean Thibaut Le Maire, neveu de Jean Chauffecire le

I Aimon I" de Bonnebaud avait été délégué notamment par le duc Louit [" le 14 juillet i3ig pour r^evolr, avec Guillaume de Veaucc, les sommes promises par Hugues IV de Lusignan, roi de Chypre, à l'occasion du mariage de son M» Guy, prince de Galilée, avec Marie de Bourbon, 6Ue du duc Louis, (Arch, nat. Bourbonnais, C, n- 3o3. - Note Stewert sur La Mure. Il, j8).

1 Aymo de Bonnebavt, miles, baillivus Mantatiorum Arve

francorum, seigneur de Naucelles, exerça une première fois — ,

et \yio. (Arch. de Sl-Flour, chap. H, art. 3, n- g et H). En i334 ei iÎaî, il les occupait encore. I^Arch. du château de Comblai, Invent. fac.. i). Dans des lettres datées du mercredi de ta Chaire de Saint Pierre i338, il se qualifie Aymo de Bonnebaut domicellus, baylius ac cancellarius Montanorum Alvernie pro domino rege francorum. {A rch. de Sthiour. Titres non inventories. Malle).

3 Dict. du Cantal, 11, ^54. — Naucelles, cani. d'Aurillac.

S Crèvecoeur, château délruil, SJège du bailli des Montagnes dès le fin du xiii* siècle, comm. de Saint-Martin-Valmeroux, canl. de Salers. arr. de Mauriac ou Crèvecoeur, arrondissement de Cannât (Allier;. Plusieurs autres Crèvecœur : Puv-de-D6me, Calvados, Manche, Orne, Nord, Oise, Savoie et Haute-Savoie.

s lieues de Montiuçon (Allier), sur les confins y avaii un petit nei ae ce nom près d'Usson et de Nonette. Il se peut que ùi son baptfime au nom du seigneur de l'autre. 1^ cas est fréquent au moyen âge.

7 Pertu», comm. d'Orbeil, arr. d^lssoire (r) Plan du château dans l'armoriai de Guill. Revel (1450). Mais il s'agit plutnt de Pertus, château détruit, fier noble et village de la paroisse de StEtienne-dc-Cnaumeil ou d'Apchon, eani. de Riom-ès-Montagncs, sur le chemin de St-Etienne à Neuville. {Dict. Hist. du Cantal, 111, 281]. De là était le seieneur de Pertus, capitaine de Tuchins en 1384. (V. mon étude : La Jacquerie des Tuchtns).

8 Villabovis, ViUebois, Vitleboy, Villebeuf ou Villebeu. Il y a un Villebcur, comm. de Plèboulec. cant. de Matignon, arr. de Dinan (Côtes-du-Nord). Il s'agit plus probablement de Villebeuf, comm de Roche-Ia-Molière, arr de Si-Etienne (Loire). — Guill. de Villebeuf fut bailli des Montagnes en i366 d'après Bouillet, en 1ÎS7 d'après le Ihct. du Cantal. V. ii5. Guill. de VilTebeuf l'était certainement le iq avril 1Î70. {Arch. de St-Flour, ch.ip. X, an. 1, n" 3. Orig. sur parch.). Le 3 octobre i374. Guill. de Villebeuf était sénéchal d'Auvergne. (.4 rch. inun. de Ctermont. Fonds Mont/erra id, AA, liasse 1 3. Inveni. 'Teilhard de Chardin, p. 6). Il y avait une famille de ce nom en Marche et Périgord. « Hélic de Villeboe u a des fiefs en Marche en iïg8. (Boutaric : Inveitl. des Actes du Parlement, I, 4'i et q3). Un ' Ilier de Villcboe chevalier u vit en Périgord trente ans avant. {Ibid , 1, 5î, n- 12G6). I! y a aussi les seigneurs de la Ville^lu-Bois en Marche, qui furent une branche des La Roche Aimon ; mais Villebeuf, Villa bovis, esc bien le nom ordinaire de ceux qui nous intéressent en i3(io-66. Ils étaient, à la fin du XIV et du xv siècles, seicneurs du <• Mcintcil-sur-Massi;ic u, quartier de la ville de Masaiac. rni s' élevait le chàièau primitif. I.uvs de Villebeuf. seigneur <l..' Mouteilh-sur- Massi-ic, déclarait If « mars •4MS avoir ôo livres de renies aux c.mniissaires du ban et de l'arrière-ban d'Auvcrfine réunis à Montfcrrand. [Bull, histor. de l'Auv.. iHqo, I- igy). Djcuid. des arch, de Clerm. pubi, par M. E. Teilhard de (Chardin).

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THOMAS DE LA MARCHE i5i

jeune, d'une famille bien connue au moyen âge dans le parlement de Paris et très considérée. Le capitaine général de ses compagnies bretonnes ' était un écuyer de la Bretagne breionnante, Maurice de Trésiguidy *, ayant sous lui d'autres capitaines tels que Geoffroy de Lésignat, Raoul de Mez3, Olivier Foulard dont on retrouve le nom plus tard parmi les compagnies de Du Guesclin.

Il se forma un conseil à l'exemple de tous les gouverneurs de province et, comme eux, le composa d'un mélange d'hommes de guerre et d'hommes de loi. De son chancelier de Nonetre Pierre Salmand il fit le clerc de sa cour des Montagnes ; le clerc Mathieu Gros, notaire du diocèse de Clermont, en devint le secrétaire.

Il pouvait se croire au bout de ses peines et n'avoir plus qu'à combattre les Anglais. Il allait se retrouver en présence des officiers du comte de Poitiers et des partisans du dauphin d'Auvergne, dont la terre de Mercceur entourait Saint-Flour de tous les côtés-* et courait sur les flancs de la Margeride jusqu'en Bnvadois ; mais il les retrouverait en maître. Si pourtant il éprouva quelques sentiments de quiétude en s'avançant vers la capitale de son gouvernement, enseignes déployées, ce fut pour la dernière fois. Dans cette province montagneuse et reculée l'autorité du roi, incontestée en principe, avait une efficacité restreinte. Les villes fortes y vivaient dans une sorte d'indépendance de fait, et l'esprit de clan régnait dans les campagnes avec toute la force de la tradition. Au nord des monts, on était sensé, froid, tenace ; au sud, plus bouillant et plus rude. La vendetta héréditaire de famille à famille occupait une grande place dans les mœurs et la coutume des guerres privées y était aussi enracinée que sous les fils de Philippe le Bel. Du temps

. . .s gens dei communes d'Auvergne que nous citons aux pièces parle • de Thomas de la Marche à cctie époque. Il doit êlre rapproché d'un arrêt du P.irlcment du 7 mai i362 {A,çh. ml., X', n* 7, fol. r.8-70), dont nous reparlerons et où ces capitaines bretons sont nommés.

2 Trésiguidy, château, comm. du cant. de f>1cylgi] On trouve du moins Maurice de Trésiguidy à la lête suivante, aussttâl après la mort de Thomas de la Marche,

3 Le Mez, château, comm. de Plonevez-Porzay, cant. et arr. de Chiieaulin.

4 Par li;s mandements de Lasiic et di; Mnnisuc, de Ruines et Corbiéres, au nord, b l'est cl au sud, par ccun de Tanavelle et de T.igenat à l'ouest. Iji terre de Mercoeor dont dépendait Corcn en partie et Vandèïc-lcs-Pierres, allait jusqu'au pont et au faubourg mËiuc de Saint Flour.

i52 THOMAS DE LA MARCHE

de Thomas de la Marche, pour quelques paroles malséantes, un damoiseau des environs d'Aurillac, Pierre de Vixuuse (commune de :), dégaine et tue net son voisin Géraud de Tessières, fils ir de Marfons'. Un hobereau, Michel Sacreste, écuyer, le Muret [entre Vie et Thiézac~ et d'Anterrieux près de gués, est frappé ; son fils Martin, écuyer aussi, ne recourt torités royales pour se venger ; il arme ses parents et ses erre et Guérin de Pouzols, gentilshommes de médiocre iveni une jeune fille noble, l'enferment dans leur chùtcau s et lui font épouser l'un d'eux de force. C'est à eux-mêmes n officiers royaux que les gens du clan de la belle confient ice et le siège du château, comme aussi le traité qui suivit ', Je ne cite à dessein que des exemples pris parmi des leu puissantes. Si nous en cherchions parmi les hauts :s Tournemire ou les Montai par exemple, il faudrait un • raconter à quel point régnait l'incurable habitude de la r soi-même dans cette région où « le pouvoir et la justice mmeillaient plus que dans aucune autre »; l'image est tempbrain , du chef des armées royales lui-même, le Arnoul d'Audrehem+.

juin i36o, dans l'après-midi, les trompettes du bâtard de snnaient la levée des herses devant la porte du Tuile à ur. Raymond de Bérenger lui en fit refuser l'ouverture-''. ;uère douteux que l'homme du comte de Poitiers et du irmagnac ne se fût entendu dans cette circonstance non t avec Jean d'Armagnac, mais aussi avec les partisans du Béraud II dans la ville.

ai., 33, 90, n" 414- Lelircs de janvier i36n (n. 91.).

) précédentes.

guerrarum ulique commuailcr in regno et polissime in dictii parlibus Saint-Flcjur et du Pay), ut plurimum vigeie consueverant et quod potestas regia amescebai m hac parte, dii-il le ib mai 1 3t>2, (Bal. : Mais. d'Auvergne, J. iiotammenl la fluerrc do Jean de Tournemire dans ma brochure sur \{arclièi et SCS rapports avec l'Auvergne).

le Sl-ttour, chap. 11, art. ï, n" af|. (Picces justif.).

DigilizedhyGoOt^lc

THOMAS DE LA MARCHE i53

Thomas'jouait de malheur comme d'habitude. Jean de France venait d'être fiancé à Jeanne d'Armagnac, fille du comte Jean II et de Béatrix de Clermont, qui lui apportait une dot de cent mille florins d'or ; et le 24 juin, le jour même où l'entrée de la capitale de son gouvernement était fermée au bâtard, le mariage du prince se célébrait en grande pompe à Carcassonne '. Un des hommes les plus influents de Saint-Flour était le chancelier du comte Dauphin, son conseiller intime, son bailleur de fonds, son ministre dans les Montagnes, Pierre Mercier, riche bourgeois de la ville, l'un des deux plus célèbres jurisconsultes de la contrée^. Son dévouement absolu au Dauphin lui valut de la part de ce prince la donation d'une ptirtie de la seigneurie de BelvezeixS, confisquée sur Henri de Lar, damoiseau'*; et, telle était la confiance que son maître avait en lui, qu'il l'investit du pouvoir de nommer à tous les offices et à tous les bénéfices de sa baronnie de Mercceur, grande terre qui s'étendait sur plus de soixante clochers 5. Le vrai sire de Mercœur, c'était Pierre Mercier. Le conseil des Jurats, en marché avec lui pour lui acheter diverses maisons afin d'en faire son hôtel de villefi, avait toute espèce de raisons de le ménager. Thomas se heurta donc, dès le premier pas, à un subordonné rebelle, maître des places fortes de son gouvernement et appuyé non seulement sur les deux plus grandes influences des Montagnes, le comte d'Armagnac

T Hist. des Grands Officiers de la Couronne, I, 107 ei III, 419.

2 Petrus Mercerii jurisperiluf,., licentiatus in decrelis... homo magne scienlie et honoris, cancellarius Beraldt Pelphini comitis Claromonlentis et domini de Mercorio en iHSi-lSÔi, Étail en i3fio un des plus forts imposés de Saint-FIour. [Arch. de St-Flour, boite intiiuitfe Rôles et Impositions. Taille du rachat de Caylus en i3(3u). En r362, il fut nomme avocat de la ville et son conseiller et priiia serment le 3o juillet de gérer ses affaires envers et contre lous, « sauf contre Béraud Dauphin d'Auvergne, Maure Dauphine abbesse Je Bleslc et le scii;neiir de Tnurnel ■ en Gévaudaii. (Arch. de St-l'tour, chap I, n' 4. Orig. sur parch,). Il remplaçait dans ces fonctions son rival en célébrité, le jurisconsulte Etienne Jausserand, originaire de Murât et fixé à Saint-Flour, qui venait d'être destitué pour avoir •• trahi les secrets de la ville • en laveur de l'évéque, lequel l'avait aussitôt nommé juue de son temporel. Pierre Mercier fiit élu premier consul de Sainl-FI<mr en 1 36i. L^ns un moment des plus critiques. Son père ou son

oncle Jean Mercier, rtf, « Le Mercier 0, l'avait été en i3^b en même temps que rei"

de la ville 'Rôles et Impositions). Pierre Mercier fut anobli. Son lîls aine Jacqi disait noble en 1 îji. (Mèmts arch.).

Arch. de Sl-Hour. chap. VIII. i

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i54 THOMAS DE LA MARCHE

et le Dauphin, mais en outre soutenu par les habitants de la capitale du pays.

Sur le refus de lui ouvrir, il fit aussitôt publier à son de trompe par Guillaume Amblard, sergent du roi à Saint-Flour, ancien serviteur d'Aimon de Bonnebaut, sa commission et celle du duc de Bourbon ; puis en vertu des pouvoirs souverains qu'elles lui conféraient, il destitua le lendemain 25 Raymond de Bérenger de sa double fonction, après des sommations restées inutiles. Ni la notification de cet acte de révocation, ni des sommations nouvelles, ni les colères du lieutenant royal ne purent ébranler le partisan du comte de Poitiers. Il était dans la place, il y resta, et La Marche dut redescendre au bas de la ville.

Dans la soirée, l'évêque Pierre d'Estaing seigneur de Saint- Flour, qui venait à peine de prendre possession de son siège, lui fit donner, de concert avec les consuls, des vivres et des logements dans les faubourgs pour ses troupes et, pour lui, une « maison haute » qui s'élevait au milieu du pont de l'Ande ; mais le tout sous la stipulation formelle que c'était « à titre d'hospitalité. » Les d'Estaing étaient aussi les vassaux des d'Armagnac dans le comté de Rodez '.

Les privilèges de Saint-Flour lui permettaient à la vérité de refuser d'introduire des troupes dans ses murs, si haut placé que fût leur chef, à l'exception des membres de la famille royale, mais la ville devait y recevoir avec une faible escorte les officiers royaux chargés d'inspecter les fortifications^. La situation offrait cet insolent contraste d'une cité se prévalant de ses franchises contre le légitime représentant du roi et du régent dont elle reconnaissait la légitimité, alors que ces mêmes privilèges étaient violés par la présence d'un simple capitaine pourvu d'une commission moins explicite, de pouvoirs moins étendus, formellement soumis au nouveau gouverneur, et que celui-ci venait de destituer. Le bâtard de France subit cette nouvelle avanie, reçut l'aumône qui lui était faite, installa son quartier dans la maison haute du pont ; mais il

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THOMAS DE LA MARCHE i5S

fît assigner sur-le-champ, et toujours par sergent, l'évêque et les consuls à comparaître devant lui en ce lieu le lendemain 26 juin, à 7 heures du matin, pour se voir juger sur leur refus de le recevoir.

Menacés par La Marche d'amendes énormes et de châtiments corporels, sans compter la destitution du consulat, s'ils ne lui ouvraient pas leurs portes, et par Bertholène de peines non moins énormes s'ils les lui ouvraient, les malheureux consuls ne savaient auquel entendre. Ils eurent beau tourner et retourner les commissions, il n'y avait pas à dire, le duc de Bourbon était bien fait vice-roi des Montagnes « par-dessus et avant tous autres... de quelconques estât et auctorité qu'ils soient », et le seigneur de Nonette était bien le délégataire absolu de tous ses pouvoirs. Ils délibérèrent de courir au plus pressé et de laisser entrer Monseigneur de la Marche avec une escorte. Bérenger, à qui ils allèrent communiquer leur décision, les reçut rudement, leur enleva les clefs de la ville, leur interdit de répondre à l'assignation ; et pour être plus sûr d'être obéi, il fit jeter en prison les trois consuls, qui étaient Jean Saisset, Gombaud Bujal et Pierre Jouvenroux. L'évêque voulait aussi se présenter devant le gouverneur, il l'en empêcha.

Le lendemain à l'heure indiquée, Thomas de la Marche tînt son plaid en règle dans l'église de Sainte-Christine, devant le pont du faubourg. Trois de ses capitaines membres de son conseil, dont Aimon de Bonnebaut, lui servaient d'assesseurs. Son clerc Mathieu Gros tenait la plume du greffier, le vieux sergent Amblard faisait l'office d'huissier, et ce n'était certes pas la gendarmerie qui lui manquait, non plus que le public, car la foule était considérable au devant du pont. L'affaire appelée et personne ne répondant, Thomas condamna par défaut l'évêque à deux mille marcs d'argent d'amende et les consuls de Saint-Flour à deux mille autres marcs pour « rébellion au roi i». En apprenant cette condamnation, très forte pour le temps, énorme pour le pays, l'évêque et les bourgeois résolurent de tenter une démarche afin de s'y soustraire. Pierre Sivadier ou Sivade licencié en décrets, officiai de Saint-Flour, comme mandataire du prélat, et Jean Saisset premier consul, relâché à cette occasion, au nom de ses concitoyens, se présentèrent donc le soir du 2(> au faubourg devant le lieutenant qui les reçut dans tout l'appareil de la justice.

L^iissons ici la parole au procès-verbal de l'audience qui recourt à

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r56 THOMAS DE LA MARCHE

la voix imagée du dialogue ; procédé tout méridional qu'on ne rencontre guère alors en Auvergne que sur les confins du Languedoc ; — « Monseigneur le lieutenant s'adressant à eus. leur tint brusquement ce langage : — « Officiai et Consul, nous avions assigné re'vêque et les consuls de Saint-Fiour à comparaître aujourd'hui, à 7 heures du matin, devant nous dans cette maison du faubourg oij on nous a logé par hospitalité, afin de répondre aux poursuites intentées par nous contre eux au nom du roi, intéressant l'honneur de la couronne de France et la défense de ce pays. Ils ne se sont pas présentés à l'heure voulue ; nous les avons condamnés en raison de leur désobéissance et du mépris qu'ils ont fait de nos ordres. Nous vous sommons, vous, Officiai, et vous. Consul, de nous ouvrir les portes de la ville de Saint-Flour afin que nous en puissions visiter les fortifications ainsi qu'il est de notre office, de nous prêter le secours et l'assistance nécessaires pour courir sus aux ennemis de la France qui ne cessent de vous piller, les combattre et les vaincre s'il plaît à Dieu, le tout sous peine de subir la condamnation prononcée de deux mille marcs d'argent d'amende ù payer au roi par l'évéque, de deux mille par !a ville, de la destitution du consulat et de l'emprisonnement des consuls. Raymond de Bérenger seigneur de Bertholène n'est plus rien, nous l'avons destitué de sa charge de bailli des Montagnes ; nous le destituons à nouveau et nous vous interdisons de lui obéir dorénavant en quoi que ce soii ».

cela, continue le greffier, l'Official et le Consul vous réponpar la bouche de l'Official qui s'adressa h vous en parlant igue maternelle » (la langue d'Oc) :

Redoutable, honorable, magnifique et puissant seigneur, vons entendu et gravé vos paroles dans notre esprit. Nous !u et lu aujourd'hui les lettres qui vous confèrent la garde >uverncment du pays. D'accord en cela avec l'évêquc et les consuls, nous reconnaissons la régularité de votre com- I ; nous sommes prêts à vous obéir, comme au lieutenant du régent et du duc de Bourbon, pour tout ce en quoi juvons vous obéir. Mais, en ce qui regarde l'ouverture de tes, excusez-nous pour l'amour de Dieu ; c'est le capitaine e ville qui a les clefs, il nous interdit de recevoir personne intérieur de nos murs sous les peines les plus rigoureuses.

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THOMAS DE LA MARCHE iS?

Ce capitaine, nomme par notre seigneur le comte de Poitiers, lieutenant du roi en Languedoc et en Montagnes d'Auvergne, puis conservé par lettres de notre seigneur le duc de Bourbon maintenant lieutenant du roi en Auvergne, est porteur d'instructions royales ordonnant la création d'un capitaine à Saini-FIour et dans quelques autres villes, mais sans juridiction sur les seigneurs et tes habitants.

» Monseigneur le lieutenant leur dit que le plus clair de leur réponse étant qu'ils faisaient défaut, il tes condamnait par contumace et les assignait à comparaître à huitaine d'aujourd'hui devant lui, à Aurillac, pourvoir maintenir le défaut.

» L'official et le consul répliquèrent qu'ils ne se présenteraient pas, par le motif qu'ils devaient, suivant la coutume, être assignés par instruments publics, chacun en personne, et qu'ils avaient le droit, ainsi assignés, de recourir à la preuve par enquête. Cela dit, le lieutenant les congédia. »

Cette affaire n'avait pas été la seule que La Marche eût jugée. Toute la journée il avait tenu ses assises en tête du pont de Saint-Flour ou dans l'église, et les plaideurs s'étaient présentés devant lui, tant il était reconnu par tous pour le juge souverain. J'ai retrouvé cntr'autres l'expédition originale d'une décision rendue par lui ce même jour, au même lieu, revêtue du mandement de pareatis adressé au bailli des Montagnes ou à son lieutenant et scellée de son sceau personnel. Il y donne gain de cause à Jean de Roueyre ' bailli temporel de Saint-Flour, à Guillaume Saisset ou Saysset frère du premier consul et ancien consul lui-même, à Jean Aldebert ancien consul aussi, et autres citoyens, élite de la bourgeoisie sanfioraine, contre Gervais de Chaulieu et Jean Buron, commissaires du parlement, qui voulaient les distraire de leurs juges naturels. 11 s'agissait précisément d'un procès en réparation d'excès commis pendant l'été de iSSg sur les habitants par des gens d'armes de passage, ceux du vicomte de Narbonne, à son retour de la campagne contre Knolles. L'impartialité du nouveau gouverneur éclatait d'autant mieux en cela que le vicomte de Narbonne était « son cousin », ainsi qu'il le déclarait lui-même

1 Koucyre, village Je la coiuiaune de Saint-Flour.

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i58 THOMAS DE LA MARCHE

dans le libellé, et qu'il cassait une sentence des membres du parlement députés par le régent ',

La veille, 25 juin, il avait inspecté les fortifications du dehors, prescrit des réparations aux murailles et créé des ressources à la ville pour les faire exécuter. Il autorisa les consuls à prélever à cet effet six deniers par livre sur tous les vivres et denrées entrant dans ta ville, c'est-à-dire un droit d'octroi de deux et demi pour cent, plus un droit d'entrée sur les vins de deux deniers par pintal*. L'administration municipale n'attendit pas que cet impôt fût rentré pour en appliquer le produit à ses fortifications; elle l'escompta par un emprunt à un banquier de la ville nommé Jean de Ribes et la ville fut ainsi mise, grâce à La Marche, en état de résister aux furieux assauts qu'elle subit en i36i et i'3623.

Comme élément d'histoire judiciaire, ces documents sont des pièces fort curieuses en ce qu'elles nous photographient un généralmagistrat rendant la justice en personne dans son camp, au nom du roi, et cassant les décisions du parlement en vertu de ses pouvoirs, avec ses capitaines de gendarmes et ses légistes ambulants pour assesseurs.

Le lendemain, 27 juin, Thomas de la Marche se dirigeait avec sa petite armée sur Aurillac, seconde ville, il faudrait dire seconde capitale du Haut pays, que la chaîne des monts Cantal divisait en deux légions très différentes de mœurs et de courants. Il n'y fut pas plus heureux. On était prévenu, on lui ferma les portes. Là encore son inséparable guignon le butte à l'influence du comte Dauphin d'Auvergne en la personne du beau-frère de ce prince, Arnaud de la Vie, vicomte de Villemur, baron de Calvinet+, capitaine des

; Arch. mun. de Sl-FIour, chap. U, art. i, n* la. Piices

3 Mêmes arch., ctiap. Il, arl. i, n° z3, p. 34 de Vlnvcnl. de 178Q. GutlI. Rogier, un des notables, soumissionnaire de l'impôt du vin, lii aussi des avances sur le vue des leiiret de Thomas.

3 Pierre de la Vie, devenu vicomte de Villemur en Toulousain, par le crddil de son parent le pape Jean. XXII, avait acquis par mariage ou achat, de Marie de Beaumarchais, fille du célèbre Eustache et de Marie Je Vipiuroun, veuve de Pons de ^'illa d'Aorillae, la btronnie de Calvînet, tes seigneuries de Salcrs, Fontanges, Tourncmirc en partie, de Chambcuil près de Murai, etc., et les avait tninsmises â son fil» Arnaud de Villemur. Sa fille Marie aviiit épousé en iSî? Iléraud I'* Dauphin d'Auverniie, comte de ••' d'où était né le Hauphiu Itcrdua 11 le C.raiid, c^iutc de Cleriu'.iii; sire de

ïtc. (baluze : Mais. dWuv.. 1, i.Sn, 11, ;<4o). Calviiiei. ch.-l. de corn., cant.

vy, arr. d'Aurillac, barojinie con'iprenant la chàiellenic de la Vinielle en

et de grandes terres en Haute -Auvergne.

.GooqIc

THOMAS DE LA MARCHE iSg

gens d'armes d'Auvergne ', la sommité militaire du pays, personnage tout dévoué aux d'Armagnac ; ceux-ci avaient du reste un fort parti dans Aurillac. Mieux encore, il y trouve les deux fils du seigneur de Bertholène, Amaury et Guillaume, dont le premier, lieutenant de son père, y exerçait à ce titre tous les pouvoirs de bailli royal et de capitaine général des Montagnes*. Les Benholène étaient des jeunes gens de peu de poids par eux-mêmes, mais ils s'appuyaient dans le pays d'Aurillac sur leur parent Guibert ou Gilbert de Marcenatî, seigneur de Marmiesse*, de Prunet ^, de Jussac^ et autres châteaux voisins, très hardi chevalier, ami de l'abbé de Saint-Géraud seigneur d'Aurillac, apparenté enfin à presque toute la chevalerie de cette' prévôté,

Les consuls d'Aurillac auraient bien permis à Thomas, eux aussi, l'entrée de leur ville avec une faible escorte. Thomas refuse comme à Saint-Flour de se séparer de ses hommes, n'emploie aucune violence et va coucher avec eux dans les faubourgs.

Le jeudi de la semaine suivante, jour assigné par lui, il tint ses assises hors des murailles, dans l'église des Cordeliers T . Le récit de ses adversaires, que nous a transmis une lettre du duc de Bourbon, dessine un trait de plus de son caractère. Jean Maigne se présente pour l'évêque, Jean Saisset pour lui-même et ses collègues; ils exhibent des procurations qui leur donnent pouvoir de représenter leurs mandants devant lui « en tant que de raison ». Impatienté par cette réserve subtile au sujet de sa compétence, Thomas en déchire le voile militairement : — Oui ou non, « l'évêque et les consuls

I ÂTCh. mot., JJ, 90, n* 4:1.

» Areh. not., X'% n* 1:, fol. 414 et suiv.

3 Les Marccnat éiaient une famille chevaleresque fort ancienne de la privSté d'Aurillac; Astorgde Marcenai était avec ses tils^ Pierre et Gilbert I" de Marcenit, coseigneur de Saint-Mamct (ch -1. de cani., arr. d'Aurillac) et de la Salvetat vers 106S (Cartul. de Conque*. Chartes Hi et 83) Un autre Gilbert de Marcenat fut en 117», avec let plus

grands seigneurs du Quercy et du Limousin, témoin du duel de Géraud de Pontange* et d'Aymeric de Saint-Céré. {Hitt. m- du pays de Cartadès : Siatriëres. Àrch. dép. du Cantal). Guili. I" de Marcenat était bailli de la vîcomté de Cariât en i385. (Nobiliai.

d'Auvergne, IV, 36). Le Guibert dont il est ici question fut un des principaux oiiicieri du comte de Poitiers devenu duc de Bcrry ei d'Auvergne.

4 Château, comm. de Sansac-de-MarmIesse.

7 Ubi pro tribunalt sedebat. {Arch. de Sl-Flour, chap, U, art. i, n* 3s). C'est aujourd'hui l'église paroissiale des Cordeliers, sur le square, appelée aussi Notre- Dame -aux-

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i6o THOMAS DE LA MARCHE

sont-ils là en votre personne à vous Jean Maigne, à vous Jean Saysset ? « — « Nous comparaissons en simples personnes privées, sans qualité pour plaider le fond de l'affaire, lui est-il répondu ; de telle façon que si Monseigneur de la Marche prononçait la contumace et le défaut, sa décision ne pourrait sortir à effet ni contre nous ni contre nos mandants ». Thomas n'avait rien du chevalier-légiste ; ces gens qui comparaissaient sans comparaître, pour plaider qu'ils ne plaideraient pas, n'étaient point du tout son affaire. Les deux bourgeois s'en aperçurent bien. — « S'il faut justifier notre dire, s'cmprcssèrent-ils d'ajouter, nous demandons qu'il nous soit donné un avocat d'Aurillac pour le développer plus au long ». Thomas refusa net. Autant il était pressé d'en finir par intérêt et par tempérament, autant les autres cherchaient des moyens dilatoires pour laisser ù l'évêque, à leurs collègues et à Raymond de Bérenger le temps d'agir auprès du comte de Poitiers ' avant que La Marche n'exécutât sa sentence par la saisie de leurs personnes et de leurs biens.

Mis au pied du mur, ils exposèrent donc leurs moyens, soulevèrent les mêmes fins de non-recevoir qu'à Saint-Flour. En somme, ils niaient les faits de rébellion intentionnelle pour obliger Thomas à en administrer contre eux la preuve testimoniale suivant les règles du droit romain, enquêtes, citations personnelles préalables et tout ce qui s'ensuit.

Le bâtard de France, excédé de cette tactique de procureur, ne les laissa pas finir. Il leur coupa brusquement la parole *. Les faits étaient patents, constatés par bon procès-verbal de notaire dûment notifié. Il maintint la condamnation de Saint-Flour, réduisit toutefois l'amende à 1,000 marcs d'argent pour l'évêque, à 5oo pour les consuls, et les congédia K Fort de la commission du duc Louis et de l'appui du régent, il n'entendait pas se laisser intimider par le recours de l'évêque au comte de Poitiers qu'il savait lui être hostile et à qui il croyait n'avoir rien à faire. Disons tout de suite qu'il ne tarda guère h se réconcilier avec la commune de Saint-Flour

abrupto dixil.

itcc justificative XLII,

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THOMAS DE LA MARCHE i6i

et qu'il n'eut bientôt plus contre lui que le parti des comtes de Poitiers et d'Armagnac.

Il avait à pourvoir au remplacement de Raymond de Bérengcr seigneur de Bertholène. Les deux fils de cet étranger étaient en conflit aigu avec la commune d'Aurillac. Les partisans des d'Armagnac étaient surtout dans la grosse bourgeoisie ; mais les petits marchands et le peuple n'y détestaient rien tant que les gens du Rouergue, si ce n'est les officiers de leur seigneur l'abbé de Saînt-Géraud, En lutte depuis au moins deux siècles avec ce dernier, la population se divisait en deux camps : le parti féodal et le parti municipal. Celui-ci était !e nombre et la richesse et régnait dans la ville basse, celui-là moins nombreux, mieux armé, était le maître du château de Sainl-Etienne, forte citadelle dominant de très haut la ville. Les frères de Bertholène avaient aussi contr'eux Guillaume de Pertus, « ennemi capital et notoire u de leur parent Guibert de Marcenat. Or, Pertus avait épousé une femme d'Aurillac ; il y habitait avec elle, y avait reçu le droit de bourgeoisie et jouissait d'une grande popularité. Ce fut naturellement sur l'ennemi de ses ennemis que le bâtard fixa son choix. Il nomma Pertus bailli des Montagnes à la place de Raymond {juillet i36o), fit de ce soldatlégiste son conseiller et lui donna quelques soldats pour tenir garnison dans Aurillac. Ainsi, en Haute-Auvergne comme dans la Basse, repoussé par les princes, ce fut sur le parti populaire qu'il prit son point d'appui. Charles de Navarre agissait demème ailleurs à la même époque, mais avec une flexibilité, une courtisanerie, une fourberie que ne connut point le bâtard de France. Ce n'était pas ce rapprochement qui pouvait le faire bienvenir à la cour.

Il acheva de conquérir les sympathies du peuple en délivrant Aurillac du voisinage immédiat des Anglais. Aton VI de la Roque, chevalier de vieille race, des seigneurs de la Roque d'Atton (en langue locale Roquenatou} ' et de Senezergues^, peut être soupçonné d'avoir livré le château de Roquenatou à Bertucat d'Albret, car il avait lui-même pris de service dans les compagnies de ce

., cant. de Monttalvy, an. d'Aurillac, sut les confins du Rouergue.

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triloiiiitlili! chef, et peu après il tenu ie iui livrer .\iir...ic d^zis iitir l'oiiijiitiiiiofi fiû le traître succomba, n)a^>.acré pùt\es,r.itliir.z=--. 1.(1 ^(irriiioii (If Itoquenatou était une menace quoriJîencc pi^r '.i ville il ctiii'ic lie ^a jurande proximité; Thomas de la Maro-e i'ea (liiiinii, |,c lieutenant r'iy.il y élali installe et y terjii sa cojr â la (jn d<; i'.Uh/'.

d'|irrpihirpl Ouibert de Marcenat, voyant les choses se gâter pour l<<» tiifi>i, i|r-[nita son frcrc Avit, clerc, aux consuls d'Auriliac pour pi(>|»i->n un arrangement. Les esprits étaient si montés contre les lli'tlliolcnc et contre lui que les habitants s'unirent aux soldats pour cliiir^cr riiiiibattadcur, sans nul égard pour s€s hibits cléricaux. Avit lie Marcenal et ses gens perdirent leurs chevaux, leurs armes, iriMiu; " leurs robes » dans cette échauffourée ; sur le poir.t d'être i'cIkm prs, poursuivis par une meute de gens du peuple et de soldats, iU cuient h peine le temps d'arriver à la course et demi-nus dans le thfiii iiu de Suint-Ktienne, propriété de l'abbé. Les Aurillacois et les Nipliliils les y assiégèrent et les y tinrent bloqués pendant assez loiifitenips (juillet l'iOo). Leurs chevaux et leurs armes furent ViMitliis !i l'encan sur les places publiques.

A ce moment l'esprit de clan montagnard entre en scène. Le conflit cliiingc de caractère, il se transforme en une guerre civile où les pussions locales priment tout et dont l'atrocité ne fut pas sans gâter les iill'aires de Thomas de la Marche. Si le lieutenant royal se tint à l'écart, son bailli et ses officiers s'y lancèrent à corps perdu. Il devint d'autant plus difficile à Thomas de si séparer de son bailli des Montagnes, que les Marcenat ayant pris les armes, Aurillac élut (iuillaume de Pcrtus pour capitaine et lui confia le commandement de SCS milices ; de telle sorte que La Marche ne pouvait le destituer ou le combattre sans avoir du coup tout le monde à dos. Nul doute, au surplus, que les comtes d'Armagnac et de Poitiers eurs gens ne soutinssent en dessous les Marcenat. uibert de Marcenat débute par l'envoi d'un cartel à Guillaume Pertus, « se disant bailli des Montagnes d'Auvergne ». Cité par

Il 1 àrch. nal., gS*, n- 134. Piice juaiil. ii- XXXVil. IrcA. nat , X'*, n' 11. Le riicii qui suK cBi cmpruntd à

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lui devant le lieutenant royal à Roquenatou pour voir autoriser le duel à la fin de juillet, Pertus ne daigne pas même comparaître, et Thomas est obligé de donner défaut contre lui. Gaîbert, pour venger l'outrage fait à son frère Avii, exerce des représailles dans la banlieue d'Auriilac sur les biens des citoyens de cette ville ; de son siège dans Aurillac, Pertus déclare Marcenat rebelle et obtient de l'autorité royale, les consuls aidant, un mandement de saisie de sa terre de Marmiesse, bientôt suivi d'un ordre de rasement du château. Pertus s'y rend une nuit avec ses troupes et celles de la ville, surprend le bourg, brûle les maisons contiguCs au fort, pille le chapelain, détruit, livre aux Hammes les mas, moulins, métairies et colombiers de la terre du rebelle ; se rend de là à Valette, fief de la femme deGuîbert, saccage et réduit le lieu en cendres. Guillaume appelle à lui les barons ses voisins, les chevaliers de ses amis, les nobles de son clan, racole des aventuriers cosmopolites, se rend à leur tête sous les murs d'Auriilac, envoie porter son défi à la ville et lui déclare officiellement la guerre. Il envahit son territoire, enseignes déployées, incendie les villages les plus proches, ravage tout et tue tous les hommes de Pertus, de sa femme et des habitants sur lesquels il peut mettre la main.

Cette fois les gens d'Auriilac vont assiéger Marmiesse avec des « chats ' » et des balistes, sous les ordres de Pierre Jurquet, sergent du roi, lieutenant du bailli Pertus*, muni de l'ordre royal de rasement de la place (août). Ils parviennent à prendre plusieurs tours, y mettent le feu, tuent ou blessent une partie des assiégés sans pouvoir s'emparer du*donjon, et vont ensuite incendier dans la campagne les villages de Guibert.

Le chevalier montagnard ne garde plus dès lors aucune mesure. Avec son frère Déodat, il enrôle tout ce qu'il peut ramasser de bannis, de relaps et de scélérats dans la région ; il y joint les Anglais

I Let Jurquet étaient uae famille chevaleresque des Montagnes déji puissante aux viriins de Van looo. Ils éiaiunt seigneurs d'Oradour, estât, de Picrrefon, au xi* siiclc, r par Odilon de Mercœur. (inventoria capiiuli cscendre d'un Bernard Je lii famille des comtes

, .. . „ , rnard, sejuneur d'Oradour au Xl* siècle, était

^.__ .. .. mtlablemt-nl issu û'Aiiiblurd comtour d ; N.inette. surnomme Maie Jlibtrnatus, suzerain de ce pnys, et peut être idcniitît: avec Hcniard, dît lui aussi Malivernitus, fils d'Ambhird. iCarluI. de l'.onques). I-es Jurquei, en décadence dès le xiv siËclc, avaient leur principal établissement en i36n au château de Combrclles, dans le massif du Plomb du Cantal et possédaient d'autres tiefs de second ordre.

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à qui la trêve pendante entre la France et l'Angleterre vient de faire des loisirs'. Il en forme une véritable « armée » avec laquelle il entreprend une guerre telle que la prévôté d'Aurillac n'en vit jamais de plus sauvage. La paroisse du clief-lieu et les voisines sont plusieurs fois mises à sac, à sang et à feu ; les liefs de l'Eglise et du roi ne sont pas plus épargnés que les autres. Les églises de Jussac, de Reilhac^, de Prunet sont violées et pillées, avec beaucoup d'autres; le château de Saint-Victor 3, la maison fortifiée de la Force +, subissent le même sort. Le pays est couvert de meurtres ; en plusieurs endroits des hommes, des femmes même, sont brûk's vifs. Il vint un moment où Guibert de Marcenat ne fut plus le maître de ses « brigands » déchaînés. « Il déplorait tant de crimes ! » a-t-il dit lui-même, d'après le document contemporain et inédit auquel j'emprunte le récit de cette guerre civile ; et on peut le croire, car ses amis et ses propres parents finirent par être à leur tour les victimes des Anglais et des outlaws qu'il avait lancés par les champs.

Désireux d'en terminer, Aurillac fait un effort suprême. On met sur pied tout ce qui peut porter les armes. Le prévôt, les magistrats, les notaires, les clercs d'église, les prêtres figurent dans cette levée, l'épée ou l'arbalète à la main, au milieu des sergents royaux, des soldats et des mercenaires. Cette armée, ainsi l'appelle aussi le rot Charles V, il serait mieux de dire cette cohue, marche sur Jussac où les frères de Marcenat se sont retranchés avec leurs forbans anglo-français. La bataille fut très meurtrière. La commune d'Aurillac et les royaux complètement défaits, bien que supérieurs en nombre, laissèrent une très grande quantité de morts, de blessés et de prisonniers sur le champ du combat ou dans la déroute ; entr'autres périrent les trois chefs, Pierre Jurquet et deux autres lieutenants de Guillaume de Pertus. Les vainqueurs de Jussac se répandirent aussitôt dans le pays ouvert où rien ne put plus leur résister.

t La trive de Brétigny (S mai i ?6oX ratiliée par le iraité de Calais du 34 octobre

a Chef-lieu de commune, cani. d'Aurillac.

3 Suint-Victor, ch.-l. de comm.. cant. de La Ro^iuebruu, arr. d'Aurillac, ou Sainictor, cumm. de Lu Roqucbrou.

4 Commune de Saiot-Simon, caot. nord d'Aurillac.

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THOMAS DE LA MARCHE i65

Les deux Marcenat toujours à leur tête, ils s'emparent des châteaux de leurs adversaires, font une razzia considérable de prisonniers qui sont conduits au château de Marmiesse et chèrement rançonnés. Par ce commerce de prisonniers, Guibett et Déodat se ravitaillent et soldent leurs Anglais. Un gros marchand d'Aurillac, Astorg Dalson, assez riche pour avoir des comptoirs et des facteurs en d'autres lieux de la province, est cité comme servant déjà d'intermédiaire quelques mois avant à ce commerce des prisonniers '. Il dut pour cela sortir de la ville où Pertus lui eût fait un mauvais parti. Il fournissait des denrées et des armes contre la délivrance des prisonniers, moyennant une rançon dont ceux-ci devenaient ses débiteurs directs ; spéculation lucrative et alors très usitée même parmi les gentilshommes, où le marchand gagnait à la fois sur les fournitures et sur de formidables intérêts. Pertus eut beau faire publier à son de trompe, au nom du roi, la défense « d'alimenter les Anglais » sous .prétexte de rachat des prisonniers^, il en fut pour ses proclamations, faute de sanction à l'extérieur. D'ailleurs l'usage était trop invétéré ; pour beaucoup d'aventuriers, la guerre était la chasse à l'homme vivant ; on commerçait des prisonniers comme du bétail, pendant la guerre de Cent ans.

En revanche, Pertus prononça dans Aurillac, avec l'assistance de Philippe de Pont, procureur du roi dans les Montagnes, et de son substitut Durand du Bois, des condamnations terribles contre les Marcenat, les frappa de confiscation générale, de bannissement, fit pendre ceux de leurs partisans dont il put s'emparer aux fourches patibulaires qui se dressaient hors de l'enceinte. Ils n'étaient pas

1 Arch. !!(«., JJ, 00, n-jio. -Cas Halzon ou Daist Dclzons. tiraient vraiscmblnblcmenl leur nom du vill d'Also.al. Casteld'Also.d'Ojo, parfois CaaMJ Dation i de Montsalvy, comm. de Sennczurgucs, qui l'ut pris vcis kv

[A rck. mun- de Millau. Le Routrgue tous les Anglais). Ile

siècles. (Hommage et Dénombrement du Carladea. Arcli. Jép. du Cantal. Terriers et nombreù* autres itocuments). Les hilmn ilaîenl d'importants bourgeois d'Aurillac au XIV' siècle. Pierre Dalznn, Petrus Daljo, frère et sans doute fadeur d'Astorg, s'établit k Saint-Fleur où celui-ci avait un comptoir ; il y fut consul en i368 sans perdre sa qualité de bourgeois d'Aurillac. On s.^il que c'était une habitude chez les grands marchands d'alors de se procurer des lelires de bour/^eoisic dans plusieurs villes pour les facilités de leur nii^oce. Lu même année il devint lieutenant d-i bailli de Saint' Pierre-le-Moutier, c'est-à-dire du bailli des Exempts d'Auvergne. (L'Aui/. au jti'v* siècle, p. 33o Masure). Peirus Dal^o, burgensis Aureliaci, était, le iij juillel i370, lieutenant du bailli royal dos Montagnes, (^rc'i. de Si Flour, chap. III, art, i, n- G). Il avait encore une miiaon et des biens a Siint-Flour en iS83. {.ife'mes arch. Heg. de ta déclaration des tient des habitants).

I Arch. nat.. X", n* ii.

DigilizedhyGoOt^lc

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plutôt pendus que Guibert de Marcenat venait dépendre les cadavres à la face des officiers royaux impuissants et bloques dans la place.

Ces événements se passèrent entre les mois d'août et de décembre ]36o. Parmi les gentilshommes du pays qui se signalèrent le plus par leurs excès dans les bandes des Marcenat, furent Géraud de Cols, Gilbert de Cère et Jean de la Dourgnc, bâtard de Moisset, tous écuyers'. Cette guerre civile, à tout prendre, ne fut autre chose que la guerre du parti d'Armagnac et de Jean de France, disputant la domination en Haute-Auvergne au parti royal représenté par La Marche et le duc de Bourbon. Saint-Flour était resté étranger à la querelle \ les deux villes rivales ne s'aimaient guère. Aussi Guillaume de Pcrtus soutint-il fermement les Sanllorains dans leur conflit avec leur évêque Pierre d'EIstaing*.

Que faisait le bâtard de France pendant la dernière phase de ce conflit ? Il n'y prit point de part personnelle apparente, non plus que le gros de ses bretons. On le perd de vue dans cette partie de l'Auvergne depuis la sentence qu'il fut appelé à rendre vers la fin de juillet au château de Roquenatou à propos de l'appct en duel de Guillaume de Pertus par Guibert de Marcenat. Le soin de sa propre défense l'absorbait alors, et c'était à ta cour de France, auprès du comte de Poitiers, en Basse-Auvergne, à Calais peut-être où le roi Jean avait été ramené dès le 24 juillet, que se livrait le combat d'intrigues dont son sort dépendait, pendant que ses officiers bataillaient autour d'Aurillac.

L'évêque, Raymond de Bérenger et les consuls de Saint-Flour avaient appelé des décisions de La Marche au duc de Bourbon, aussitôt rendues. Ils furent sans doute médiocrement satisfaits de l'accueil circonspect qu'ils en reçurent, car, sans perdre un jour, ils s'étaient de là dirigés à Avignon vers le comte de Poitiers, à qui Louis les renvoya 3, Ils intéressèrent sans peine ce prince.

encore Jean <• Gorbutz » ei è justif. n* XXXIX pour lous ces f^its,

equinriu donada per Moss. Guillclmc de Perius, baylho de las Monper lo Rey Nostrcsenhor, de una Ictr» real donada per lo rey Phelip, |uaiil las civiiadas appelont de Moss. de S. Flor en una causa, que ils lias las nitres de toia la juridiciio del dii Moss. Wvesque, etc. {Arcli. de XIII, n- 1, p. 95).

160, le prince litait à Villeneuve d Avignon, (Arch. de Sl-Flour. chap. II,

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en lui représentant la destitution de son bailli et leur propre condamnation comme une atteinte à son autorité en Auvergne. Par lettre du iG juillet i'36o, le comte de Poitiers cassa les sentences de La Marche sans l'entendre, sans enquête ni jugements préalables, sans avoir égard non plus à l'appel de sa propre décision interjeté par Thomas devant le parlement'. En même temps ils s'adressaient au régent Charles.

Jean de Poitiers profita de l'occasion pour se faire réintégrer dans la lieutenance d'Auvergne par son frère, à qui il commençait à rendre des services diplomatiques et qui d'ailleurs, homme politique avant tout, choisissait toujours de deux maux le moindre. La Marche valait-il qu'il s'aliénât à la fois son père, son frère et tout un groupe de puissants barons ? On le trouva moins malléable quand il fut monté sur le trône. Louis de Bourbon, se tenant toujours dans l'ombre de son beau-frère, sacrifia encore ses sentiments à l'union de la famille royale^ ; on céda à l'enfant gâté et l'accord se fit une fois de plus aux dépens du bâtard. Sa destitution fut arrêtée ; elle aurait dû être prononcée par Bourbon qui l'avait nommé, mais ce prince ne voulut prendre aucune initiative dans sa disgrâce, et tout ce qu'on put obtenir de son amour de la paix fut de la laisser consommer sans lui. La Marche fut destitué par lettres du régent des 22 et 26 du même mois de juillet i36o3. Elles confirmaient l'annulation des jugements de Saint-Flour et d'Aurillac. Ses ennemis le Dauphin d'Auvergne et le comte de Poitiers triomphaient pleinement.

A ne prendre que les motifs invoqués par les lettres, cette destitution fut une iniquité. Il n'y a qu'à relire la commission de Thomas et celle du duc Louis pour voir que sa conduite avait été

I, n' 33 Orig. d'eipéd. conienant le résumé de la

n à Th»mal de la Marche. La commission donnée

par le roi Jean â son his le ci>mic île Poitiers lui confirmait ce pouvoir. — V. pièces

2 li s'était déjà moniré très conciliant en maintenant Bércnfier en fonctions. Le duc Louis lui iiuiimcnu comme lieutenant n du roi et du rcaent en Auvcrene 0, mais la même iiualité fut :iiors reconnue au comte de Poitiers. Ils la portent Vun et l'autre

septembre l'.^lio. (Ârcll. de St-Flour, chap. Il, an. 2, n" il. Orip. sur parch.). Il est

Crobable que, par un accord verbal, la fonction réelle resta au duc Louis, le ci^té onoritîque et supérieur au comte Jean. En fait, ce fut lx)uis qui continua à s'occuper seul de lAuverfine jusqu'à la donation cl rére..*tiou en liuchc par le roi Jean en faveur de son lils en [3t>o.

3 Arck. de St-t'Iour, chap. 11. arl. i, n- ii Pièces pustif.

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correcte, absolument légale, et sa bonne foi complète. Il n'avait outrepassé en rien ses attributions ; et, s'il y avait eu de l'injustice, elle n'émanait pas de lui, mais du protecteur de Raymond de Bérenger, du jeune homme de vingt ans dont nous aurons encore à nous occuper tout à l'heure avec plus de détails.

Vers cette époque, Jean partit pour la cour d'Avignon. Les ennemis de La Marche, craignant un retour du régent inspiré par le bon duc, coururent à crever les chevaux jusque dans cette ville, porteurs des lettres de révocation du 26 juillet. Ils obtinrent du jeune prince un mandement enjoignant à La Marche d'exécuter sur-le-champ l'ordonnance d'annulation de ses sentences, en cessant toutes poursuites. J'ai découvert cette lettre du comte de Poitiers dans les archives de Saint-Flour. Elle e-st adressée le 8 août i36o de Villeneuve près Avignon à « Thomas de la Marche, chevalier, se disant lieutenant des Montagnes d'Auvergne pour notre cher cousin de Bourbon, lieutenant du roi et du régent ». Il n'y est plus question de la seigneurie de Nonetre que Jean convoitait et qu'il fit mettre dès lors .sous la main du roi, c'est-à-dire sous la sienne.

Il rappelle à La Marche qu'il avait donné des instructions à Raymond de Bérenger pour qu'il ne laissât pénétrer aucunepersonne armée dans la place de Saint-Flour. Ceux que Thomas a traités en rebelles méritent des éloges pour avoir obéi à ses ordres en lui fermant leurs portes. Ses jugements de Saint-Flour et d'Aurillac sont des actes injustes, ses condamnations une œuvre de malice. Tout est réduit à néant. Il cessera tous procès, toutes vexations contte l'évêque et les consuls de Saint-Flour sous peine d'encourir la colère du roi son père et la sienne. 11 indemnisera Bérenger, l'évêque et les consuls. « Et s'il vous arrivait, ajoute-t-il, de faire quoique ce soit à rencontre de nos ordres, nous verrions à recourir à telles mesures qui nous paraîtraient convenables. Tâchez qu'il ne nous parvienne aucune plainte à ce sujet contre vous, nous le

j: — f^pj jj,g| Qm; (Qy( çç qijg nous vous prescrivons ci-

técuté ponctuellement' ». Cette lettre dont la raideur

liiiquagesimo :

faits iiiL'L-lle Aurillat du i

") die octava auf^iisli an»

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contraste avec le ton modéré des correspondances de l'époque, laisse supposer que Thomas de la Marche s'était déjà livré à des actes d'exécution sur les biens de l'évêque, des consuls et de Raymond de Bérenger.

Munis de ces décisions, ceux-ci se rendirent enfin auprès du duc Louis, à Riom, Le duc se soumit à la volonté des deux fils du roi, non sans quelques regrets, car ses lettres du mois de septembre suivant n'ont pas la sévérité de style du comte de Poitiers. Là encore La Marche n'est plus qualifié seigneur de Nonette. Il n'est plus que Monseigneur Thomas, chevalier, se disant lieutenant dans les Montagnes d'Auvergne du duc de Bourbon et du régent en Auvergne. Louis de Bourbon n'y rappelle plus sa parenté avec le rebelle, mais il y a une diiïérencc sensible dans la manière d'apprécier la conduite de son ancien compagnon d'armes à Saint- Flour. II considère la condamnation comme compétemment prononcée par un magistrat régulièrement investi. La preuve en est . qu'après avoir reproduit, il le fallait bien, les termes d'annulation des lettres du régent et de son frère, il ajoute à la fin — et cela est de lui — que ce sont des lettres de grâce qu'il accorde à l'évêque et aux citoyens de Saint-Flour '. S'il leur fallait une amnistie, c'est qu'à ses yeux ils avaient été coupables.

Louis le Bon était dans le vrai. Quoi qu'il soit advenu depuis, étant données les mœurs du temps, on ne peut s'empêcher de s'apitoyer sur le brave capitaine, victime d'une confusion déplorable dans les pouvoirs de deux princes du sang, de l'arbitraire de l'un et de la faiblesse peut-être obligée de l'autre. Il y a même ce singulier contraste dans la guerre civile d'Aurillac que le premier trouble avait été apporte par les frères de Bertholène ; que les officiers de La Marche combattaient appuyés sur un mandement royal ordonnant la destruction de Marmiesse ; et qu'enfin c'étaient les Marcenat, le parti d'Armtignac, qui s'alliaient aux Anglais. Mais les Rouergats

iiriginaux qu'on irouvera »ux preuves |uslilicalives ; i

Béreuçer n'a éié faii cupiiainc âc Saini-Klour que le 1

cumniission Jonl jo public également le tcNle ; 3" parce que cette lettre du comte ae

Poitiers à Thomas Je la MaVche <i%X viscc spédatement, avec la date du H août i36o,

dans les Icit es p^itcnlcs ilii ijuc [x>uis II de Bourbon du iiiois de seplcmbre t36o.

L'erreur du clerc exi-iidhînnnaire est donc manifeste. 11 faut lire MCAj: sexagesimo.

Voir le le^te aux pièces juslilicalives, n" XLlil.

t Krch. Je St-Flour. ^:hap. II. urt. i, il" i3. •

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étaient soutenus par Jean de France, qui n'avait rien à refuser à la famille d'une jeune femme dont il était très épris et qu'il venait d'épouser depuis quelques semaines seulement.

Le duc Louis reprit aussitôt en personne la direction des affaires dans révèché de Clermont au commencement de l'année. Les Etats et le gouvernement de la vicomte de Cariât négociaient alors le rachat du château de Caylus en Carladës, à peu de distance d'Aurillac '. Ce fut lui, et non pas La Marche, qui, dans ce même mois de septembre i36o, autorisa la prévôté de Saint-Flour à contribuer pour trois mille livres dans la rançon à payer, de ce chef, aux compagnies de Bertucat d'Albret^.

Ce qui se passa quelques semaines après la saisie des biens de Thomas de la Marche éclaire d'un assez vilain jour la conduite du comte de Poitiers à son égard. Le roi Jean, amené le 8 juillet par le prince de Galles à Calais, ville anglaise, fut conduit de là à Boulogne au mois de septembre pour y débattre sur territoire français, et avec l'assistance de ses conseillers, un traité confirmatif de celui de Brétigny, lequel ne fut définitivement signé que le 26 octobre suivant dans cette ville où le roi revint, une seconde fois, de Calais. Le comte de Poitiers était venu le rejoindre avec ses frères. Pendant le peu de temps qu'ils passèrent ensemble à Boulogne lors de son premier voyage, le roi cédant aux instances des deux plus avides de ses fils, compléta pour eux le démembrement de la France. Jean obtint de la tendresse paternelle le don de la Terre d'Auvergne et du Berry et leur érection en deux duchés, avec les hommages de tous les vassaux de la couronne dans ces provinces, sans qu'il fût fait mention d'en excepter ceux auxquels les rois avaient le plus solennellement promis, pour eux et leurs successeurs, de ne les « jamais » priver de l'hommage direct au souverain. Lui et son frère Louis, créé en même temps duc d'Anjou, valurent à la France, a-t-on dit avec raison, en ce mois de septembre i36o, une nouvelle ^'-taille perdue. Il fallut plus de cent soixante ans pour que le

imaine royal put recouvrer le duché d'Auvergne, Le jeune prince

: Ciimm. île Roussy, cuni. de Montialvy, arr. d'AurtlIac, sur Jl-s confins du Rouergiic, I ArcH. de St-FIbur, ch«p. XIV, an. 5, n- 1. Invent., p. :*7<|.

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prît pour prétexte l'occupation de son comté de Poitou par les Anglais; mais, le Poitou reconquis, il le garda fort bien sans rendre l'Auvergne et la Berry. D'ailleurs il s'était fait donner l'année précédente le comté de Màcon érigé pour lui en pairie sous le même prétexte et peu avant 12,000 francs de rente sur le trésor, sans compter une série d'impôts royaux, ce qui faisait une compensation supérieure à sa perte ; de telle sorte qu'en fin de compte il trouva moyen de s'enrichir outre mesure de nos désastres.

Enfin dans une clause spéciale de cette même donation, il fit révoquer par son père la donation de la seigneurie de Nonette et de toutes autres terres ou chàtellenies d'Auvergne consentie par le régent Charles à Thomas de la Marche v soit à perpétuité, soit en usufruit », et il se fit donner le tout.

Ainsi fut consommée à Boulogne-sur-Mer la ruine complète du bâtard de France par son oncle naturel '.

Le duc de Bourbon était bien présent le mois suivant au traité définitif de Boulogne (26 octobre i36o), et il en jura l'observation avec les autres princes du sang* ; mais son ancien frère d'armes était difficile à défendre à cette heure et le prince Jean était plus puissant que lui sur l'esprit du roi.

[ Le lexte de la donation a d^â été publié par les Ordonnances, III, 45a, el par Chabrol qui reproduit celui des Ordonnances [Coiil. tfAuir,, I, seconde Dissertation. Preuves, CXIX). Je le réédite aux pièces justificatives. Ce texte date bien l'acte dumoù de septembre à Routo^ne. Le roi Jenn acte amené deux fois, avons-nous dit, de Calais à Boulogne. La seconde fui», le roi d'Angleterre éiant arrivé â Calais le 9 octobre, le roi de France quitta cette ville le 1 5. {Hist. du Languedoc, IX, 71 5. note). Il était k Bouloene le ]5 ; ei c'est là que le lendemain a6 fui si)>né le traité conlirmailf el complémentaire de celui de Brctigny. [Rymer, VI, 327;. H est certain que le nouveau duc de Berry et d'Aiiverene était aussi avec son père ce jour-là A Boulogne. Dom Vaissite (//iK. du Laag., ÏX, fil) et la plupart des historiens admettent que la donation fut faite eti septembre, lors de la première réunion de Boulogne. Octobre a été proposé sans preuves pércni pi' lires.

a Isanibert ; Rec. général des flnc. lois et ordon., V, 104.

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