‹ Documents historiques inedits du XIVe siecle: Thomas de La Marche, batard deChapitre 13 sur 21 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Quel homme était Jean de Berry

Un sentiment de justice innée nous porte toujours à réagir contre la réputation faite aux gens mal famés, surtout lorsqu'ils ont une physionomie agréable par quelque point. Quel homme étair-cc donc que Jean de France, comte de Poitiers et de Màcon, maintenant duc de Berry et d'Auvergne, qu'on n'appellera plus désormais que Jean de Berry? Sa figure a tant de faces qu'il faudrait deux gros volumes pour en reproduire les différents aspects ; ils se feront certainement et ils auront le plus grand succès, surtout s'ils sont illustrés de gravures. De l'artiste, il ne nous chaut à cette heure ; du diplomate, dont il eut surtout la façade, nous n'avons pas davantage à nous occuper. C'est le caractère de cet homme décoratif que nous avons à étudier pour juger Thomas de la Marche,

Henri Martin l'a résumé dédaigneusement en deux mots : « Inepte et cupide n. Excessive en soi, la première de ces qualifications est exacte comme expression du peu de cas que ses contemporains faisaient de lui. S'il est bien réellement, comme on le croit, l'auteur de son épitaphe en vers, il eut raison de dire : « De mon Berry de peu s'en faut adoré ' ». Le peuple ne l'aimait pas et il le redoutait*. Son frère Charles V et Charles VI son neveu l'ont destitué six fois

I Rnynal : Htst. du Btrry.

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au moins de ses fonctions, après avoir fait preuve de beaucoup de longanimité. Les gens de guerre ennemis n'en parlaient qu'en haussant les épaules '. Nos généraux ne lui demandaient que de ne pas se laisser prendre, à quoi ils ont réussi facilement du reste ; car, en un temps très chevaleresque, trop chevaleresque même, l'homme n'avait rien du chevalier. Quand d'aventure il allait à la guerre avec ses luxueux équipages, il était un général à la suite, même alors qu'il était censé commander ; à la suite de Du Guesclin, de Sancerre, de Bourbon ou d'un autre. Nous avons dit quel guerrier c'était ! En politique, il a été mené toute sa vie par trois générations de d'Armagnac, par Jouvenel dit des Ursins, par ses chambellans, par ses favoris, par ses valets. On ne sait vraiment s'il faut lui en vouloir d'avoir trahi la France et de s'être allié aux Anglais à la fin de sa vie (1411)1 " n'était qu'un fantoche, un instrument aux mains de son gendre et neveu Bernard d'Armagnac, qui eut peu de peine à exploiter son égoïsme. Rien n'est plus trompeur que l'énorme quantité de lettres et de mandements revêtus de son sceau ; jamais prince ayant tant signé, tant circulé, tant paradé, tant présidé d'états pendant son gouvernement, n'a si peu dirigé par lui-même, à moins qu'il ne s'agît de la caisse. Jamais membre du Grand Conseil si assidu aux séances n'a si peu fait pour la France seule et montré moins de désintéressement. Analysez ses votes, ses opinions, au fond c'est toujours lui, à moins qu'il ne soit un écho.

On a pourtant trouvé moyen de le calomnier. Dom Vaissète le qualifie d'avare. Avare, l'homme prodigue et léger, client des juifs et des lombards, le concussionnaire effréné qui, après avoir manipulé ou accaparé les revenus du tiers du royaume pendant plus d'un demi-siècle, dépouillé les provinces que leur malheureux sort soumettait à son administration, est mort insolvable avec un million deux cent mille écus de dettes en plus de tout son immense avoir l ^ Lâche i non sans doute, les princes le sont rarement et ils ont peine à l'être'; il préférait ses aises à ta fatigue de se battre, voiU

1 Voir notntnmcnt dans Froïssart le mépris narquois avec lequel Aîmerigot Marchés le iraile, lorsqu'ayanl violé les iréves par l'occupation du château de Vandais, on lui â< observer qu'il allait aiiircr sur lui la colire du duc de Berry, duc et lieutenant royal d'Auveriine, qui se trouvait alors pas bien loin de lâ, dans sou château de Nonette. (Livre .V, ch. xv).

1 Chron. dt Sai>a-Denii.

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tout. Mcc.-.àiît, Tioiect, 03 ! à i:: encore ; pas divaniage. Le coup

de poignard au comte Je Fl^rire. *or.i ie chroniqueur Gilles

Le Mu:sis la se-I accjté. nesî pis ç.;£>3rr.ir.ent établi, et il est

.--«■^ç^b.aale. l, n eut pas de ^rar-ics pissions, bonnes ou

lises ; toji aj ^:^5 de? emr;r:=r.en:> à tîeur de peau.

xemple, quand :1 y a. .ai: de s^a à:riOjr-propre ou de la

ution de son bien-être, il devenait capabie de duretés, de

nés et même de vilenies.

SI que sous les dehors séduisants Je ce grand homme blond ', parleur*, arbitre des élt^ances et des modes, si bon connaisles règles de l'étiquette qu'on le choisissait de prcféreDce à la pour en faire les honneurs aux étrangers de distinction 3, se it une âme vulgaire. Elle se révèle aii'.eurs que sur sa figure les verrières de la Sainte-Cfiapcile de Riom et sur son tombeau la Sainte-Chapelle de Bourges +. Souple, câlin avec les forts, nement facile et faible avec ses ser\iteurs, rude aux perits, il pas une ruine de la France, pas une crise de la monarchie, pas anger de sa famille qu'il n'ait exploités pojr vendre son lurs. en arrachant à son père, à son frère, à son neveu ce I était impuissant à lui refuser dans ces moments-là, ce qui luaii le plus pour sauver le pays ou les siens, des terres et de rnt. En un temps où le sentiment patriotique qu'on a voulu dater de l'ère moderne — on en est aujourd'hui bien revenu (t très vivace, ce prince français ne pense qu'à sa personne, idolâtre naïvement, l'humanité est tenue de lui faire une ence agréable, molle et fastueuse ; il plane au-dessus d'elle ne au-dessus des lois. Les souffrances des autres ne comptent elles sont le paiement d'une dette.

9 libéralités extravagantes à ses officiers, à ses flatteurs, à ce qui l'entoure, ne sont pas de la véritable bonté, mais de

Le duc au chicf blon .. (La VU Btrtrant Du Guesclin).

]ji duc au bel parler ». {Ibid. et Chion. de SaiiU-Penis. Vit de Charles VI). hron. de Sainl-I>enh.

e duc Jean y est reprcsciitc! éleiidu aur le dos, les picJs appuycs sur u.i ours, » il préKri. Jci.l la museliàre Cïl oniéc de perles, de pierrenes et Uc dcui ecuss-.: '"--s de Herry. ■ La lûtc du,, type lourd, commu.i el sensuel, ma., bienve lU; 1 Ici caractères de la rcsscmblautc et repose sur des cousïms Jures. 0. {t/i.

rry, II, Su. Raynal).

DigilizedhyGoOt^lc

folles fusées de caprices ; ses serviteurs, c'est lui. Les diamants à poignée à qui satisfait ses fantaisies ; il en pleut jusque dans les cuisines. Ceux qui ne l'ont connu que par ia surface, par les largesses DU- par la débonnaireté extérieure comme Christine de Pisan et ce monde de traitants qui pullulait autour de lui, ont chanté ses louanges, et cela se conçoit ; il était galant et ce fut un temps sans pareil pour les financiers. « Monseigneur veut que ses gens deviennent riches », disait avant de subir un supplice bien mérite son odieux ministre Bctizac, qui venait de piller trois millions du temps pour le duc et sur ses ordres, sans compter une scandaleuse fortune pour lui-même'. Il les voulait rapaces parce que c'étaient ceux-là qui lui rapportaient le plus. Les trois sangsues qu'il a successivement attachées aux flancs de l'Auvergne, Imbaud Brun du Peschin, Pierre de Giat et Morinot de Touizel, seigneur d'Allègre, ont un caractère commun ; trois hobereaux montagnards très intelligents, fort habiles, mais pauvres, avides et peu gênés par les scrupules. Il fît leur fortune. C'est une sorte d'association avec le maître dans les spoliations ; ils partagent ensemble. Ces gens-là le connaissaient à fond. Ils savaient qu'il était assez indiffèrent à Jean de Berry d'être exploité, pourvu qu'il eût de l'argent, toujours de l'argent, de l'argent à flots, sans limites. Ils lui en procuraient par tous les moyens, gouvernaient à sa place et souvent gouvernaient bien, concussions à part.

Jean de Berry a donné aux églises comme au reste. Mais, tandis qu'il leur distribuait de temps à autre quelques milliers d'écus, il donnait plus de deux cent mille livres de pierreries à son favori Morinot, la valeur de quarante villages vendus à l'encan par ses recors et tout autant au valet Eustache Thibaud, le « Taque- Tibaut » de Froissart, qui lui tirait ses chausses ! Italienne était sa piété d'impression, comme était italien le nom de femme qu'il a pris pour devise, Oursine^, quelqu'Orsini sans doute connue, dans sa

I Hisl. du Long, à la date. Jean de Béùtac Tul envoya, en outre, en Auverci

duc Jean, pour faire rcnirer au plus ii>t lus Tonds votés pour le rachat des lo

anglaises en vertu du Iraiié de Rodez ([387) ^< '^^^ diverses assemblées d'Etats qui — tinrent en Auvergne, Roucrgue, Velay, Gévaudan, etc., de lîy? à i3go. Œeg- contul. des délibireatons d^Aigueperse ; communication du relevé de ces reg. par M. Fr. Boyer. — Comptes des consuls de Mont/errand aux archives munie, de CUrmont). Il se commit

:s abus dans < 3 On connaît celte devise : ■ Oursine, le temps venra ■.

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l.'Auvfrgiif hiftniique

Jean, due de Berry, et comte d'Huvengne

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duc apanagiste doublé d'un vice-roi, il y trouva trois comtés : Auvergne, Clermont, Montpensier ; les deux- premiers propriété séculaire d'une dynastie nationale aimée et respectée, celle des comtes et des dauphins d'Auvergne, plus d'une fois alliée depuis trois siècles à la maison royale. Il parvint à dépouiller ces princes, qui étaient ses parents, les uns presque totalement comme ce pauvre insensé de Jean II d'Auvergne, les autres en grande partie comme Robert III Dauphin seigneur de Combronde et de Saint-Ilpizc et le comte de Montpensier. Béraud II Dauphin le Grand, comte de Clermont, l'un des plus braves et des plus généreux barons de France, qui s'était endetté, lui, de près de 60,000 livres à l'armée ou comme otage du roi Jean, n'échappa pas complètement. Nombre de grands feudataires subirent peu ou prou le même sort, bien qu'ils fussent de fort bons prud'hommes. Il doubla presque ainsi son duché d'Auvergne.

Le pire est dans les moyens employés. L'exploitation de simples délits, tels que celui de chevauchées san^ rébellion directe, exagérés, inventés au besoin, la transformation de ces délits en accusation de lèse-majesté comme à Rome sous les Césars, l'extorsion brutale par la geôle, les menaces de confiscation totale, même de la mort : l'emploi hypocrite de la forme de la vente soi-disant volontaire, en réalité arrachée par l'intimidation ; la quittance du prix introduite dans les ventes, bien que souvent il n'eût rien été versé, furent érigés par le cabinet du duc Jean en éléments courants de profits. Ces procédés sont presque toujours les mêmes chez ses agent.s : Per incitationes, dolos, machinal iones, metum ipsius et suœ potentiœ, dit un arrêt du 3o août 1389 à propos de la confiscation des domaines du Dauphin Robert III par l'intermédiaire de son chambellan Imbaud du Pcschin, qui en reçut des lambeaux ainsi que ses chambellans Henri de Montaigu et Germolle ; per inductiones fraudulosas, dolos, machinationes et metum suœ potentiss, répète un autre arrêt rendu au siècle suivant, à propos de la spoliation du comte d'Auvergne par l'entremise du chambellan Morinot deTourzel ' et autres officiers du duc. La baronnie d'Allègre fut soustraite à Bertrand de Saint-Nectaire dit le Tripier, un des plus vaillants pourfendeurs d'Anglais de l'époque, « par les mêmes

I Baluzc : Mais. d'Auverune, II, 139-3x3.

cauteleuses -pratiques » suivant une des pièces de la procédure, et donnée au même favori Morinot. La suzeraineté et la haute justice de Tourzel, enlevées à Bcraud II Dauphin le Grand comte de Clermont en 1387, allèrent transformer le même chambellan en baron d'Auvergne, de mince écuyer qu'il était '. Le duc y parvint en ordonnant d'arrêter le brave Dauphin à Paris et de le transporter a secrètement par eau » dans une des prisons de son apanage^. Mêmes traitements, mêmes procédés envers les riches seigneurs du Berry3. Les tribunaux modernes ne définissent pas autrement le chantage.

Certes les mœurs n'étaient pas les mêmes que les nôtres ; toujours est-il qu'il outrepassa ce que les mœurs de son temps autorisaient. Au point de vue fiscal, il n'est pas le rajah indolent subissant l'empire de courtisans pervers \ c'est lui qui les a corrompus. Près de Nonette, il a occupé Usson, la plus grande forteresse du comté d'Auvergne, en dupant le loyal Pons de Langeac qui l'avait en garde, par une ruse indigne d'un prince. Jean I" le Grand, comte d'Auvergne, étant un jour au siège de Saint-Nectaire avec Pons de Langeac, s'ouvrit tristement à son chevalier. Il était vieux, il allait quitter le pays ; son inquiétude au sujet de son fils était grande. Il lui donna donc Usson en garde en lui faisant jurer de ne la remettre à personne au monde ; puis il s'éloigna de l'Auvergne, dégoûté de ce qui s'y passait. Jean de Berry fit presser Langeac par ses agents et ses officiers de l'ordre le plus élevé de lui livrer l'imprenable château. Le fidèle serviteur repoussa les insinuations et les menaces avec une égaie indignation. Alors le duc lui envoya l'ordre, comme lieutenant du roi, de se rendre immédiatement à l'armée royale dans le Midi. Langeac ne fut pas à une heure de marche que le duc fît entrer ses troupes dans Usson +. C'est du moins ce dont a déposé Langeac. Le trésorier ou le favori qui aurait dit à ce prince qu'il n'y avait plus d'argent dans les coffres

- Jusul : Preuves, p. i&3.

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