CHAPITRE I
La Famille de Thomas de la Marche
Le père de Thomas de la Marche — Son Sceau — Ses Armes
On ne s'étonnera pas, après ce que nous venons de dire, que les documents contemporains oij la royale origine de Thomas de la Marche se trouve le plus nettement affirmée, nous viennent de l'Angleterre. Ils sont clairs et des plus explicites.
Une lettre d'Edouard III,- roi d'Angleterre, du 4 juin i35o, rédigée en latin, l'appelle « Thomas, le bastard de France, miles ' . » Une seconde lettre du même prince, datée du palais de Westminster comme la précédente, le nomme Thoma de Marchia, bastardus
I V.ymtt : Fœdera et Conventioneu, 111, i" panie, p. 54. {V. pièces justificative*).
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Francise, miles '. On ne saurait sérieusement prétendre qu'il s'agit du pays et non de la famille de France. Edouard dit « le bàtara de France » comme on disait au même siècle « le bâtard d'Orléans » ou « le bâtard de Bourbon n dans les autres branches de la maison royale. La qualification était trop grave dans la bouche du roi anglais, qui parlait de son très proche parent après tout, puisqu'il était I,; petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabelle de France et le propre neveu de Philippe IV de Valois. La seconde lettre était destinée à être montrée au roi Jean, son cousin germain ; et, de ce roi à l'autre, « bâtard de France » signifiait bien évidemment le bâtard de la maison de France et non le bâtard originaire de France. De plus, l'emploi de la langue française dans la lettre latine du 4 juin pour la qualification de Thomas de la Marche, prouve que ce n'est pas seulement en Angleterre, mais en France aussi, que l'on appelait Thomas le « bâtard de France ». Et alors disparaît toute possibilité d'expliquer l'appellation par le lieu d'origine, parce que dire en France d'un Francai': qu'il est de France, c'est ne rien désigner du tout. Enfin le titre de chevalier suivait toujours immédiatement le nom de famille et précédait le nom de fief, à plus forte raison le nom d'origine. Thomas était donc un bâtard de la maison de France.
Les chroniqueurs anglais contemporains d'Edouard et de Thomas de la Marche se sont charges de préciser. La Petite Chronique de Geoffroy Le Baker de Swynebroke, terminée en i356, dit de lui : « Thomas de la Marche, français de nation et fils du roi Philippe, récemment décédé, mais fils illégitime^. » La Chronique de Saint- Alban, écrite de iSîS à i388 par Thomas de Walsingham, moine de ce célèbre monastère, lui donne en i35o la même filiation : « fils bâtard de Philippe, roi de France 3. » Les anciens historiens anglais confirment les chroniqueurs. Ils ont connu sans nul doute
» Dontini i3i8 usqye ad annum i338, éd. Thompson, >. 31). — Viiir aussi CkronicoH monasterii S. Albani, de ■' '. Kilej. Londoii, iM(;3. vol. I, p. ip. Walsinpham
,--- -, - Jean : Dominum Johannem, baitard, Jitium Philippi
régis }• lancorum, confusion provenant sans doute du prénom d'un auire La Marche que nous relrouverons, ou de celui de Visconti, son adversaire dans le duel de Westminster palace. N° x.
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THOMAS DE LA MARCHE ii
d'autres documents. Dans sa Chronique générale d'Angleterre, John Stow désigne ainsi notre personnage ; « Thomas de la Marche, né en France et fi!s bâtard de Philippe, dernier roi de France de ce nom'. » Josua Barnes, auteur de Y Histoire de la Vie du rot Edouard III, imprimée en 1688 à Cambridge, le nomme tantôt « un chevalier de France » appelé Thomas de la Marche, frère bâtard de Jean de Valois, roi de France, tantôt « le bâtard de France et tantôt « Thomas de la Marche » tout court". Enfin sir George James, historien du Prince Noir, le qualifie n Thomas de la Marche, fils naturel de Philippe de Valois 3. u
Le fait qui amena les chroniqueurs et les historiens anglais à s'occuper de Thomas était le duel retentissant de ce bâtard royal avec Visconti. Ce prince et le roi d'Arménie s'en étaient mêlés, ainsi que les principaux chefs de l'armée des Croisés. Il avait le roi Edouard pour juge, l'élite de l'Angleterre pour témoin, le palais du roi pour théâtre. L'attention publique se trouvait fixée sur la personne de Thomas de la Marche et donnait un tel éclat et une telle publicité aux armes arborées par le champion français dans la lice, à la face de toute la cour, des grands officiers de la couronne et des plus illustres personnages du royaume, dont un bon nombre avait, comme le maître, des parents en France, qu'il n'y a pas de place pour l'erreur chez les contemporains, surtout pour une erreur affectant les deux familles royales de France et d'Angleterre. Si donc le bâtard de France a été présenté par eux à l'histoire comme comme le fils de Philippe de Valois, c'est bien qu'il avait alors de cette qualité une possession d'état publique, notoire et non contredite.
Les documents contemporains français confirment ceux de l'Angleterre.
C'est ainsi que Jeanne de Penthiêvre, dite la Boiteuse, duchesse de Bretagne et vicomtesse de Limoges par donation du duc Jean III son oncle, mort sans postérité légitime, l'appelle son « amé cousin »
t Annale» or a General Chronicle qf England. L.ondon, i63[, p. 3^0 Pièce (ustif. n' v.
3 • J Knieht of France called Thomas de la Marche, hastard brother to John de Valois, the/rank King.. liastard of france... Th mai de la Marche. ' — The history of life nf K,ng Edward lïl, in-^, ch. X, n- 6-8. PiÈce jusiif. n* iv.
3 o Thomas de la Marche a tiatural son, H h said, of Philippe of Valois. » (The history of the life of Edward the Black Prince, fl, p-jS}. Les mois i( is said visent une leltre dans laquelle Thomas était dit, eic. Pièce lusiif. n* vi.
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dans ses lettres du 25 août i35i '. Jeanne la Boiteuse était, par son mari Charles de Blois, petit-fils de Charles de Valois, la cousine germaine du roi Jean '.
Le duc Louis II de Bourbon l'appelle « nostre cher et aimé cousin messire Thomas de la Marche, seigneur de Nonette », au mois de janvier i36i 3, et Thomas de la Marche donne la réciproque à son « très cher cousin le duc de Bourbon » dans une décision officielle de i36o^-. Louis de Bourbon est le cousin paternel du roi Jean, puisqu'il descend comme lui et au même degré de saint Louis en ligne directe, et il est même son cousin germain maternel en sa qualité de fils d'Isabelle de Valois, sœur du roi Philippe VI.
Le régent Charles, depuis Charles V, l'aîné des petits-fils de Philippe de Valois, donne aussi du « cousin » à Thomas, dans une lettre du 28 avril iSSg 5, Ce n'est pas de son chef; Thomas serait son oncle si la famille royale avait reconnu le bâtard, mais du chef de sa femme Jeanne de Bourbon fille du duc Pierre I" et d'Isabelle de Valois, sœur du duc Louis II par conséquent. Jeanne de Bourbon était donc, dès avant son mariage, U cousine germaine du roi Jean, père de Charles.
Le 26 juin i36o, Thomas de la Marche qualifie encore de cousin le vicomte de Narbonne sans le désigner autrement^. Ou ce vicomte de 1 36o est Aimery VII de Narbonne 7, parent de la famille royale, puisque le i3 janvier iSSy (i358) Jean de France, comte de Poitiers, plus tard duc de Berry et d'Auvergne, fils alors non marié du roi Jean, le qualifie de « cousin 8 », ou il s'agit d'Amaury II de Nar-
I Bibl. nttt,, collection Clairambault, rayon 21, p. 1517.
a Charles de Blois, lue en 1364 à ta bataille d'Auray, était Aïs de Guy de Chftiillon, comte de Blois, et de Margucriie de Valois, sœur du roi Philippe IV et fille comme lui de Charles de Valois,
3 Arch. municipales Je St-i-'lour, ch. III, art. 1, n* 10, Orig. sur parchemin.
4 Jbid., chap. IV, an. , n* a. Orig.
5 Arch. municipales de Riom, n' 1038 de l'Inventaire des titres de Riom, par Marquis. (Arch. départementales du Puy-de-Dôme). V, piùcc justificative n* xxxii.
6 Àrch. municipales de St-J-'lour, ch. Il, art. ], n* 18. Orig. V. pièce justif. ixivii.
7 Frire puîné et successeur du vicomte Amaury III, qui testa en sa faveur le 4 août l'iii ti mourut sans postdritc ù Montpellier le 2 H février 134], Aimery Vil, vicomte de Narbonne. vivait encore en r366. [hist. de Languedoc, éd. Privât, IX, 56, 423-426, 481. 783, 811, 1006, 1007, 1126, 1174, etc., et pp. 207, 208 et 422). Il avait été en iî58 gouverneur et capitaine du Languedoc. Il exerça ces fonctions jusque vers la fin de
8 Hisl. de Languedoc, éd. Privai, IX, p. 677.
DigilizedhyGoOt^le
THOMAS DE LA MARCHE i3
bonne, seigneur de Talairan, gouverneur du Rouergue pour le comte de Rodez, petit-fils du vicomte Amaury I, et celui-là aussi était par sa femme Aude de Clermont, arrière-petite-fille de saint Louis, l'allié de la maison de France '.
Ainsi tout, dans la parenté certaine de Thomas de la Marche en France, ramène à la famille royale. Ses parents sont bien ceux d'un fils de Philippe de Valois. Ils sont tous et au même degré ceux du roi Jean, que les contemporains anglais lui donnent positivement pour frère.
Au premier abord, en voyant les relations intimes de Thomas de la Marche avec les ducs Pierre I" et Louis II de Bourbon, on serait tenté de le rattacher aux comtes de la Marche de cette maison ; mais cette conjecture ne résiste pas à l'examen. Le comté de la Marche n'est entré chez les Bourbor.s qu'en iSa?, par la cession qu'en fit Charles à Louis I" de Bourbon, en échange d'autres terres. Si Thomas eût été le fils de Louis I", le duc Louis II, petit-fils de ce prince S, l'aurait d'ailleurs traité d' « oncle » et non de « cousin », comme il le fait dans ses lettres, De même, il l'eût appelé son frère, si Thomas fût issu du duc Pierre I*% fils aîné de Louis l", né en i3i I et tué à Poitiers en i356. Jacques, second fils du duc Louis I", comte de Ponthieu et de Charolais, reçut aussi, à la vérité, le comté de la Marche en apanage, et on l'appelle parfois Jacques de la Marche ; mais, outre que son âge supposerait une paternité singulièrement précoce, il doit être écarté par la raison péremptoire que, si Thomas lui avait dû le jour, il eût été un « bâtard de Bourbon « ou un n bâtard de la Marche », et non un « bâtard de France, » Les relations affectueuses de Thomas avec le duc Pierre s'expliquent tout naturellement par ce fait que ce prince était son oncle maternel.
La situaiion a cela de bizarre toutefois, que si les cousins de Thomas de la Marche par le sang de France le nomment leur parent, ni le roi Jean son frère, ni les fils du roi ses cousins germains, ne lui accordent la même qualité dans les actes officiels. En quoi ils imitent la réserve du roi Edouard, qui, tout en ayant
1 Baluïo : Hist. de la Maison d'Auvergne, l, 371. ■ Clermoni (en Beauv»isisj, baron de Charulaia et de Clermont, sixième lî[s de saint Louis.
1 Louis M le Bon, troisième duc de Bourbon, né le 4 août i337, i
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pour lui les procédés d'un parent, se borne à le qualifier de « bâtard de France » dans les actes de sa chancellerie. L'anomalie n'est qu'apparente. Cette situation est celle des bâtards royaux acceptés et traités en fait comme tels, mais non légitimés ni reconnus. Nous verrons, au récit de sa vie, que telle fut la position faite à Thomas de la Marche par la famille royale.
Il est enfin, en cette matière, un contrôle indispensable aux écrits du temps, celui des armes qui sont la généalogie portative. On peut imaginer en effet une fantastique accumulation de coïncidences, supposer une erreur géminée des chroniqueurs et des actes contemporams, une famille autre que celle de nos rois apparentée aux mêmes gens sur les points les plus divers du royaume, faire valoir que les documents anglais sont suspects pour les choses de France, de malveillance pour nos rois, imaginer que le roi EMouard s'est trompé sur sa propre famille, tout ce qu'on voudra d'invraisemblable.
Mais si les armes parient le même langage que les chroniqueurs et les rois du milieu du xiv* siècle, si Thomas de la Marche portait en France et en Angleterre les armes de France en brisure sur d'autres armes, la démonstration sera complète. Nous serons fixés sur la famille de son père et nous serons bien près de celle de sa mère. Jusqu'à ce jour, on n'avait signalé nulle part le sceau de ce personnage. J'en citerai deux échantillons : l'un est une empreinte en cire rouge en assez bon état et fort lisible, que j'ai eu la bonne fortune de découvrir dans les archives municipales de Saint-Flour, au bas de lettres patentes données par lui en cette ville le 26 juin i36o ' ; l'autre, que j'ai fait examiner par un spécialiste, est apposé sur une quittance de Thomas délivrée à Paris le 29 août i35i, et. s'il vous plaît, au trésorier du roi Jean lui-même, pour services dans l'armée aux côtés du roi *.
De ce dernier sceau très mutilé, il reste des fragments suffisants,
I Arch. municipales de St-Flour, ch. II, art. 1, n> 33. Orig, parch.
1839, dose
__, Vlnvenlaire des Sceaux'de la colleeiion Clairambault lie Is Bibliothèque nationale aécril ainti : ' Sceau rond de ]3 mill. Ecu puriani trois billeties couchées. Légende détruite. Chevauchée de Flandres. Quittjuce de ga^es. li octobre i3H3. i [Bibl. nat.. collection Clairambault, rayon 70, p. 5409, invenUire 5640).
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THOMAS DE LA MARCHE i5
paraît-il, pour Hre les mêmes armes que sur celui de Saint-Flour en les rapprochant. Mais il présente deux diiTérencesdont la seconde est essentielle. Il a deux cerfs pour supports, tandis que le petit sceau de Saint-Flour n'a pas de support. De plus, à l'exergue, on lit: [THOJMAS LO...
De ces deux mots, le second est incompatible avec le nom patronymique de Thomas de la Marche. Il suppose à la suite du prénom ceux de LO BASTART et peut-Être LO BASTART DE FRANCE, qui saccorderait parfaitement avec la dénomination que les chroniques contemporaines lui donnent à la même époque ou, pour êire rigoureusement exact, six mois auparavant. Il nous fournirait ainsi un nouvel indice de la modification que le roi Jean imposa au sceau comme au nom de Thomas ; mais les armes de France avec le signe de sa bâtardise lui furent laissées, puisqu'elles figurent dans son sceau de i36o.
Ce petit sceau de i3ôo, très finement gravé, présente un aspect de fantaisie artistique pareil à celui des sceaux des très grands seigneurs du xiv^ siècle. Sur un fond niellé de branchages fleuris, contournés en arabesques, se détache un grand lévrier aux formes élégantes, tête à gauche et coiffé d'un casque ou haubert dont le cimier est encore un chien, celui-là de proportions minuscules; reposant de ses quatre pieds sur le sommet plat du casque. Au cou du grand lévrier est attaché l'écu de Thomas de la Marche. Il flotte dans les airs, incliné sur la gauche, comme s'il était entraîné par l'animal dans sa course. Le pourtour du sceau ayant été en partie endommagé, on n'y distingue plus les caractères de la légende, sauf, à droite, les lettres DE MA, commencement de DE MARCHIA. Le champ de l'écu est divisé horizontalement en cinq plates-bandes, dont le relief est séparé par autant de lignes, horizontales aussi, et profondément creusées. Ce sont les armes des comtes de la Marche du XIII* siècle et du comté de la Marche du commencement du xiV, burelé d'argent et d'azur '.
I Le PÈre Anselme ; Hisl. ginéaheique de la Maison de France, III. 76 et suiv, — Les bandes «ont lisses dans le sceau de Saîni-Flour ; on sait que les émaux ou couleurs ne sont pas encore figurés dans les 5:eaui de cette époque -, mais les burcis sont parfaitement marqués, rcrqu'il esl, le champ de l'écu de Thomas de la Marche, dans son sceau des archives de Saint-Flour, est ideiilique à celui de Lusignan-La Marche, reproduit par le Pére Anselme. (Ibid.). Nous verrons que ces bureis des Lusignan se—-
d'arme* au comté de La Marche aprËa son annexion à la couronne de France.
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Hugues XIII de Lusignan, dit le Brun, comie de la Marche et d'Angoulême, mort en i3o3, les portait encore en les brochant de sillons de gueules'. Son frère Guy, dit Guiart, et leur père Hugues XII burelaient d'argent et d'azur plein ^.
En haut et au côté gauche de l'écu de Thomas de la Marche, un semé de fleurs de lys de neuf pièces, dont les émaux ne sont pas visibles non plus, occupe exactement le quart de la surface du champ 3. Ce sont les lys de France. Thomas les portait en semé comme les « j-ssus de la couronne"*, n Seul le roi pouvait alors user de l'écu à trois fleurs de lys plein ; les princes du sang étaient tenus de les rompre d'une brisure ou de prendre le semé. Les armes de Thomas de la Marche ne peuvent être confondues ni avec celles des Bourbons-Bourbon, qui ont brisé les trois fleurs de lys d'un bâton de gueules en bande, ni avec celles des Bourbons-La Marche, qui ont pris le semé, mais en le rompant du même bâton de gueules placé en écharpe de gauche à droite. Sa brisure à lui, comme fils de France, est le semé de neuf pièces ; sa brisure de bâtard consiste dans le port de ce semé en franc-quartier et à gauche de l'écu.
On trouve une partition semblable chez un autre bâtard de la famille royale, son parent et tout à fait son contemporain, Jean de Bourbon, seigneur de Rochefort en Bourbonnais, de Bellenave et d'Ebreuil en Auvergne, fils naturel du duc Louis I", petit-fîls de saint Louis ^, avec lequel il a dû se rencontrer d'autant plus souvent
I Galerit historique de Versailles, V], i" partie. 3 Pire Anselme : loc. cit., (Il, 80.
3 Les fleurs de lys, écrasées par une pression de 53o ans, se rejoignent fuxtém'néi. La comparaison de ce sceau avec d'aulres des mêmes archives e
même époque ayant subi la même pression, te'-' — --'-'■ -'- '' '-•----••- Montagnes, qui était égaleincnl semé de Heurs d seul instant que lêcu de Thomas de la Marche ri L'examen à la loupe confirme celte lecture.
4 Mémoires d'Olivier de la Marche, ch. V, 1 " partie. Collection Michaud et Paujoull^,
111, 344, Ils relatent un traité intervenu après r un grand débat » entre la branche de Valoia et la branche de Bourbon, au sujet de leurs armes. Les Bourbons disaient que Roberi, sire do Bourbon, n purtoit l'escu â trois fleurs de lys, comme fils du roy de France ; et ceui de Valois disoienl qu'il devoit porter seulement semé, comme les autres j-Muj de la couronne ou rompre l'escu par telle manière que différence y fust, comme entre le Roy et ses parents. • Les Bourbons préférèrent [a brisure au semé et Rdoptireot le bSion de gueules en bande sur les trois Heurs de lys.
5 Le P. Anselme et les autres généalogistes de la maison de Bourbon, y compris les modernes, tels que M. Dussieun \Genialogie de la Maison de Bourbon, Paris, Lecoffre, 1869, p. 4)1 attribuent la paternité de Jean de Bourbon, seigneur de Rochefort, â Pierre I*', second duc de Bourbon, tils de Louis I*'. Leur erreur est certaine ; ils se sont trompés d'une génération. Jean était le fils naturel de Louis I", premier duc de Bourbon, et par conséquent le frère de Pierre 1", En eSet, Jeanne de Bourbon, femme
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U. Jimvei, t'Jiteur l.'Aui'ergiie hhinrique
Sceau de Thomas de la Marche
iipposi; sur ses letircs Ju t<> juin i 36o (Voir picfes justilicatives)
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qu'il était, nous l'avons dit, tout particulièrement lié avec le duc Pierre I", frère de Jean, et avec son neveu le duc Louis II. Le bâtard Jean de Bourbon porte aussi le semé des fleurs de lys paternel en franc-quartier ; maïs, comme son cousin le bâtard de France les porte à (iro^tï, il les arbore àgaacW'.
Les armes de Thomas de la Marche se lisent donc ainsi sans conteste ; burelé [d'argent et d'azur), qui est La Marche au semé de fieurs de Ij-s de neuf pièces, porté en franc-quartier à dtx^re qui est de France.
Ici encore, les documents et les emblèmes se prêtent un concours parfait. Par lettres données à Paris au mois de novembre i35o, le roi Jean octroya à Thomas l'autorisation de porter, lui et ses descendants, 1 les armes du comté de la Marche ^. »
Si les lettres de i35o ne parlent pas des armes de France, c'est que Thomas les portait déjà. Ayant la possession d'état très publique et le nom même de bâtard de France, il en avait nécessairement les emblèmes ; on ne comprendrait pas, ave£ les mœurs du temps, un « bastard de France « recevant dans les cours souveraines cette dénomination et paraissant dans les cérémonies les plus féodalement extérieures avec un écu non conforme à une telle origine. Seulement il devait les porter pleines ou comme pièce principale ; c'est ce que le roi de France ne voulut pas. Avec son ordonnance de i35o, il arriva à substituer, comme pièce principale de l'écu, les armes maternelles. Peut-être aussi Jacques de Bourbon, alors comte de la Marche, contestait-il au remuant bâtard le droit de peindre sur son pennon des armes qui pouvaient passer pour l'expression d'ambitieuses espérances.
de Guy VII, comte de For«, et fille de Louis I", premier duc de Biurbon, le nomme ■ notre chieret bien aimé frère, notre frère naturel d dans la donation qu'elle lui Ht, en avril i363, du château de Beijay-lc-Gutfrant {Arc'i. «at., Bourbons, p. i37«. n" îogo). Marie de Haiiiault, veuve du duc Louis I", l'appelle > notre bien aimi Jehan de Bourbon, chevalier, Kls naturel de noatre cher seigneur >. dans une donation qu'elle lui lit également en rïïi (ibid.). Stevert ne s'y est pas tromgé {fiist. dei ducs de Bourbon et dn eomtei de foret. La Mure, nouvelle édition, II, 3^, note). En revanche, Stevert conteste que le bâtard Uuy de Bourbon, sire de Classy, ail é\i le tils de Pierre 1" c: mmc l'ont assuré Anselme {Grands Officiers de la Couronne: Baluze IHist. de la Maison d'Auver/jne, Ij et d'autres, sans en fournir de preuves. On voit par là qu'il y avait plus d'un inconnu à dégager, même après les travaux des pltis grands généalogistes de la maison de France.
rs le Livre des Hommages de
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Toujours est-il qu'après cette ordonnance, Thomas continua de porter les armes de France en franc-quartier sur l'écu de la Marche ; que ses actes les plus officiels comme délégué du pouvoir royal dans les provinces sont scellés de la sorte dix ans après, sans qu'on connaisse une seule opposition de la cour; d'où la preuve matérielle qu'il conserva sa possession d'état de bâtard de France jusqu'à la fin de sa vie, même alors que la chancellerie des princes et la sienne ne relevaient plus cette qualification.
H Dotation de Thomas de la Harcbe par la HaisoD de France
Le bâtard de maison princière au xiV siècle a une toute autre situation que dans la société moderne. Les mœurs, par compensation à leur plus large tolérance, la religion elle-même, imposent au père l'étroite obligation de soutenir dans la vie la victime innocente de sa faute. Il est mieux accueilli par l'opinion et plus hautement patronné par la famille, à moins que la raison d'état ne s'en mêle impérieusemeni. Et même, lorsque des considérations d'ordre politique empêchent de le légitimer ou de l'avouer d'une manière officielle, il est fort rare que le devoir d'assurer son existence soit complètement négligé par le père ou par le frère aîné. La chose eût paru si révoltante, qu'on n'en connaît pas ou peu d'exemples. Ce serait donc une objection de quelque poids contre la royale origine de Thomas de la Marche, si l'on était certain que Philippe de Valois ne l'ait pas dote et que Jean le Bon n'ait rien fait pour lui. A l'inverse, la constitution d'un apanage par le roi Philippe VI serait, il faut en convenir, une confirmation éloquente des documents contemporains. Or, c'est précisément ce qui est arrivé.
Philippe VI lui assura une dotation ; nous en avons la preuve par les lettres de Charles V données au mois de juillet i358, huit ans après la mort de son grand-père Philippe'. Le roi Philippe
1 Arck. nat., J. bii, n- 74 et JJ. 86. n' i8î, fol. 58.
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n'attendit pas d'être à l'heure de la mort pour accomplir ce devoir de conscience. Le testament était d'ailleurs un acte par trop solennel pour y consigner l'existence d'un fîls illégitime que l'on voulait précisément exclure de la famille royale. Ni dans celui qu'il 6t à Arras le 24 mai 1347 ', ni dans celui rédigé à Vincennes te z juillet i36o', il ne légua rien à Thomas et ne mentionna aucun bâtard. Mais, de son vivant, il lui assura par donation le nécessaire, suivant l'usage qui voulait que les jeunes princes reçussent en sortant d« l'adolescence des revenus « pour tenir leur état u. Jean II le Bon, fils du roi Philippe, améliora la situation du bâtard par des dons nouveaux 3, et Charles V renchérit sur son père*.
Peut-être même Charles le Bel, par un mouvement qui serait, nous en conviendrons, le comble de la bonté, le gratit!a-i-il également S. En laissant Charles le Bel de côté, il est certain que trois générations successives de rois de France se sont intéressées au sort matériel du fils de Philippe de Valois. La maison royale a rempli son devoir.
Elle l'a rempli toutefois modérément, en le subordonnant à ses intérêts politiques, si elle ne lui a rien donné de plus que ce que nous lui connaissons. Des trois donations de terres dont j'ai pu recueillir les preuves écrites, l'une était en Poitou, l'autre en Normandie, la troisième en Basse-Auvergne ; une quatrième, moins prouvée et néanmoins fort supposable, était située dans la banlieue de Paris, où Thomas eut des droits sur Argenteuil6. Ces donations furent pour la plupart faites h à vie » seulement. La plus considérable et la plus ancienne fut la rente annue"'* **
I ArcH. nal., J. 404, d* 33.
3 nid., n* 3^.
3 et 4 Arck. nat., J. 6ii, o- 74 et J- 86, n- i8a, fol. 58.
5 Charles V, alors simplement régent pendanc ta captivité de son père, dit, en t358, i propos de l'hommage de la seigneurie d'Auzon par Thomas de la Marcl celui-ci lui a fait aussi l'hommage i des autres dons a ly faîz par noj prédic rqys de France, tant à héritage, à vie, comme auJirement o. (Arch. nal., J. 6it, Si Charles ne compte pas son pËre, vivant et toujours roi, parmi ses prédfce cette expression comprendrait nécessairement deui rois au moins avant lui, c'es Charles le Be! en outre de Philippe de Valois.
6 Dans un accord constaté par arrêt du Parlement du i6 lévrier i355, les i du monastère d'Araenteuil donnent main-levée d'une opposition par eux faite s créance due â GuiUflume Vimont, fondé de procuration de Guillaume Le Cuve condition que les sommes dues soient payées pour moitié à Tnomas de la ft chevalier, et pour moitié aeiilement audit Guillaume Vimoau I^Arek. nat., X, iG
DigitizPdbyGoOt^le
viagère de deux mille livres sur le trésor royal. On la trouve servie par le roi Jean dès avant i356. Ce fut là, il n'est pas permis d'en douter, l'apanage constitué ad decenter vtvendum par Philippe de Valois à son fils et auquel Charles V fait allusion dans ses lettres de i358'.
Ces deux mille livres représentaient une centaine de mille francs de rente en valeur relative de nos jours ^, c'est-à-dire la dot d'une princesse ou d'une fille de grand feudaïaîre de la couronne. I.^ pension payée en i32i à Béatrix, fille de Charles d'Anjou, roi de Hongrie, prince du sang de France, d'après les stipulations de son union matrimoniale avec Guigue VIII, dauphin de Viennois, était précisément de la même somme que celle faîte par la maison de France à son bâtard, deux mille livres 3. C'était la gêne pour un bâtard de roi par ce temps de luxe fou chez les grands. C'est pourquoi la Marche passa sa vie, l'amour des aventures aidant, à louer son épée aux divers souverains de l'Europe.
De l'ensemble et de la nature de ces libéralités, se déduit très nettement l'esprit de conduite de la maison royale envers son bâtard. Lui donner de quoi vivre, ne pas lui constituer de grand apanage territorial dans une même province pour ne pas l'y faire trop puissant, l'entraver dans la fondation d'une famille en ne lui donnant que des usufruits. L'histoire montrait dans le passé plus d'un exemple de troubles apportés dans l'Etat par les bâtards royaux, ils étaient bien connus des conseillers de la couronne, et ils ne manquèrent ni du vivant de Thomas ni après lui. Philippe VI n'était pas mort de quinze ans que Henri de Transtamare, fils naturel d'Alphonse XI, roi de Castille, et d'Eléonore de Guzman, détrônait
1 V. Pièce» justif., n- XVIII ei XIX.
1 Cette proportion de i à So environ i:st la moyenne de celle de l'Auverane A celte époque. Si l'on tient compte du prix de toutes les choses entrant dans Ta dépense courante de l'homme, une personne ayant mille francs de revenu» en i36o y itait au moins aussi riche qu'elle le serait avec cinquante mille francs de rente de nos jours.
3 Arch. de l'Isère, sirie B de la Cli. des Comptes, n* 3i65. — Deux mille francs de rentes, ce fut aussi le dou.iire assuri par Robert Vil. comte d'Auvergne et de Boulo|;ne, à sa première femme Blanche de Clermont, tille aînée de Robert de France, fils de •aint Louis Le douaire fut le même pour sa seconde femme Marie de Flandre, petitefille du riche comte de Flandre et nièce du cnmie de Nevera (Baluze : Mais. dAuv.. I. 114, ii5). Une ordonnince de Ch:irle* V du mois d'o tobrc [374 fixa à cent mille frin:s en capitil la somme à allouer à sa tille aînée pour tout partage, à soixante mille celle que devraient recevoir les tilles caJcttîS du roi. bas fils puines ne d«vjierit recevoir
f)our tout apanage qu'un comté de doize mille francs de revenus, plus quarante mille ranct en douaire pour monter leur maison. (Isambert, V, 4I9, 440).
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son frère dom Pedro ; et, sans sortir de la famille des comtes de la Marche de la maison de Lusignan, Jacques II de Lusignan, dernier roi de Chypre, fîls illégitime de Jean II et de Marie de Patras, ne devait-il pas, au siècle suivant, arracher la couronne de la tête de sa sœur Charlotte ? Philippe de Valois laissait un fils père d'enfants mineurs. Que ce fils et son frère Philippe, duc d'Orléans, vinssent à mourir, un bâlEird riche et puissant pouvait déchirer, démembrer le royaume ou même l'usurper. Le péril eût été d'autant plus sérieux que Thomas tenait aussi par sa mère à la maison de France et que ses prétentions à la légitimité auraient pu se colorer d'apparences sur lesquelles nous nous sommes expliqué déjà et sur lesquelles nous allons donner de plus amples détails dans le chapitre suivant.
On dut espérer que Thomas se ferait d'église ; on se trompa, il n'en avait guère la vocation. On fit ce qu'on put pour l'empêcher de se marier ; on se trompa encore, puisqu'il prit femme. Au mois de juillet t358, le régent Charles assure un douaire de deux mille trois cents francs de rente sur terres en Auvergne « à sa femme qu'il a à présent ' », dit-il en parlant de Thomas de la Marche.
Qui elle était, je ne l'ai pu découvrir ; mais, à « la bonne et vraie amour » qu'il portait au duc Pierre I" de Bourbon, aux relations particulièrement aflectueuses qui existaient de i358 à i36o entre lui, le fils aine et la fille de ce prince, le duc Louis II et la régente Jeanne, on serait tenté de croire qu'elle ne leur fut pas étrangère. 11 ne serait même pas impossible qu'elle fût de leur maison, telle, par exemple, qu'une fille de Marie de Bourbon ^ et de Guy de Lusignan, prince de Tarente et d'Achaie 3. Lorsque Thomas se rendit à la
L Areh. nat-, JJ. 86, n' i8i, fol. S8.
3 Quatrième tille de Louis I", ssur du duc Pierre [•■, de Jacques, comte de la Marche et de Ponlhieu ; de Jeanne, femme de GuiRue ou Guy VII. comte de Forei ; de Béatrii, femme de Jean de Luxembourg, roi de Bohème, lué à Crée}' en 1346, puis d'Eudea de Grance);, en Bourgogne ; et enfin de Marguerite, maz'iie en i3ïo ï Jean II de Sullv, puis A Hutin de Vecmeilles, chambellan de Philippe de Valois, dont le lîls Huiin fut le chevalier des comtes Jean 1"' et Jean 11 d'Auvergne- Boulogne.
3 Fils aîné de Hugues [V, neuvième roi de Chypre et de Jérusalem, «t d'Alix d'ibelin. Le mariage, accordé par contrat du ig novembre iSzS, ne fut ralilié par le roi qu'en 1 33o. (2ei Familles d'Outre-Mer, Du Cange, 72 ; Hist. de Chypre, Mas-Latrie,
. . - . - , . -t. d'Amadi). Du Cange, qui ne partag: pas l'opin
de Chypre sur la pluralité des enfants du prince de Galilée, fonde uniquement la sienne sur ce fait que Marie de Bourbon n'institua qu'un seul héritier en 1387, son neveu, te duc Louis de Bourbon {ibid., p. 73-74); ce qui n'exclucraii en rien la pluralité de ses enfants, ceux-ci ayant pu décéder sans postérité avant cette époque, et les fillei, d'ailleurs, pouvant avoir été apanagées ta argent, suivant l'usage.
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cour de Chypre, îl y fut traité avec non moins d'affectioD par le rot Hugues IV, père du prince de Galilée '.
On ne connaît aucune dotation faite à Thomas de la Marche par les Bourbons. Quant à sa femme, le roi Charles V, mari de Jeanne de Bourbon, lui donna une marque manifeste d'intérêt en reportant sur sa tête l'usufruit des fiefs donnés par lui à son mari, pour qu'elle en pût jouir après le décès de ce dernier'.
La mire de Thomas de la Marche
Un lourd chariot entièrement drapé de noir sortait de Paris au mois de mai i3i4 et descendait le cours de la Seine par la route de Normandie. Une troupe de cavaliers armés escortait ce catafalque ambulant d'où sortaient des sanglots et des cris. Il contenait deux jeunes femmes, les cheveux rasés, sans parures, couvertes de vêtements noirs et des plus modestes. Ce funèbre convoi menait le deuil de l'honneur de la famille royale ordonné par le roi luimême, et le tombeau anticipé conduisait les malheureuses loin de la cour où elles ne devaient plus jamais reparaître. L'une d'elles était Marguerite de Bourgogne, femme de Louis le Hutln, roi de Navarre, fils aîné de Philippe le Bel ; l'autre, sa belle-sœur Blanche de Bourgogne, femme de Charles le Bel et comtesse de la Marche.
C'est de cette dernière que devait naître le héros de notre récit.
Lorsque l'histoire emprunte à chaque pas ces allures de roman, la preuve s'impose avec des exigences plus étroites. Elle paraît d'abord difBcile, parce que les documents sont d'une grande réserve à l'égard de la femme pendant le moyen âge. Dans ce xiv' siècle de vie si libre, où les bâtards foisonnent parmi la noblesse sans cesse ambulante, il semble qu'elle soit sacrée même en ses faiblesses,
aory o/King Edward IIl, eb. X, n" 6-8, p. 45i-453, Cambridge, :688, ÏD-rol. nat., l}. Sg, fol. 33?.
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THOMAS DE LA MARCHE lî
lorsqu'elle est d'Illustre race. Les lettres de rémission, de légitimalion, les pièces de procédure de ce siècle et du suivant, hésitent peu à nommer la mère s'il s'agit d'une femme du peuple ou d'une bourgeoise, mariée ou non. Louis XI, en mariant ses filles illcgi" times et en les dotant par des contrats où le nom de leur mère obscure était écrit tout au long, s'y avoua tranquillement leur père'.
Les noms des filles de hobereaux émaillent parfois les pièces émanées des Bourbons de la fin du moyen âge et autres grands feudataires du temps. Mais cent cinquante ans avant il est à peu près inutile de chercher le nom maternel énoncé en termes exprès dans les actes relatifs à la naissance irrcgulière d'un fils de princesse française. Or la mère de Thomas était si près du trône de France que son mari fut roi et que sa sœur fut reine.
Cependant si le lecteur veut y prêter un moment d'attention, il s'assurera que le problème est plus facilement solubls qu'il ne semble. A défaut d'un acte formel que la situation rendait impossible, le nom de la mère nous est révélé par le rapprochement d'un ensemble de pièces et par tout ce qui constituait l'état civil du noble dans ses manifestations les plus ostensibles et les moins douteuses.
Le nom et les armes du bâtard ni reconnu ni légitimé par le père étaient en effet ceux de la mère, suivant l'usage et la coutume. Thomas porte deux noms au début de sa carrière. Il est dit bâtard de France à cause de son père Philippe de Valois ; c'est donc par sa mère qu'il est La Marche, Ce nom de La Marche, qui est son nom principal, est le seul qu'il n'ait jamais quitté. On ne peut l'expliquer chez lui par une possession terrienne ; non seulement il ne posséda jamais le comté de la Marche, mais on ne lui trouve pas un pouce de terre dans cette province ; il n'eut jamais aucun fîef du nom de La Marche, si minime qu'il fût, et il n'est
[ Varillas (Hist. de Louis XI, II, 44-43) nomme parmi ces relaiions passagères du roi : GuigonnCt veuve obscure-, la Passetilon, veuve d'un marchand de Dijon, et la belle Huguetie de Jactjuelin, dont il eul trois nllcs mariccs par lui à Louis, bâtard de Bourbon ; à Antoine de Bueil. comte de Sancerre, el à Aimar de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, gouverneur du Poitou. Toutes trois, parafi-il, furent des épouses accomplies. Voir pour les exemptes du sans-gfne naif avec lequel le nom de la mère de vul.:;aire extraction est donné dans les actes : la légitimation de Floildas Dauphin, Âts de' Robert, seieneur de Sninl-llpise, lîls posthume de Béraud I" Dauphin, comte de Clermont, sire de Mercos'ir, etc., et d'une bourgeoise mariée, Isabelle Rousset, dans Baliize {Maison d'Auvergne, II, 339) ; le testament d'Antoine de la Tour, vicomte de Turenne, énuméranl les quatorze enfants nés de ses relations ancillaires et dotant éventuellement celui qui piiurra naître de la Gaillarde de Loches 0, simple chambrière {Ibid; II, 74Ï); le testament naif sur ce point du seigneur de Murol au xv'siËcle {Arch. dép. du Puy-de-Dôme, orig.), etc.
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qualifié nulle part dans les nombreux actes produits à la fin de ce volume a seigneur de La Marche '. • Lui-même n'a jamais pris ce titre, bien qu'il n'ait pas manqué de prendre celui de seigneur de Nonette dès qu'il posséda cette baronnie. Si le nom de La Marche ne fut que féodal sur la tête de sa mère, il est donc certainement patronymique sur la sienne. De même et à la même époque on vit les noms de Valois, d'Orléans, d'Anjou, affeaer immédiatement le caractère patronymique chez les fils des comtes de Valois, les ducs d'Orléans et d'Anjou de la maison de France.
Ses armes, composées de deux écus distincts, parlent une langue identique et non moins claire. Le petit écu de France enchâssé en franc-quartier dans les armes pleines le dit de la maison royale du côté paternel ; par le plein de l'écu, ses armes principales, il a pour mère une comtesse de la Marche. La concordance est parfaite de
s'appelait La Marche avant la délivrance des lettres de hroniqueurs contemporains et le roi d'Angleterre en sont e roi de France, qui l'y désigne de la même manière dans , n'a fait que mettre, par son ordonnance, les armes i de son frère illégitime d'accord avec le nom maternel it déjà, en lui attribuant officiellement les armes du comté :he. La conséquence, de ce côté encore, est qu'il nous est chercher ta mère en dehors d'une comtesse de La Marche, 1 son mari, lors de la naissance ou de la conception de [ui se placent, nous le verrons à la fin de ce chapitre, entre
lier inconnu dégagé, il nous reste à spécialiser la comtesse che en question. Des trois races de comtes de La Marche ncement du xiv* siècle, les Bourbons doivent tout d'abord s, puisque n'ayant acquis ce fief qu'en iSay, il n'y avait itesse de La Marche de leur sang lors de la naissance de
ignan doivent Tètre aussi par d'autres raisons. Et pourj'on parle comté de La Marche à propos de gens vivants iu xiV siècle, on pense si bien malgré soi aux Lusignans,
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chez qui ce nom était devenu patronymique depuis le milieu du XIII' siècle au moins ', que le nom et les armes de Thomas de La Marche ont fait illusion à MM. Siméon Luce et Augustin Chassaing. Ils ont cru, sur la foi l'un de l'autre d'ailleurs*, que Thomas était soit le fîls d'une Lusignan, soit « un chevalier de la maison de Lusignan. » Avant étude, jen'ai pas échappé plus que les autres à cet hypnotisme, et je cherchais le sang de Lusignan dans les veines de la mère. Il n'y a jamais coulé.
A la réflexion, le premier doute naît de ce que le roi Jean n'a pas donné à son frère les armes des o comtes » de la Marche, ce qui eût été désigner les Lusignan 3, mais celles du « comté. ». L'expression est singulière et trop peu usitée encore pour ne pas avoir été employée à dessein avec une signification particulière. Elle implique précisément l'exclusion de la maison de Lusignan ; il n'y eut en effet « d'armes du comté de la Marche » qu'après la mort du dernier comte de la maison de Lusignan, dite de la Marche, en i3o8, et l'annexion de ses comtés de la Marche et d'Angouleme à la couronne.
A cette époque, Philippe le Bel organisa ces deux provinces, créa dans chacune une chancellerie royale et leur donna un sceau oii figuraient, avec les armes de France, celles des Lusignan'^, qui
1 Us ont correspondu à ce sujet.
3 Hugues XHI de Lusignan, comte de la Marche de ii56 à mjo. portait le burelé plein avec un chien »ur la croupe de son cheval. (Anselme : Hist. générale de la Maison de France, etc., IIT, 76 et suiv.). i.e sceau de Hugues Xlli otTre le burelé chargé de sis lions. L^ burelé ne ligure qu'au contre-sceau de celui de son Trère Guyard, dernier comte de la Marche, mort en 1 3o8. Au droit, Guyard porte un chien sur la croupe de son cheval lancé au galop, et sous le cheval, à l'oliiant est une branche de chènc. Au contre-sceau, l'écu est entouré de fougères rappelant la seigneurie de ce nom, dans l'encadrement d'une rosace sextilob^e. — Sceau de Yolande de la Marche, temme d'Hélix de Pons, comtesse usufruitière de la Marche de i3o8 à i3i4 : la comtesse debout et de face, en manteau vairé, tient un faucon sur le poing. Contre sceau : ëcu portant une Fasce. (Michon : Statistique monumentale de la Charente. Planches]. A remarquer qu'Yolande ne porte pas Lusignan.
4 Boissonnade: Quomodo comités Engolismenses erga regei AngUct et Franciix se gesserint. et comitatui Engolismix alque Marchix regno t'rancorum adjuncti fuerint,
ii5i-i328. Angoulemc, Chasseignac, [893, p laS. — Ce travail n'est que le prélude d'un onvrage beaucoup plus considérable sur les comtes de la Marche et d'Angouleme. pour lequel l'auteur a analysé les archives d'Angouleme relatives à son sujet, en outre des autres dépôts, cl doit produire ou citer plus de deux cents chartes inédites.
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détours, si ce n'est pour voiler, dans la mesure du possible, le déshonneur d'une comtesse de la Marche tenant de plus près à la couronne, tout en respectant le droit du bâtard de porter des armes exprimant avec une suffisante clarté de quelle mère il était issu F
Il est impossible, au surplus, de découvrir une mère à Thomas de la Marche dans la maison de Lusignan à partir de i3i8 et même de i3o8, quelqu'envie qu'on en ait. On connaît bien aujourd'hui les derniers membres de cette dynastie féodale, grâce à des travaux récents, en tête desquels il faut placer ceux de MM. Léopold Delisle et Boissonnade. Je me bornerai à résumer ici ce que j'en ai dit en 1895 dans la Revue Historique.
Les trois fils de Hugues XII ' de Lusignan, comte de la Marche et d'Angoulême, emporté par la peste devant Tunis en 1270, moururent tous sans postérité*, et sa femme Yolande décéda au mois d'octobre 12722. Discuter ses quatre filles* serait faire une bien inutile injure à leur vertu ; elles avaient de vingt-trois à quarante ans de plus que Philippe de Valois. Conséquemment, il ne peut être question de Yolande, dame de Pons, l'aînée de ses filles, ■ héritière principale » de ses frères Hugues VUl et Guiart, les deux derniers Lusignan comtes de la Marche, bien qu'elle ait pris un instant le titre de comtesse de la Marche après la mort de Guiart
I En suivant la chronologie du P. ADSclme, rectifiée par M. Léopold Delisle (Bibl. de I Ecole dtt Chartes, 4* série, p. 543], il faudrait supprimer au moins deux généraiions de Hugues, si on necompUit que les degrés de filiation prouvée.
1 Savoir : i* Hugues XIII le Bnin, né le 25 juin laSg (CAronifon Savigniacense, publiée aux Miscellanea de Baluze). décédé en iîi3 le i" novembre; i* Guy, dit Guiart de la Marche, successeur de son frère, mort en i3o8 avant le 34 septembre, dernier comte de sa race ; 3* Guy, enfant naturel, moine franciscain, théologien assez connu, vivant encore en i3oi.
3 AHmdes du Midi, i8g3, p. 5i3.
4 ]• Yolande, femme de Hélie Rudel, sire de Pons, seigneur de Bergerac, morte en
i3i4, mère de liélie 11 et de Yolande, femme de Foulque, i^eieneur de Maiha ; ^'Jeanne, manée en \i^b k Pierre de Joinville, sire de Vaucouleurs. frère ue l'historien de saint Louis, et veuve de lui en iigî ; convola, croit-on, avec Bernard Exy 1", sire d'Albret et vicomte de Tarias ; elle mourut en i32i. Elle n'eut que des filles de Pierre de Joinville : Jeanne, dame de Meaih en Irlande et de beaucoup de terres en France, née le i février 1286, femme de l'anglais Roger Monimer et morte avant sa mère ; Beatrix, née en 1287 ; Makaut, née le 4 août 1291 ; ces dcui dernières religieuses au couvent d'Aconibury en Irlande, dont leur tante Catherine était prieure (e i" janvier i3i5. (V. notamment H. DeJaborde : Jean de Joinville et les Seigneurs de Joinville, pp. 3a 3iii : Un t-'rère de Joinville au service de l'Angleterre; ffibl. de l'Ecole des Chartes, t. LVI, i8q3, p. 343 ; M. Boissonnade : (hiomodo, etc.). 3* Marie de la Marche, en 1288 à Etienne de Sancerre, comte de bancerre, "»■'"'• ■!• >•" •■>"• -nr^"" »n 1 4* Isabelle, religieuse  Fontevrault, vivante encore Jean de V^, grand seigneur anglais, mort vers lai
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î8 THOMAS DE LA MARCHE
en 1 3o8 et la confiscation du comté par Philippe le Bel. Elle mourut du reste, après avoir été plusieurs fois grand'mère, en i3i4. Il en faut dire autant de sa belle-sœur Béatrix de Bourgogne, veuve de Hugues XIII, comtesse douairière de la Marche, morte en (328, exclue pour raison d'âge. Elle n'avait, au surplus, rien à voir dans le comté comme seigneurie.
Aux tits et aux filles de Hugues XII, on ne trouve pas la moindre fille naturelle.
Dans les branches collatérales, c'est la même chose : aucune femme pouvant avoir été la mère de Thomas '.
Si l'on remonte à la génération précédente, celte des dix enfants d'Hugues X, mort en 1249, et d'Isabelle d'Angoulême, morte à Fontevrault le 4 juin 1 246, le résultat est aussi négatif^. Parmi les La Marche non classés, les plus récentes et les plus minutieuses recherches n'ont pu faire découvrir que Guy, tué en 1294 à Limoges dans une rixe avec les Anglais, mort sans mariage et sans enfants, et Alix, abbesse de Saint-Auzoone d'Angoulême, en i3io3.
I Hugues Xn, mon en 1170. n'avait qu'un frère, Guy de Is Marche, seioneur de Peyrac, CouhÉ ci Fontenay, mort en iSio sans fils, laissant pour héritier le roi de France, mais à qui succéda de fait sa nièce Jeanne, femme de Pierre de Joinville, ainsi qu'il ressort du testament de celle-ci (i3i>)' 1' ^vait eu trois tilles : i* Isabelle, mariée & Maurice, seigneur de Bellcvïlle, Gamache e( Montal)iu en Poitou, vivante encore en i3io ; î* Yolande, femme de Pierre de Préaux, seianeur normand, morte en t3o6 ; 3* Marie, épouse de Robert de Fcrrière, comte de Derby en Angleterre. Aucune descendance irrégulière chez ces trois filles, qui ne furent jamais comtesses de ta Marche.
it la postérité mâle s'éteignit en i3o8 ;ur de Cognac, Merpin et Couhé, mort sans entama en iiao, laissuni puur principal nérïlier Hugues XIII, son petit-neveu ; 3' Geoffroy, seigneur de Châteauneuf et Jarnac, vicomte de Châtellerault par sa femme Jeanne, (font il eut Geoffroy U, mori sans descendants en i3o5, el une fille Eusiachie, mariée à Dreux ill de Mello en Beauvoisis, mère de Dreux IV de Mello, seigneur de Chaieauneuf, Jarnac et ChA te Hérault, par succession de son oncle maternel en r3o6 : d* Guillaume, seigneur de Valence, Moniignac et Rançon, à qui son frère utérin, le roi d'Angleterre Henri 111, fit ipouser en 1147 Jeanne, héritiire du comte de Pembroke, et qui eut deux fils seulement : Guillaume, seigneur de Moniignac, mort en 12S3 sans autre héritier que son frère Adhémar ou Aimar de Valence, se ond comte de Pembroke du sang de Lusignan, époux de Marie de Saint-Paul el mon en 1 314 ; ce fut auprès de lui que Jeanne de JoinviUe-I.a Marche, sa petile-nièce bretonne, voulut être enterrée en i3ii à Valence ; 5- Adérnar. évéque de Winchester. Des cini^ filles de Hugues X, nous n'avons psi à suivre la descendance ; il faudrait deux généraiions de bâtards pour atteindre Philippe de Valois, et on ne leur en vidi aucun. (Sources citées dans mon article de la Revue Hiilorique). Les cinq filles de Hugues X étaient : 1* Hélipt ou Eliae, femme, en iî47' *!* ■'*"" ^'^ Pleasis, comte de Varenne, en Angleterre; ï* Alali ou Alix, femme de Gilbert, comte de GEoceslcr en iiri'i : 3* Marguerite, femme j.. 1.„ yji^ vicomte de Thooars, puis de Geolfroy de Chateaubriand ; 4- Isabelle,
d Amaury ou Pierre de Craon, morte vers i3oo, d'où Amaury, mort vers i3SS ;
he, femme de Guillaume de Chauvigny, seigneur de Chiteauroux. (/bi'd,).
r d'histoire, p. ii5. (Voir note
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Le dernier acte de la dernière des La Marche-Lusignan est le testament, en date du 2 1 juin 1 32 1 , de Jeanne de la Marche, veuve de Pierre de Joinville, sœur de Hugues XIII et de Guiart; elle aussi avait été alors plusieurs fois grand'mère avant cette époque. Elle institue son petit-fils Geoffroy Mortimer, élut sépulture à Valence, et rien dans cet acte ne prête à la plus lointaine hypothèse d'une femme de sa famille convenant à la mère que nous cherchons'. Jeanne de la Marche était mariée depuis quinze ans lorsque Philippe de Valois atteignit seulement sa septième année !
Il y a une contre-épreuve à cette absence de temmes ou de filles des Lusignan-La Marche de toutes les branches pouvant avoir été en galanterie avec Philippe de Valois à l'époque indiquée, c'est la série des traités conclus par Philippe le Bel avec les héritiers de Guiart de Lusignan, mort en i3o8, dernier comte de la Marche et d'Angoulême de sa race. A la suite d'un célèbre et retentissant procès, où il fut prouvé que Guiart avait détruit un des trois testaments de son frère Hugues XIII instituant le roi pour héritier, Philippe le Bel annexa les deux comtés à la couronne ; puis, pour les mettre à l'abri de toute contestation des collatéraux mécontents, il traita avec chacun d'eux par des transactions échelonnées de i3o8 à i3io-i3ii^.
Dans aucune n'apparaît une seule La Marche pouvant avoir donné naissance à Thomas. Il est certain qu'à l'époque où Thomas vint au monde, le comté de la Marche n'était plus la propriété des Lusignans, Philippe le Bel en avait pris possession dès i3o8 et se garda bien de le rendre.
Par une de ces transactions (1309-1 3ii], '^ ^^^ laissait à Yolande de la Marche, dame de Pons, sœur et principale héritière des deux derniers comtes de la maison de Lusignan, les revenus des comtés de la Marche et d'Angoulême pour sa vie seulement, en se réservant tous les droits souverains, justice, administration, service militaire.
I article de la Revue
Adhémar 11. comte de Pembroke (Op.
. . ,. j . . . , diime de Poi — '— ■■ — '- '•--:■"■ —
frère Guiart, et Béiilrix de Bourgogne, veuve de Hui
Yolande, dnme de Pons, « principale ■ - :illl (pp. L
„„ , . iugues X[|[ (pp. L17-IÏÏ..
>. Traité avec Marie de la Marclie, comtesse de Sancerre (p. i ii|). — ]3o i3ro. Traité avec Jeanne de la Marche, veuve de Pierre de Joinville (pp. m à i33). Mems date. Traité avec Dreai de Mellû (pp. 117-134).
3o THOMAS DE LA MARCHE
hommages, impôts royaux. Il est vrai que la dame de Pons prenait le titre de comtesse de la Marche à cause de cet usufruit ; mais outre qu'elle était alors, nous l'avons vu, une aïeule hors concours, cette situation provisuire cessa par son décès à la fin du mois d'août i3i4', avant la naissance de Thomas.
En i3i3, le roi disposait du comté d'Angoulême en faveur de son second fils Philippe le Long, déjà comte de Poitiers^. A la mort d'Yolande, titre, souveraineté, produits, tout se trouva réuni dans les mains du roi. Hélie II de Pons son fils, dit Renaud, et Ajnaury de Craon, sénéchal d'Anjou, petit-fils d'Isabelle de la Marche, assignèrent à la vérité le roi devant le Parlement pour se faire attribuer l'héritage des Lusignans. Nous n'avons qu'à les laisser plaider 3. Pendant qu'ils plaidaient, la maison de France régnait exclusivement dans le comté de la Marche, et la confiscatioQ de i3oS De subit jamais aucune atteinte.
En résumé, aucune des branches des Lusignan-La Marche n'offre une seule femme dont l'âge puisse se prêter à de coupables relations avec Philippe de Valois ; ce sont des grand'mères, des petits-enfants d'un autre nom, des veuves surannées. Dans l'état actuel de la science et de la critique, il ne peut être question d'elles. Laissant donc de côté, à l'exemple de Philippe de Valois, les vieilles femmes qui "s'appelaient Béatrix de Bourgogne, veuve de Hugues XIII de Lusignan, comtesse douairière de la Marche, et Yolande de Pons, comtesse usufruitière en partie de i3io au mois d'août i3i4, il ne nous reste plus qu'à chercher quelle fut la vraie comtesse de la Marche de i3i4 à i323, la comtesse de fait et de droit. C'est celle-là qui sera la mère de Thomas.
La réponse est facile : il n'y en eut qu'une, Blanche de Bourgogne, première femme de Charles le Bel, troisième fils de Philippe le Bel, à qui son père, « sentant approcher le jour de sa mort », donna le comté de la Marche avec toutes ses dépendances en i3i3 au plus tôt, en i3i4 au plus tard*^. Philippe, souffrant depuis
1 Son testament est aux Arch. nal., J. 407, n' 11.
2 BoUtonnade : op. cit., p. 116.
3 En i3i2, le dlfTérend fut éteint par une composition. Amaury de Craon ei Renaud de Pons se désistèrent; Charles le Bel leur promit mille francs de rente à chacun, [>lus trois raille livre» tournois de capital à Renaud, que celui-ci lui quittança en i3tS, el diver&es autres concessions à Amaury. (Ibid., pp. [iS et 119).
4 CoHtinttotetir de la Chronique de Girard dt Fracket, H. F., XXI, 41.
quelque temps déjà, plus gravement atteint le 3 novembre i3i4, mourut le 23 du même mois ^
De i3i4 à [322, aucune autre femme que Blanche de Bourgogne ne put se dire comtesse de la Marche, comtesse réelle. Seule elle fut, pendant ce temps, qui est celui où naquit Thomas, dame du comté de la Marche, du chef de son époux. Charles le Bel porta seul aussi le nom de « comte de la Marche » sous les règnes de ses frères Louis X et Philippe V ; il ne le quitta qu'en montant sur le trône (i322). Les chroniqueurs et les historiens l'appellent même souvent « Charles de la Marche » tout court.
C'est donc Blanche de Bourgogne, femme de Charles le Bel, qui fut la mère de Thomas de la Marche.
Le Roman de Blanche de Bourgogne, comtesse de la Harcbe
Blanche était la seconde fille d'Otton IV ou Othelin, comte et palatin de Bourgogne (Franche-Comté). Descendante directe de saint Louis par sa mère Mahaut d'Artois*, elle était issue par son père des ducs de Méranie et de l'empereur Frédéric Barberousse.
L'événement de son mariage et de celui de Jeanne sa sœur aînée avec deux des fils de Philippe le Bel, est l'histoire de l'annexion de la Franche-Comté à la France, œuvre de la politique de Philippe le Bel. Le comte Otton n'ayant pas de fils et beaucoup de créanciers, Philippe avait obtenu de lui, dans un traité conclu à Vincennes en 1291, la cession de ses états moyennant le paiement de ses dettes, une grosse rente viagère et la main de sa fille Jeanne pour l'un de ses fils 3 ; ce fils fut Philippe le Long. Blanche naquit vraisemblablement après cette convention ; le roi la demanda pour son troi-
), dont le dernier est du 17 mai i3ii. (ircA. «al., orig.
j. ^j, 11- ijj. juii codicille est du 36 novembre i3i4' (/*'i^-> i- 4o3, n* ig).
î Fille ei héritière do Robert II, comte d'Artois, fils de Robert 1" d'Artois, (ils lui-m£mc de saint Louis.
3 Àrch. nat., S. 414, n* ig.
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sième fils Charles. Il entendait se garder ainsi de tous les côtés er s'assurer la conservation de l'Artois et de la Franche-Comté, dont îl avait pris possession dès 1291. Il poussa les précautions jusqu'à se faire remettre la garde des deux enfants. Blanche et Jeanne furent élevées à la cour de France comme Philippe de Valois. Les choses n'allèrent pas toutes seules. L'empereur, suzerain du comte de Bourgogne, voyait avec un vif déplaisir la meilleure frontière de l'empire lui échapper; il souleva beaucoup de difficultés ouvertement et en dessous '. Philippe le Bel tint bon ; mais la Franche- Comté, suspendue au voile des deux jeunes princesses, fut l'objet des préoccupations de la politique française pendant te règne de ses trois fils et pesa beaucoup sur la conduite que Charles le Bel et Philippe le Long tinrent vis-à-vis de leurs femmes dans les circonstances difficiles que nous allons raconter.
Le mariage de Blanche fut célébré à Hesdin en i3oS^, au mois de janvier. Charles avait treize à quatorze ans, Blanche était à peine un peu moins âgée.
La politique de Philippe le Bel poursuivait aussi un autre but, l'annexion du duché de Bourgogne qu'il préparait par des alliances. Continuée avec persévérance, elle aboutit quelques années plus tard sous le roi Jean. Jamais les deux maisons de Bourgogne, unies déjà par tant de liens du sang 3, n'avaient ainsi régné à la cour. Les trois fils de Philippe le Bel et leur cousin germain Philippe de Valois, qui devaient se succéder sur le trône, y avaient tous pris leurs femmes; Louis le Hutin, roi de Navarre, en épousant
t P. Foi
1 AncleiHe Chronique de Flandre (H. F., XXII, 307). Le marLage nciail pas fiiit su mois d'avril 1 3»7, daie d'un acte cité par Anseirne, où Philippe le I
Charles
: Bel dit
ici priiiccï rc(u»scni ft l'époque de leur mariace de quni icnir leur raiii;. i/lisl. néiieal. de la Manon de France. I, •/>). Il élail déjà fait lors du mariage dis^ibeUc Je Kwnce ovcc Kdouard d'Angleterre. 4ui eut lieu le i5 janvier 1 3o« (nouveau style, v. plus loin). 5! donc l'on *iiit le* Anciennei Chroniques de Flandre, qui placent le mariai;een t'i<À, Il auroii élà cjliibré dans les trois premières semaines de janvier au plus tard.
î Blanche el Jeanne, rillc* d'Otton, comlc palatin de Bourgogne, itnient les cousines de Mnreucriie el de Jeuiine de itourKo^ne, lîllcs du duc Koberi III, par leur p^rc et par leur mère. Jean, comte de Bourgosnc et de Chàlons, leur arriÉre-firiind-pùre, avait ipou«i Mahaut de Bourgogne, steur du duc Hugues IV, grand-pire de Marguerite, femme de Louis le Jluiiii. et de Jeanne, femme de Philinnc de Valnis. Elles éiaieiil de plui couiines au BiKlèine degré du côté de s.iini Louis ; Marguerite de Bourgni^ne iu\\ la inntc breionne de leur mire Mahaut d'Artois. Eulîn leur sceur cadette \\i\ cfiousa Jean de Bourgogne, >il« du duc Robert III ei ttirc de Marguerite et de Jeanne.
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trgiie liisloiique
Iin TOUH DE rlESUES
d'après Callot (I640).
DijilizedliyGoOl^le
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Marguerite de Bourgogne, fille du duc Robert III et d'Agnès de France, sœur des ducs Hugues V et Eudes IV ; Philippe le Long, Jeanne de Bourgogne, sœur aînée de Blanche ; et Philippe de Valois, Jeanne de Bourgogne, sœur de Marguerite (juillet i3i3).
Ainsi les quatre premières princesses du sang furent Bourgogne, et Blanche était tout à fait chez elle à la cour de France. En qualité d'aînée et de femme de l'héritier de la couronne, l'influence de. Marguerite domina dans ce groupe de fillettes d'âge encore à jouer à la poupée.
Cette fois, par exemple, ni l'âge, ni l'entourage, ni les occasions ne font défaut. Philippe de Valois avait trois ou quatre ans de plus que Blanche. Ils étaient l'un et l'autre jeunes, avides de plaisir. Les deux cousins germains vivaient côte à côte dans une cour dissolue, ils pouvaient se voir tous les jours. Et ce n'est certes pas la vertu de Blanche de Bourgogne qui nous gênera. Elle est une des trois princesses légendaires de la Tour de Nesle. Légende soit ; l'histoire est à peine moins dramatique.
C'est en effet un tragique roman que celui de Blanche de Bourgogne. Nous laisserons de côté les racontars des chroniqueurs des XV* et XVI' siècles, échos trop tardifs de propos de cour et de bruits populaires déjà grossis par la légende, pour nous en tenir aux témoignages des contemporains. Sous la sécheresse ou la prudence de leurs récits transparaissaient d'ailleurs assez de choses étranges pour qu'on les considère comme un minimum de vérité.
Le 35 janvier i3o8, les trois fils de Philippe le Bel, à peine mariés, assistaient à Boulogne-sur-Mer aux splendides noces de leur sœur Isabelle et du roi Edouard II d'Angleterre '. La mariée avait douze ans, l'âge de la limite canonique. Six ans plus tard, les quatre petites princesses étaient mêlées, à des titres divers, au plus éclatant scandale qui ait jamais éclaboussé la maison de France.
Les fils de Philippe le Bel étaient beaux comme leur père, Charles surtout à qui le peuple en continua le surnom. Ce don amène souvent ceux qui en sont pourvus à peu s'occuper des autres ; l'indifférence^est aussi le fruit ordinaire des unions trop précoces et
I Memoriatis hittoriarum Johannh de Sancio Victore (H. F., XXI, 65o F.). — Chronique de SainI Denis (H. F., XXIII, 683). — Conlinualio Chronici Girardi de t'racheto {llid., XXI, 3o E).
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des mariages politiques. Quant à Louis le Hutin, l'aîné, de qui aurait dû venir l'exemple, les contemporains ont caractérisé l'inconsistance de sa nature frivole par le sobriquet peu respectueux dont ils l'ont affublé. Trop abandonnées à elles-mêmes au sein d'une cour infectée déjà par la licence italienne et d'autant plus impatientes de liberté que le roi était plus sombre encore que de coutume dans ses dernières années, les trois belles-Ailes de Philippe le Bel désolèrent la famille royale par l'excès de leur précoce inconduite ou de leurs faciles complaisances. Marguerite de Bourgogne, s'abaissant jusqu'à Philippe d'Aulnay, chevalier de l'hôtel de son mari, entraîna dans sa chute sa jeune cousine Blanche, qui lia des relations avec Gautier d'Aulnay, frère de Philippe, également officier de son époux.
Ces deux frères, gentilshommes assez obscurs, n'étaient pas les écuyers brillants de jeunesse et de plumage qu'on s'est plu à dépeindre, il s'en faut. L'un et l'autre étaient chevaliers ; Gautier d'Aulnay, le plus jeune, portait déjà le ceinturon chevaleresque en i3oi. On voit, du moins, un Gautier d'Aulnay, chevalier de Philippe le Bel, émarger à ce titre dans les tablettes du receveur royal Jean de Saint-Just '. On peut donc lui supposer à peu près la quarantaine en i3ii. Le roi de Navarre et le comte de la Marche avaient fait de ces deux hommes leurs « familiers. » Ils étaient de leurs robes, ainsi qu'on parlait alors, leurs « domestiques », comme on disait au xvi' et encore au xvn' siècles. Admis dans l'intimité de la maison» les deux princes avaient en eux une confiance absolue ^. Confiance et intimité des uns, jeune âge et inexpérience des autres, ils abusèrent indignement de tout. Aussi les contemporains, presque tous pitoyables aux jeunes femmes, se sont-ils montrés sévères pour leurs expérimentés complices. L'opinion du temps a vu dans les frères d'Aulnay « les pires des traîtres », deux roués profitant de ce que leurs fonctions leur permettaient d'approcher constamment les petites princesses pour les mener à mal en les saturant de flatteries à chaque heure.
. XXir, 5o61. L'ail 1,01a teur de ces tablettes a i3oi, était le niCmc que le coupable de i3ii.
i e\ blandimentis illexerant. multo maeis in -■- •'--—, H. F. XX, 609). V. pièce
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Ils arrivèrent à leurs fins en lîii. La comtesse de la Marche n'était encore qu'une « iouvcncelle », une « femmelette », dit le continuateur de Nangis ; une « femmelette » elle-même la reine de Navarre'. Un chroniqueur contemporain a surnommé Philippe V le Long, alors comte de Poitiers, « Philippe le Borgne* ». Il fallait que les trois frères fussent aveugles ou bien peu soucieux des enfants confiées à leur tutelle conjugale, pour que ces relations aient pu durer pendant près de trois ans « en divers lieux et sans respect pour les temps saints 3 ■, à la connaissance de Jeanne de Bourgogne et d'une foule de personnes et de serviteurs à ta cour, sans qu'ils s'en aperçussent. Les deux couples s'abandonnaient donc à une sécurité trompeuse et tant il advint que leur commerce fut découvert un jour du mois de mai i3i4par leur jeune belle-sœur la reine d'Angleterre, pour lors à la cour"^. Isabelle était altière, jalouse, peu bienveillante ; ce fut elle, suivant toute apparence, qui les dénonça et fit esclandre de leur conduite. La Chronique de Sainte-Catherine de Rouen > avance que Jeanne, la sœur de Blanche, fut surprise aussi ; mais elle est seule à le dire, trompée sans doute au loin par l'arrestation des deux sœurs ; elle ne mérite sur ce point qu'une confiance des plus restreintes. Le scandale fut épouvantable à Paris et dans la France entière. Il arrivait après le supplice des Templiers, avec les désastres de Flandre. On disait venus les temps de l'Apocalypse. Arnaud de Villeneuve prêchait en cette année i3i4 l'approche de la fin du monde. Un parisien, un reporter du temps, le prend moins au tragique :
...Gautier et Phelippe d'Aunay
De père et mère frères étoiem.
Ce fut par ce qu'ils maientenoïent
L'un la soeur du duc de Bourgoigne,
Dont il faisait sa grant vergoingne,
L'autre frère la fille au comte
De Bourgoigne dont France a honte.
1 Ibtd. V. pièce juti., D> I .
2 Chronique anmiynte de Flandre. (Ibid., XXII, 414, note n* a),
3 Ctmlinuatio chroa. Cuill. de Stmgiaco {(oc- cil.). Voir aussi It Chronique de Jean de Saint-Victor. {Ibid., XXI, 658. Pitce juit-, n* i}.
4 H. F-, XXI, i5i.
5 H. F., XXIU, 409 E, MUS la date de MCCCXIV.
...Voir est que deux ans et demy Furent amies et amy ; Et son autre frère connut Que toute sa volonté eut De la fîlle au quens de Bourgotgne, Ainsi couvrirent leur besoigne ; C'estoii des II sœurs la mainsnée, Au mainsné l'a le roy donnée ; Estoit Charles par le nom, Comte de la Marche par surnom '.
Ainsi parle Geotfroy de Paris, qui termina sa chronique vers iSîS. Jean de Saint-Victor dit que Blanche était alors enceinte de Gautier d'Aulnay' ; mais il fut mal renseigné, et il est seul à le dire.
La publicité du déshonneur ne permit aucun ménagement aux époux outragés. Charles dut être d'autant plus cruellement déçu que Blanche lui avait donné un fils l'année précédente (i3i3). Ce fils, qui a dû causer l'erreur de Jean de Saint-Victor, fut prénommé Philippe, mourut très jeune et fut enterré à l'abbaye de Pont-aux- Dames-de-Crécy î. La comtesse de la Marche fut arrêtée par ordre de son mari et de son beau-père. On lui rasa les cheveux ; puis, dépouillée de ses beaux atours, vêtue de grossiers vêtements, on la conduisit le long de la Seine, dans un chariot enseveli sous des draperies noires, et comme vivante en un cercueil, jusqu'aux Andelys, pour y être enfermée le restant de ses jours dans la forteresse appelée le Château-Gaillard, qui dominait la ville*^. Sa cousine Marguerite subit en même temps un sort pareil 5. Sa sœur Jeanne fut arrêtée également, bien * qu'elle ne fût pas de leur cœur » et ne fût coupable que d'avoir « vu, mainte journée, maint semblant qui lui desplaisoit..., mais de ce parler n'osoit, par
I Chnaique de Geoffroy de Paris. (H. F. XXtl, 146 B, ei suiv.)- 3 11 BC Mrl du mot imprtegitavil. {Ibid., X[X, 658 G.).
3 Anselme {loe. cit., I, 96].
4 li en resie de belles ruines. Cène forieresse à trois enceintes, construite par Richar Cccur de Lion et restaurée plus tarJ, s'élevait sur une hauteur dont la Seine et I ruisseau du Cambon baignent la base, à t.Soo mitres environ du Grand Andelys 1 immédiaiemeni au-dessus du Petit Andelys.
5 Oinniique de Geaffray de Paris. (H. F. XXH, 148 B. ei suiv.).
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la honte de son lignage '. » Dès que, du fond de la voiture strictement close qui l'emmenait à la forteresse de Dourdan, elle percevait le bruit d'un passant sur la route, on l'entendait crier d'une voir déchirante : « Pour l'amour de Dieu, dites à mon seigneur Philippe que je meurs sans avoir pcché*. » Elle n'accepta point le pardon qui lui fut offert, réclama une enquête et ne voulut sortir de prison que jugée. L'enquête ne trouva rien de formel à sa charge. Avant la fin de novembre, son innocence fut proclamée publiquement par un arrêt rendu en audience solennelle du Parlement que présida le roi en personne, à Paris, en présence de Philippe de Valois, des princes et des grands 3, Ce fut un des derniers actes de la vie de Philippe le Bel ; on serait vraiment tenté de croire qu'il mourut de ce dernier coup. Mortellement atteint d'une de ces maladies que le chagrin engendre, exaspère et précipite, il se fit transportera Fontainebleau où il expira ie 22 novembre i3i4'*. Il avait assuré, du moins, par cet acte d'équité ou de politique, la Franche-Comté à la France. Philippe le Long reprit sa femme ; vingt mois après, elle montait avec lui sur le trône.
Blanche et Marguerite furent enfermées dans des appartements séparés du château des Andelys, la reine de Navarre en haut du donjon, plus durement, comme étant la plus coupable ; la comtesse de la Marche au rez-de-chaussée, avec un peu plus de confort. Si elle avait entraîné sa cousine dans sa chute, Marguerite lui donna l'exemple du plus noble et du plus touchant repentir. Après avoir fait immédiatement des aveux complets, elle ne cessa dans sa prison de s'humilier et de s'accuser. Elle pleurait nuit et jour, et il en fut ainsi jusqu'à sa mort, « non sur son sort, mais sur sa faute », disant sans cesse « qu'elle avait mérité tous les tourments », qu'ils n'étaient rien selon le mal et le méfait, se désolant à fendre l'âme de ceux qui la venaient visiter d'être la cause que tant de nobles et honnêtes femmes et tant de gentilshommes fussent livrés au mépris public à
I Chronique de Geoffroy de Paris. {H. F. XXII, 146 B. et suiv.).
I Chronique anonyme dei Rois de France, éerile vers 1342. (H. F. XXII, 17 HJ.)
3 Cependant, le Cominuaicur de Girard de Frachei, différant en cela des a chroniôueurs, place l'acquittement de Jeanne de Bourgogne au priniemp» de i [Il>id,, XXI, 40 K ei suiv.).
4 Bouuric : La France soui Philippe le Bel, pp. 414-433.
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cause d'elle'. C'est qu'en effet Philippe le Bel et ses fils, profondément mortifiés, avaient voulu que l'éclst du châtiment fût terrible. Après une information de près d'une année, les frères d'Aulnay furent écorchés vifs le vendredi après Quasimodo (19 avril i3i5), sous les yeux de la foule, les uns disent à Poissy, à Paris; d'autres, et avec plus de raison, à Pontoise, sur la place du Martray*. Une fois écorchés, ils furent mutilés, une partie de leur corps jetée aux chiens et leur tête tranchée ; puis on traîna leur cadavre à la queue des chevaux jusqu'au gibet où ils restèrent assez longtemps suspendus par les aisselles. Peu après, on pendit entre ces restes hideux et putréfiés le portier de l'hôtel des princesses. Beaucoup de gentilshommes et de femmes nobles qui leur avaient prêté la main ou seulement connu leur inconduite sans la révéler, furent enfermés dans des geôles et mis à la question comme complices du crime de lèse-majesté. Plusieurs enfin furent noyés ou périrent secrètement de divers supplices 3. Philippe et Gautier d'Aulnay avouèrent tout au moment de leur exécution. Marguerite ne leur survécut que de quelques jours. Il n'est pas prouvé que Louis le Hutin l'ait fait étouffer ou étrangler dans sa prison, comme on l'a dit. Les contemporains constatent seulement qu'au retour de son sacre (3o avril i3i5} il la « trouva morte » au Château-Gaillard* ; trois mois après, le nouveau roi épousait Clémence de Hongrie. Marguerite fut inhumée à Vernon, dans l'église des Frères Prêcheurs, qui célébrèrent ses funérailles en grande pompe, « noblement et moult dévotement 5. » Le roi Louis reconnut pour sienne la fille dont elle fut mère ; mais pendant longtemps l'opinion douta de la légitimité de l'enfant, et ce fut une des raisons données pour l'exclure du
] Geoffroy de Paris (H. F. XXII, 146 et suiv.].
3 Le jugement a (té rendu à ■ Ponloise », d'apris Geoflroy de Paria. Gimp... Confinuateur de Guill. de Nangis (H. P. XIX, 6io); Continuateur de Girard de Fraehet [ibid., XXi, 40 K. Cl suiv.J.
3 Continuateur de Guill. de Nangis (H. F. XIX, 609-610) ; ûeoBroy de Paria (iHd.,
ironiques de Flandre (H. F. XXII, 401) ; Chrwique anonjrme des Rail
■ Geom-oy de Paris (H. F. XXII, i58-j59). Elle laiswit une fille on belle, mariée plus tard i Philippe d'Evreux. Elle fut livrée i aoa duc de Bourgogne, pour £tre élevée k aa cour.
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THOMAS DE LA MARCHE Sg
trône en faveur de son oncle Philippe le Long, lorsque Jean I" mourut au berceau '.
Très différente de la tenue de sa sœur et de sa cousine fut celle de la petite comtesse de la Marche. Plus légère, plus faible, plus douillette ou moins franche, elle commença par nier ^, sans pouvoir toutefois persister longtemps dans ses dénégations. On eut quelque pitié pour les larmes de cette enfant qui, elle, pleurait moins sa faute que son malheur.
L'autre (Blanche) soufroit et endurott Et jour et nuit aussi ploroït, Mes non pas si pacîamment Comme la royne vraiement Faisoit ; et ne mie portant Cet^ qui les dames visitant Aloient, de pitié pleuroieni ; Ne point tenir ne s'en povoient, A leur très grand confusion Et irès pure confession 3
Ainsi Blanche de la Marche était autorisée à recevoir et recevait la visite des personnes de la cour ; le point est pour nous essentiel. Sa détention ne fut qu'un internement, « un exil », dit de son côté l'auteur des Chroniques de France. Après les rigueurs des premiers jours, on se relâcha peu à peu de la sévérité des débuts. Le supplice de Gautier d'Aulnay, celui des complices, la mort de Marguerite, celle du roi Louis, furent autant d'étapes toutes naturelles vers des adoucissements pour ainsi dire obligés. La fille de Marguerite n'avait-elle pas été reconnue par Louis le Hutin ? La situation devint autrement favorable l'année suivante (i3i6), lorsque Jeanne, la sœur de la prisonnière, fut couronnée et sacrée. Refuser quelques libertés à une si jeune femme, propre sœur, unique sœur de la reine, et si bien punie déjà, eût paru cruauté pure. Les portes
I Paul Lchugeur ; Hisl. de Philippe \e Long, t. I. Le rigne.
Blancha m mporaïns e
1 Jean de Saint Victor dit mime ; Blancha nunquam recognovit (ibid., XIX, 658).
Mais il est démenti par d'autres contemporains et par la conduile de la cour A l'ésard
~ ■ de Nangis (ifrW., XIX, 65o) et Geoffroy
e de la Marche. Le Ci de Paria mentionnent les aveux de Blanche.
3 Geoffroy de Paria, loc. cit., pp. 146 et si
s'ouvrirent plus larges encore lorsque son mari fut venu la voir lui-même aux Andelys où elle était en 1 3 1 6 sous la garde de Robert Bersumée, bailly de Crécy ' . Est-ce alors que naquit Jeanne, morte le 17 mai i32i pendant sa détention aux Andelys? C'est possible. Anselme la fait figurer au nombre des enfants légitimes de Chartes et de Blanche^, mais en taisant la date et le lieu de sa naissance. Quoiqu'il en .loit, les relations renouées entre les époux faisaient présager une fin prochaine à la disgrâce officielle. Elles autorisaient les prince» de la famille à fréquenter d'une manière plus suivie la malheureuse ; et de quel prince pouvait-elle attendre ce témoignage d'intérêt plutôt que du jeune et chevaleresque Philippe de Valois, son plus proche parent r II serait, en vérité, par trop surprenant que Philippe n'ait pas eu de rapports à ce moment avec sa trop galante cousine germaine.
Trop galante, car la comtesse de la Marche abusa de nouveau de
cette liberté relative. Elle devint de nouveau enceinte aux Andelys.
Parmi les contemporains, les uns disent que le père de cet enfant de
Blanche, conçu pendant son internement, fut un des officiers royaux
préposés à sa garde ; d'autres « le comte de la Marche lui-même î. »
Le Continuateur de Nangis, l'un des mieux instruits, ajoute un
mot significatif^ après avoir rapporté que la grossesse de Blanche
au Château-Gaillard fut le fait d'un serviteur du roi ou du comte
ou d'autres encore « vel ab
e Philippe de Valois, il n'en
véritable étant alors connue,
ir le souverain. Le mot est
ne de Bourgogne donnait un Jean, qui devait être le roi du Gué-de-Mauny le jeudi
5). Plusieurs chroniqL
d'un cnfani que Bla I s'agit ici de Thomas.
DializsdbyGoOgle
26 avril i3i9, et il était baptisé le dimanche suivant dans l'église de Saint-Julien-du-Mans. Les deux frères avaient ainsi le même âge à très peu de chose près.
On se figure l'effet produit sur le prince Charles par la nouvelle maternité de Blanche arrivant au moment du demi-pardon auquel il s'abandonnait. La dissimulation, il ne put s'y résoudre. Une prison plus étroite, la mort même de la coupable n'auraient pas supprimé les conséquences de la faute ; le rapprochement des époux connu du public aurait laissé planer dans l'opinion des doutes sur l'illégitimité de l'enfant, dont bien des gens déjà le croyaient le père. On n'était plus sous les Mérovingiens pour faire étrangler les nouveaux-nés au berceau ; et cependant, faire asseoir une reine sur le trône dans de telles conditions, c'eût été à faire rougir les lys de France ! La mort de son frère Philippe le Long sans postérité màle, te 3 janvier ( 322, l'appelait soudain à régner.
Dès 1 3 1 4. sous l'impression du premier outrage fait à son honneur par Gautier d'Aulnay, le comte de h Marche avait couru solliciter du pape d'Avignon Clément V l'autorisation de divorcer pour adultère ; le pape avait refusé '. Charles n'y paraissait plus penser et même il avait fini par incliner vers l'indulgence ; et voilà que la dernière faute de la princesse venait rendre une rupture définitive absolument nécessaire. C'est alors que, de concert avec les conseillers de la couronne, il imagina de faire dissoudre l'union elle-même dans son principe. La prison des Andelys, où Blanche était encore ', ne pouvait s'ouvrir sur la cathédrale du .lacre ; Jean XXII le comprit.
Rarement plus délicate procédure de nullité de mariage fut menée avec une célérité pareille. La hâte extrême du prince et du Souverain Pontife n'avaient pas pour but cependant de la terminer avant le sacre qui eut lieu te 2 1 février, trois mois avant la bulle d'annulation. Blanche était-elle ou la supposait-on enceinte, et voulut-on devancer l'accouchement ? On est là-dessus sans preuves positives. Inutile de nous attarder à l'hypothèse ; ta royauté apportait à Chartes des devoirs de dignité plus impérieux, et l'irritation de l'époux ne
I Chronkon regum Franeice, H. F. XXTI, 30 H «I suiv.
ï Continuateur de Guillaume de Nangii (H. F. XIX, 65o). Tous tes chroniqueurs qui
en onl parlé sonl d'accord sur ce point que Blanche élait encore internée a" ■
de l'annulation de son mariage.
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pouvait qu'inciter le roi à les remplir au plus tôt. Sur le vu d'une lettre pressante qu'il écrivit au pape, Jean XXII chargea les évêques de Paris et de Beauvais, Geoffroy du Plessis, protonotaire apostolique attaché à la cour de France, et le doyen de Paris d'enquérir sur les moyens de nullité. Ces hommes étaient tout dévoués à la politique royale. La mère de Blanche, Mathilde comtesse d'Artois, princesse du sang, avait tenu le comte de la Marche sur les fonts baptismaux ' ; on prétexta de ce qu'aucune dispense n'avait été demandée à raison de cette maternité spirituelle.
Charles ne s'endormit pas. En revenant du sacre de Reims, il députa Pierre Mortimer, évêque de Winchester, au Souverain Pontife, pour en obtenir une prompte décision (17 avril 1S22), et l'ambassadeur ne quitta pas la place que la chose ne fût faite et ' '" ' pape éminent dont on a dit qu'il était a juriste expert léologicn », avait alors les plus graves motifs de ménager rance, son plus solide soutien. Le 19 mai i322,dansun enu à Avignon où presque tous les jurisconsultes de la ;ale assistèrent avec les cardinaux, Jean XXII prononça es théologiens furent divisés en France sur la légalité n. Des docteurs prétendirent que les privilèges des rois ssaient de la nullité résultant du parrainage^. L'intert faite pour la raison d'Etat. Laissons cette glose aux politiquement la mesure fut habile et sage. Habile, car înt un effet rétroactif, le mariage était nul dès l'origine ; ilement la légitimité en apparence contestable de la : Thomas de la Marche ne pouvait plus être soutenue, avait plus eu d'adultère, puisqu'il n'y avait plus eu I. L'honneur de la maison de France était sauvé, autant it l'être, en même temps que ses intérêts. Thomas s été qu'un bâtard de Bourgogne, s'il n'avait été par lilippe de Valois un bâtard de France; et comme sa 1 comtesse de la Marche au moment de sa naissance ou )tion, il fut Thomas de la Marche bâtard de France.
rr de Frachet (H. F. XXI, 57-58 et XX[, 57. fiyS' ; Chronique des Rois „ XXll. :o); Vitee papai-um Avenianensium iU, 441) ; Victor Lnnglois : SM/t {Hevut hislor., t. 67. p. «o). cilant : Arch. nat., J. 682. r de Frachel [loe. cit.), La cour papale interpréta que l'exemption des areil cas n'émit pai ccunprlse dans les privilèges <les rois de France. m Fiancix). Piice justificaL, n* II.
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Il restait à se garer du côté de l'Empire, avec lequel le duc de Bourgogne Eudes IV, déjà nanti de la garde de la petite Jeaqne fille de Marguerite de Bourgogne, faisait cause commune. On pouvait profiter de l'annulation du mariage pour faire valoir des droits sur la succession du dernier comte de Bourgogne et d'Artois et se servir dans ce but de Blanche de Bourgogne. Dans une étude récente et très approfondie sur la fin du royaume d'Arles, qui fut aussi nommé, suivant les époques, le royaume de Vienne de Provence et de Bourgogne, l'historien a mis en relief avec une grande sagacité les efforts de l'Empire pour retenir les lambeaux l'un après l'autre démembrés de ce royaume créé par Boson en 879, et dont les derniers lambeaux français lui échappèrent sous Louis XI. Les tentatives faites par les empereurs pour le maintien de leurs droits de suzeraineté plus nominaux qu'effectifs, trahit chez plusieurs d'entre eux des espérances ou des velléités de restauration'. Chartes le Bel fit face à ce danger, d'abord en retenant Blanche aux Andelys et, mieux encore, en épousant six mois après Marie de Luxembourg, fîtle de l'empereur Henri VII et sœur du roi de Bohême {2 1 septembre 1 322) *.
Blanche fut ainsi reine sans couronne, épouse du roi pendant trois mois et demi. Mais à partir du 19 mai i322, elle ne fut plus rien qu'un pauvre rameau détaché du tronc royal et emporté par un vent de malheur. Depuis ce jour, les chroniqueurs se soift désintéressés d'elle. Plusieurs d'entr'eux se bornent à dire qu'elle mourut en prison sans préciser 011 ni quand 3. H semble qu'il se soit étendu sur sa personne une obscurité de commande comme celle dont l'origine de son fils Thomas fut embrumée ; et, de bon compte, elle avait assez fait parler d'elle pour qu'il fût agréable à Charles le Bel, couronné et remarié, qu'on en parlât encore. On ne la perdait pas de
I Paul Fournier, professeur de droit a rUniveraité de Grenoble.
3 ChronÎQue ononpne finissant en i}38(H. F. XXII, i54). Cette seconde femme, pieuse princesse, mourut à Issoudun en revenant de Toulouse avec son mari, à la (in de i333 ; elle vivait encore le 27 novembre. {Arch. nal., 1. ôgS, n" i-jn ; Privilèra accordés par le Saînl-Sirge aux rois de France, imp. nat., p. 170). Charles le Bel convola en troisième» noces, au mois de juillet suivant, avec la fille de Louis, comte d'Evreux (Chronique de Bernard Guy, ibid., XIX, jZ-x). 11 en eut trois filles : Jeanne, morte en bas dge; Marie, morte en t34i. sans mariase.et Blanche, femme de Philippe d'Orléans, fils de Philippe de Valois, morte en iSyS.
■ib) ; Ànnalei monasterti Semcti Waii-
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vue cependant et on ne la relâchait pas. Pour être juste, on eût dû le faiie, car enfin si l'annulation rétroactive abolissait le mariage et le crime de lèse-majesté, elle devait faire cesser le châtiment. L'intérêt politique décida de sa liberté comme il avait déterminé son mariage. Des Andelys où elle était, de toute certitude, détenue toujours dans le château Gaillard au moment de l'annulation de son mariage, sous la garde du bailli de Gisors et de Geoffroy Le Cauchois, elle fut transférée au château de Gauray, dans le bailliage de Coutances, où on la trouve en iSaS confiée à la surveillance de Jean d'Aumont, huissierjd'armes du roi et de Jean de GranvilHers '.
Enfin elle reçut l'autorisation d'échanger le morne séjour de ces forteresses pour la résidence plus douce d'un couvent. Elle se retira dans l'abbaye de Maubuisson près de Pontoîse, à côté de la royale résidence où Philippe de Valois vint souvent et d'où il a daté plusieurs de ses ordonnances. C'était aussi là que reposait le corps de sa fille Jeanne depuis cinq ans; et elle y était sans doute à la portée du lieu où Philippe faisait élever leur fils. La cour l'avait sous sa main et loin de l'empereur. L'ex-reine y prit le voile et suivit les bons exemples de Marguerite, après avoir imité les pires. Elle vécut dans cette abbaye « en grande pénitence le reste de ses jours, qui ne furent pas longs*. »• Elle y finit sa vie accidentée dans un douloureux repentir entre le mois de juillet i325 et le 5 avril i3263, et elle y fut inhumée*.
La Légende de la Tour de Nesie
Ni le repentir de Blanche et de sa belle-sœur Marguerite, ni là rigueur du châtiment ne leur ont procuré l'oubli. La légende, qui s'emoara d'elles, les a suivies jusqu'à nos jours, se faussant, s'enlai-
les Comptes du Louvre — Anselme, toc. cit.
Viitepap. Aven. (11. 474). Acte du pape Jean XXII du 5 avril 1 326. disant mt peu après le iroisiËmc mariage du roi Charles le Bel. L'année >3i6 : a3 mars, (Anselme : /oc. cit.). La Chronique anonyme finissant en i3i8, : comme morte après une longue prison, ,R. F. XXI, i5i-j54).
: : Itid.
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dissant davantage à chaque siècle. On en peut sans trop de peine observer la naissance et démêler la filiation.
Dans l'aventure pleine d'épouvante qui assombrit les derniers jours de Philippe le Bel, il y avait une reine de Navarre Marguerite de Bourgogne femme de Louis le Hutin, plus une Jeanne reine de France, qui était Jeanne de Bourgogne femme de Philippe le Long, la sœur de Blanche ; la légende fondit ensemble ces trois belles-filles de Philippe le Bel, dont elle fit Jeanne de Navarre, femme de ce prince, belle-mère en réalité des trois coupables. Et cela n'a rien que de conforme à ses procédés ordinaires, car des diverses Jeanne, Jeanne de Navarre était celle dont la mémoire restait la plus vivante dans les souvenirs du peuple, tant parce qu'elle avait apporté à son époux la Navarre la Champagne et la Brie, que parce qu'elle avait fondé à Paris le collège baptisé de son nom'. Soixante-dix bourses d'internes créées pour les écoliers pauvres, des chaires dotées de ses deniers personnels, le produit de la vente de son hôtel de Navarre à Paris affecté par ses exécuteurs testamentaires à ses fondations, le collège de Navarre devenu bientôt célèbre par l'enseignement de ses professeurs, avaient jeté dans le public l'idée d'une relation entre cette reine, les écoliers de Paris et les professeurs de leur Université. Et comme plusieurs personnes de l'entourage des vraies coupables, parmi lesquelles durent se trouver des pages, des adolescents encore « escholliers », avaient été mises à mort faute d'avoir révélé ce qu'elles savaient de l'inconduite des princesses^ ; comme, d'autre part, il avait existé dans l'Université de Paris un professeur de dialectique nommé Jean Buridan, à qui on prétait la proposition suivante dans une hypothèse d'école ; « la royne occir ne craignez, il est bon de ce faire », la légende amalgama le tout. Elle fit de ces adolescents des victimes directes de Jeanne de Navarre, qui était censée les avoir précipités dans la Seine après les avoir attirés dans son palais, et elle mit Buridan du nombre. Il était alors écolier d'après une des variantes, vieux déjà d'après une autre version, lorsqu'il avait été jeté dans le fleuve pour avoir tenté de prémunir ses élèves contre les
I Par son testament du 1 Piice iutlir., n.* Ul.
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séductions de la reine ; ce pourquoi, ajoutait-on, il professait qu'il était permis de la tuer.
Une fois la légende orientée dans cette direction, le monde pédagogique la façonna et contribua à propager une fable qui le grandissait. Un professeur de l'Université de Leipzig la reproduisit dans une notice historique en 1471 '■ Buridan, qui n'est pas nommé une seule fois par les narrateurs contemporains du drame de i3i4, en devint le héros principal ; puis il fut une victime de la cour parce qu'il était le disciple d'Ockam et l'un des plus célèbres défenseurs du Nominalisme. On alla jusqu'à dire que, chassé de France, Il avait fondé l'Université de Vienne, en Autriche, où il s'était réfugié*. La légende en était là vers la fin du xvi* siècle, deux cents ans après l'événement 3.
Tout ce qu'elle dit alors de Jeanne de Navarre, de Buridan et des écoliers parisiens n'est qu'un tissu d'inexactitudes et d'anachronismes, et un vilain tissu qui souille bien injustement la généreuse bienfaitrice de l'Université de Paris. Entre elle et la jeunesse des écoles, il n'y eut que des relations de souveraine éclairée à pauvres diables. Elle est morte en i3o4, dix ans avant l'aventure de ses belles-filles, une génération avant l'apparition du professeur Buridan, qui enseignait sous Philippe de Valois et le roi Jean II (i338 à i358 environ). Buridan n'a pas fondé le collège de Vienne, établi depuis deux siècles déjà par l'empereur Frédéric II (1247).
Il eût été bien inutile de démontrer la fausseté des racontars que se transmettaient les gens du xv« siècle sous le manteau de la cheminée sur le compte de la femme de Philippe le Bel, si certains biographes du nôtre n'avaient attribué ces meurtres d'étudiants à Blanche de la Marche, à sa sceur la reine Jeanne ou à sa cousine Marguerite, reine de Navarre. Je ne sais, par exemple, où M. Hippeau, rédacteur de l'article de Buridan de la Nouvelle Biographie
1 Krani dit avoir vu ce traité manuKrit de 1471 dans la bibliothèque de Heiligenstadt, " s-Autriche. (I était iniitulé : Commentartolus histùricus de aialeKtntibut Pari-
tienaibus <p«r Buriionma natione Picardorum ab iliiciti% cuiusdam rtginx Franconim amoribus relractif. Buridan fui élu recteur de t'Univenité de Paria en 1437.
■ours XII te lUniv
e VII) ; De Philippe le Bel (fol. q3),
3 Aventinvf (Vil, 639). M. Hippeau eue encore T. Thomatiui : Dticours XII, p. 174 : ^ouv. Biogr., Hœffer, v. Bundaa, VII, 838) ; Du Boulay ; Hist, de I Université de Paris; Dolïard ; Préface à la Logique de Buridan.
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universelle, a découvert que le chroniqueur Robert Gaguin « ne révoque point l'aventure en doute » et se borne à prouver l'innocence de Jeanne de Navarre, ni sur quoi le même biographe se fonde pour imputer ces infamies à l'une de ses belles-filles. Gaguin ne dit rien de semblable, il dit même te contraire. Après avoir sobrement mais très exactement résumé le récit des contemporains au sujet du scandale de !3i4, sans plus y mêler Buridan et les écoliers de Paris que les chroniqueurs eux-mêmes placés sous sa main ne l'avaient fait ', après avoir comme eux relaté les rapports coupables de Marguerite et de la comtesse de la Marche avec les d'Aulnay, le supplice de ceux-ci, l'emprisonnement de celles-là, l'honnête bibliothécaire de Charles VIII ajoute aussitôt qu'à son avis cette aventure véritable a donné naissance au conte absurde des écoliers de Paris attirés puis jetés à l'eau par Jeanne de Navarre, et du professeur Buridan miraculeusement échappé aux griffes de cette princesse, travestie bien à tort en goule assassine. Du scandale donné par tes trois belles-filles de Philippe le Bel, « je cuide, dit-il, celle fable estre issue, laquelle coustumièrement est récitée par ceulx que les choses ignorent de Jehanne, femme de Philippe le Bel, c'est assavoir, etc. ^... » Il ne distingue aucunement dans sa dénégation non exempte de mépris ; elle couvre tout. Non seulement l'attribution erronée à Jeanne de Navarre de galanteries et de noyades d'écoliers, de tentative de meurtre sur Jehan Buridan ; mais ces faits eux-mêmes sont propos d'ignorants.
Plaisant par sa nature même aux conteurs populaires, tcelle
I Chroniques de France (loc. cil).
z Voici le passage entier ; il suil immédiaiemeni le récit exact de l'aventure des trois jeunes princ ;asea que Gaguin appelle tes femmes nobles b dans son intitulé, et auxquelles il n'attribue aucuns rapports ni avec les écoliers de Paris ni avec Buridan, dont le nom n'est même pas prononcé, n A cause de ceste impodicilé des femmes nobles, je cuide celle fable estre issue, laquelle coustumièrement est récitée par ceulx que les choses ignorent de Jehanne, femme de Philippe le Bel ; c'est assavoir laquelle usa de concubinage d'aucuns escholiers, et afin que son péché ne fust cogneu, tes esteignii et iecta par la fenestre de sa chambre en la Seine, duquel péril esctiappa ung seul escholjier nommé Jehan Buridan, par lequel fut fait ce sophisme : a La royne occir ne craignez, il est bon de ce faire, a Certes Buridan fut après la royne Jeanne, qui, Philippe de Valois régnant, comme il fust très renommé régent es ars fibéraui, descrtpt plusieurs choses en la raisonnable philosophie, ce pendant Que Fulcus était ëvjque de Paria, que fut l'an de grâce mil CCCXLVIII i ei na celle noble femme mérité estre jncrépée et blasmée de ce vice. De la libéralité, charité et miséricorde de laquelle les pouvres donne témoignage, et le collège de Navarre â Paris, où elle institua et ordonna les escolliers perpétuellement demourer i, etc. Suit l'énumération de ses fondations de chaires, de bourses, de chapelles, de ses deniers privés dans le collège qui prit ton nom. (Chron. de France. De Pm^e le Bel, fol. XClll, éd. de i5i3].
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fable n'en fit pas moins son chemin. Villon ne demandait-il pas dans sa ballade des dames du temps jadis :
Semblablement où est la reine Qui commanda que Buridan Fut jeté dans un sac en Seine ? '
La légende vit d'à peu près et de pots pourris. Le sac de Buridan est la réminiscence d'un sac plus historique, beaucoup plus récent et dont la chute fit grand tapage, celui où Tanneguy du Chastel, prévôt de Paris, fit enfermer un gentilhomme de Basse-Auvergne, Louis de Bosredon, favori d'Isabeau de Bavière, et qui flotta sur ta Seine avec la suscription : « Laissez passer ta justice du roi. » Ajoutez au sac de Bosredon, dont le nom se rapproche si fort de celui de Buridan^, les complices de Blanche et de Marguerite, condamnés à la mort par la noyade, lors de l'enquête de i3i4, ainsi que l'atteste le Continuateur de Nangis, il y en a plus qu'il n'en faut. Les jeunes princesses n'avaient jamais jeté les gens à la Seine, mais elles furent cause que la justice royale recourut une fois de plus à ce supplice fort usité; ce dont elles pleurèrent toutes les larmes de leurs yeux dans leur prison. Quant à l'aphorisme régicide de Buridan, ce fut, sans doute, un de ces tours de gymnastique logicienne oij se plaisait le dialecticien subtil, plus connu des écoliers modernes par le sophisme de VAne que par ses nombreux et jadis célèbres traités philosophiques 3.
De même était-elle faite pour enchanter les conteurs galants de l'école de Brantôme, les philosophes comme Bayle, les contempteurs systématiques des rois tels que Dulaure, l'historien de Paris, qui l'ont plus ou moins utilisée. Le donjon de l'hôtel de Neste dressait
I VilloD, né en n3i, morl en i^Hi, était le contemporain de Robert Gaguin. ne en 1401, déeédi en iSoi. Mais il y a quelques dilTcrences au pnini de vue du crédit sîT-m-ignn entre le consciencieux annaliste et le bohème condamné à mon par Je CUsdet.
: Le» chroniqueurs de Charles VI, Lharles Vil et les chartes l'appellent presque aiuiutm Borda». Vu et Vo se prononfaieni ou. Le lieu de Bosco rotuitdo, d'où cette ^Kmite ( oré son nom, s'appelle encore aujourd'hui Bourdon (coram. d'Aulnal, canton suri ie ClsmoDtJ.
: T-jnm les imes sont égales devant Dieu et l'âme est supérieure au corps ; donc la ^^^ ju civps est préférable à la perte de l'âme ; et si la reine doit pécher, il est bon ^ •^-j - Ift tman ; ou tel autre syllogisme du même acabit.
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DijilizedliyGoOl^le
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sa noire silhouette presque en face du Louvre, sur l'autre rive de la Seine ; il devint dans les récits un lieu d'orgies et d'effroi.
La grande menteuse a poursuivi son oeuvre de notre temps, et le théâtre moderne a plus altéré la vérité que les pamphlétaires et les conteurs d'autrefois, au milieu d'un peuple impressionnable, retenant mieux l'histoire parlée sur la scène que celle enseignée par le livre. Dans le plus populaire des drames de notre siècle, La Tour de Nesle, qui reparaît encore de temps en temps sur les planches malgré son langage emphatique et sa facture démodée, Alexandre Dumas père l'a traitée avec une parfaite désinvolture. Sans aucune utilité il y semble faire de Blanche et de Jeanne les sœurs de Marguerite de Bourgogne reine de Navarre, bien que les deux maisons de Bourgogne n'eussent ni la même origine ni les mêmes états ' ; il gratifie Marguerite de deux filles illégitimes à l'époque où elle était encore au berceau *. Il lui fait improviser et renverser les ministres français , gouverner souverainement son époux et le royaume, elle qui était en prison avec Blanche lors de l'avènement de son mari Louis le Hutin au trône de Philippe le Bel et y mourut sans même avoir été sacrée, femme du roi, jamais reine de France ! Le vrai Buridan aurait fait assez grise figure, ergotant sur les planches à coups de syllogismes captieux. Qu'à cela ne tienne ; il lui attache une épée au flanc, le coiffe d'un panache et le transforme en un capitaine d'aventures, notablement taré, qui fait chanter Marguerite — qu'on excuse la vulgarité du terme moderne en considération de la vulgarité de l'acte — pour devenir premier ministre à la place d'Enguerrand de Marigny ! Malgré leurs procès célèbres et relativement assez longs, Marigny est traîné to Jt droit du Louvre à Montfaucon, séance tenante ; Philippe d'Aulnay, qui, pendant trois ans à la cour fut le complice sans vergogne de Marguerite, est jeté à l'eau, amoureux naïf et pitoyable, quelques heures seulement après avoir mis le pied à Paris pour la première fois \ et Gautier son frère, le tenant de Blanche que Dumas passe à Marguerite, y joue le rôle le plus contraire à l'histoire. Des jouvenceaux, il en pleut chaque nuit
I Sauf réserve de remploi possible, dans le sens Je belle-soeur, du nom de %ceur que Marguerite donne à ses cousines et belles-sœurs dans la pièce.
î La scène se passe en i3i4. Marguerite, alors muliercula adhuc atate juvencula (Coat. Nangis, loi:, ci/.), aurait eu ces enftnta dix-oeuf ou vingt ans aiani!
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5o THOMAS DE LA MARCHE
du donjon de Nesle ; la Seine en est infestée. Blanche de la Marche et Jeanne sont dans les coulisses, on ne les voit pas ; mais, dans l'unique scène où il se montre, Louis le Hutin paraît comme une sorte de pitre couronné ; sa femme est un invraisemblable monstre, k qui Dumas donne enfin pour fïls les frères d'Aulnay eux-mêmes !
" J'ai fait une œuvre d'imagination », explique-t-il dans la préface de La Tour de Xesle. Des centaines de milliers de spectateurs, qui ne lurent jamais sa préface en France et l'on peut dire en Europe, ont vu jouer sa pièce depuis soixante ans ; et vous n'ôteriez pas de la tête de ta plupart d'entr'eux que, sauf les fantaisies de détails autorisées par les règles de l'art scénique, cette pièce ne soit un chapitre à peu près vrai de notre histoire nationale. Rien ne force l'écrivain à choisir des personnages dans l'histoire ou la légende historique ; mais, s'il les y prend, il s'oblige par là même à respecter certaines données positives fournies soit par les annalistes contemporains, soit par le thème légendaire qui a ses préférences ; à ne pas peindre une Frédégonde dans Marie Siuan, un Eliacin dans Lauzun et à ne pas faire poignarder Henri IV par Madame de Montespan. Qu'importe ! la pièce haletante, endiablée, a fait de l'argent ; plus même, beaucoup plus que Cinna, Catherine Howard ou telles autres œuvres supérieures du grand dramaturge. Elle le dut moins à la furie du dialogue et au génie du maître qu'à une certaine flagornerie des passions basses, rare chez Dumas. L'action se meut dans l'avilissement général des rois, des reines, des moines et des grands ; les personnages honnêtes y périssent de leur vertu ; les deux ruffians monopolisent l'intérêt aux dépens des jouvencelles inexpérimentées, et les suppliciés de Pontoise après procès y meur&nt, l'un, Philippe, dupe de la scélératesse d'une reine, l'autre, Gautier, victime de son infidilité, au milieu de l'apothéose des tirades. Ecrite pour le peuple, elle est restée chère au peuple.
Le roman moderne n'a pas moins vulgarisé la calomnie par tous les moyens. Au moment oii je corrige ces épreuves, un romancier qui n'est pas à ses débuts, M. Henri Demesse, fait distribuer en prime gratuite aux lecteurs de sa Marguerite de Bourgogne, le fac-similé phoiogravé d'une prétendue lettre de Gautier d'Aulnay ù Marguerite, bien qu'il ait été le complice et le chevalier de Blanche. Cette lettre ferait partie, annonce l'auteur, « d'un dossier trouvé aux environs de Maubuisson et appartenant à M. le comte de L...,
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THOMAS DE LA MARCHE 5i
le savant et richissime collectionneur, possesseur de ce précieux et rarissime document ». Papier à la main imitant l'ancien, taches de vétusté, caractères et orthographe du xiv" siècle, voire même le sceau de Philippe le Bel, censé apposé sur ta lettre « lors de la saisie des pièces qui amenèrent la condamnation de Gautier d'Aulnay », comme le feraient aujourd'hui nos officiers de police judiciaire, tout y est ; tout, sauf le style de cette lettre manifestement, ridiculement faussç. Gautier y déclare « se mourir d'amour... d'un &moaT fatal... dans Civresse, l'extase de son cœur... pour la plus adorée des femmes », ni plus ni moins qu'un jeune premier de la Porte-Saint- Martin de l'époque romantique ' . Ce précieux et rarissime document fait penser à ceux soi-disant émanés des personnages les plus historiques, empruntés surtout au xiv* siècle comme lui, dont un faussaire quelque temps heureux a inondé le monde des curieux et des savants. Philarète Chasies en acheta pour plus de i3o.ooo francs, ce qui attira au célèbre critique une déconvenue dont il ne se releva point.
Tout a donc conspiré, jusqu'à la paléographie, pour donner une fausse idée de l'aventure où Marguerite perdit la liberté, Blanche de la Marche le trône de France, toutes les deux l'honneur.
EtTaçons donc de leur figure le reBet sanglant de la fiction et laissons les écoliers de Paris aux leçons du dialecticien Buridan. Infiniment plus humaine et plus simple est l'histoire des deux jeunes femmes, à qui les Nominaiistes furent, on p;ut le croire, assez indifférents et la doctrine d'Ockam parfaitement étrangère. Pour désastreusement coupable qu'elle ait été. Blanche ne fut pas si noire qu'on l'a faite après coup. Les documents ne nous montrent
: Je ne puis résister au dfsîr de reproduire ici cette lettre apocryphe, dont le style ne tromperait pas tnfme un écolier tant soit peu au courant du langage du xiv' siècle. C'est à se demander comment elle a pu faire illusion â quiconque. La voici sans y changer un mol, ni la place d'un mot, et en resliluani uniquement l'orthographe moderne :
t Je ne peui vivre Eoin de toi (!) ; pe me meurs d'amour pour ma douce et génie amie Marguerite ; ie t'en supplie, reviens. Un m'a dit que je cours des dangers très grands __ . . ... ...^ amour pour la plus belle des reines et pour la plus adoriîe des fatal (!). Je suis prÉi à braver (!) la mon, mËme les tortures les plus
cruelles pour la joie de te revoir seulement un seul j<
s pas (!). Et quel supplice est comparable pour un amant à celui'de ne' plu voir celle qui fait sa lumière, sa vie, son ivresse (!), l'extase de son cceur (!11). Gaullie. d'Aulnay. g
L.e pastiche est-il assez pitoyable et le bbricateur s'esl-il assez moqué du public ignorant 1
ni une louve nr une tigresse dans la comtesse de la Marche. On ne lui connaît aucun noyé sur la conscience et, pour employer l'expression imagée du chroniqueur Gaguin, elle n'a pas « éteint » ceux qui l'aimèrent. Dans le peu que l'on sait d'elle, on n'aperçoit qu'une petite princesse orpheline de père et de mère mariée par politique encore fillette à un écolier, négligée plus tard par son époux, probablement attrayante et jolie, certainement légère, fort courtisée et ne craignant pas de l'être ; une sorte d'enfant gâtée, détournée d'abord de ses devoirs par une belle-sœur plus âgée, succombant de nouveau dans l'ennui mortel de la forteresse où ses vingt ans sont à la merci des entreprises d'un prince qui peut l'aider à en sortir. Puis, elle ne se montre plus dans le lointain que comme une Madeleine prosternée, expiant et rendant l'âme, jeune encore, au fond du cloître où elle pleure son passé, peut-être aussi l'avenir du fils dont sa faute devait faire le malheur.
La date de la naissance de Thomas de la Harcbe
C'est donc à peine si Thomas de la Marche connut sa mère. Il entrait dans la vie sous les plus fâcheux auspices.
Donner à son fils le nom de Bourgogne quand le garçonnet fut d'âge à recevoir une dénomination le rattachant à une famille, c'eût été de la part de Philippe de Valois un outrage doublement sensible à la reine sa femme, l'honnête Jeanne de Bourgogne qui, sous le dais royal où elle s'assit avec lui en i328, offrit l'exemple des vertus dont ses parentes avaient été singulièrement privées. Le nom de la Marche était donc tout indiqué et même le seul qui convînt pour l'enfant non reconnu.
Avec Blanche de Bourgogne, comtesse de la Marche, on s'explique très bien aussi l'expédient de ta chancellerie .auquel le roi Jean recourut en novembre i35o pour désigner suffisamment, mais sans éclat, la mèie de Thomas dans les armes du bâtard. Il avait de
DintizorlbyGoOt^le
sérieuses raisons d'agir ainsi. Fils d'une Jeanne de Bourgogne, il venait d'épouser depuis peu (19 février 1349) la nièce de la troisième femme de Charles le Bel', Jeanne de Boulogne^ veuve de Philippe I" de Bourgogne 3, comte de Bourgogne et d'Artois. Il n'était couronné que depuis quelques semaines ( 1 35o). Il ne pouvait donc décemment conférer à Thomas le nom des comtes de Bourgogne ou, ce qui était la même chose, les armes de ces princes comme pièce principale de l'écu.
Il concilia du mieux qu'il put le?; droits du fils de Blanche avec les égards dus à lui-même et à la reine qui avait des enfants du comte de Bourgogne. Il paraît que l'idée de ces procédés transparents vient facilement aux princes de tous les temps. Dans le nôtre, l'empereur Napoléon III, fils légitime de la reine Hortensc, n'a-t-îl pas autorisé le duc de Morny, son frère naturel, à prendre pour armes un grand hortensia enrubanné de cette devise expressive : K Mémento sed iace. Souviens-t'en, mais n'en dis rien ». Cela n'était pas plus parlant que la combinaison des armes et du nom de Thomas de la Marche bâtard de France. Il n'y avait encore une fols qu'un lïls de Blanche et d'un prince de la maison de France à pouvoir être ainsi désigne ; aucun des contemporains initié aux habitudes féodales n'a dû s'y tromper.
Nous n'avons plus qu'à circonscrire la date de sa naissance aussi exactement que possible. Si le Continuateur de Nangis n'indique pas l'année de la grossesse commencée aux Andelys, d'autres éléments nous permettent de la serrer d'assez près. Le premier éclat de Blanche est de 1314. Gautier d'Aulnay est alors son seul complice désigné ; de Philippe de Valois il n'est pas encore question.
1 Mari;ueriie d'Evreux (morte en i35o), tîlEe de Louis de France cinquiime fils de Philippe III le Hsrdi, éiail la sœur de Jeanne d'Evreux troisième femme de Charlei le Uel, et de Philippe d'Evreui roi de Navarre.
3 Filk unique de Guillaume, comte d'Auvergne et de Boulogne, le Guillaume Xli de Baluze, ei de Marguerite d'Evreux, princesse du sang. (Balu^e ; Maison d'Auvergne, I, i3i, 134).
3 Fils unique d'Eudes IV, duc de Bourgogne, et de Jeanne de France. Le duc et U duchesse de Bourgogne donnèrent le comté de Bourgogne i lei-r fils, en considération de son mariage célébré en i338. Jeanne de France, fille ainée de Philippe le Long et de Jeanne comtesse de Bourgogne, avait porté le comté de Bourgogne en mariage
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On ne peut fixer évidemment sa seconde faute à une date trop rapprochée du procès capital de lèse-maiesté ; or ce procès ne se termina point par le supplice des frères d'Aulnay consommé à Pontoise le 19 avril i3i5, puisque de nombreuses autres personnes furent poursuivies et mises à mort à la suite des aveux et des révélations faites par les deux principaux coupables au moment de leur exécution. Blanche était alors trop étroitement surveillée ', trop terrifiée ; il y allait pour elle de la tête. De plus, le commencement de la grossesse doit être placé vers le temps du rapprochement des deux époux, puisqu'il fut un prétexte d'imputation de la paternité à Charles de la Marche ; et ce rapprochement ne peut être que postérieur à la série de châtiments si cruellement infligés qu'ils frappèrent même les complices tacites dans tous les rangs de la société. On peut admettre que Madame de la Marche ait été, au début du règne de sa sœur (i3i6), soumise encore pendant quelque temps à une sorte de stage et que son époux n'ait pas cédé trop vite ; mais on ne saurait raisonnablement prolonger cette épreuve au-delà des premières années. Ni la reine Jeanne qui avait connu comme sa sœur la honte et les douleurs de la prison pour des causes analogues, ni Philippe le Long son époux qui lui avait pardonné publiquenient ses inconséquences, ni Charles le Bel qui venait d'abandonner son projet de rupture du lien matrimonial, ne purent se soustraire longtemps à la nécessité d'adoucir de plus en plus le sort d'une si jeune princesse, reine présomptive après tout. Cela nous conduit à la procédure de canonisation de sain^ Thomas d'Aquin (i3i8-i322).
Le prénom de Thomas nous invite, lui aussi en effet, à ne pas placer sa naissance avant 1 3 18 ou iSig. Ce prénom est totalement étranger aux maisons de France, de Lusignan-La Marche et de Bourbon qui, seules, possédèrent le comté de la Marche pendant la première moitié du xiv* siècle. Mais nous savons que la canonisation de saint Thomas d'Aquin eut un retentissement immense dans le royaume, et qu'une grande quantité de familles qui n'avaient jamais songé à saint Thomas l'apôtre et avaient perdu de vue Thomas archevêque de Cantorbéry le choisirent aussitôt pour
I In arcM carctrt.
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patron de leurs nouveaux-nés'. Ce fut un véritable engouement. La canonisation de Thomas Becket remontait à un siècle et demi. Ce patron anglais était alors aussi démodé en France que le « docteur angélique » inspirait d'admiration passionnée. La procédure de canonisation de Thomas d'Aquin, commencée en i3t8, se termina le i8 juillet i323 par la déclaration de Jean XXII qui l'admit au catalogue des saints de l'Eglise romaine. Mais on le prit pour patron dès 1319.
Avec cette date de i3ig-i322, coïncide le changement réitéré des gardiens de Blanche et le doublement de leur nombre, La vigilance du bailli de Crécy, Robert Bersumée, son geôlier du Château-Gaillard, avait-elle peu satisfait la cour et serait-il l'officier soupçonné dont parlent les Continuateurs de Nangis et de Frachet,, qui auront confondu la connivence avec les relations personnelles ? Toujours est-il que, le 26 avril iSigJa garde de la détenue était confiée à Jean de Croissy. Un surveillant n'avait pas suffi, on lui en donna deux; André Thiart était le même jour adjoint à Croissy pour cette mission aussi délicate que la garde de la reine Margot, dont tous les geôliers s'éprenaient d'une manière déplorable, du temps d'Henri IV, è commencer par le rude et grisonnant marquis de Canillac, capitaine du château d'Usson où elle était enfermée. Ces nouveaux officiers ne conservent eux-mêmes leur poste que jusqu'au ai mai iSai, date à laquelle ils disparaissent à leur tour ^. Juste un an après, ils avaient déjà pour remplaçants deux nouveaux personnages, dont l'un était le bailli de Gisors,
En avant, l'annulation du mariage prononcée le 19 mai i322 marque une date extrême, par la raison que Blanche avait alors cessé d'être comtesse de la Marche. Le tîls né d'elle après cette
I Les Lusignan de Chypre notamment. Le roi Hugue
son quatrième fils, le priaom de Thomas qu'on n'avai. , .. ,
• en mémoire ei vénération de saini Thomas d'Aquin u, rapporte I^ Mure, d'apris les historiens de Chypre. (Hi'rt. des Ducs de Bourbon et des Comtes de Forej, I, 16, éd. Chantclauze). Ce Thomas de Chypre ne peut être en aucune façon confondu avec Thomas de la Marche, par la raison qu'il se noya, encore adolescent, à Chypre avec sa sosur. {Chronique itÀmadi ; Mas-Latrie : Hiit. de Chypre). En Auvergne, on voit
faraitre nussi, au moment de la canonisation de Thomas d'Aquin et m£me pendant enquête, le prénom de Thomas dans la famille de Montmorin pour la première fois. Il y en a une multitude d'exemples dans cette province, les autres parties Je la France et en Italie, d'où saint Thomas, des comtes d'Aquino au royaume de Naples, était
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époque n'aurait pu porter le nom de la Marche, à moins qu'il n'ait été conçu aux environs du 19 août i32i. Il faut même prendre pour jalon final l'avènement de Charles le Bel au trône (3 janvier t322), car le prince se mit aussitôt en mesure de faire rompre son mariage. La date du commencement de la grossesse paraît donc devoir être fixée en i32i au plus tard, et la naissance de Thomas de la Marche au plus tard dans les sept premiers mois de i322.
Elle se trouve ainsi cantonnée entre i3r9 et i322, mais plus probablement en i32i ou i322. Philippe de Valois, né en 1291, avait alors une trentaine d'années, Blanche environ vingt-cinq ans. L'âge ne peut mieux convenir.
Maintenant, Blanche eut-elle d'autres enfants après sa séparation de fait d'avec le comte de la Marche ? Beaucoup d'inconnu plane sur sa vie de i3i4 à i326, et bien des imprévus sont possibles avec une telle existence. A la date de i35o, le Chroniqueur de Saint- Alban donne par erreur à Thomas de la Marche son contemporain le prénom de Jean, et prête à ce Jean, qu'il fait également un n bâtard du roi Philippe ' », le fameux duel avec Visconti dans le palais de Westminster, dont Thomas fut le héros certain. Cela pourrait faire soupçonner que Blanche de Bourgogne eut aussi un fils Jean, prénom usité depuis trois générations dans sa famille personnelle. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'un Jean de la Marche, chevalier, vivait en i35o, qu'il servit dans l'armée royale et que, si les mères ressemblent à leurs fils, la sienne ne devait pas être sans reproche. Etant encore écuyer, 11 eut d'une femme obscure appelée Pétronille la Flicharde un fils naturel à qui les mêmes rois Jean II et Charles V portèrent un intérêt assez marqué. L'un lui donna, l'autre lui conserva la charge de capitaine de la garenne royale de Cachan dans la banlieue de Paris ^; on disait plus tard capitaine des chasses. Si ce jeune homme n'y commandait encore qu'à des chevreuils et à des lapins, l'office qu'il occupait n'en était pas moins recherché des jeunes favoris, à cause des facilités d'approcher la personne du souverain et de se pousser vers de plus hauts emplois. Il exerçait celui-ci en 1359. Au mois d'août de la même année,
1 Dominum Jol\atttttm basiard, JlUum Philippi rtgis (loc. cit.). 1 Comm. d'Arcueil, cant. de Sceaux (Seine).
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Charles V lui accordait des lettres de légitimation où ces diftérents faits sont racontés'. Prudemment arrêtons-nous là. On ne peut attribuer, sans preuves bien positives, à la jouvencelle de Bourgogne tous les La Marche qui naquirent autour d'elle à l'époque oii sa conduite défrayait le mieux la chronique. Nous tenant donc à ce qui paraît prouvé, concluons :
Thomas de la Marche fut un fils adultérin de Philippe VI de Valois et de Blanche de Bourgogne, comtesse de la Marche, première femme de Charles le Bel. Il naquit aux Andelys entre i3i8 et i322 et fut vraisemblablement élevé à Paris ou tians les environs de Paris. Son père fut roi, sa mère femme de roi ; sa tante régnait lorsqu'il vint au monde. Il avait dans les veines du sang de Frédéric Barberousse ; des deux côtés il descendait de saint Louis. Légitimé, il se fût appelé Thomas de France ou Thomas de Valois. Si le mariage de sa mère n'eût été annulé quatorze ans après sa célébration, il eût pu être, en vertu des présomptions légales et de l'adage du droit romain, le continuateur de la dynastie capétienne à la mort de Charles le Bel son père putatif.
Sa situation est unique dans l'histoire de cette dynastie. Privé des bénéfices de la légitimité présumée, par une décision qu'un groupe important de théologiens estimait illégale et sur laquelle la cour de Rome pouvait revenir, il était à craindre qu'il ne se présentât un jour à la France, sous le règne de son père ou de son frère Jean, comme le seul petit-fils de Philippe le Bel et le légitime héritier du trône, puisqu'il était plus proche d'un degré que Philippe de Valois. Aussi les Valois le surveillèrent-ils avec une vigilance attentive, Philippe VI en l'éloignant du royaume, Jean II et Charles V en ne lui montrant qu'une bienveillance inégale et toujours prête à la défiance, Jean de Berry en l'écrasant.
Tel est le personnage singulier auquel aucun des grands recueils si libéralement ouverts à de pâles notoriétés, n'a daigné jusqu'à ce jour accorder une mention historique et dont il nous reste à conter les aventures.
I Àrch. nat., JJ., n* 33?, V. — Je ne connaît pu les armes de ce Jean de la Marche.
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