RAPPORT A M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
SUE DBS DOCUMENTS INTÉBBSSAVT l'HISTOIBE DE FBANCE, APPABTBNANT AUX ABCHIVBS DE LISBONNE,
PAR M. Théodore PAVIE.
Limoubi, U \& janvitr 1847-
Monsieur le Ministre, dans un précédent rapport, j'ai eu l'honneur de vous rendre compte de la nature des documents précieux amassés depuis des siècles au dépôt des archives de Lisbonne, et de vous adresser quelques détails sur la bibliothèque de l'académie des sciences. Grâce à l'obligeance de M. le commandeur de Macedo, secrétaire perpétuel , il ma été permis de faire des recherches dans ce dernier établissement, qui n'est pas public. Les armoires qui renferment les manuscrits m'ayant été ouvertes, j'ai tâché d'y trouver, à l'aide du catalogue , ceux qui pouvaient avoir trait à l'histoire de France. S'il en manquait plusieurs, au moins s'en est-il rencontré un qui mérite une
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mention particulière; il est intitulé : « Memorias particularts ou anecdotes da carte de França, apontadas ftor José da Cunha firochado, no tempo (1696 aie 170a) que servio denviado naquela corte '. »
Ce Joseph d'Acunha qui, pendant cinq années, remplit à Paris les fonctions d'envoyé de Pierre II, était poète, homme d'esprit et écrivain distingué. Fidalgo de haut rang, il se plaît à étudier clans tous ses détails l'étiquette qui règne à la cour de Versailles ; il décrit en maître et avec complaisance l'entrée à Paris et la réception au palais, des ambassadeurs et des ministres que tous les royaumes et toutes les républiques envoient vers le grand roi ; il discute longuement sur les préséances, et combat, avec une entière liberté d'esprit, les privilèges de MM. les cardinaux. Littérateur et érudit, il parle de Pascal et de Port- Royal , de Bossuet et de Fénelon , des bibliothèques et des établissements scientifiques qui font déjà de Paris la capitale du monde civilisé. Homme d'État et diplomate, il blâme sans réserve le faste de la cour de Louis XIV (que son souverain Jean V devait, quelques années plus tard, imiter d'une façon extravagante), le luxe théâtral du camp de Compiègne, la passion du jeu qui ruine les grands seigneurs, et suit avec anxiété la question de la succession au trône d'Espagne, qui met toute l'Europe en émoi. Ce grand événement politique est traité fort au long dans la seconde partie de ces mémoires *, laquelle consiste en soixante-sept lettres adressées à Lisbonne par le même personnage et datées de Paris. Ces lettres, intimes pour la plupart, n'offrent pas toutes le même intérêt ; cependant la lecture en est attachante, d'abord parce qu'elles touchent toujours par quelque côté aux affaires publiques , et puis parce qu'elles sont , autant qu'il m'est permis de juger une langue étrangère, écrites dans le style large et élevé qui distingue les littérateurs du xvu* siècle. On y reconnaît l'homme bien né qui vit au milieu d'une société choisie et habituée à s'exprimer noblement. Hostile à la France , dont l'agrandissement
■ Mémoires intime*, ou Anecdotes de la cour de France, recueillis par Joseph d'Acunha Brochado, dans le temps qu'il résidait à cette cour en qualité d'envoyé. (1696 à 170a.)
' Dans ces Mémoire» est aussi discutée la question, encore pendante aujourd'hui, des limites du Brésil et de la Guyane française.
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l'épouvante, et qu'il reconnaît être destinée par sa position à dominer l'Europe entière, jamais il n'élève son blâme jusqu'à Louis XIV lui-même. Le grand monarque l'a subjugué; il est sous le charme de cette imposante figure qui rayonne sur tout un siècle.
Par un fâcheux hasard , il se trouve que la première partie du manuscrit est incomplète de plusieurs feuillets ; je l'ai déchiffrée avec quelque peine, et copié, dans son ensemble (qui forme environ 200 pages in-8°) avec le plus grand soin.
C'est encore dans un couvent (celui de San-Francisco) que la bibliothèque nationale est allée se loger. Ruinée par le tremblement de terre de 1 7Ô5, qui ne laissa pas intact un seul des monuments de Lisbonne , l'église du monastère dresse sur une haute colline ses murailles croulantes. L'une des ailes de l'édifice a été convertie en caserne, et le tambour raisonne là où tintait la cloche; l'autre, qui n'a pas subi une transformation aussi complète, a reçu les livres destinés à être mis à la disposition du public studieux. On affirme que cette bibliothèque ne possède pas moins de 420,000 volumes ; mais le local étant peu convenable à la nouvelle destination qu'on lui a donnée , il en résulte que les livres sont plutôt serrés avec soin que commodément classés. On s'y perd dans un labyrinthe de couloirs, de cellules et de cabinets. La salle de lecture, qui, à en juger par ses proportions, devait être le réfectoire des franciscains, réunit ordinairement de soixante à quatre-vingts personnes par jour. On en connaît exactement le nombre, au moyen de numéros d'ordre qui sont distribués à chaque lecteur en entrant.
A. la fermeture des couvents, quand on eut mis les religieux à la porte de leurs demeures, l'État s'empara de leurs livres, qui vinrent se ranger sur les rayons des bibliothèques publiques. C'est ainsi que celle de Lisbonne s'est enrichie de tous les ouvrages que renfermaient les communautés de l'Est ramadure (portugaise). Les dépouilles opimes ont été fournies par le royal monastère d'Alcobaça : quel magnifique assortiment de missels, de rituels, de psautiers, on en a tiré! Vénérables in-folio faits pour durer autant que les basiliques du moyen âge, et pour conserver, même à travers des siècles plus indifférents,
cette science profonde et symbolique de la liturgie qui s'efface de jour en jour! Ils dorment là, dans leur solide reliure à fermoirs, comme les armures d'un autre temps; et tandis que la presse moderne verse à flots sur le monde les vaines élucubrations de l'humaine folie, ils font luire à l'œil qui contemple leurs pages sévères, patiemment tracées par des mains pieuses et savantes, les enseignements de la divine sagesse.
Après ces souvenirs de l'époque monastique (laquelle, il faut en convenir, fut trop brillante, surtout sous le règne de Jean V), vient une remarquable collection de bibles, manuscrites et imprimées : on la considère ici comme la plus riche qui existe en Europe. L'ouvrage le plus curieux et le plus précieux de cette collection est un exemplaire de l'Ancien Testament, en hébreu , manuscrit et illustré, le plus ancien que l'on connaisse, d'après la note du catalogue. 11 a été écrit, avec une incroyable perfection , par le rabbin Abraham , fils de Ben-Natan , à Cervera, en Espagne, en l'année des Hébreux 5o5o, (1399 de J.-C). Les ornements et les dessins sont de Joseph Asafarti. Ce dernier "était assurément un grand artiste; nul mieux que lui n'entendait l'art d'en» cadrer une page de vélin dans des ornements aux couleurs étincelantes et ineffaçables, de broder sur un thème sérieux un fantastique accompagnement d'arabesques où la nature entière semble se jouer. Vivacité de coloris, grâce et vérité de dessin, variété inépuisable de sujets, telles sont les qualités qui brillent a toutes les pages de cet énorme in-folio. Le rabbin a accompli un chef-d'œuvre de calligraphie et de science , en donnant un texte si parfait ; le dessinateur a rempli une tàcbe aussi difficile, en tirant de son imagination de quoi orner dignement ces colonnes sans fin ; il a su parler aux yeux et à l'esprit autant que le livre lui-même parle au cœur et à l'âme. Cet Asafarti était-il juif? C'est une question importante pour l'histoire de l'art. On est tenté de le croire, par cela seul que ses illustrations consistent toutes en dessins de fantaisie d'où la représentation de Jéhovah est rigoureusement absente. Dans cette histoire primitive, qui lui fournissait à chaque ligne l'occasion de peindre Dieu, jamais son pinceau, si habile à retracer les créatures , n'ose s'élever jusqu'au créateur. On cherche en vain le Père éternel sous cette majestueuse Bgure
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que les Bysantins el le Perugin, leur héritier direct, nous ont appris à vénérer.
Comme la goutte d'eau qui tombe du rocher, finit , si elle ne se perd en chemin , par se rendre à l'Océan, de même tout livre imprimé ou écrit, s'il ne disparait pas dans les tempêtes des révolutions, vient un jour se loger dans les abîmes d'une bibliothèque. Cest ainsi que l'on rencontre à la bibliothèque de Lisbonne des manuscrits espagnols et italiens déviés de leur route première, et arrivés, on ne sait comment, dans des tiroirs où ils restent oubliés. En première ligne, je crois devoir placer un gros volume in-8", très-lisiblement écrit, et intitulé : Diario del duque de Ossuna. C'est un récit détaillé, un journal minutieusement tenu, de tout ce que le duc a fait de bien et de ma), fus et ne/as, pendant qu'il gouvernait la vice-royauté de N a pies. Cet exemplaire, relié avec luxe, porte les armes d'Espagne et d'Autriche : peut-être est-il unique ; car on croirait difficilement que le vice-roi ait fait faire plusieurs copies de ce singulier journal, où il se peint non-seulement en pied, mais presque dans le déshabillé d'une statue antique. Dans cette autobiographie, on reconnaît le grand seigneur qui , éloigné de bonne heure de la cour de Madrid à cause de ses libres paroles, devait revenir mourir en Espagne dans une forteresse, après avoir inquiété l'Europe par ses complots. On était alors à la fin de la renaissance, à l'aurore du xvii' siècle; la galanterie, les coups d'État, la politique, se partageaient la vie des hommes placés aux premiers rangs de la société. Quelle époque fertile en événements et en épisodes! Qui croirait que ce duc d'Ossuna, vice-roi el représentant de Sa Majesté Catholique , voulant célébrer l'anniversaire de sa naissauce, n'imagina rien de mieux que de rassembler les femmes de Naples les plus belles et les plus mal famées, et de leur adresser un discours tel qu'Ovide ou Horace l'eussent prononcé devant une troupe de Bacchantes? A côté de cet intermède vraiment honteux, le Diario traite des grandes questions politiques qui agitaient le monde entier à cette époque, et des projets particuliers qui occupaient le duc. On conçoit que ses pensées se tournaient fréquemment du côte de Venise, qu'il convoitait pour son roi selon les uns, et selon les autres , pour lui-même, comme complément du royaume de Naples.
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Deux autres manuscrits espagnols, du même temps, accompaguent celui-ci ; ce sont: i* les lettres écrites par Antonio Perez, secrétaire du roi Philippe II , après sa sortie (ou mieux , son évasion) des prisons d'Espagne, et imprimées pour la première fois à Paris en i6o3; a" un abrégé et un éloge de la vie du même Philippe II (i vol. in-4"), attribué à D. Juan Idiaques, doyen du conseil royal, ambassadeur à Venise; ouvrage que l'on croit être d'Antonio Perez.
A cette même époque, si importante pour l'histoire du midi de l'Europe, se rapporte un manuscrit italien dont voici le titre : «Fatti più notabili successi nel pontificato di papa Clémente XI , tra la santità sua, l'imperatore, ele due corone, cioè di Francia, Espagna, ed allre di Eufopa. » Cet ouvrage se compose de trois forts volumes in-4" ; le premier manque, ce qui ne permet pas de connaître le nom de l'auteur. Ce sont de véritables mémoires, fort détaillés, puisqu'ils n'embrassent dans leur ensemble qu'une période de vingt-deux années, un factum diffus (comme il en échappe quelquefois aux plumes italiennes), dans lequel la maison d'Autriche est largement flattée aux dépens de la maison de France ; cependant , ils doivent attirer l'attention des esprits sérieux qu'occupent encore la question du jansénisme , les propositions du père Quesnel et la bulle Unigenitus.
Enfin , parmi les manuscrits italiens , je citerai encore un volumineux ouvrage in-4°, sans nom d'auteur, intitulé : « Vite di diverse illustrissime persone. » Ces très-illustres personnages sont :
r Prospero Colonna, qui guerroya contre Charles VIII en Italie, battit Lautrec à la Bicoque, et fut, pendant plusieurs années, le compagnon d'armes de Gonzalve de Cordoue ;
a* Vittoria Colonna , femme du marquis de Pescara, aussi célèbre par ses hautes vertus que par son talent poétique;
3" Le marquis de Pescara , à qui les historiens attribuent tout l'honneur de la journée de Pavie, et dont les belles actions furent chantées, après sa mort , par sa veuve, Vittoria Colonna;
4° La princesse de Francavilla;
5° Isabelle d'Aragon;
6' Jeanne d'Aragon, dont toute la vie se passa à former des intrigues et à faire la guerre ;
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7" Pietro di Toledo, vice-roi de Naples; 8° Le marquis et la marquise del Vasto ;
90 Le prince Doria, qui après avoir servi la France et l'Espagne, rendit à Gènes la liberté ;
io" Julie de Gonzague, que Soliman II chargea Barberousse d'enlever à Fondi , où elle vivait avec son mari Vespasiano Colon na, cultivant les lettres et les sciences.
C'est là assurément une galerie de choix. Le biographe qui a peint cette série de figures historiques semble avoir eu la pensée de préparer des matériaux pour les romanciers à venir. Il n'a épargné ni les détails de famille, ni les anecdotes qui donnent aux récits intimes tant d'attraits ; on retrouve sous sa plume la vivacité mordante des conversations italiennes, le libre parler du conteur qui ose dire tout haut, après la mort des grands, ce que chacun disait tout bas de leur vivant. Remarquons aussi, en passant, que la plupart de ces personnages ont pris part à des événements qui intéressent l'histoire de France.
Les règlements peu libéraux de la bibliothèque publique de Lisbonne s'opposent à ce que l'on prenne la copie entière d'un manuscrit ; mais, par une bizarrerie inexplicable, il est permis d'en faire autant d'extraits qu'on veut; de sorte que, page à page, chapitre par chapitre, pourvu que Ton ne suive pas l'ordre des feuillets, on finit, avec un peu d'adresse et de patience, par avoir la transcriptionc omplète d'un texte. Cette prohibition aveugle s'étend même aux manuscrits orientaux ! Mais si l'ouvrage se compose de documents détachés, libre à vous de les copier les uns après les autres. Usant de ce droit , j'ai puisé dans une espèce de carton qui contient un certain nombre de pièces relatives à la guerre de succession , ou , comme disent les Portugais, à la grande ligue.
Ces documents, écrits en portugais et en espagnol, éclairent un côté assez intéressant de la question ; ils montrent ce que les peuples de la péninsule, c'est-à-dire des provinces, pensaient des agrandissements de la France et de la politique hardie de Louis XIV. Ballotté entre l'alliance anglaise et les insinuations de la cour de Versailles, le Portugal ne se hâte point de répondre ; il pèse les chances de cette guerre
immense, et devine qu'après tout il occupe trop peu de place en Europe pour que ses alliés, quels qu'ils soient, le récompensent bien généreusement jamais de ses services. A ces exposés théoriques, sont joints certains détails peu connus sur les armées du Portugal à cette époque, et sur la guerre que l'archiduc, sous le nom de Charles III , soutenait en Catalogne, contre les forces imposantes des deux couronnes : car la Catalogne a toujours été la terre classique des prétendants, et le Portugal, la grande porte que se font ouvrir au moment décisif les ennemis de la France et de l'Espagne.
Les documents relatifs à l'histoire de l'Afrique septentrionale (c'està-dire de la partie occupée jadis par les Portugais), que j'ai cru devoir faire copier sur les registres de transcription ou Ltvros de Reforma conservés aux archives , s'élèvent à plus de trois cents pages, auxquelles se joignent des analyses de pièces moins importantes, destinées à servir de lien entre les événements. Je regrette beaucoup de ne pouvoir, par des motifs que j'ai déjà eu l'honneur de vous exposer, Monsieur le Ministre, compléter l'ensemble de ces précieux matériaux d'une chronique encore à faire , bien qu'elle existe en partie. Du moins j'espère que le Ministre qui, le premier, est allé visiter les plages de l'Afrique soumises à la France, ne me blâmera pas d'avoir tourné mon attention vers l'étude des pays où le Portugal a tenté, lui aussi, de refouler la barbarie et d'implanter la civilisation avec la croix. Les cotes du Maroc sont la terre où les héros portugais versèrent leur sang avec le plus de gloire; chaque jour, sur tous les points, ils y avaient à soutenir une guerre terrible et désintéressée, en hommes de cœur et de foi. Dès que les trésors de l'Asie vinrent éblouir les yeux et amollir les cœurs de ces guerriers trop avides d'aventures, le Portugal accusant la stérilité de ses possessions en Afrique, les abandonna. Jean III, résolu à se défaire des places qu'il ne voulait plus défendre, demanda cependant l'avis des grands du royaume. Mais malgré l'opposition des plus hardis , des plus sensés et des plus nobles (dont les sublimes réponses font partie des documents cités plus haut), la volonté du roi fut faite! Ce fut pour ressaisir ces forteresses perdues que le jeune Sébastien , le dernier des croisés, alla périr avec l'élite de sa nation à la journée d'Alcacer. Pendant deux siècles et demi ,
la barbarie triompha de nouveau sur tout le littoral ; l'Afrique insulta l'Europe, jusqu'au moment où la France, plus forte et plus expérimentée, se décida à venger tant d'outrages en uu seul jour.
Celte brillante période de l'histoire chevaleresque du Portugal embrasse cent années et plus, depuis le règne d'Alphonse V jusqu'à la mort de Sébastien •; toutes les nations qui jouaient uu rôle dans la Méditerranée et dans l'Océan s'y trouvèrent mêlées. Venise accueillait les chrétiens nouveaux forcés, par des lois intolérantes, de fuir Lisbonne et les provinces; des ports de l'Adriatique, ces ennemis exaspérés de la chrétienté passaient chez les Turcs, et allaient grossir les équipages des pirates barbaresques. Les Maures de Grenade, expulsés par les rois catholiques, retournaient dans leur ancienne patrie, et reparaissaient en armes à la bataille d'Alcacer, pour se venger sur un prince trop brave des lâches faiblesses de Boabdil-El-Chico. Au commencement du xvie siècle, en i5a3, des corsaires bretons et normands, naviguant pour leur propre compte, croisaient fièrement à la hauteur du détroit de Gibraltar; ils enlevaient les caravelles chargées de grains et de munitions que les rois de Portugal envoyaient des ports de l'Estrainadure et de l'Algarve au secours d'Arzila et de Mazagao. Enfin , placée au centre des nations chrétiennes les plus menacées par l'islamisme, et veillant sur elles avec sollicitude, Rome, qui avait vu l'Europe envahie à ses deux extrémités, par Constantinople et par Gibraltar, applaudissait au zèle des Portugais, et bénissait ce petit peuple si grand par son audace.
Tels sont, Monsieur le Ministre, les incidents qui viennent se grouper autour de la chronique même et en agrandissent le cadre. Le pays où le Portugal soutenait héroïquement une guerre d'avant-garde n'a certes rien perdu de son importance ; car de ce qui s'y passé, désormais dépend peut-être la question de savoir si la marée montante de l'islamisme, difficilement contenue depuis tant de siècles, cédera sans retour au flot civilisateur de l'Europe. Si jamais la Providence livrait
' Tout ce qui a rapport au règne de Sébastien , jusqu'aux lettres autographes de ce priuce, se trouve dans les volumes manuscrits qui faisaient partie de la bibliothèque de M. Geoffroy Saint-Hilaire.— (Ils sont aujourd'hui à la Bibliothèque royal*. J.-J. C F.)
au génie entreprenant et fécond des nations occidentales, ces pays barbares, avec quelle avidité ne rechercberait-on pas la trace de ceux qui, les premiers, vinrent en croisés, sur ces plages inhospitalières!
C'est par la même raison que les manuscrits orientaux conservés à la bibliothèque de l'Académie des sciences et à la Bibliothèque nationale, se recommandent à l'attention des savants. Aidé, dans le premier de ces deux établissements, par le bibliothécaire (ancien missionnaire au Maroc), dans le second par des notes écrites en marge des volumes, j'ai pu dresser un catalogue des manuscrits arabes'. Comme il était naturel de le penser, ils traitent presque tous de l'invasion de l'Espagne par les Maures, et de l'histoire de Maroc, de Fez, de Méquinez, etc. Sans doute la plupart de ces ouvrages existent au riche dépôt de ta Bibliothèque royale de Paris, cependant on peut supposer qu'il n'en est pas de même pour tous. Sans vouloir rien préjuger sur une question qui n'est pas de ma compétence , j'oserai citer particulièrement un très- volumineux et très-lisible manuscrit in-4°, intitulé : « Histoire de la fondation de Maroc par Yousouf-Ben-Tashiftn , premier calife de la dynastie des Almoravides ; histoire des Almohaoes leurs successeurs ; description de la fondation de Méquinez et autres lieux par les Édrésiles , avec t histoire tles chérifs et le récit de la bataille fCAlcacer. » Cette chronique, qui embrasse cinq siècles d'histoire, fui achetée pointa modique somme de 800 reis (cinq francs), par l'orientaliste portugais Souza, qui faisait partie de l'ambassade envoyée de Lisbonne vers Mulez-el-Yasid, en 1800, à l'occasion de son avènement au trône de Maroc. Elle mériterait que l'on dépensât pour en obtenir une copie vingt fois ce qu'elle a coûté! Les détails sur la géographie du pays, sur les moeurs des habitants, sur l'histoire des peuples de cette partie de l'Afrique, qui se trouvent consignés dans les écrits des auteurs musulmans, serviraient à la fois de complément et de critique aux renseignements fournis par les chroniqueurs chrétiens.
Il est encore un point de notre histoire sur lequel les documents de toute espèce amassés dans les archives du Portugal, et surtout dans celles de la marine , pourraient jeter quelque lumière; ce sont les pre-
' Ce catalogue a été envoyé k la Bibliothèque royale.
raiers voyages de découverte entrepris par des navigateurs français sur la côte occidentale de l'Afrique. Si les Portugais s'aventurèreut de bonne heure vers des plages plus rapprochées d'eux , ne se peut-il pas aussi qu'ils aient été devancés, sous des latitudes vaguement comprises dans leurs possessions, par des marins bretons et normands? Ces questions, que les écrivains portugais ont toujours résolues à leur avantage, demandent à être éclaircies; elles le seront sans doute, lorsque le Portugal, remis des agitations qui le tiennent dans une perpétuelle inquiétude, se montrera moins défiant envers les étrangers que l'amour de l'étude et de la science conduit à rechercher les monumeuls des siècles passés.
L'état des affaires ne m'a donc pas permis de compulser les archives de la marine, et cette circonstance a ajouté au regret que j'éprouvais de ne pouvoir poursuivre mon voyage jusqu'à Coïmbre. Forcé, par des événements imprévus, de rester à Lisbonne même et de me renfermer dans les limites du temps qui m'est accordé, je quitterai le Portugal avec un véritable chagrin d'avoir fait si peu de chose, mais aussi avec la conviction qu'il n'était guère possible de faire davantage. Il me reste l'espoir que votre excellence, appréciant les difficultés que j'ai rencontrées, me pardonnera de n'avoir rempli qu'imparfaitement la mission dont elle avait daigné me charger.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Théodorf Pavik.
riS DE LA l'HKUlKKE IMKTIE.
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DES COLLECTIONS MANUSCRITES DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE i:t des archives ou des bibliothèques des départements.
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