CHAPITRE H
Thomas de la Marche croisé à Chypre, en Arménie et en Sicile. -
dael à Londres avec Jean Tisconti. — Rentrée à la Coor
de France. — Le Roi Jean le fait chevalier
de son h&tel et membre dn
Grand Conseil
{Fin de i343-i36o).
La première fois qu'on trouve Thomas de la Marche sous les armes, il est en Chypre à la cour de Hugues IV ', beau-père de Marie de Bourbon, et il y jouit d'une particulière faveur*. Il est venu se battre contre les Turcs.
Les petits royaumes de Chypre et d'Arménie, débris des grands établissements chrétiens en Orient, étaient alors ce que la Hongrie fut plus tard, la barrière de l'Europe contre l'islamisme ; mais on pouvait pressentir déjà l'heure où ces postes avancés tomberaient devant le reflux de l'invasion ; et, depuis une dizaine d'années, le roi Hugues poussait des cris désespérés vers les puissances de l'Occident. A sa prière, le pape Benoit XII décida Philippe de Valois à se croiser en i336. On vit renaître un instant quelque chose de l'enthousiasme d'autrefois 3. Philippe devait commander
I Hugues IV rot de Chypre et de Jérusalem, ne en iigT, de Guy cinquième tîls du roi Henri l[ le Grand, neveu et successeur de Henri III ; couronné à Nicosie crnme roi de Chypre et à Kamagousie comme roi de Jérusalem en 1334 ; mort à Chypre ou i Rome le 10 octobrs iSSn, après avoir associé, en i358, son tils Pierre comte de Tripïli à la couronne, de préférence à Guy prince de Galiidc. (Hisi. de Chypre, Mas- Latrie, I. [[, p. IÎ4, note 2 et 215-117).
a Hislory ofkiag Edward l/I. Joïua Barnes, ch. X, n' 8.
I Froissarl : • L.a cro devisoit d'autre chose. 1 blemeot très exagéré.
jbyGoogle
THOMAS DE LA MARCHE Sg
l'expédition. La guerre avec l'Angleterre empêcha son départ. Sept ans se passèrent ; le danger grandit. Le sultan de Babylone et du Caire, allié à Constantin d'Arménie, marchait maintenant avec une nombreuse armée sur le royaume arménien dernière possession des Latins en Asie; il l'avait envahi en i343. Le pape Clément VI, après avoir déterminé par ses légats les rois de France et d'Angleterre à signer une trêve de trois ans à Malestroit (janvier i343) afin que, s'ils ne pouvaient se rendre en personne à la croisade, leurs sujets fussent libres du moins d'accomplir leurs vœux, fit prêcher à partir du 3 septembre suivant la guerre sainte en Europe ainsi que dans toute la chrétienté. Philippe VI, relevé de son vœu, continua de portir de l'intérêt à la croisade ; il y pense dans son testament du 24 mai 1347 et lègue i,5oo livres tournois pour la prochaine expédition. Il n'y aurait donc rien d'étonnant, tous autres motifs à part, à ce qu'il eût envoyé son fils en Orient où il ne pouvait aller lui-même.
Thomas n'y parut point comme un seigneur ordinaire, mais en personnage de naissance illustre ; malgré sa jeunesse, il fut investi d'un « commandement considérable dans l'armée des croisés'. » Il était naturellement chevalier pendant cette campagne*. Dans cette armée prit aussi du service Philippe de Mézières, qui se fixa à Chypre 3, où il devint chancelier du royaume en i352-*. L'enthousiasme ne fut pas moins grand dans la péninsule. Les flottes du pape et de Venise s'unirent aux galères chypriotes S comme à celles de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et l'on vit un beau jour sortir de Milan, raconte la Chronique des Visconti, « une multitude d'hommes vêtus de blanc, portant une croix rouge sur leurs vête-
i thc Christian army.
t Ckron. de Le Baker, contemporain, qui le qualifie alors de miler De mime la lettre du roi Edouard. Le fait seul de prendre la croix et de combattre les infidèles emportait par lui-même la chevalerie, pourvu que le noble eût au moins
3 Orient lalin, 1, 336.
;let (éd. Buchon. n. 3oSI : M „ ..-.„, ....,„,.
:t XVIII) ; Orient latin {toc. cit.).
obyGooglc
6o THOMAS DE LA MARCHE
ments ' . • Un Jean Visconti fut un des nobles que Thomas rencontra pour son malheur en Chypre. Ce Visconti-là était né dans l'île et le parent du roi Hugues IV*. Les Viscomte ou Visconti de Chypre, dont on ne connaît pas de liens avérés avec les Visconti de Milan, y étaient établis, à l'exemple d'un grand nombre d'autres familles italiennes, depuis au moins le siècle précédent. Guillaume Visconii, lepremierqu'ony trouve, était membre de la Haute-Cour du royaume en 1 233 3 ; Raymond Visconti y maria sa fille E^hive avec Simon du Four, petit-fils par sa mère Hodieme de Caiphas"* de Renaud de Caiphas chambellan du royaume de Jérusalem et bailli de la ville sainte vers le milieudu xiii* siècle^. Jean Visconti ne manquait point de bravoure, mais tl était d'un caractère bilieux et dévoré d'envie. Les préférences, l'estime et l'affection personnelle du roi de Chypre pour Thomas allumèrent dans son âme une jalousie effrénée qui dégénéra bientôt en une mortelle haine.
Après la prise de Smyrne, le 28 octobre 1344, le siège de cette ville par les Turcs et quelques autres exploits, les Occidentaux se séparèrent et le plus grand nombre rentra dans ses foyers 6. Un foyer, le bâtard n'en avait pas, ou un foyer si douteux qu'il n'était guère attrayant. Il resta donc en Orient pour faire la guerre aux infidèles, et comme on ne se battait plus contre eux en Europe, il passa en Asie où il prit du service auprès du roi d'Ar-
I lit rébus geslii ab A ifone et V/cfcomidfruï. (Muraior place le fait vers 1340. L.es dcparis des cruisifs s'upcrire de 1336 à [344.
a John de Vîscount, a man borne in Cvprus lAnnalet or a gênerait ehroniclt 0/ Eiinland, i347-i3do, John Stnwe) ; J-hanâes de \'ictcomite, naciûne Crprius... miles IChron. de Le Baker) : There was a Cypriole Knight, named John die Visconti, of thc king of Cyprus his blood (James, /oc. cit., ch. X, n* VI-VIII).
3 • Guillaume Visconte ou Visconti n, homme du rnj Henri de Chypre, Tut un jurisconsulte célèbre de son temps cl se livra avec Philippe de Navarre a l'étude du droit féodal. Nous le voyons paraître le 10 juin iï3î dans un acte de Henri I", puis d«ns un autre du même prince du mois d'avril 1134. Vers iî33, après la prise du château de Cérincs, il était membre de la haute cr— '«— ••- " <>— >■ -■— i-»:-!'." des Familles d'Outie-Mer de Du Gange, p. (ji 1" connu notre Jean Visconti ICn confirmant son c royaume, Aœadi prouve que les chroniqueurs ci qu'ils disent de lui.
4 Caiphas, au pied du moni Carmel, dans la Phénlcîe n-
5 Familles iOuIrt-Mer, 171, 167, Gii.
6 II en vint d'auircs sous la conduite d'Humberl 11 de la Tour, Dauphin de VIenni mais en 1346 seulement.
jbyGoogle
ménie '. Alors aux prises avec le sultan d'Egypte (1344)^, ce prince se trouvait dans une situation des plus compromises ; il ne possédait plus qu'un lambeau de la Petite Arménie situé entre le Taurus et la mer, dont Sis était la capitale. Thomas s'y conduisit très vaillamment^. Engagé dans la même armée, Jean Visconti l'y poursuivît de sa haine, à tel point que la Chronique de la More et un historien anglais ont cru qu'ils se battirent en duel parce que Visconti l'accusait de s'être vendu aux Turcs pour de l'argent^. Il n'y a de certain qu'une seule accusation de cette sorte de la part de son ennemi, celle qui se produisit peu après en Sicile.
Par sa mère Jeanne de Sicile, de la maison d'Anjou, et même par sa femme Eléonore d'Aragon, Léon IV roi d'Arménie était le parent de Thomas 5. (Is étaient à peu près de même âge et le bâtard pouvait espérer auprès de lui, avec les aventures et la gloire, un établissement dans cette riche Asie Mineure, où l'avaient précédé tant de chevaliers et tant de marchands latins. Mais il y a des gens dont on dirait qu'ils portent le malheur avec eux. A peine est-il en Arménie que Léon IV meurt assassiné, emportant avec lui dans la tombe la dynastie grecque des Rhoupéniens (1344)6. Jean de Lusignan, connétable de Chypre, fils d'Amaury I" prince de Tyr et frère de Hugues II roi de Chypre, élu roi par les barons arméniens, garde les chevaliers francs à son service ; il est assassiné à son tour au bout de quelques mois. Son frère Guy lui succède et périt de la
I « The yred souldier» of the King of Armenia ; ihe one of ihem, to sait John de Viscount... thc oiher, that U Thomas de la Marche 0. •Chion. de Thomas de ta More, reproduiie par J(ihn Stow, iiv* siècle). — Duo milites stipendiarii domim régis Arménie, dit le contemporain G. Le Biiker en parlant d'eux à cette mfme époque.
3 Annales or a generall chroniele 0/ England (Smwt, p. 35o); Barnes {hc. cil.).
4 Ibid. (Stowe, p. 35o) ; Barnes {loc. cit.).
5 L6on IV, dernier roi rhoupénien de la Petite-Arménie, était le fil» d'OUsin et de Jeanne de Sicile lîlle d^ Philippe prince de Tarenie ci de Morée, et niicc de Robert le Sage, roi de Naples. [1 était mineur en i32o sous la tutelle de sa mère. En ]3i9, il éDousa Eléonore alias Constance d'Aragon, tille de Frédéric roi de Sicile et frère du roi d'Aragon. (Hist. de Chypre, Mas-Latrie, ti, Si-81 ; Du Cange : Rois d'Arménie dans Les Familles d'Outre-Mer, 144).
6 Cette date est celle du contemporain Villani [^.Muratori, t. XII), Suivant d'autre»' Léon IV mourut en 1341. U y a de l'obscurité sur cette période révolutionnaire d« l'Arménie.
jbyGoogle
6a THOMAS DE LA MARCHE
même façon l'année suivante avec son frère Bohémond (r345} '. Thomas de la Marche et ses compagnons furent une des causes involontaires de cette hécatombe de rois, tous massacrés par le parti du Catholicos pour avoir préféré les chevaliers d'Occident à l'élément national. Léon avait, dit Du Cange, « toute sa maison composée de gentilshommes de cette nation à cause de sa femme, et cette haine alla si loin qu'ils l'assassinèrent en 1 344, selon Villani ' ». Et Villani, contemporain des faits, d'ajouter que ses sujets le tuèrent parce que, délaissant les coutumes arméniennes pour les mœurs d'Occident, il avait « retenu à sa solde » les latins dont il avait formé sa cavalerie et son infanterie 3. Jean et Guy de Lusignan ayant suivi la même politique, partagèrent le même sort.
Les révolutions qui déchiraient l'Arménie agonisante en rendant le séjour impossible, Thomas conduisit ses soldats en Italie pour soutenir le roi et la reine Jeanne de Naples dans leurs prétentions sur la Sicile contre la maison d'Aragon. Deux raisons l'y conviaient, les mêmes qui l'avaient appelé en Orient. Le Pape Clément VI, considérant Jeanne de Naples héritière de son grand-père Robert le Sage 4 et de son bisaïeul Charles II d'Anjou le Boiteux roi de
,dbyGoogle
Naples sacré roi de Sicile de Fouille et de Jérusalem je 29 mai 1289, comme la seule souveraine légitime de la Sicile, la seule investie par Rome, avait accordé tous les privilèges des croisés aux étrangers qui viendraient lui prêter le secours de leurs armes. Aussi, à l'appel de Jeanne et de son époux André de Hongrie ', une partie des croisés d'Europe étaient-ils accourus déjà en assez grand nombre après le siège de Smyrne (1344). Là, de plus près encore qu'à Chypre et en Arménie, Thomas combattait pour sa famille et pour une dynastie que protégeait directement la politique française. La mère de la reine Jeanne n'était-elle pas Marie de Valois, la sœur de son père ? Son grand-père Charles de Valois n'avalt-il pas épousé Marguerite de Sicile ou de Naples sœur de Robert le Sage', et ce prince qu'on a appelé le plus grand capitaine de son temps n'était-il pas resté célèbre en Sicile et dans la péninsule i II n'était pas jusqu'à André de Hongrie qui ne fût de la maison de France.
Thomas de la Marche dut arriver à Naples à peu près comme on y étranglait André de Hongrie dans une conspiration de palais, inspirée, a-ton dit, par la reine (iS sept. i345). Il devait commencer à s'habituer à ces sortes d'accidents. Sa cousirte Jeanne^, la reine aux
« mariage étaient venus, en outre de Robert, deux fils et trois AllM au moins. Le second &H, Charles Martel, eut ic royaume de Hongrie du chef de sa mère; le iroisième, Philippe, fut prince de Tarente et de Morée et père de : i* Louis, prince de Tareme, puis roi de Naples par mariage avec sa nièce bretonne Jeanne de Naples ; 3* Robert, prince d'Achaie, puis de Tarente, second époux de Marie de Bourbon, veuve du prince de Galilée; 3* Jeanne, femme d'Oissin, roi d'Arménie, mort en i3jo, et mère de Léon V d'Arménie. Charles 11 d'Anjou eut pour filles : 1* Marguerite, qui épousa Chartes de Valois; 11° Blanche, femme de Jaime d'Aragon fils de Pierre 111 roi d'Aragon, élu roi de Sicile à Caiane en 1399. mort à Palerme en 1337, après avoir cédé ses droits sur la Sicile à son beau-frère Charles 11 d'Anjou ; IIP Eléonore, femme de Frédéric II d'Aragon roi de Sicile dont elle eut : ■• Pierre 11 roi de Sicile, né en [3o5 mort le 8 août \i^i à la survivance de Louis, roi de Sicile, mon en t355 à dix-sept ans sans postérité léaitirae, el Frédéric \\\. roi de Sicile après son Irère en 1355 ; plus trois tilles dont l'aînée épousa Pierre IV, roi d'Aragon ; i* Jean, duc de Randaïio en Sicile. 11 était bon de rappeler ces données généalogiques Elles expliquent l'importance des commandements confiés à Thomas malgré son âge, tandis qu'il était au service des Français du midi de l'Europe.
I André de Hongrie, fils de Charles ou Charobert issu de Chartes d'Anjou, dit Charles Martel, roi de Hongrie, second lils de Char'es II d'Anjou, roi de Naplei et de Sicile, et de Marie de Hongrie.
1 L* mariage eut lieu en 1 190. Veuf d'elle, Charles de Valois convola avec Catherine de Courtenay.
3 Mariée : t° â André de Hongrie, frère de Louis ; 3- à l.ouis d'Anjou ou de Naples, prince de Tarente (10 août 1 Î4fi), sans attendre les dispenses ; î* à Jacques d'Aragon, roi de Majorque en i36ii; 4* à Othon de Brunswick (1376). Chassée de Naples en 1348 par Louis de Hongrie venu pour venger le meurtre de son frère, se réfugie en f'rance, vend Avignon au Pape, (1348). Rentre à Naples le G juin 1349, recouvre son royaume en i3Ï3. Teste en li'ia en faveur de Louis d'Anjou second tils du roi Jean II. Meurt ma» poMérité le 22 mai iMi.
jbyGoogle
quatre maris qui finit par être tuée à son tour sur l'ordre du prétendant Charles de Durazzo, convola, heureusement pour lui, au bout de quelques mois avec un autre prince du sang de France, Louis de Tarente ', beau-frère de Léon V d'Arménie et de Marie de Bourbon (20 août 1346).
Le nouveau roi de Naples et de Sicile accueillit admirablement le bâtard, lui rendit des " services » pour eoiprunter l'expression du roi d'Angleterre, et répandit sur lui des bienfaits dont nous ne connaissons pas la nature*, si ce n'est qu'il le mit à la tête d'un corps d'armée envoyé en Sicile pour en soumettre la partie méridionales. Thomas s'y trouvait lorsque la faction des Palizzi lavorable à la maison d'Anjou s'unit à sa rivale la faction de Claromonte ou de Clermont pour expulser les Aragonais de l'île, à la faveur de la minorité du petit Louis II d'Aragon 4. La malechance de Thomas te suivit dans cette expédition ; il retrouva Jean Visconti dans l'armée napolitaine. La lettre du roi Edouard nous apprend qu'ils étaient ensemble au siège de Catane, sans en préciser la date ; mais cette date nous est donnée par la chronique de Matteo Villani, qui la fixe à i347, ""cien style, c'est-à-dire entre le i" avril 1347 et le îo avril 13485.
Pendant le siège, les habitants ourdirent avec quelques traîtres de l'armée napolitaine un complot contre la vie du roi angevin et de son ministre Henri {al. Jean] de Clermont, chef de la justice du royaume 6. Ils promirent 3o.ooo florins d'or à Léonard d'Assise,
I Fil* aîné de Philippe, prince Je Tarenie. (V. note plus haut). Mon le 3 3 Rymer : t'txdera et Cimyenliones, lil* pan., 1, p. 58.
duc de Randauo.
3 Villani. Livre VU (Muratori. Rerum liai. Kriptom. T. XIV, fol. 48).
6 Comic de Claromonie en Sicile, des comtes de Moich, aujourd'hui Modica prêt Raguse. Delà, en i3r3, sous le rè^ne de Frédéric d*Aragon, Manfredu de Clarunimiie êtaii sénéchal de Sicile, maiire raiionel et procureur général du royaume Ces comtes de Claromoptc s'êteigmrent en lî^î. Baluze {Mais. d'Auv., t, ii et II; Preuves du comtt Rxiert II) a pensé qu'ils étaient de même souche que ceux d'Auvergne.
jbyGoogle
mari de la sœur d'Henri de Clermont, pour pénétrer la nuit dans le camp avec deux cents hommes déterminés et y tuer son beau-frère et le roi '.
La conspiration fut découverte, dévoilée dans un conseil de guerre en présence de tous les généraux de l'armée. Visconti accusa Thomas de la Marche de l'avoir connue et de ne l'avoir point révélée. Il l'accusa aussi plus tard d'avoir écrit des lettres inc^tactes de Sicile en Italie, d'avoir promis d'aller les chercher à Naples oit il les avait envoyées et de n'avoir pas tenu « sa promesse de les rapporter dans les trois mois^ », Cette correspondance devait être relative au complot. L'accusation était d'autant plus outrageante pour Thomas que le roi Louis de Sicile et son ministre avaient été ses bienfaiteurs 3. Il répondit au chypriote qu'il en avait menti par la gorge. Visconti, ne pouvant produire de preuves d'aucune sorte à l'appui de ses allégations, offrit de les prouver par son corps et l'appela en duel. C'est là, sans doute, qu'il en voulait venir. La Marche releva le gant et se déclara prêt à soutenir son innocence en champ clos*. Leur querelle fut interrompue par l'invasion de Louis de Hongrie, accouru en Italie pour tirer vengeance du meurtre de son frère André ; par les combats qu'il fallut lui livrer dans la péninsule, les revers qu'il y fallut subir; l'expulsion de Louis de Ta rente de son royaume de Naples (1348), le retour offensif de ce prince appuyé de troupes françaises et de condottiere, la sanglante défaite qu'on éprouva sous les murs de Naples, le 6 juin 1349, où le comte d'Armagnac et beaucoup de chevaliers français furent tués ou pris S. Mais Thomas de la Marche n'était pas homme à laisser son honneur traîner dans les camps ; la guerre de Naples terminée, la querelle fut reprise malgré les efforts des rois de Chypre et d'Arménie 6 pour l'apaiser.
Ici se place un incident singulier. La recevabilité de la preuve par le due! devait être préalablement jugée; et, si le juge l'auto-
1 Rymer: /oc. cit., p. 68.
2 et 3 Lettre d'Edouard 111 du n oiztobre i^5o. {Ibid.).
4 Chronique de la More. — Annales de John Stowe. — J
5 Le roi Louis 11e put réoccuper le royaume de Naplea q
jbyGoogle
« .iuil «oumisùdes f''™'"'^ nombreuses dont le rite
:,. , „ „.„,.., hm „'«1.> U'av.ncc. Le rug=<l«finj,ivement choîsi parte
,, .r.- .. 1- -nm,. ...k-n.au» 1"' '= ™ Edouard d'AngleJr
,^.. •. T. lu, „i I,. .„.„.i„ a.s 'i'"- 'hevaUers „i celui du ij
, . T. " " «• I -.- «" ■"'''„:" ",Si-'e à cette époq^.
"• "'. I.-. hi.„„in„unsU.is'>"'«pl.qué ce choix pari,
' ,,/„...,..' ,1., I..,„ ,„|, . If |,hi» RHind " 1= plus honorable de toute " , ,,/.,..,« « .|,i, If i„i Jaii, n'ow" P°'"' comparable „. Us ont
.,-.. ■! II. I. ,1,. I,.„i .„„vcr«in ql' 1"' vraiment un roi et un
' ,',', ,••-■ « Il y rtlt .l.-< ,.u.,il» pl"» Pl'"«"W«, la gravité d'une
„,:'■ ' 'l' " I" « i'-l'T lu division Jan^l armée, la naissance
',, l'.».' 't' = I'" >. rili-i<lunoi' et le del'"» de preuves de l'autre
' , ,„.| ' " •'■ -'nm «tiuchoc aux rois de Naples et de'
\,, !■■• ""' 'l" ';i'y|'«' « J-'V-'n^''; q-i paraissent s'être
V, „.'«. «' I"'-"I "'■'■ I" .api"'"'" .'''•' ''™" chrétienne pour
' ^^, , I. ...I rl'Ai.Kl,!,.,,,. ,1,. „, diaigcr de la mission. Jls lui écri-
'''.'. ni 1'""" '■"""' 'l""»"- «i-n»'.
" (.■...lli.lll'' il'I'.'Ioilal.l fiait nniiKle dans le monde chrétien et son
'„ ,|,. l.l.fi." M'. 1.111111 d.' l.,ii«. Sa liaison avec les Visconti de
Mil.i" I""" '''" "l'"'"' '''il'l'l '■'> i' faudrait même mettre ce mot au
. ..'..Ili.ill i.ii» .le .•.,i,m.,ii.i prouvée avec le duel ; allié des
..in insu do germain de Thomas de la
.■■uniilun. Il accepta et son acceptation,
l'ux loi., orientaux, met à son point le
lie cette histoire dans les cours de son
'Uias .lenianJa un sauf.conduit à Edouard • avec trvntc liommes cl autant de pages . I.e piincelc lui adressa de Westminster 'oiir t|ualic mois i^ partir du 25 aoijt iiiniuf^er les champions dans l'intervalle, is fi'lt déjii gravement malade. Thomas
; Georges James, etc. ; les tiiSMriens anglais anc chronique contem-
jdvGooqIc
perdit, en effet, son père le 22 août de la même année. Sans attendre le sacre de son frère qui eut lieu à Reims le 26 septembre, il partit pour Londres avec sa suite. Les tentatives d'Edouard furent aussi infructueuses que l'avaient été celles des rois chrétiens d'Orient, aucun des deux adversaires ne voulut entendre parler de composition ; l'affront avait été trop éclatant. Devant leur royal juge, Visconti réitéra son accusation, La Marche son démenti. Alors Edouard autorisa l'accusateur à faire par son corps la preuve qu'il n'administrait pas autrement, sous la stipulation que le vaincu serait prisonnier rançonnable à merci du vainqueur \ puis leurs tenants réglèrent les conditions du combat dont ils attendirent le jour avec impatience. Edouard les fît comparaître une dernière fois devant lui, essaya encore de les concilier ; et, n'ayant pu y parvenir, il leur assigna le 4 octobre pour le duel et la cour de son propre palais pour lice. Dans l'état d'esprit où il vit La Marche, il y avait à redouter une collision sanglante à la première rencontre dans les rues de Londres ; il fit jurer aux deux adversaires de se traiter jusque là en neutres.
Au jour dit, 4 octobre, les combattants se présentèrent aux deux côtés opposés de l'enceinte dans les pavillons qui leur avaient été préparés, à cheval et magnifiquement parés. Le bruit de ce duel s'était répandu dans toute l'Angleterre ; presque tout ce que le royaume comptait de princes du sang, de comtes et de hauts barons, au dire des contemporains, se rendit à Westminster, où le roi avait fait disposer des estrades autour du champ clos. C'était une fête sans mélange, le sang anglais n'y devait pas couler. Le peuple également fut admis jusqu'à ce que la vaste place fût bondée. Edouard III présidait en personne, ayant à ses côtés le prince de Galles et toute sa cour'.
Cependant, sous les tentes, on faisait jurer aux combattants qu'ils ne portaient ni charmes, ni talismans, ni engins de sorcellerie ; après quoi on procédait aux solennelles cérémonies de l'armement, aux prières, aux serments, aux interpellations d'usage. On leur mit en mains des lances pareilles ; le maréchal du camp cria le a Faites votre devoir ». Les hérauts sonnèrent le laisser-aller, les champions
I V. [es preuve* in txlenso ri
entrèrent dans la lice. Nous avons le récit d'un témoin du combat, celui du roi d'Angleterre lui-même.
A peine les deux cavaliers avaient-ils pénétré dans l'enceinte, qu'on vit Jean Visconti jeter sa lance et son écu et sauter à bas de son cheval. Avait-il reconnu d'un coup d'œil la supériorité de la monture de son ennemi, ou celui-ci passait-il pour une lance hors ligne ? Plus probablement il voulut combattre à la mode anglaise. On sait que la chevalerie britannique, au rebours de la nôtre, mettait pied à terre dans les batailles'. Du Guesclin venait, ,il y avait quelques années, d'en faire autant lors du célèbre duel avec Thomas de Canterbury qui commença sa réputation. Il était descendu de cheval et avait combattu en simple fantassin après s'être allégé de ses armures de jambes. Thomas de la Marche imita tout aussitôt Visconti et les mortels ennemis marchèrent l'un contre l'autre l'épée ou la masse d'armes à la main. Au premier choc, Visconti fut renversé. Il put se relever cependant et recommencer la lutte corps à corps. Mais le bâtard de France le terrassa une seconde fois, parvint à lever la visière de son casque et, le tenant sous lui, il le frappait au visage de son poing ganté de fer. « Il se dépêchait de le tuer^ », sourd aux « hurlements affreux » du levantin, qui demandait grâce 3,
Le bâtard était pauvre, la rançon du vaincu n'était pas pour lu] chose indifférente ; mais il ne se possédait plus de fureur. Le juste roi Edouard devait avoir son opinion faite sur l'iniquité de l'accusation i car en entendant ces cris épouvantables, il restait impassible, laissant avec sérénité le châtiment s'accomplir. Les seigneurs intercédèrent auprès de lui. Alors Edouard, voyant Visconti à moitié mort et perdu sans espoir, l'humanité l'emporta. Il fit un signe, le maréchal cria : « Ho ! » et les hérauts sonnèrent la fin du combat. Quelques historiens anglais, qui n'ont pas connu la lettre de leur roi au sujet de ce duel, et cela se comprend puisque Thomas de la Marche l'a emportée en France avec lui quelques jours après, ont raconté que celui-ci avait caché un stylet dans le gantelet de sa
1 Ainsi flt-elk A la bataille de Poitiers, à Cocherel, à Auray, Azincourt, Crev Verneuil, après s'fire débarrassés des pièces les plus incommodes de son armure
a Ad interficiendum eum festinavil. {Lettre d'Edouard lll. Rymer : loc. cit.).
} Horribiliter ip*e exclamante. (CAroi.'de Le Baker).
z.dbvGoogle
THOMAS DE LA MARCHE 6g
main droite, contrairement aux conventions'. Mais si les accusations de trahison portées par le chypriote contre le fils du roi Philippe o'étaient pas plus fondées que cette allégation, le bâtard de France fut un grand calomnié, et on s'explique la rage avec laquelle il tuait une fortune dans le calomniateur terrassé. Une fois la visière levée, il n'eût pas fallu tant de coups de poignard pour mettre Visconti à mort. Et d'ailleurs « ledit Thomas vainquit si galamment, qu'il semblait que ce fût par l'intervention divine plutôt que par des moyens humains' ». Ainsi parle, huit jours après le combat livré devant son estrade et sous ses yeux, le roi Edouard, prince bon connaisseur en fait d'œuvres chevaleresques. Son témoignage résout la question.
Non seulement il proclama l'innocence du bâtard de France en même temps que sa valeur et sa loyauté parfaite, et il lui fit remettre le vaincu comme prisonnier rançonnable à volonté ; mais, dans ce même document du ii octobre i35o, il inséra une phrase qui donne la clef de l'affaire et de plusieurs autres épreuves qu'eut à subir le bâtard au cours de son existence troublée. « L'opinion, dit-il, est quelque chose de si volatile et de si léger, que lorsqu'elle est travaillée par les manœuvres des envieux, elle obscurcit presque toujours la vérité. Aussi glorifier bien haut les bons, proclamer leur innocence et apporter notre véridique témoignage sur leur conduite, nous paraît-il moins un acte de convenance que l'accomplissement d'un devoir^ ». Une calomnie, voilà comment Edouard, juge parfaitement renseigné sur l'affaire, qualifie l'accusation ; un envieux, voilà ce qu'il pensait de l'accusateur. Nous ne savons si Jean Visconti portait sur son écu la couleuvre des Visconti de Milan, emblème des défauts et des qualités de la race, mais la manière dont il mourut achèvera de nous édifier sur son caractère.
Il n'échappa au poing de fer du bâtard dans la lice de West-
nes au xvn* liËcle. Georges James a rejeté cette version comme e à la vérité, parce qu'il a eu connaissance de la lettre du roi Edouard que Barnes a ignorée. Le stylet était plus dangereux que le poignard long et larae du temps. Ce qui dut sauver Visconti fui le temps que mil L.a Marche à délacer et a ouvrir son casoue pour le irapper. [.c stylet eût pénétré plus vite et ausAÏ plus profondément par les interstices.
1 Qui Thoma nullam omnino in dici, devicït, quod opus divj - > i ..
Lac. til.).
3 Rymer : III' part., 1, p. 58.
,dhvGoogle
■■■.'■ ^' ^-,;--ï :•-..: i.'.i.z - i-::t ;s ^ rt =;. Les
'...■• ■; 4 . ', •, .* '. V.-.-: » i.i.: :ij.îm=;-: isris* ia
,..'., ■' ' ■ ' -• " •'. 'i '.--■,' i":.: ;r-:'i."r.e ». S-rc^r» décision
, /. .,•,' .;."■'-'-"-;- r'.., r.^Tt r't istiir V;sc?-r; ià=s soa
, . ,- (."'-;.'.'■,,,' *''.',;. i ,:ît i., chireau de CÉnnes, puis
., , i'ih-i ' ''■' '■■- '■ ^•'-■-■'■- ■!': ;^ f'jri':reï4e de B::5aTeai, oii on
, ., „,,iii„ iUiih' Mil ('■ il Ai'ji.tii, .Cl i«!p.e«r» de Caipha», les du Four,
le laissa mourir de faim. Amadi ajoute, il est vrai, que cette résolution de la haute cour fut prise pour couvrir l'honneur de la famille royale et dans l'intérêt du pays. Il est souvent malaisé de démêler le vrai du faux dans ces intrigues des palais d'Orient ; néanmoins le mépris inspiré par le Visconti aux seigneurs chypriotes éclate dans les termes de la décision, et le récit du chroniqueur fait sonner la même note que la lettre d'Edouard : Jean Visconti s'était déterminé, raconte Amadi, par le conseil des envieux ' ».
Il est certain que le roi Philippe, en n'assurant pas à son fils naturel une situation digne dans le monde par un apanage conforme à sa naissance et le roi Jean en ne voulant pas lui donner de famille, placèrent le malheureux dans une fausse attitude qui tortura son existence. Trop petit avec les princes, il était trop grand pour ceux au milieu de qui sa fortune l'obligeait à vivre, tant les idées de l'époque plaçaient haut le sang royal, fùt-il illégitime. Qu'on le voulût ou non, il était un prince.
Et ce fut princièrement qu'il se conduisit de l'autre côté du détroit. Sachant parfaitement que c'était la délivrance qu'il accordait à son plus mortel ennemi, il fit cadeau sans aucune condition du prisonnier au prince de Galles qui lui rendit gratuitement la liberté en considération de son amitié pour le roi de Chypre. Nous l'avons vu au début de ce livre s'acheminer en grande pompe vers la cathédrale de Saint-Paul de Londres, y suspendre l'armure avec laquelle il venait de vaincre Visconti et la vouer au patron de l'Angleterre en reconnaissance de sa victoire. Ces procédés excitèrent l'enthousiasme des Anglais ; ce moment fut peut-être le plus brillant de sa vie. Le roi et le prince Noir le retinrent à la cour et l'y fêlèrent « avec une chevaleresque splendeur ». Il partit au bout de peu de jours pour la France, comblé de leurs présents et porteur d'ur.e longue lettre d'Edouard III qui le recommandait au roi Jean, en faisant le plus bel éloge de sa conduite ^.
Il n'en fut pas moins d'abord consigné à la porte de son frère, outré de ce qu'un membre de sa famille eût osé choisir son ennemi pour juge. Se poser en chevalier cosmopolite, suspendre l'écu fleurdelysé en ex-voto à l'autel de Saint-Georges si peu de temps après
1 Chronique d' Amadi, pp 420,411. Imp. Nal., 1891. a Piices jusiilicatinB, n' V.
,GoegJ^
Di,,iiz=db,Gooi^le
par cette méchante princesse, Edouard l'eût connue par lui-mêm<'. N'avaitil pas déjà de sept à dix ans lors de la naissance de Thomas ? N'avait-il pas pénétré dans l'intimité complète de sa nouvelle famille et fréquenté Philippe de Valois aussi bien que les autres princes de la maison de France à partir de son mariage? Les relations furent nombreuses entre les deux cours jusqu'à la déclaration de guerre de 1337 ; Edouard avait alors vingt-cinq ans '. En outre, une foule de princes de seigneurs et d'officiers, traits d'union quotidiens, vivaient avant cette époque dans l'intimité des deux familles royales. La vérité ne pouvait pas ne pas se savoir ; nul ne la pouvait mieux connaître que lui ; nul prince n'avait plus d'intérêt à la divulguer et plus d'autorité pour le faire.
Aussi, et le fait est des plus frappants, le roi Jean n'osa pas le démentir, pas même par la formule de réserve si banale et si prodiguée alors dans les moindres litiges du qui se dtcit ou se dicens, « Thomas de la Marche, qui se dit bâtard de France ». La protestation formelle s'imposait à lui cependant dans les lettres de chancellerie qu'il fit délivrer à Thomas une quinzaine de jours seulement après avoir reçu celles du roi Edouard ; il ne protesta que par prétention. Le seul silence sur la qualité serait incompréhensible dans sa bouche s'il avait eu affaire à un vil usurpateur, assez impudent pour se dire bâtard de sa mLUson dans la plus grande cour de l'Europe et dans la sienne, à sa face, et pour lui faire écrire une insolence de cette force par un autre monarque ; d'autant plus impossible à comprendre que ce fut précisément alors qu'il investit Thomas d'une charge de cour au Heu de le jeter en prison. Il ne voulait pas avouer lui-même par écrit que Thomas était son frère naturel, mais il ne le niait point ; et, dans de telles circonstances, son silence est le plus clair des aveux.
Raoul d'Eu, connétable de France *, un des prisonniers de Crécy, venait aussi d'arriver à la cour après quatre ans de captivité en Angleterre. Il ne se faisait pas faute d'appuyer Thomas. Il renchérissait sur les louanges méritées que celui-ci donnait au roi Edouard, se plaisant à énumérer les bontés que ce prince avait eues pour lui,
I N£ le 1 3 novembre 1 3 1 1.
jbyGoogle
!«• contolations dont il l'entourait, îes bienfa:» ' dont il rarait combk, fai«ni valoir qu'a la différence de bien d'autres — îd le trait élait mordant — v>n ceur était inaccessible a l'en rie. Il racontait qu'Kdouard ne dédaignait pat de jouter avec lui dans les tournois et n'éprouvait aucune jalousie lorsque la chance du combat le faisait acclamer vainqueur du monarque, lui son prisonnier^. Malencontreux Mcours dont le bâtard se serait bien passé! Raoul de Brienne, comte d'Eu et de Guines, trahissait en ce moment la [■'rance. Séduit par les cajoleries d'Edouard, il lui avait promis de lui livrer «on comté de Guines pour prix de sa liberté. Le roi Jean lui reprochait de plus une audacieuse galanterie avec sa femme Jeanne d'Auvergne, dite de Boulogne, qu'il venait d'épouser il y avait ncpt mois seulement 3.
Un abîme si'parait le cas du connétable et celui de La Marche. Le bâtard savait de reste qu'il manquait à ses devoirs les plus élémentaires de sujet en allant en Angleterre se faire juger par l'ennemi de sa famille et du royaume, sans en avoir demandé la pcrminsion au roi Philippe. La permission lui aurait été certainement refusée, et c'est pour cela qu'il se garda bien de la solliciter. Il avait fait sciemment un coup de tête, et c'est pourquoi il ne »'était pas rendu à la cour en traversant la France, pourquoi du moins il n'y avait paru ni à l'occasion des obsèques de son père, ni pour le couronnement de son frère à Reims. Assurément il était pressé de venger l'outrage fait à son honneur de croisé, mais il voulait surtout percer, comme nous disons aujourd'hui « se montrer-* », pour nous servir de l'expression franche que le récit contemporain met dans sa bouche quelques jours après ; sortir par un éclat de l'ombre où on le laissait traîner loin de France en des armées lointaines, affirmer sa naissance royale avec une publicité telle ô la cour du plus proche parent des Valois que la notoriété en s inellaçnbk'. L'occasion était trop belle de forcer la
: des bénéfices.
Ikni que ce <\m eai ïoniarinc à ce que I liixumenn.
*. [iHd.]. Pièce» juitif. n- VI.
dhvGoogle
porte de la maison de France en se faisant reconnaître hautement dans les cours voisines, pour la laisser échapper. Et, de fait, son calcul s'est trouvé juste ; s'il n'eût rudoyé l'attention à Wesminster, il est possible que l'aventure de Château-Gaillard fût restée toujours inconnue du public.
La cour de France le comprit bien ainsi. Elle avisa rapidement à régler les deux situations. Pour le connétable, ce fut vite fait. Raoul d'Eu, arrêté par ordre du roi le 16 novembre i35o au matin à l'hôtel de Nesle, lut décapité sans jugement dans sa prison le 8 du mois suivant, en présence du duc de Bourbon, de Jean d'Auvergne- Boulogne, oncle de la reine, de Guillaume Flotte, seigneur de Ravel', du comteJean d'Armagnac et de quelques autres seigneurs^. Et, le même mois de novembre, peut-être le jour même de l'arrestation du connétable, le roi Jean notifiait à son frère naturel, sous la forme d'une faveur, une mesure qui le séparait discrètement de la famille royale dans la limite du possible, en lui accordant « la . grâce H de porter, lui et ses descendants légitimes, « les armes du comté de la Marche^ ».
Ces deux actes politiques, de quelque façon qu'on les apprécie au point de vue moral, témoignent d'une grande décision dans les conseils du roi à l'égard des deux Français que leur renvoyait l'Angleterre dans des conditions si différentes. En tranchant immédiatement la tête du connétable — et jamais Jean de Boulogne et Louis de Bourbon, les plus honnêtes gens du royaume, n'auraient consenti à être les témoins de son supplice s'ils n'avaient eu la preuve de sa culpabilité — on coupait le chemin à d'autres trahisons et à un scandaleux procès. En bannissant les mots « bâtard de France » de la chancellerie royale, on rejetait le bâtard, le gênant Thomas, du côté de sa mère*; on l'éloignait des marches du trône,
I ChAieau.comm.de Ravel-Salmeranges, cant.de Lezoui,arr.deThien(Pu)'-d( — Guillaume I" Flotte, fil» de Pierre, chancelier de Philippe le Bel, et lui-mê fois chancelier de France.
1 Froissart ; III, chap. 33i, Appendice. Edit. Buchon, pp. 416-437.
3 Pièce» ju«if.. n- VIII.
4 Nous avons expliqué déji que, par cet expédient, on trouvait le moyen de
Îje la mère était la comtesse de la Marche, tans dire aue le mari de sa m harles de France. Les arme» de ce troisitme fils de Philippe le Bel étaient, monter «ur le trône, notamment en i3i7 pendant qu'il posaédait le comté de la <t Semé de France à la bordure componée a. Ce sceau a été décrit par Douet d'.
jbyGoogle
sans avouer irop la maternité elle-même, puisqu'on ne lui donnait pas les armes des comte'^ de Bourgogne, nous avons dît pourquoi. Et on laissait la paternité dans le vague sans l'avouer trop ostensiblement, mais aussi sans l'exclure. Les lenres de i330 furent la réponse au certificat du roi Edouard et au duel de Westminster. Elles font, du reste, un grand éloge de la droiture, des venus et de la bravoure de Thomas de la Marche '.
Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons expliqué de l'adjonction que fit Thomas des armes de France portées en brisure de bâtardise, aux armes diL comté de la Marche qui lui étaient données... ou imposées. Cela fut autorisé ou toléré, dans l'espèce de transaction qui semble avoir été faîte alors entre la famille royale et lui. En elfet, ni les rois ni les princes du sang ne s'opposèrent à cette affirmation publique de leur commune origine. Il y eut à tout le moins consentement tacite, puisque Thomas, devenu gouverneur de province, scellait par la suite avec ce sceau au.\ doubles armes* des ordonnances appelées à recevoir la ratilîcatioD du souverain. On lui permit de se révéler ainsi bâtard de la maison, à la condition de n'en pas porter officiellement le titre. La mesure prise pour Thomas fut tempérée par une autre, dont la coïncidence marque d'une façon très expressive l'attitude intermédiaire dont ta maison royale n'entendait pas se départir vis-à-vis de lui. Le roi Jean le fit chevalier de son hôtel 3. C'était bien la porte de la maison ouverte, le droit à la table, aux écuries, à la familiarité du souverain dans les palais royaux, aux distributions de robes, à l'espérance de ses largesses, mais à simple titre d'officier. Subalterne pour un prince légitime ou légitimé, cette espèce de fonction d'aide de camp du roi était très enviée des plus hauis barons du royaume qu'elle plaçait à la source des faveurs.
Ainsi la Cour n'a jamais confondu la conduite du loyal La Marche avec celte du connétable d'Eu. En voyant disparaître des actes la dénomination de « bâtard de France » au même moment que
[rus flâneuses où il lui donnait les armes du comté de la Marche bre fois, le roi Jean qualifie Thomas ■ chevalier de son hAtel. -es).
,dhvGoogle
Raoul II disparaissait de ce monde, un chroniqueur anglais reproduit par l'historien d'Edouard III, a pu croire que Thomas lui-même avait été supprimé, et il a injustement accusé le roi Jean d'un « fratricide ' ».
Si ce prince sacrifiait à un devoir de nature en mettant Thomas de ses robes, il ne lui accorda cependant pas l'affection à laquelle Hugues de Lusignan l'avait habitué dans sa petite cour de Chypre. Il n'était pas de l'intimité, on le traitait un peu comme un fâcheux ; au fond, il ne l'a jamais aimé. Les Anglais sont allés jusqu'à dire qu'il était jaloux de lui. L'un d'eux rapporte que Thomas, froissé de quelques procédés blessants, dit un jour au roi ces paroles pleines de reproches fiers et tristes : « Le roi de Chypre m'aimait et m'honorait ; il avait des égards pour moi. Pourtant je suis français, je suis votre frère et je vous sers. Monseigneur le roi de France ! » ^.
Quant au bâton de connétable tombé de la main d'un traître, Jean le mit dans ta main d'un étranger incapable, Charles de la Cerda.
I Le Baker de Swynebroke. (Pièces justif., IX).
1 Prefered and honoured, aad rewarded me ; thd I am a Freachimn, and brocher and servant to you, my lord the King of France. (Hut.oflife ofthe kmsr Eiaiard III eh. X, o' VIll). .
,dhvGoogle